La place des chats כיכר החתולות

Au cœur de Jerusalem, à l’extrémité de Nahalat Shiva* se trouve une grande place que les Yerushalmim appellent la place des chats.

(Photo Jerusalem 360, https://israelin360.co.il/)

J’ai parfois demandé pourquoi ce nom? Et à chaque fois la réponse fut: Bonne question!
D’autant que cette place ne s’appelle pas la place des chats. Elle a un nom officiel: place Makabi Motzri-Mani.


Qui était donc ce Makabi? Etait-il né à Hanouka pour que ses parents l’aient appelé ainsi ? Même pas !
Makabi Motzri-Mani est né 10 avril 1914 au Caire. Il était le fils aîné du docteur Dr. Avraham (Albert) Motzri (l’un des propriétaires de l’hôtel King David à Jérusalem ainsi que de plusieurs hôtels au Caire) et de Mazal (Matilda) Mani, originaire de ‘Hevron.
Grâce à sa mère, Makabi reçoit une éducation sioniste et parle couramment l’hébreu, l’arabe, le français et l’anglais.
À l’âge de 15 ans, il part étudier à Mikve Israël*, à 18 ans il l’un des fondateurs du moshav Tel Zur, devenu depuis un quartier d’Even Yehuda dans la région du Sharon.

Agé de 22 ans, il épouse Ra’hel Green*. née en 1915 à Alexandrie en Égypte, dans une famille sioniste.

Installés au moshav Tel Tzur, ils créeront tous les deux une ferme pour la cuture des roses qui restera longtemps l’une des plus importantes d’Israel.


Tandis que son épouse est opérateur radio au Palma’h, Makabi s’engage dans la Haganah, dans ce qu’on appelle les פו »ש (Posh) ou פלוגות שדה (plougot sade) qui sont des brigades crées en 1937 pour protéger des attaques arabes les kibboutzim et villages juifs.
Ces brigades assuraient la sécurité des maisons et des champs mais en même temps n’hésitaient pas à patrouiller dans les villages arabes pour arrêter les membres des gangs. Yitshak Sade* avait ainsi défini leur rôle:
Nous avons besoin d’une armée et non de gardes, d’une armée et non d’une défense dans des postes de police, d’une armée qui ne soit pas attachée à un endroit précis, d’une armée nationale dont le travail consiste à rechercher l’ennemi et à l’attaquer aux endroits où il trouve, à l’attaquer aussi dans ses bases, pour prendre des mesures préventives.
Makabi deviendra d’ailleurs l’assistant d’Ytshak Sade tout en restant actif sur le terrain bien qu’il fut père de famille.

À la fin de la deuxième guerre mondiale, il part en Europe. Il sera un des organisateurs de ce qu’on appelle l’alyia clandestine ou aliya Bet* pour aider les survivants de la Shoah à immigrer en Israel.
Pendant la guerre d’Indépendance, il est officier de ravitaillement dans la brigade Harel et donc accompagne les convois de ravitaillement sur la route Tel-Aviv-Jérusalem. Mais en avril 1948, il est blessé dans une embuscade, dans la région de Latroun, tout près de Bab El Wad, et deux jours plus tard, il meurt des suites de ses blessures:

(Bab El Wad maintenant Shaar Hagaï, la porte de la vallée. Ce qui est maintenant le début de la montée vers Jerusalem était un endroit des plus dangereux, propice aux embuscades)

Voici ce que raconte sa fille Alona Keren-Makabi :
En avril 1948, ma mère, Oded (son frère) et moi sommes partis dans une voiture blindée et nous nous sommes arrêtés au kibboutz Huldah, où les convois se rassemblaient avant de monter à Jerusalem assiégée. Là, nous avons rencontré mon père, lors de ce qui s’est avéré plus tard être notre dernière rencontre. Nous sommes partis chez ma tante à Tel-Aviv pour fêter Pessa’h tandis que mon père accompagnait un grand convoi de camions du centre du pays à Jérusalem. Lorsqu’il a appris que la queue du convoi avait été touchée par des tirs de snipers, il a fait demi tour pour aider, mais a été grièvement blessé par les mêmes snipers. Pendant deux jours, il a survécu à l’hôpital sans que ma mère le sache. Il avait demandé qu’on ne lui dise pas.

Dans les combats pour le contrôle de la route vers Jerusalem périrent de nombreux soldats, victimes comme Makabi Motzri des snipers juchés sur les collines avoisinantes.

Je passe, debout à côté de la pierre, la route goudronnée noire, rochers et crêtes. Le soir tombe lentement, une brise marine souffle. Les premières étoiles au-delà de Beit Mahsir.
Bab al-Wad…

S’il vous plait, souvenez-vous de nos noms, de ceux des convois qui ont forcé la route vers la Ville, rappelez-vous nos noms pour toujours. Les bords du chemin, sont jonchés de nos morts, les squelettes d’acier sont muets comme nos compagnons.
Ici, le goudron et le plomb bouillaient au soleil. Les nuits passaient ici avec feu et couteaux. Ici la tristesse et la gloire habitent ensemble, armure carbonisée et un nom inconnu.
Et je marche, sourd, en passant ici. Et je me souviens d’eux, un par un. Ici, nous nous sommes battus ensemble sur des falaises et des rochers. Ici, nous étions ensemble comme une seule famille.
Un jour de printemps les cyclamens refleuriront, et les pans des montagnes se couvriront du rouge des coquelicots.
Celui qui marchera dans nos pas, qu’il ne nous oublie pas, nous qui étions à Bab el Wad

Ra’hel apprit la mort de son mari pendant le seder de Pessah. Yitshak Rabin l’informa qu’une place lui était réservée dans un petit avion qui partait ravitailler Jerusalem mais elle refusa. Elle ne voulait pas prendre de place et de poids dans l’avion pour lui permettre de transporter encore plus de munitions et de ravitaillement pour Jerusalem assiégée.
Après la mort de son mari, Ra’hel changera son nom de famille en Makabi. En 1953, elle se remariera et ira vivre jusqu’à sa mort en 2003 au kibboutz Hatzor Ashdod à côté de Gan Yavne.

Et les chats dans tout ça? Je suis sûre que certains ont même remarqué que j’avais écrit חתולות (hatoulot), les chattes et non pas חתולים (hatoulim) les chats au masculin. Quelques malintentionnés ont avancé que ‘hatoulot indiquait que cette place était un endroit privilégié pour des dames dites de petites vertu, des hatoulot. Ce sont des médisants, ils ne connaissaient pas notre parler yerushalmi*: nous appelons ‘hatoula tous les chats, mâles et femelles, y compris le chef de bande félin qui règne sur les poubelles dans ma rue.

Il reste cependant un mystère: sur cette place, je n’y ai jamais vu de chat. Il est vrai qu’avec la circulation tout autour et les gaz d’échappement…

A bientôt,

*Nahalat Shiva:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/09/06/la-chanson-francaise/

*Mikve Israel:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/02/14/les-generations-oubliees-9/

* Motzeri Mazal (Matilda): Elle est née à Hébron en1894 (25.12.1894) au moment de ‘Hanouka. Elle avait sans doute rêvé qu’on l’appelle Makabi ou Makabit.
Son père Melchiel Meni fut le premier juge juif de Jerusalem, à l’époque ottomane et pendant le mandat britannique. Bien que son nom soit méconnu du grand public, il fut l’un de ceux qui achetèrent de nombreuses terres et participa à la fondation de plusieurs quartiers à Jérusalem.

*Ra’hel Green (1915-2003): A Alexandrie, Ra’hel Green était active au sein de l’Hashomer Hatsair et décida de s’installer en Eretz Israel. En 1968, elle publiera ses impressions de ses premières visites en Terre d’Israel dans un livre intitule Mon Egypte.
Son père, Felix Green, était l’un des leaders du mouvement sioniste (clandestin) en Egypte. Sa mère, Janine, était la fille du baron Félix de Menashe, un partenaire commercial de la famille Motzeri. De Menashe avait initié la création du « Comité pour la Terre d’Israël » en tant qu’organisation de soutien financier aux colons juifs en Terre d’Israël.

*Yitshak Sade (1890-1952) était le commandant du Palmach et l’un des fondateurs des Forces de défense israéliennes au moment de la création de l’État d’Israël

*Aliya clandestine:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2019/05/01/%d7%a9%d7%90%d7%a8%d7%99%d7%aa-%d7%94%d7%a4%d7%9c%d7%99%d7%98%d7%94-les-survivants/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/06/17/des-livres-blancs-mais-pas-tres-propres/

*Yerushalmi=Hyérosolomitain:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2018/11/22/parlez-vous-le-yerushalmi/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/03/02/nous-les-yerushalmim/

Du Palace Hotel au Waldorf Astoria

Pendant des années, lorsque je descendais la rue Agron, je passais devant un bâtiment dont la façade très ouvragée, en piteux état, m’attristait.
A qui appartient donc ce bâtiment me demandais je? J’appris qu’il avait été bien endommagé pendant la guerre d’Indépendance, vaguement restauré pour servir un temps au Ministère du Commerce et était resté à l’abandon, squatté par des jeunes plus ou moins en dérive.
Et puis les rénovations commencèrent…

Finalement le bâtiment retrouva sa splendeur d’antan et sa fonction, celle d’un luxueux hôtel, autrefois appelé le Palace Hotel, et maintenant le Waldorf Astoria.


En fait, l’histoire de l’hôtel est une page de l’histoire de Jerusalem et c’est une affaire de rivalité qui en est à l’origine.

En cette année de 1928, le grand mufti de Jerusalem, Hadj Amin Al Husseini dont j’ai déjà bien parlé*, le grand mufti donc prend ombrage du dynamisme juif dans la ville, de ces Juifs qui ont commencé la construction du grand et luxueux hôtel dont Jerusalem manquait, le King David. Déjà simplement ce nom lui hérisse le poil et lui prouve à quel point Jerusalem est importante pour les Juifs, qui la considèrent comme leur capitale, la reliant à toute leur tradition et à un roi, qui certes vécu il y a 3000 ans, mais qui fut aussi le père du roi Salomon, celui qui a construit le Temple de Jerusalem et donc le bet al maqdis (en arabe), ou pour nous le בית המקדש, beit hamikdash*.

Il lui faut donc agir très vite. Il décide que le Conseil Suprême Musulman qu’il dirige, financera la construction d’un hôtel qui soulignera la présence des musulmans dans la ville et rivalisera d’importance avec le King David. Il embauche un architecte turc, Nahas Bey et deux entrepreneurs juifs, Tuvia Donia et Barukh Katinka. Il doivent absolument terminer la construction du bâtiment avant celle du King David!
Pour réussir son entreprise dans un minimum de temps, il ne fait pas dans la dentelle: pour accélérer les travaux, il n’hésite pas à démolir d’anciennes tombes musulmanes qui se trouvent sur le site. Qu’à cela ne tienne, il ordonne de déplacer les pierres tombales un peu plus loin. Mais comme la terre du cimetière est considérée comme une terre Waqf (dotation musulmane), et qu’il est interdit dans l’islam de déplacer des morts, il est difficile de garder l’affaire secrète.
Il publie donc une fatwa déclarant qu’un cimetière vieux de 600 ans et qui n’a pas été utilisé depuis 40 ans ne peut plus être considéré comme une terre sacrée*. 
Et il termine la construction de l’hôtel en seulement une année!

La façade de l'hôtel Palace, 1931 (PHO\1353371)


L’inauguration du bâtiment a lieu en décembre 1929 en présence des représentants du gouvernement britannique et de dignitaires arabes et juifs. 
Bien supérieur aux divers hospices pour les pèlerins chrétiens et au King David pas encore terminé, le Palace Hôtel est alors le plus luxueux des hôtels de Jérusalem, avec son impressionnant hall d’entrée, ses décors d’arabesques en marbre, ses140 chambres aux toilettes modernes, lits à baldaquin et surtout téléphone privé. 


Le hall d'entrée du Palace Hotel, 1936 (NZO\634449)


Malgré l’important investissement, le Palace Hôtel Palace ne sera utilisé comme hôtel que pendant quelques années, surpassé par le King David qui une fois achevé, verra défiler de nombreuses têtes couronnées jusqu’à ce qu’il soit réquisitionné par l’armée britannique en 1935. Elle y installera son quartier général.

Le Palace Hôtel sera finalement loué lui aussi par le gouvernement britannique et transformé en immeuble de bureaux. Pendant plusieurs années, il abritera aussi les studios de radio de la station britannique « Voice of Jerusalem ».

La grande révolte arabe* éclate en 1936. Les Anglais reculent devant la violence arabe et songent à modifier le mandat britannique en faveur des Arabes*. Ils envoient donc en Palestine une commission d’enquête dirigée par Lord Peel. La commission Peel ou Commission Royale pour la Palestine débarque le 11 novembre 1936 pour enquêter sur les raisons de la révolte. Elle repartira en Grande-Bretagne le 18 janvier 1937.
Les réunions de la commission se tiennent dans les bureaux du Palace Hôtel, mais ironiquement ses membres dorment au King David. Ce que les Anglais ne savent pas c’est que l’un des ingénieurs du Palace Hotel, Barukh Katinka est membre de la Haganah et qu’il a installé des micros dans toutes les salles de réunion.
Toutes les discussions à huit clos seront donc écoutées en direct par la Haganah!

Malheureusement, les Juifs du Yishouv ne pourront rien faire contre les décision de la commission recommandant que le Mandat soit à terme aboli, à l’exception d’un corridor autour de Jerusalem et allant jusqu’au sud de Yafo. Dans les parties de la Palestine qui ne sont plus sous mandat britannique, les Britanniques octroient les territoires en bleu aux Juifs et les territoires en vert aux Arabes afin qu’ils forment ainsi une unité territoriale avec le territoire du mandat britannique sur ce qui sera appelé la Trans-Jordanie, réduisant ainsi la partie est du Foyer National Juif. Cette partie nommée trans-jordanienne deviendra plus tard en royaume de Jordanie, créé par une décision unilatérale de la Grande-Bretagne, nous privant ainsi de toute cette partie est du Foyer National Juif.

Mais revenons au Palace Hôtel,
Dans les années 90 le bâtiment devenu la propriété de l’état d’Israel se détériore lentement…

Finalement la famille Reichman achète l’hôtel en 2006 et le rénove en restant fidèle à sa conception originale dans le style Art Déco.
Voici donc le patio:

Le hall d’entrée:

Un des salons:


Nous y avons pris un petit déjeuner aussi bon que beau. Mon seul regret est que les serveurs arabes très attentifs ne parlaient, ou ne voulaient pas parler l’hébreu, mais seulement l’arabe et l’anglais.

A bientôt,

* Le grand mufti Hadj Amin al Husseini.
J’en parle dans plusieurs articles dont ceux-ci:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/11/13/les-nazis-en-palestine-dans-les-annees-30/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/07/16/4795/
Et voici ce qu’écrit Klod Friedman dans un de ses articles:
Pourquoi ne serais-je pas moi aussi un réfugié palestinien ?
C’était la pleine période de la « grande révolte arabe de 1936 à 1939 » fomentée par le Grand Mufti de Jérusalem nommé par les Anglais, Amine el Husseini et son groupe paramilitaire al Futuwwah appelés officiellement « les scouts nazis ». Ils semaient la terreur, assassinant et torturant les soldats anglais, les civils juifs et les démocrates arabes.

* Bet al maqdis (beit halikdash) et le grand mufti:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2020/08/23/jerusalem-une-ville-sainte-pour-lislam-3-3/

* Le cimetière musulman: L’avocat Shmuel Berkowitz qui a traité le sujet du conflit israélo-arabe sur le plan juridique a écrit dans son livre « Comme cet endroit est terrible – la sainteté, la politique et la loi à Jérusalem et les lieux saints en Israël » (Editions Karta, 2006) que le Conseil suprême musulman dirigé par le mufti prévoyait de construire une université arabe sur tout le site du cimetière restant mais son plan a été abandonné faute de budget.

* La grande révolte arabe de 1936
Elle commence en avril 1936 est organisée par le Haut Commandement Arabe et dirigée par le grand mufti de Jerusalem. Elle commencera par une grève générale et le boycott des produits juifs. Ensuite ce sera l’escalade: les Arabes s’en prennent aux Juifs isolés, les kibboutzim. Des autobus sont attaqués à la grenade, et doivent être blindés

(Photo Jewish virtual librairy)

Certains quartiers comme le quartier juif de la vieille ville sont évacués,

(Photo Jewish virtual librairy)

Les Anglais ordonnent aux Juifs de Gaza de partir de chez eux…
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/08/29/les-juifs-de-gaza/

* La commission Peel:
Finalement, le projet ayant échoué, les Anglais publieront un nouveau Livre Blanc en 1939 qui interdit pratiquement toute immigration juive en Palestine
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/02/29/desarrois-juifs-dans-lentre-deux-guerres/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/06/17/des-livres-blancs-mais-pas-tres-propres/

*Le Foyer National Juif : le Traité de San Remo confiait au Royaume-Uni un mandat sur cette région et déclarait dans son préambule que le mandataire britannique « sera responsable de mettre à exécution la déclaration d’origine » (celle de Lord Balfour) dont il reprend mot pour mot l’essentiel. Cet accord fut entériné en juillet 1922 par la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, mais aussi ratifié par le Parlement britannique et le Congrès des États-Unis. La mission du Royaume-Uni était donc de préparer un État juif sur toute la Palestine mandataire



Comment Jésus est devenu aryen

Le 10 novembre 1938, les nazis entrainèrent la populace à se déchainer contre les Juifs. La Nuit de Cristal fait référence au bruit des vitres des magasins, appartements et 1400 synagogues saccagées. Mais la réalité est bien plus sinistre que cela: une centaine de morts, des centaines de blessés, des victimes de viols, de nombreuses morts par suicide et environ 30 000 arrestations. Un tel acharnement sur seulement 500 000 Juifs vivant en Allemagne et en Autriche pour environ 60 millions d’habitants pour les deux pays réunis!

Des maisons d’enfants, des orphelinats comme celui de Dinslaken ont été saccagés, des malades ont été sortis de leur lit d’hôpital pour être transportés à Dachau. Certains sont morts pendant le transfert et les autres ont été assassinés.

(Les enfants de l’orphelinat en 1935. Yad Vashem)

Les émeutiers ne seront jamais jugés*. Il faut dire que la plupart des victimes auront entre temps été assassinées dans les divers camps d’extermination.

Mais, plutôt que de vous raconter la Nuit de Cristal, ce qui m’intéresse c’est d’essayer de comprendre quel fut le processus de déshumanisation des Juifs.
Un historien américain* a déjà étudié le phénomène de la montée de l’antisémitisme dans une ville où il n’y avait presque pas de Juifs. Il accuse l’entrisme de nazis dans différentes organisations scolaires, culturelles, ce qui qui fut décisif dans un pays où l’appartenance à un groupe (anciens combattants, chorales, organisations sportives etc..) est primordiale.

Mais il y a plus: Nous savons par exemple que les manuels scolaires et la presse répétaient chaque jour que si l’Allemagne n’allait pas bien, c’était la faute aux Juifs. Les Allemands étaient donc mis en condition dès l’enfance.

Cette illustration de 1938 est tirée d’un livre pour enfants Le champignon empoisonné (le Juif). Ici, un enfant apprend à reconnaitre les Juifs selon la forme de leur nez. (Blog The librairians)

Mais il y a encore plus grave: Le rôle négatif des Eglises allemandes en tant qu’institutions
Pourquoi? Parce les enseignements des Eglises sont le fondement culturel de tous les pays d’Europe et qu’il y a maintenant presque cent ans, les Européens, et donc les Allemands, étaient profondément chrétiens.
Je me suis surtout intéressée à leur réaction aux lois de Nuremberg* de 1935, lois discriminatoires concernant tous les Juifs (pratiquants ou pas) mais également les chrétiens d’origine juive puisque la notion d’une soi-disant race juive en était la raison.

(Tableau racial des lois de Nuremberg de 1935. Photo : US Holocaust Memorial Museum)

1- L’Église catholique allemande
Elle est théologiquement unie (et non pas divisée en différentes groupe comme l’Église protestante) puisqu’elle est en fait dirigée par le Vatican.
Les dirigeants catholiques sont initialement méfiants à l’égard du national-socialisme d’autant que l’anti-catholicisme enragé de certains hauts dignitaires nazis les inquiètent. De plus, ils se souviennent de la période du Kulturkampf (ou combat pour la civilisation), pendant laquelle, de 1871 à 1887, le Chancelier de l’empire allemand, Otto von Bismarck, avait mené une politique religieuse coercitive destinée à rompre les liens de l’Eglise catholique avec Rome.
Entre outre, le catholique Deutsche Zentrum (le parti du centre), qui avait été un partenaire clé pour la République de Weimar dans les années 1920, était un farouche opposant au parti nazi. Ainsi avant 1933, certains évêques interdisaient aux catholiques d’adhérer à ce parti.
Mais tout change quand en 1933, Hitler décrit le christianisme comme le « fondement » des valeurs allemandes dans son discours du 23 mars.
Le catholique conservateur Franz Von Papen est nommé vice-chancelier. Le programme de restauration de la grandeur allemande séduit une partie des catholiques. De son côté, le pape Pie XI est inquiet d’un renouveau du Kulturkampf. Dès le mois de mars, il initie des négociations avec l’aide du président du Parti du Centre.
Le 20 juillet, un Concordat est signé entre les Nazis et le Vatican. D’une part, le gouvernement nazi reconnait les associations, les œuvres de jeunesse, l’école confessionnelle et restitue les biens confisqués à l’Eglise catholique. D’autre part: Les nominations d’archevêques, d’évêques et toute autre nomination ne deviendront définitives que lorsque le représentant du Reich aura donné son accord pour ce qui est de savoir si ces nominations ne présentent pas d’inconvénients au point de vue politique générale (article 14 du Concordat).
Et donc, la messe est dite si vous me permettez cette expression!
Nous sommes bien loin de la conférence de Fulda de 1932 qui interdisaient aux catholiques d’adhérer au parti nazi. la NSAP.
Il est évident que ni l’encyclique de Pie XI Mit brennenden Sorge de 1937 où il critique le paganisme et le racisme, ni le fait qu’il déclarera en septembre 1938: Spirituellement nous sommes tous des Sémites, n’auront d’influence sur la population.

2- Les Eglises protestantes:

En 1933, il y avait trois traditions protestantes différentes en Allemagne: 41 millions d’Allemands sont enregistrés à la DEK (Deutsche Evangelische Kirche), d’autres à l’Eglise Unifiée. Quelques millions sont dispersés entre l’Eglise Réformée Calviniste et dans des congrégations comme celles des groupes mennonites.
Dès 1932, la DEK se prononce en faveur du racisme nazi dans un mémorandum. En 1933 elle dirige le nouveau Synode. Les autres Eglises suivent le mouvement.
Seule, l’Eglise Confessante, fondée en 1934 comme opposante au nazisme se prononce en faveur d’un christianisme accessible « à tous les peuples sans distinction de race » et voit dans le « paragraphe aryen », une « violation du statut confessionnel ». Elle condamne théoriquement l’antisémitisme racial mais le considère comme une affaire d’état dont elle n’a pas à se mêler. Elle non plus ne sourcillera pas face aux persécutions qui touchent les Juifs mais aussi les chrétiens d’origine juive.
La seule opposition vraiment claire et nette vient du pasteur Hans Ehrenberg. Le hic est qu’il est un Juif converti. Il aura la chance de fuir en Grande-Bretagne en 1939.

Mais il y a encore plus grave:
Onze des églises protestantes allemandes iront jusqu’à fonder à l’instigation du mouvement chrétien allemand, dans la ville de Eisenach, le Institut zur Erforschung und Bestätigung des jüdischen Einflusses auf das deutsche kirchliche Leben c’est à dire l’ Institut pour l’étude et l’élimination de l’influence juive sur la vie de l’Église allemande.


Cet institut fonctionnera de 1939 à 1945 et sera très influent dans les universités de théologie.
Cette idée d’une purification non seulement de la « race » mais aussi de ce qui est un des fondements culturels allemands, le christianisme, a muri pendant plusieurs année dans le cerveau de Walter Grundmann* (1906-1976) et de son cercle d’amis et disciples jusqu’à ce que les Eglises lui donnent le feu vert et surtout les fonds pour créer cet institut.
En fait, le raisonnement de Grundmann est simple: Notre peuple, qui lutte avant tout contre les puissances sataniques de la communauté juive mondiale pour l’ordre et la vie de ce monde, doit logiquement rejeter Jésus, car il ne peut pas lutter contre les Juifs et ouvrir son cœur au roi des Juifs ». Mais ce type d’affirmation est bien problématique de la part d’un théologien!
Aussi la solution est rapidement trouvée: Jésus n’est pas Juif, c’est un bon Aryen*! Grundmann est rejoint par une foule de théologiens et de pasteurs dans cet institut qu’il dirigera de 1939 à 1945, l’Institut pour l’étude et l’éradication de l’influence juive sur la vie religieuse allemande.
L’un de ses directeurs, Georg Bertam* professeur de Nouveau Testament à l’Université de Giessen écrit en mars 1944: Cette guerre est la guerre de la communauté juive contre l’Europe. Cette phrase contient une vérité qui fut maintes fois confirmée par la recherche de l’Institut. Ce travail de recherche n’est pas seulement adapté à l’attaque frontale, mais aussi au renforcement du front intérieur pour l’attaque et la défense contre toute la juiverie secrète et juive. être, qui a suinté dans la culture occidentale au cours des siècles, … Ainsi l’Institut, en plus de l’étude et de l’élimination de l’influence juive, a également la tâche positive de comprendre le propre être chrétien allemand et l’organisation d’ une pieuse vie allemande basée sur cette connaissance.
En d’autres termes, le but n’est pas seulement de façonner un christianisme pur et non juif, mais de créer une Allemagne sans Juifs. Débarrasser l’Allemagne des Juifs n’est pas seulement un objectif au service du peuple allemand, mais aussi la mission historique mondiale de l’Allemagne.
Pour cela, l’Institut produit une Bible sans Tanakh (Ancien Testament) et réécrit le nouveau Testament en supprimant les généalogies de Jésus qui lui attribuent une ascendance davidique, mais aussi les noms et lieux juifs ainsi que les citations (sauf si elles montraient les Juifs sous un mauvais jour ) et toute mention des prophéties positives pour le peuple juif. Il transforme Jésus en figure militariste et héroïque et aryenne dont le rôle est de combattre les Juifs.

Les lois antisémites de 1935 ne feront donc pas fait grand bruit d’autant qu’elles sont, en somme, les mêmes lois discriminatoires que celles que l’église avait imposées aux Juifs pendant des siècles et jusque dans un passé très proche.
En résumé, un lien étroit va se tisser entre les antisémitismes nazis et théologiques. Dans les deux cas, les Juifs sont considérés comme des adversaires de la germanité, en raison de jugements raciaux et ethniques. Contre le nomos d’Israel, se dresse un nomos folklorique germanique ou aryen, dont le Jésus aryen est le héros qui guide le peuple allemand dans sa lutte purificatrice. Il est donc primordial de préserver la pureté de l’espèce et de la race allemandes. Les Juifs eux-mêmes étant responsables théologiquement de tous leurs malheurs, leur droit à l’existence est théologiquement nié. La lutte de l’État contre le judaïsme s’en trouve donc renforcée car justifiée.

Pour aller plus loin avec Susannah Heschel, professeur d’études juives à l’Université de Dartmouth (vous avez la possibilité d’activer des sous-titres en anglais lisibles malgré de nombreuses fautes surtout dans les noms propres)…

Mais ne croyez pas que tout cela n’est que vieille lune et histoire du temps passé. Ce n’est pas seulement que le grand mufti de Jerusalem Hadj Amin al Husseini créa des légions SS en Europe et des troupes de choc, les Einsatztruppen, qui devaient se charger de l’extermination des Juifs en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.
L’histoire se répète et c’est actuellement la société palestinienne qui subit un endoctrinement de même nature qui a les conséquences que nous connaissons tous et dont nous avons eu un exemple supplémentaire hier soir: trois missiles lances depuis Gaza et surtout une adolescente de Kiriat Arba, Tamar Bat Nira, qui a reçu une balle dans la tête. Elle est entre la vie et la mort à l’hopital Hadassa.

A bientôt,


* Quelques assassins malchanceux ont été jugés près la guerre mais ils ne furent que légèrement condamnés ainsi les assassins de Mina Tsek qui vivait alors à Neidenburg en Prusse Orientale.
https://fr.timesofisrael.com/des-temoignages-de-la-nuit-de-cristal-autrefois-perdus-dans-lhistoire/

* Il s’agit de William Sheridan Allen (1932-2013) qui écrivit The Nazi Seizure of Power: The Experience of a Single German Town 1930-1935 (traduit en français sous le titre Une petite ville nazie)

*Lois de Nuremberg et le paragraphe aryen:
https://museeholocauste.ca/app/uploads/2019/03/lois_antijuives_chrono.pdf
Les lois raciales mises en œuvre par le Parlement allemand à Nuremberg, le 15 septembre 1935 sont devenues la base légale de la politique raciste antijuive en Allemagne. Treize décrets supplémentaires ont été ajoutés au Lois de Nuremberg au cours des 8 années suivantes. Elles définissaient officiellement qui était Juif et qui était aryen, La première loi fut appelée Loi sur la citoyenneté du Reich et en exclus les Juifs. La deuxième, la loi pour la protection du sang et de l’honneur allemand interdisait les mariages mixtes, l’interdiction de l’emploi de personnel non-juif de moins de 45 ans et interdisait aux Juifs le salut du drapeau. Les lois de Nuremberg ont fourni un mécanisme juridique « légitime » pour exclurent les Juifs de la société allemande.
Ce qui est appelé le paragraphe aryen est cette classification entre Aryens, Juifs, Métisses, quart de Juifs. Les chrétiens d’origine juives étaient Juifs selon les lois de Nuremberg.

*Walter Grundman et ses amis ne seront pas inquiétés après 1945. Lui-même travaillera pour la STASI en Allemagne de l’Est

* Il est vrai que Dietrich Boendorfer a tout d’abord fermement refusé d’exclure les chrétiens juifs de l’Église allemande mais finalement son opposition officielle à cette exclusion dans un texte rédigé avec le pasteur Niemoller a été plus qu’édulcorée. Il faut noter que lui même faisait preuve d’un antijudaïsme théologique tout à fait convaincu.
Il est vrai aussi que le pasteur Niemoller (1892-1984) a été arrêté en 1937 sur ordre d’Hitler et envoyé dans deux camps de concentration en tant que fondateur de l’Eglise confessante. Il considérait qu’Hitler l’avait personnellement trahi car il lui avait promis de ne pas s’en prendre physiquement aux Juifs, à seulement les restreindre (les lois de Nuremberg). Hitler lui aurait dit en 1932 Il y aura des restrictions contre les Juifs, mais il n’y aura pas de ghettos, pas de pogroms, en Allemagne. Pour Niemoeller les Juifs tenaient trop de place dans la société en particulier les Sionistes (!), les Juifs de l’est, et les Juifs athés… Il justifiait l’antisémitisme par toutes sortes de raisons. En somme un antisémitisme convenable…

* Jésus aryen: Si vous voulez aller plus loin, cet article de Mireille Hadas-Lebel:
https://www.ajcf.fr/IMG/pdf/160214-MHL-Jesus-aryen.pdf

* Le nazisme dans la société palestinienne:
https://www.terrorism-info.org.il/app/uploads/2021/10/E_154_21.pdf
https://www.memri.org/reports/neo-nazis-look-forge-bromance-jihadis
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2022/08/21/les-nazis-nhabitent-pas-loin-de-chez-moi

Qui étaient les voleurs de Pashtida*?

Tout d’abord, il faut se replonger dans la Jerusalem d’il y a presque deux siècles. A ce moment là, aucune famille n’avait de four à la maison, à peine deux casseroles, l’une pour le lait et l’autre pour la viande, mais en fait personne ne mangeait de viande sauf le shabbat et les jours de fête et tout était alors cuit dans le four communal.
Jerusalem comptait trois fours* immenses et à partir du jeudi des processions de plateaux, contenant les pâtes tressées des ‘halot*, de kugel* et pashtidot* en tout genres, se retrouvaient devant les fours, suivies le vendredi par les marmites de ‘hamin.
Voici ce qu’écrivait Hanna Luntz Bolotin sur la préparation du Shabbat:
La ménagère commence son travail dès l’aube en lavant les grains de blé dans une bassine d’eau et en les frottant bien pour enlever les graines sauvages amères qui s’y sont mêlées, puis elle les étale sur des nattes. Elle doit ensuite porter le blé à moudre au moulin*, puis tamiser la farine obtenue. Alors seulement elle peut préparer les nouilles du shabbat, la pâte des pashtidot et celle des ‘halot. Mais il n’y a que trois fours dans toute la ville. La file d’attente est longue, la cuisson n’est pas toujours réussie, les pains sortent parfois carbonisés ou à peine cuits. Il faut ensuite les rapporter à la maison. Quelques familles sont assez riches pour engager des hommes de peine mais la plupart des femmes les rapportent sur un plateau de bois posé en équilibre sur leur tête. La phrase de Bereshit: Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, est pour elle une évidence.

(Il ne reste plus aucun four communautaire juif à Jerusalem, aussi j’ai utilisé la photo du four d’Abou Ali, qui se trouvait à la porte de Shkhem il y a encore une vingtaine années. Blog Oneg Shabbat)

Mais le four ne sert pas qu’a la cuisson. Voici ce qu’écrivait Ishaya Peres*:
Le four du quartier n’était pas seulement utilisé pour la cuisson, mais il est aussi l’endroit où on laissait les repas de shabbat au chaud. Lorsque la cuisson était terminée le vendredi soir, les charbons n’étaient pas éteints mais étaient recouverts d’assiettes en étain et de marmites. Les ragoûts épicés bouillonnants, avec des légumes, des légumineuses et un peu de viande, continuaient à cuire toute la nuit et le lendemain matin. De nouvelles processions se formaient alors pour remporter les marmites et chacun se saluait d’un shabbat shalom tout en enquérant de la santé de ses voisins et rentrait chez lui emportant les marmites de ‘Hamin, de tshlolent, de dafina ou de tabit*, laissant derriere eux une trainée de parfums multiples et suivis par les chats par l’odeur alléchés...

(Tabit irakien)

Dans le quartier des Boukharim*, rue Yehezkiel, le four était tenu par Yahya le Yemenite. Or un matin de shabbat de Hannouka, Yahya en ouvrant son four à ses clients, découvrît les marmites vides! Des voleurs avaient emporté les marmites de Hamin, les pashidot et autres merveilles du shabbat.
La police mena une enquête et les voleurs reçurent le nom de voleurs de pashtidot. On découvrît que ces voleurs étaient simplement des pauvres gens qui avaient fui la Perse et étaient arrivés complètement démunis. Leur odyssée via Baghdad, Damas, Tsfat et enfin Jerusalem avait été terrible. Arrivés à Jerusalem dont ils avaient tant rêvé, voilà qu’ils se trouvaient sans ressources, à la merci des autorités turques et recevant l’aumône d’une population elle même très pauvre.

(Une des nombreuses soupes populaires à Jerusalem au 19ème siècle, Archives sionistes)

Parmi ces immigrants, ceux du quartier boukhari avaient une histoire particulière. On les appelaient les martyrs de Mashad, natifs de cette ville du nord-est iranien.
Leur histoire me fait penser à celles des Juifs de Pologne qui avaient été conviés par le roi Boleslav le Pieux à s’installer en Pologne au 13ème siècle. Boleslav voulait introduire sans son pays une classe moyenne d’artisans et commerçants instruits pour développer son pays.
C’est exactement ce qui se passa au 18ème siècle en Perse. Lorsqu’en 1747, le souverain perse sunnite Nader Shah revint d’une campagne de conquête en Inde, il établit Mashad comme capitale et demanda à une cinquantaine de familles juives de s’y établir. Il leur confia même la garde de son butin, tant il préférait ne pas le laisser aux mains des chiites. Malheureusement il fut rapidement assassiné* et les Juifs de la ville retrouvèrent leur destin de dhimmi, soumis à des lois discriminatoires.
En1839 eu lieu un terrible pogrom dû à une accusation de diffamation de l’islam pendant la fête de l’Achoura, jour de la commémoration du massacre de l’Imam Hussein et de sa famille par les sunnites. Apres le pogrom qui fit presque une centaine de morts, les survivants durent choisir entre l’islam et la mort. Pendant 120 ans, ils survécurent comme musulmans tout en pratiquant secrètement le judaïsme.
Chaque vendredi, ils se rendaient à la mosquée, mais le soir ils accueillaient le shabbat. Ils pratiquaient la chehita* en secret sur des poules et des moutons. Les femmes, qui, en tant que musulmanes, devaient se couvrir le corps entièrement, enroulaient autour d’elles des rouleaux de la Torah, des tefilines et des talits sous leurs vêtements et les emmenaient dans des synagogues secrètes installées dans des maisons privées. Les circoncisions, bar mitsva et mariages se faisaient en secret. Il en était de même pour les prières lors d’un décès, qui se pratiquaient elles aussi en secret, avant l’enterrement musulman. Les actes de mariage étaient écrits en arabe:

mais il y avait toujours une copie clandestine, écrite en hébreu:

(Ces deux actes de mariage célébré en 1902 sont ceux d’un même couple; blog https://histori-aolamit.blogspot.com/)

Les membres de la communauté vivaient dans le ghetto qui s’appelait Jadid al-Islam (les nouveaux musulmans), ne se mariaient qu’au sein de la communauté, et mariaient leurs enfants très jeunes de peur qu’ils ne soient kidnappés. Les enfants savaient dès le plus jeune âge qu’ils ne devaient jamais parler de leur vie familiale. Lors des shabbat et des fêtes, respectant le jour de repos, les pères laissaient dans leur boutique un de leurs fils qui répondait invariablement lorsqu’un client entrait: Je ne sais pas, papa est sorti et ce jusqu’à ce que le client se lasse et aille acheter ailleurs.
Dans la vidéo ci-dessous, on voit une hanoukia composée de 9 petits bougeoirs non reliés entre eux pour être plus vite dispersés dans la maison au cas où… Comme tous les livres saints avaient été détruits, ils les recopièrent de tête comme cette Haggadah que présente la video.
Certains Juifs allèrent jusqu’à faire le pèlerinage à la Mecque et reçurent le titre de Hadj (pèlerin).
Dans la video ci-dessous, le professeur Amnon Netser, de Université Hébraïque de Jerusalem, explique que l’Iran a une longue tradition de conversions forcées. A de nombreuses époques, les Juifs durent accepter l’islam sous la contrainte.
Au 19ème siècle disparurent les Juifs de Tabriz, de Shiraz et d’autres villes, et surtout ceux qui vivaient dans de petits villages dans le nord-est du pays : ils perdirent complètement leur identité juive.
Si Mashad est resté célèbre, c’est que sa communauté ne disparut pas.
Il n’est pas étonnant que la plupart d’entre eux s’enfuirent de Perse. Certains allèrent au plus court, en Afghanistan mais furent ensuite rattrapés par les Perses et abandonnés sans nourriture dans le désert. D’autres arrivèrent en Inde et une bonne partie en Palestine ottomane. Parmi eux, se trouvait Haji Muhammad Ismail. Il avait quitté Mashhad pour officiellement effectuer le pèlerinage à La Mecque mais en fait il s’installa à Jerusalem et vécu comme un Juif.
Et c’est ainsi que dès son arrivée, il reprit son nom juif Yehezkiel et construisit sa maison dans le quartier des Boukharim.
Dans les années 30, les Juifs d’Iran arrivaient par le Liban sans aide de l’Agence Juive car le grand rabbin Herzog considérait avec suspicion ces Iraniens officiellement musulmans qui se prétendaient juifs. Finalement, ce fut grâce à la décision du rav Ouziel, grand rabbin sépharade, que leur judéité fut reconnue sans reserve !
Les Juifs de Mashad bâtirent deux synagogues à Jerusalem

(Synagogue Hadj Adonia Hacohen, Jerusalem)

où dans les bâtiments adjacents ils accueillirent les nouveaux arrivants et les nécessiteux et ouvrirent des oulpans, tout ceci à la barbe des Anglais.

(Bâtiments adjacents à la synagogue où étaient logés les immigrants clandestins)

Pour ceux qui comprennent l’hébreu, voici un documentaire réalisé par le journaliste Uri Cohen Aharonov, lui-même membre de la communauté, et consacré à l’histoire des martyrs de Mashad :

Et c’est ainsi que, partie d’une histoire de pashtidot dérobées dans le quartier boukhari, j’en suis venue à vous raconter l’histoire des Juifs de Mashad…


A bientôt,

*Le quartier boukhari:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/03/21/le-quartier-boukhari/

*La She’hita:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/10/01/shemita-shehita/

*Le kugel est un gateau de nouilles ou de pommes de terre qui fait partie des pashtidot
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/01/30/pashtida/

*Le tabit irakien est un plat de riz à la tomate et aux épices dans lequel ou rajoute ou non du poulet et qui cuit pendant toute la nuit pour être mange le shabbat a midi

*Le tcholent:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/12/27/le-hamin/

*Hanna Luntz Bolotin, fille d’Avraham Luncz qui écrivait dans le journal Havatselet dont la machine à imprimer avait été offerte par Moses Montefiore. Elle se trouve au Musée Israel.

*Yishaya Peres (1874-1955 ) était un éducateur connu à Jerusalem, fondateur de l’ecole Lemel et du syndicat des enseignants

*Nader Shah (1688-1747). Apres son assassinat son fils Ali Mirza fut emmené en Autriche où il fut adopté par l’impératrice Marie-Thérèse. Il se convertit au catholicisme et pris le nom de Joseph von Semlin

*Les Juifs de Mashad purent revenir officiellement au judaïsme au 20 ème siècle. A l’époque du Shah, les Juifs iraniens menaient une vie normale mais il faut noter qu’il y eut encore un pogrom à Mashad en 1946: la veille de Pessa’h les musulmans avaient fait irruption dans les maisons juives en affirmant qu’à chaque fête de Pessah les Juifs tuent un enfant musulman et font des matsot de son sang. Cette accusation est évidemment le recyclage de l’accusation de meurtre rituel si courante en Europe pendant des siècles.


Le dentier de sœur Odile

Un article léger, pour des jours qui le sont moins

En 1956 le journal américain Life publia un article sur une histoire peu banale, celle du dentier d’une religieuse tombé dans le no man’s land entre Israel et la Jordanie.
Que s’était-il donc passé?
Nous sommes en 1956. La ville de Jerusalem est coupée en deux depuis les accords d’armistice de Rhodes en 1949. La ligne de démarcation n’est pas qu’une ligne, c’est une large bande, parfois bien plus qu’une bande. Ce sont des terrains vagues, minés, qui séparent les côtés israélien et jordanien.

(Le quartier de Mamilla en 1949)

Il s’agit donc d’un no man’s land dans lequel il est évidement interdit et dangereux de s’aventurer, le seul point de passage entre les deux parties de la ville étant la porte Mandelbaum*,


Seul passage officiel entre Israël et la Jordanie, il était utilisé pour le passage des diplomates et des membres des différentes églises.


Le journaliste de Life détaille la situation du monastère de Notre Dame de France qui se trouve du côté israélien, mais dont les murs donnent sur ce no man’s land. Il écrit qu’un matin, une des sœurs, ouvrant la fenêtre, a été prise d’une quinte de toux si forte qu’elle en a laissé échapper son dentier qui est tombé à l’extérieur.
Au premier abord, il était facile de le récupérer: elle sortait du bâtiment, passait sous la fenêtre et récupérait ses dents, mais si les dents étaient tombées à l’extérieur du bâtiment, elles étaient aussi tombées à l’exterieur des limites de l’état d’Israel! Que faire?
La religieuse s’est adressée aux soldats de Tsahal en poste à quelques mètres et leur a demandé de récupérer son dentier.
Impossible! Il leur était formellement interdit de franchir les barbelés, car ils auraient pu provoquer un incident grave avec l’armée jordanienne… L’armée israélienne décide donc d’en référer aux troupes de l’ONU qui stationnent à Jerusalem. L’ONU accepte de contacter les Jordaniens, et voilà que des officiers israéliens, jordaniens et le délégué français des forces de l’ONU, le commandant Carnot, agitant son drapeau blanc, tous se mettent à quatre pattes pour finalement dénicher le dentier entre les épines et les barbelés et le rendre à sa propriétaire qui le tient joyeusement entre ses doigts comme on le voit sur la photo.

Pourtant, cet article comporte une erreur:
Tout d’abord le couvent Notre Dame de France est un couvent de moines et non pas de religieuses. Le seul bâtiment chrétien dont les fenêtres donnent aussi sur le no mans land est l’hôpital Saint Louis, lui est géré par des religieuses hospitalières françaises et donne lui aussi sur la ligne de démarcation.

(L’hopital Saint-Louis est au premier plan à gauche et plus loin à droite le couvent Notre Dame de France)

Mais surtout, si vous regardez bien la religieuse sur la photo de Life, elle a toutes ses dents, vraies ou fausses. Alors? Qui a perdu son dentier?
Le photographe de Life, David Rubinger, a expliqué qu’il ne s’agissait pas d’une religieuse mais d’une patiente de l’hôpital, Myriam Zahadi, qui était parait-il restée plusieurs jours honteuse de son état dans sa chambre, avant que la mère supérieure en réfère à Tsahal. Mortifiée, elle n’a pas voulu être photographiée et c’est une des religieuse qui a accepté de la remplacer. David Rubinger lui avait demandé de sourire bouche close mais la religieuse était tellement amusée par le cocasse de la situation qu’elle n’a pas pu s’arrêter de rire et de sourire, et a finalement été photographiée ainsi, toutes dents dehors.
On pardonnera facilement les journalistes de Life d’avoir confondu l’hôpital Saint Louis et le couvent de notre Dame de France mais que dire de Colette Avital*, membre du parti travailliste (Avoda), députée à la Knesset?
Dans son autobiographie « La petite fille à la cravate rouge », Colette Avital rapporte cette anecdote.

Elle se rappelle bien son premier jour de travail au Ministère des Affaires Etrangères où elle travaillait dans le département chargé des relations avec la Jordanie, et ceci les jours précédents la guerre des 6 jours. Elle reprend ainsi l’histoire: Une religieuse s’est penchée par la fenêtre et son dentier est tombé dans le no man’s land. On m’a priée de rendre l’objet perdu à la religieuse, Aussitôt, j’ai constitué une équipe spéciale habilitée à cette opération. Il y avait deux officiers israéliens sans peur ni reproche, deux officiers costauds des forces de l’ONU et deux Jordaniens pleins de vie (sic!). Je les ai envoyés dans le no man’s land récupérer le dentier. Je leur avais donné un drapeau blanc mais ils ne pouvaient compter que sur eux mêmes.
Quelle histoire romancée! Mais même un romancier se doit d’être logique:
Tout d’abord, bien que d’après ses dires, elle ait été responsable de l’opération, un peu plus loin dans l’article, elle confond elle aussi l’hopital Saint Louis et le monastère.
Mais il y a plus grave: toujours d’après ses dires, l’opération a eu lieu sous sa responsabilité alors qu’elle commençait à travailler au Ministère des Affaires étrangères en 1967, or Life a publié son article en 1956, soit 9 ans avant.
Pour Colette Avital, les années passent vite, elle a du oublier qu’en 1956 elle n’avait que 16 ans!
A-t-elle tant d’imagination? Non en fait, elle recycle cette histoire, s’en attribuant toute la gloire, en recopiant tout simplement quelques phrases du livre Une Jerusalem publié par Uzi Narkiss qui était alors commandant de Tsahal et participait régulièrement aux réunions de l’Etat Major.
Comme l’écrivait La Fontaine:

(Dessin d’Henri Avelot 1932)

   

A bientôt,

PS: Je reçois aujourd’hui un mail de mon amie Henriette:
Merci pour l’histoire du dentier : c’est un sourire dans une actualité très déprimante.
Dans la famille de Yossi une histoire de la même eau : son frère qu’on appelle « Pierrot », à l’âge de 9-10 ans a eu la lumineuse idée avec un copain d’aller pique-niquer et donc cuire des pommes de terre dans le no man’s land entre les deux Jérusalem. Tout de suite les herbes sèches se sont enflammées, les mines ont commencé à sauter, les pompiers israéliens et jordaniens ont foncé et même l’ONU avec drapeau blanc  est arrivée sur zone ! Evidemment  les deux gamins se sont enfuis, Pierrot se réfugiant sous son lit. D’après un neveu, l’histoire est racontée dans un livre sur l’Histoire de Jérusalem !
Pierrot enfant , était le seul casse-cou de la famille, celui qui fait des bêtises sans arrière-pensée. Bien sûr en 73 il était parachutiste dans le Golan et ensuite, il est devenu policier (maître-chien). Aujourd’hui il est bien sûr sage et retraité, câlinant ses trois fill
es, ses deux petits-enfants, son chien, ses oiseaux, ses poissons et bien sûr son épouse qui, elle aussi l’aime comme au premier jour !


Une lettre d’amour pour Tou Beav

Sur cette photo, Eliezer ben Yehouda a l’air préoccupé uniquement par la rédaction de son dictionnaire. Il est vrai qu’il y consacrait toute son énergie. Mais il lui fallait en plus aussi lutter contre la médiocrité et la bassesse de certains groupes extrémistes de Jerusalem qui s’opposaient à la modernisation de l’hébreu.

Nous avons tous oublié que la guerre des langues n’a pas été qu’une bataille intellectuelle mais qu’elle a pris parfois des tournures dramatiques.
Les opposants à l’utilisation de l’hébreu, langue des prières, à des fins quotidiennes et triviales ne décoléraient pas face à l’enthousiasme de la jeune génération de pionniers, souvent non-religieux. Ces opposants eurent même recours à de faux témoignages adressés aux Turcs pour discréditer Eliezer Ben Yehouda, témoignages qui auraient pu lui couter la vie, les Turcs n’étant vraiment des tendres.
En 1893, le journal הצי (Hatzvi) publia un article écrit par le beau-père de Ben Yehouda, Shlomo-Naftali Herz-Yonas, et dont le titre était Les mitsvot ont besoin d’une intention. C’était pendant la semaine de Hanoukah et le beau-père de Ben Yehouda, qui voulait simplement louer l’héroïsme des Makabim, écrivait : Dans cette génération aussi nous avons besoin d’un nouveau Yehouda Makabi qui sache : לאסוף חיל ללכת קדימה, rassembler une armée pour aller de l’avant. Comme dans la plupart des langues, en hébreu le mot חיל (‘heil) force, ne s’emploie pas forcément dans un sens militaire. Mais les opposants les plus extrêmes à Ben Yehouda utilisèrent cet article, déclarant au Turcs qu’il s’agissait ni plus ni moins d’un appel à la révolte armée et plus que ça, que l’expression aller de l’avant devait être comprise comme une volonté de conquête des territoires à l’est, c’est à dire démanteler l’empire et conquérir la Turquie. Rien de moins!
Comme je le disais, les Turcs n’étaient pas des tendres et ne faisaient pas dans la nuance. Ils envoyèrent donc Ben Yehouda en prison sans jugement.
Heureusement Ben Yehouda avait des amis influents qui arrivèrent à convaincre un juge d’autoriser un procès.
La veille du procès, Eliezer écrivit une longue lettre à sa femme Hemda* dont le nom signifie charmante ou désirable.

(Eliezer et Hemda en 1913)

Ma Hemda, ma compagne, ma vie, mon âme et esprit.
Demain est le jour du jugement. Mon cœur me dit, mon espérance est forte, que les juges verront par eux-mêmes qu’un vain complot a été ourdi contre moi par mes ennemis, et qu’ils me libèreront.
J’ai l’impression que c’est ma dernière nuit à la prison, demain à cette heure nous serons ensemble à la maison. Comme je vais t’embrasser, ma chère petite, comme je vais t’embrasser ma douce épouse !
Comme la prison m’est douce cette nuit, cette cellule m’est devenue chère tant je pense, à la douceur de nos retrouvailles demain !
Mais, ma chère épouse Hemdati (ma délicieuse), après tout, personne ne sait ce qui naîtra demain. Une légère exception pourrait entraîner une certaine confusion, un petit retard, et cela suffirait à me renvoyer en cellule pendant quelques jours.
Nous devons toujours être prêts à accepter le mal avec courage, ainsi qu’il convient à des personnes telles que nous, à une femme telle que toi.
Et donc, ma douce, malgré tout notre espoir d’être enfin réunis demain à la maison, nous devons nous préparer au pire.
Ne désespérons pas, soyons forts en sachant que c’est à cause de notre travail en faveur de notre peuple que nos ennemis se sont regroupés contre nous et ont ourdi ce complot

Le savoir nous suffit pour tout supporter et tout endurer avec courage et entrain. Et donc, ma chère épouse, sois forte et courageuse. Sache que si tu es calme moi aussi je serai calme. Je sais que si tu surmontes tous ces chagrins et que tu restes en bonne santé, moi aussi je trouverai la force de souffrir pour que nous puissions ensuite être ensemble et j’aurai la force de m’atteler à nouveau à notre grand projet et d’être un précurseur pour le bien de notre peuple.
Je vais t’embrasser ma douce petite et t’embrasse encore.

A leur grande joie, le juge décida alors de libérer Eliezer Ben Yehouda sous caution. Enfin, le 2 mars 1894, l’appel de Ben-Yehuda est jugé à Beyrouth et il est acquitté le 7 mars. Le gouverneur de Jerusalem se fera cependant tirer l’oreille pour autoriser à nouveau la publication du journal incriminé Hatsvi, qui n’aura lieu qu’en 1895.

Ce soir, nous fêterons Tou Beav*. J’aurais du intégrer à mon article, une chanson d’amour mais nul ne sait si Eliezer Ben Yehouda en écrivait. Mais l’amour qu’il portaient tous deux à l’hébreu, Hemda et lui, m’a fait me souvenir de celle-ci, intitulée Eliezer Ben Yehouda, et interprétée par Chava Alberstein:

Comme les prophètes qui brûlaient pour Dieu, lui il brûlait pour les verbes, adjectifs et noms
Et sa lampe brûlait encore à sa fenêtre à minuit, il notait dans son dictionnaire le mot fil de fer singulier et pluriel, des jolis mots, des mots qui volent, qui roulent sur la langue,

Eliezer quand iras tu dormir? L’hébreu qui a attendu des milliers d’années, peut encore attendre demain.
Eliezer Ben Yehouda, un juif inventif, les mots, les mots et encore des mots, jaillissaient de son cerveau enfiévré.
Si l’hébreu comptait deux mille mots*, Eh bien quoi, Réveillons-nous et prenons l’initiative: fer à repasser, bombe, mobilier!

Du bout de sa plume, d’une écriture rapide, il écrit tout, tout le dictionnaire Ben Yehouda, il rajoute encore des mots, les crée, sa plume rapide ne se repose pas…
Et la langue a grandi et ne s’est pas reconnue dans le miroir, ne s’est pas reconnue à l’arrivée de l’aube
Un fils lui naquit, et l’homme dit ainsi: Je l’appellerai Itamar Ben Yehuda, mon fils aîné,
Depuis son enfance depuis le jour de sa Brit Mila jusqu’à sa mort, Itamar Ben Avi* s’attacha à l’hébreu, et il guerroya contre les langues étrangères,
Itamar était un bel homme, grand comme un palmier et de beau visage et la langue qu’il parlait était une langue ancienne, Itamar Ben Avi, son père était prophète, un homme selon mon cœur

Hemda et Eliezer Ben Yehouda aura 6 enfants, dont 4 survivront. Parmi ses descendants se trouve le journaliste et critique culinaire Gil Hovav*

A bientôt,
*Hemda ben Yehouda (1873-1951) était extrêmement douée: elle réussit une carrière de journaliste et d’écrivain tout en étant d’une grande aide pour son mari, qui lui était obnubilé par son dictionnaire.
Pour l’anecdote: En 1891, sa sœur aînée Deborah, la première épouse d’Eliezer Ben-Yehuda et mère d’Itamar, meurt de la tuberculose à Jérusalem. Quelques semaines plus tard seulement, Ben-Yehuda s’empressa de demander Hemda en mariage, affirmant que c’était le souhait de Deborah avant sa mort. Hemda passa outre les craintes de son père qui craignait à la fois la différence d’âge de quinze ans entre les deux mais aussi la tuberculose dont souffrait Eliezer, maladie qui avait déjà causé la mort de sa fille ainée.
Le nom de ‘Hemda est intéressant car il est aussi l’un des noms donné à Eretz Israel, pays de délices:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2021/01/28/une-terre-tant-desiree-les-noms-disrael/
*Gil Hovav:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/01/09/les-boulettes-de-la-victoire/
*Itamar Ben Yehouda (1882-1943): il prit le nom de Itamar Ben Avi, Itamar, fils de mon père, à la mort de ce dernier. Il est l’auteur d’une livre traduit en français: Le rêve traversé

*L’hébreu de la Bible: Dans la Bible, il y a environ 7000 entrées lexicales hébraïques (et environ 1500 racines) ainsi qu’environ un millier d’entrées en araméen et de nombreux noms propres de personnes et de lieux.

*Tou Beav ou le quinze du mois de Av: la fête des amoureux
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/07/29/le-mois-de-av/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/07/31/lettre-damour-davshalom-feinberg/

Uri Tzvi Grinberg

A la mémoire d’Igor Byalsky* (1949-2022), poète, traducteur, enseignant, directeur de la section russophone du Bei Uri Zvi et auteur d’un livre sur Uri Zvi Grinberg en russe: Uri-Zvi Grinberg. A propos de Dieu, à propos du monde, à propos de notre temps.

En 1999, Guéoula Cohen* inaugurait  le centre Uri Zvi Grinberg, ou Maison du patrimoine d’Uri Zvi Grinberg en tant que centre culturel et éducatif dédié à la création, à l’étude et à la pensée juive telle qu’elle s’exprime dans l’héritage de ce poète. Guéoula Cohen n’était pas poète mais elle avait voulu honorer un ami, celui qu’elle appelait son מפקד (mefaked), son commandant, le poète Uri Zvi Greenberg.
Avant de vous parler du travail de Greenberg, je me permets de glisser un souvenir personnel. Alors que j’étais adolescente, j’avais découvert Guéeoula Cohen en lisant son livre Les souvenirs d’une jeune fille violente, où elle raconte ses années de lutte contre le gouvernement britannique:

(Geoula Cohen, a la radio du LEHI*)

Pendant les années de guerre, Guéoula avait dû se teindre en blonde pour échapper aux Anglais. Peu après la proclamation de l’état d’Israel, elle entre chez un coiffeur, et lui dit : Noirs, je les veux noirs ! Elle ferme les yeux jusqu’à ce ce que le coiffeur termine son travail, se regarde alors dans le miroir :
Tiens Guéoula, te voilà enfin, me dit le miroir
– Oui, c’est bien moi, lui ai-je répondu
Guéoula était redevenue Guéoula et les Juifs pouvaient être enfin eux-mêmes ! Plus que la lecture de ses actions courageuses, ce furent ces premières phrases du livre qui me marquèrent profondément et installèrent en moi un sionisme qui ne m’a jamais quitté.

Dans une de ses dernières interviews, elle racontait qu’elle lut pour la première fois un poème de Grinberg alors qu’elle avait été condamnée à 9 ans d’internement par les Anglais, enfermée dans une prison pour femme à Bethlehem. Ses lettres étaient lues et ses colis fouillés mais la mère de Guéoula savait dissimuler dans les moindres coutures le  courrier  important pour sa fille et ses camarades.. Et c’est ainsi qu’un poème de Grinberg arriva à la prison de Bethlehem, écrit très fin sur du papier toilette et caché dans un pot de confiture. Ce poème était intitulé : Une seule vérité et pas deux. Il fut rapidement appris par cœur par les prisonnières:
Vous avez appris qu’une terre s’achète avec de l’argent. On achète un papier qu’on enterre avec une houe.
Et moi je vous dis : aucune terre ne s’achète avec de l’argent. Une houe c’est pour creuser et enterrer les morts. Une terre est conquise par le sang et seulement dans ce cas, le peuple pourra dire : elle est mienne. C’est seulement celui qui y fait y passer le canon, qui peut faire passer la charrue sur la terre qu’il a conquise.
On vous a enseigné : le Mashiah viendra dans les générations futures et Yehuda (Juda) ressuscitera et ceci, sans feu ni sang, il reviendra à la vie grâce à chaque plantation et chaque maison construite.
Et moi je vous dis: si vous retardez votre entreprise sans en sentir ni l’urgence ni les battements de l’horloge du temps, sans combats et sacrifices, il ne viendra pas, ceint du bouclier de David, et ne viendront pas non plus les chars de ses chevaux. Le Mashiah ne viendra pas non plus dans une lointaine génération et Yehuda (Juda) ne se relèvera pas.
Vous avez été corvéables à merci pour chaque conquérant, vos maisons seront comme paille aux yeux de chaque scélérat qui coupera vos arbres fruitiers. Vos ventres seront tranchés dans la détresse. La valeur d’une jeune homme sera celle d’un bébé pour l’épée de l’ennemi et seul restera votre bavardage, le vôtre, vos comités d’infamie dans les bibliothèques et vous serez maudits jusqu’à ce que vos têtes soient coupées.
Vos rabbins vous ont appris qu’il y a une vérité pour les nations: le sang appelle le sang, et je vous dit : il n’y a qu’une vérité et pas deux. De même qu’il n’y a qu’un soleil et pas deux Jerusalem. Elle est écrite dans les ordres de conquête de Moshé et Yoshua
(Conquête de Canaan) et ceci jusqu’au dernier des rois d’Israel et du Lion (de Juda) blessé, vérité que deux exils et des traîtres ont fait disparaitre.
Toute l’oeuvre de Grinberg est empreinte de cette idée que nous étions tout au bord de l’ère messianique et que le Mashia’h n’a pas pu venir nous délivrer car le mouvement sioniste s’est embourbé dans des querelles stériles et a laissé passer l’occasion.

Mais en fait qui était Uri Tzvi Grinberg et comment de tels textes, pleins de bruit et de fureur, ont ils pu être écrits?

Grinberg (1896-1981) est né dans une famille hassidique, dans le village de Bilikamin tout près de Lvov en Galicie orientale.
Il commença à écrire en yiddish, puis en yiddish et en hébreu, pour continuer uniquement en hébreu, comme le firent les milliers de Juifs d’Europe de l’est qui passèrent d’un continent à un autre, d’un monde culturel à un autre.
Au début, sa poésie était douce et mélancolique, empreinte de ferveur pour les paysages dans lesquels il contemplait l’empreinte divine.
Mais la réalité ne lui laissa pas le temps de rêver. Lui qui se sentait proche des mouvements ouvriers, se sentit trahi lors des pogroms de 1905 où les mêmes petites gens qu’il défendait assassinèrent des Juifs. Suivirent les horreurs de la premier guerre mondiale. Lors du pogrom du 21 au 23 novembre 1918, il échappe de justesse à la mort alors que plusieurs de ses proches sont assassinés par la populace. Il écrit alors le Royaume de la croix où il explique que les Juifs n’ont plus de place en Europe.
Il s’installe alors en 1923 en Eretz Israel qui pour lui représente l’antithèse de l’Europe où les Juifs sont à la merci des populations chrétiennes. Il écrit alors que ce n’est que dans son propre pays, un pays juif, que le Juif pourra à nouveau être maitre de son destin. Pour lui, Eretz Israel est un pays de non-retour.
Au début, il a des sympathies pour les Arabes à qui il dédie un poème en yiddish : Je veux élever une supplique au peuple arabe d’Asie : Venez et conduisez nous au désert, si pauvres que nous soyons...
Mais il doit déchanter après les pogroms de 1920. Dans un article destiné au Congrès Sioniste de 1923, et en réaction notamment aux propositions de Weizman prônant un accord avec les Arabes dans le cadre de la Déclaration Balfour, il écrit ceci:* Le sionisme ne sera pas sauvé tant qu’il n’aura pas atteint le niveau d’un mouvement fondamentalement guerrier, tant qu’il n’aura pas choisi le droit d’être dominant, même sans parti ou diplomatie. 
Suite aux émeutes arabes de 1929, il rejoint le parti révisionniste fondé par Vladimir Zeev Jabotinsky*, ce qui lui vaudra d’être boycotté par les dirigeants du yishouv qui essayent de louvoyer sans fâcher ni les Britanniques, ni les Arabes.
Ses écrits sont déjà pleins de cette angoisse qui ne le quittera plus.
Pour nous qui le lisons actuellement, c’est aussi une découverte de ces évènements dramatiques qui ponctuèrent la vie des Juifs d’Europe et d’Eretz Israel, une liste sans fin de drames dont on parle peu car ils ont été occultés par la Shoah. Mais il faut se souvenir qu’uniquement en 1929, les pogroms en Palestine mandataire entraîneront la mort de 133 Juifs et des centaines de blessés, mais aussi l’abandon par les Juifs de certaines localités ou quartiers où leur présence numérique était trop faible pour permettre une organisation efficace de l’autodéfense.
Grinberg ne supporte plus l’inactivité des Juifs du Yishouv et fonde en 1931 le Brit HaBirionim , l’alliance des voyous, une faction clandestine qui prône la lutte contre les Britanniques et les nazis de Palestine*. C’est ainsi que les membres du groupe perturbent un recensement parrainé par les Britanniques, font sonner le shofar en prière au Mur occidental malgré une interdiction britannique*, organisent et arrachent les drapeaux nazis des bureaux allemands de Jérusalem et de Tel-Aviv. Pour les Britanniques qui arrêtent des centaines de ses membres, ils deviennent l’ennemi numéro un et c’est sans doute la raison pour laquelle certains seront arrêtés après le meurtre du dirigeant sioniste de gauche Hayim Arlozoroff*.
Bien que les accusations se soient effondrées, Uri Tzvi Greenberg repart en Pologne en tant que représentant du parti révisionniste. Ses textes de cette époque sont tout à fait prophétiques. Il décrit ce qu’il va arriver aux Juifs d’Europe, il parle des gaz empoisonnés, des exécutions de masse, des pendaisons. Il est malheureusement peu écouté et se sent impuissant.
Dans son livre Les rues de la rivière qui date de 1931, l’un des poèmes s’intitule Sur l’ile du sous-sol et met en scène deux Juifs qui se croient les seuls survivants et vivent comme des taupes dans les profondeurs de la terre.

Aujourd’hui ce livre est partie intégrante de la littérature sur la Shoah mais quand Bialik l’a lu, il a été profondément choqué.

En outre, plus le temps passe, plus ceux qui commencent à songer au départ voient les portes se fermer devant eux. Les visas sont de plus en plus délivrés au compte-goutte, en particulier ceux pour la Palestine. Uri Tzvi Grinberg ne pourra même pas sauver sa propre famille qui sera entièrement exterminée ainsi que tous les autres Juifs. Il ne reste rien de la synagogue et du cimetière.

(Il ne reste rien du cimetière juif de Bely Kamin. Toutes les pierres tombales ont été volées pour des divers travaux et construction. Photo Joe Hirshfeld 2006. International jewish cemetery project)

Grinberg rentre en Palestine en 1939. Il est à nouveau une figure publique, bien que boycottée par les dirigeants du yishouv sous l’influence du parti travailliste. C’est là qu’il deviendra le poète des combattants de Underground. Dans son livre Accusation et foi, il prévoit ce que sera la guerre des Juifs pour leur survie, ici, en Palestine mandataire: Je vois d’épaisses prisons, des pendaisons… Je vois ceux qui chantent, ceux qui vont à leur pendaison dans l’aube de Jerusalem.
Il écrit encore et encore sur les même thèmes, mû par une force désespérée qu’il ne contrôle pas. Ainsi il l’écrit en 1940: Je voudrais écrire des choses différentes mais ma main et ma plume en décident toutes seules. J’ai peur. Et si tout ce que je prédis était faux?

Ill se qualifie lui-même de בן שברח (ben shebara’h), de fils qui a fuit, tant le souvenir de ses proches assassinés le submerge. Il n’est pas qu’un poète-prophète en colère, il est aussi un homme que hantera toujours le souvenir de sa famille assassinée.

Il écrira de très beaux poèmes sur sa mère. Dans Ma mère et la rivière. Ill rêve de sa mère, jeune fille aux cheveux roux, il la décrit douce et pleine d’entrain, nageant dans une rivière d’eau pure et dans un paysage idyllique d’arbres fruitiers. Mais dans la dernière strophe, elle n’est plus qu’un corps ensanglanté tué par un Allemand, gisant au bord de cette même rivière
Dans son livre Les rues du fleuve, Uri Zvi rencontre encore et encore sa mère décédée. Elle revient dans sa vie dans diverses et étranges incarnations, et dans chacune d’elles, ses apparitions sont terrifiantes et effrayantes.
Enfin, dans le poème Le poète et sa mère au milieu de leur peuple, la mère revient dans le rêve de son fils. Leur rencontre, comme dans ses plus beaux et meilleurs souvenirs, a lieu au puits. La mère assassinée déplore que son fils qui a prophétisé toutes les horreurs de la Shoah au lieu d’être comme tous les hommes, n’ait pas épousé une belle femme et vécu sa vie.
Et c’est ce qu’il fera en 1950. Il épousera la poétesse Aliza Gurevitch (Tur Malka de son nom de plume), elle aussi combattante du LEHI.

La proclamation de l’état d’Israel, le laissera amer car, comme il l’avait écrit: Comme il n’y a qu’un soleil, il ne peut pas avoir deux Jerusalem.
Bien plus que d’être le prophète qui a vu avant bien d’autre la destruction des Juifs d’Europe et l’homme hanté par l’extermination de sa propre famille, Grinberg est surtout amoureux de Jerusalem. Lorsque Jerusalem est coupée en deux, il transforme son démembrement géopolitique en une métaphore riche en significations psychologiques et métaphysiques. Ses poèmes sur Jerusalem sont le reflet d’une âme nationale divisée et du besoin de réunion. Les poèmes pointent vers une situation où l’esprit est séparé de l’émotion, le pragmatisme déconnecte l’identité nationale de ses racines irrationnelles et la volonté de vivre va à l’encontre de la volonté d’exister. Et là encore, il sera visionnaire: 
Jerusalem était, est et sera, porte de la royauté des cieux. Dans les tons sepia de son paysage viendront s’agenouiller ses ennemis. Vers elle nous reviendrons membres endoloris, du début du Gi’hon* à la capitale dans les montagnes, et alors nous sentirons nos artères devenir des cordes qui chanteront un poème sur le cher seuil maternel.

Il reviendra dans ses écrits sur ce thème encore et encore et ce n’est que 19 ans plus tard, après la guerre des 6 jours, qu’il pourra être apaisé.
En 1967, suite à la guerre des Six Jours, Uri Zvi Greenberg est l’un des signataires de la proclamation « למען ישראל השלמה », pour un Israel entier, aux côtés de Natan Alterman, SY Agnon, Moshe Shamir, Haim Hazaz, Yehuda Burla, Israel Eldad, Zvi Shiloah et de nombreuses autres personnalités culturelles et publiques dont certaines appartenaient au mouvement travailliste.
Bien que dans les premières années de l’État, Uri Tzvi Grinberg souffrait encore du boycott institutionnel, même ses opposants politiques les plus virulents ont reconnu la grandeur de son œuvre poétique et ont progressivement obtenu la reconnaissance officielle de son statut comme l’un des piliers de la poésie hébraïque. Il reçoit le prix Israël de littérature en 1957, le prix Neuman de littérature décerné par l’université hébraïque de Jerusalem en 1965 et un doctorat honoris causa décerné par l’université Bar Ilan en 1977.

Le poète Bialik était un grand admirateur d’Uri Tzvi Grinberg. Il avait écrit à son sujet: Si un poète parvient à escalader les murs, il pourra voir bien au-delà et c’est ce qu’il fit. Et c’est son opposant politique le plus intransigeant, David Ben-Gourion, qui lui a décerné le titre de poète-prophète.

Uri Zvi Greenberg est décédé le 9 mai 1981 soit le 5 Iyar 5741, le jour de l’Indépendance d’Israel. et a été enterré sur le mont des Oliviers.

A bientôt,

* Igor Byalsky était aussi le père d’Andreï Byalsky, commandant du bataillon Les lions de Judée.
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/08/25/le-devoir-avant-tout/

* Guéoula Cohen (1925-2019), nom de code Ilana, membre du Lehi dont elle était la voix à la radio, puis femme politique, membre du parti Herut de Menahem Begin. Elle a été aussi journaliste du Maariv et a eu une émission à Kol Israel. Elle a épousé un ancien compagnon du Lehi, Emanuel Hanegbi (Adam dans ses mémoires) et est la mère de Tsa’hi Hanegbi, membre du parti Likoud.
https://lehi.org.il/en/cohen-geula/

* Les organisation de défense juives: La Haganah est un groupe d’autodéfense juive créé en 1920 à Jérusalem à la suite des pogroms menés par les populations arabes. Vladimir Jabotinsky y participera. Il fera scission en 1931, à la suite des pogroms de 1929-1931 et de l’influence grandissante des groupes de gauche et créera la Haganah nationale. Les pogroms de 1936 conduiront Jabotinsky à se démarquer complètement de la Haganah et n’appellera plus son groupe que Irgun Tzvaï Leumi (organisation militaire nationale). Apres le début de la deuxième guerre mondiale, Vladimir Jabotinsky, dont l’influence sur l’Irgoun est devenue très théorique (et qui meurt en 1940) , pousse à arrêter les opérations armées, au nom de la priorité à la lutte contre le nazisme. Un des membres, Avraham Stern s’y oppose et fondera le LEHI (les combattants pour la liberté).

* Vladimir Jabotinsky:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2021/12/25/vladimir-zeev-jabotinsky/

* La situation des Juifs pendant le mandat britannique et le meurtre de Hayim Arlozoroff:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/02/29/desarrois-juifs-dans-lentre-deux-guerres/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/06/17/des-livres-blancs-mais-pas-tres-propres/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/09/25/le-groupe-clandestin-des-souffleurs-de-shofar/

* Les nazis en Palestine:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/11/13/les-nazis-en-palestine-dans-les-annees-30/

* La source du Gi’hon:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Source_de_Gihon

La révolution nationale juive: ses penseurs 5/5

5-La conquête britannique et l’espoir d’un état juif

Aharon Aharonson arrive donc au Caire.
Le général Allenby vient d’être défait par deux fois devant Gaza dans sa conquête de la Palestine turque. Au Caire, Aharonson rencontre le chef de l’Intelligence Service, un aristocrate anglais d’origine allemande Richard Meinertzhagen, ornithologue et antisémite, à qui il vient remettre les cartes, plans détaillés et la location des bases militaires turques de la Palestine ainsi que les codes de communication de l’armée turque. Meinertzhagen est ébahi par l’intelligence et la profondeur des remarques de ce Juif qui ne ressemble pas à ceux des poncifs antisémites. Il racontera plus tard qu’il n’avait jamais auparavant rencontré un tel homme aussi courageux et intelligent.
Bien qu’Aharonson ne soit pas un militaire, il le convainc de ne pas attaquer à nouveau Gaza mais de se concentrer sur la ville de Beer Sheva qu’il faut alors dégarnir de ses troupes.
Les Anglais préparent donc ce qu’on appelle à l’armée un תד »ל (tadal=tik derekh lahayal) un paquetage militaire, qu’il remplissent de documents plus ou moins falsifiés avec de faux ordres de bataille indiquant qu’ils vont retourner à nouveau à Gaza, les agrémentant, pour faire plus vrai, de lettres d’amour censées avoir été écrites par une fiancée inquiète depuis la Grande Bretagne. Un soldat est envoyé alors vers les lignes turques, hésitant comme s’il avait perdu son chemin. Evidemment les Turcs lui tirent dessus et il fuit peureusement au premier coup de feu, laissant obligeamment tomber son paquetage. Le stratagème marche et les Turcs renforcent leurs troupes devant Gaza, dégarnissant ainsi la ville de Beer Sheva.

Les troupes de cavalerie australiennes et néo-zélandaises prendront Beer Sheva en une charge de cavalerie, probablement la dernière, restée célèbre dans l’histoire.

(2017: Le centenaire de la charge de cavalerie à Beer-Sheva. Parmi les drapeaux des cavaliers australiens, le drapeau d’Israel)

Cet évènement n’est pas qu’anecdotique. Il permettra aux troupes britanniques de défaire les Turcs et de conquérir la Palestine ce qui était le but d’Aharonson, Trumpeldor et Jabotinsky et de tout une partie du Yishouv.

C’est en fait grâce à eux et tous ceux qui avaient correctement évalué la situation et avaient aidé les Britanniques, soit en s’intégrant dans l’armée, soit en espionnant pour eux, que le cours de l’histoire a pu changer en notre faveur. L’empire ottoman se serait sans doute effondré, il vacillait depuis près d’un siècle déjà, mais quand ?
Il ne faut pas oublier que comme Pinsker, Nordau et Herzl, Jabotinsky, Trumpeldor, Aharonson et son réseau familial étaient très conscients eux aussi que les jours des Juifs d’Europe étaient comptés et qu’il fallait établir au plus vite un état juif en Eretz Israel.

L’aide d’Aharonson aux Anglais a aussi eu des répercussions politiques. Meinertzhagen devint sioniste ! Il dira plus tard : J’ai lu de nombreux livres antisémites mais je ne savais pas ce qu’était un Juif !
Je sais que le qualifier de sioniste peut sembler exagéré mais il a dû subir les attaques de ses pairs l’accusant d’être un Juif caché, ceci parce qu’il soutenait l’établissement d’un Foyer national juif en Palestine et avait dénoncé une campagne antisioniste, mêlée à de fortes doses d’antisémitisme chez les fonctionnaires du Colonial Office.

Richard Meinertzhagen en 1922)

Patterson, le commandant de la brigade juive, Mark Sykes (des accords Sykes-Picot)*, Allenby* et plus tard Orde Wingate* devinrent eux aussi des sympathisants de la cause sioniste.

Quand le secrétaire des affaires étrangères Lord Balfour* et le premier ministre Llyod George décidèrent de la déclaration Balfour, ils y travaillèrent avec un groupe de jeunes bureaucrates parmi lesquels se trouvait Mark Sykes. On raconte que lorsque le texte fut enfin rédigé, Mark Sykes courut dans la pièce voisine où se trouvait Hayim Weizman* et Aharonson et il cria joyeusement : It’s a boy !

(Déclaration Balfour My jewish learning)

C’est dire l’importance du travail d’Aharonson. S’il n’était pas mort accidentellement l’année suivante en 1919, l’histoire aurait peut-être pris un tour radicalement diffèrent. Aharonson était déjà un grand héros. Il n’est nul doute qu’il avait des compétences politiques et toute son action montre qu’il savait prendre des risques. Aurait-il pu être un grand dirigeant sioniste ? Sans doute. Il est vrai que le Yishouv ne l’aimait pas, il était cassant, volontiers dominateur, on l’appelait le bourgeois (en français)

 On ne peut pas refaire l’histoire mais je pense à cette anecdote terrible :
En janvier 1919, au tout début de la conférence de Paris, Aharonson avait proposé une carte pour le futur état juif.
Malheureusement, il se tue en avion en survolant la Manche le 15 mais 1919. Weizman* reste donc le principal représentant sioniste pour le reste de la conférence. C’est un homme très bien élevé, poli et même timoré, sans une once de ‘houtspa.

(Hayim Weizman en blanc au milieu)

L’écrivain Israel Zangwill* le rencontre à Versailles et lui dit :
Ils sont tous en train de diviser la région et vous avez aidé les Anglais d’une manière décisive ! Pourquoi n’as-tu pas demandé un état pour les juifs ? C’est ce qu’Aharon aurait fait !

Hayim Weizman répond : J’ai pensé que je ne l’obtiendrai pas !

Zangwill : Et comme ça, tu l’as obtenu ?

Aharonson l’aurait lui sans doute exigé. Bien que Hayim Weizman soit un homme de grand mérite, on peut dire que dans cette circonstance, il aura manqué cette fenêtre d’opportunité qui s’était temporairement ouverte.
Pourquoi temporairement ouverte ?
Parce qu’en Grande-Bretagne (et à l’époque c’est là que se trouvait le pouvoir, pas encore en Amérique), un mouvement d’intérêt qui conjuguait Bible et archéologie et un intérêt particulier pour ces Juifs sionistes, suscitaient un élan de sympathie. En particulier dans les milieux protestants pour qui le retour des Juifs sur leur terre était une partie du plan divin auquel les chrétiens se devaient de participer en les aidant. C’est ainsi qu’avait été créé dans la deuxième moitié du 19ème siècle, le Palestine Exploration Fund inauguré par la reine Victoria et qui établissait des cartes topographiques très précises du pays dont les historiens se servent encore aujourd’hui.
Churchill lui-même en était un bon exemple : il voyait alors dans le judaïsme la pierre fondatrice du monde occidental tout en considérant la civilisation occidentale comme la pierre fondatrice de l’humanité.  Il est vrai que Churchill  pensait et pensera toujours en termes culturels mais jamais politiques sur ce sujet.
Cependant, après la fin de la première guerre mondiale, le monde occidental change peu à peu : les Arabes ont de plus en plus d’influence, ils sont médiatisés et romantisés grâce à Lawrence d’Arabie qui en fait des héros d’épopée. Ils ont aussi de grandes réserves de pétrole. De plus, en parallèle, les différents courants nationalistes européens que j’avais mentionnés dans mon premier article deviennent de plus en plus forts et de plus en plus antisémites.

La tragédie est que Herzl et Aharonson sont morts très jeunes et qu’à ce moment-là Jabotinsky n’avait pas pu donner encore toute la puissance de sa vision. Lui aussi mourra en 1940 avant d’avoir terminé son œuvre. Je rappelle que pour Jabotinsky, le peuple juif devait s’établir sur son territoire politiquement et spirituellement. Dans ses principaux essais, il prône à la fois l’établissement d’un état juif fort, fort aussi spirituellement. Lui aussi comme Nordau et Pinsker parle de régénérer le peuple juif resté trop diasporique à ses yeux, Quant à nos relations avec les Arabes, il s’explique dans son célèbre texte La Muraille de Fer,  et là, je cite Pierre Lurçat* :
«L’idée fondamentale développée par Jabotinsky, notamment dans son fameux article sur le « Mur de fer » est que la paix ne pourra venir tant que nos ennemis caresseront l’idée de nous expulser ou de nous anéantir militairement (ou conjointement par des moyens politiques et militaires, comme le souhaitait Arafat à l’époque des accords d’Oslo). Ainsi, le rêve de la paix est conditionné par la capacité d’endurance et de dissuasion d’Israel. Ce réalisme pessimiste s’accompagne d’un profond respect pour l’identité nationale arabe, conformément à sa conception de la nation que nous avons évoquée plus haut. A cet égard, toute notion d’un compromis est illusoire, parce qu’elle méconnait l’idée essentielle que le peuple juif est revenu sur sa terre et qu’il n’est pas un intrus en Eretz Israel…

Dans un de mes précédents articles, je citais Yaron Avraham* qui disait : Nous devons agir en propriétaires et non pas en locataires qui s’attendent à tout moment à être expulsés… Je n’ai pas peur parce que je ne suis pas né Juif alors que beaucoup de Juifs sont encore imprégnées de cette peur transmise de génération en génération pendant les années d’exil.

Les pères du sionisme ont été capables tout d’abord d’identifier les dangers avec réalisme et ne se sont pas voilés la face. Qu’importe si ce fut Karl Lueger à Vienne ou le procès Dreyfus à Paris qui déclenchèrent la réaction de Herzl. Ce qui importe en fait, c’est de sentir et prévoir le danger et de savoir comment pratiquement nous pourrons nous en dépêtrer.

Vous souvenez-vous de ce que disait Hillel ? אם  אין אני לי, מי לי ואם לא עכשיו אז מתי  (Im ein ani li mi li veim lo akhshav, az matai). Si je ne suis pas pour moi, qui le sera et si ce n’est pas maintenant, alors quand ?  
Cette célèbre phrase est malheureusement tout à fait d’actualité. Nous sommes en pleine vague de terreur : 19 Israéliens assassinés et un bon nombre de blessés en un seul mois.

(Attentat de Elad le 5 mai. Les trois victimes sont Oren Ben Yiftah Boaz Gol et Jonathan Habakuk. Ils laissent 16 orphelins)

Il est temps de nous débarrasser de ceux qui veulent nous tuer et détruire Israel.


A bientôt,

*Pierre Lurçat :
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2021/12/25/vladimir-zeev-jabotinsky/

*Hayim Weizman (1874-1952) était docteur en chimie et enseignait à l’Université de Manchester .  Au début de la première Guerre mondiale, l’armée avait besoin de grandes quantités d’acetone nécessaire pour fabriquer de la cordite, un mélange de poudre à canon qui remplaçait les obus et d’autres types de munitions. Weizman présenta au ministère de la guerre un nouveau procédé de fabrication grâce à une bactérie qu’il avait isolée et Il donna au gouvernement les droits sur sa découverte et son développement. Weizmann fut nommé directeur des laboratoires de la Royal Navy, et grâce à cette production d’acétone industrielle, il sauva la crise des obus britanniques du début de la guerre : ce fut une contribution majeure à la victoire alliée. La bactérie responsable de la production d’acétone a reçu le nom officiel « The Weizmann Organism ».

*Les accords Sykes-Picot: Les accords Sykes-Picot font suite aux négociations secrètes entre le Chérif de La Mecque, Hussein, et le Haut Commissaire britannique d’Égypte, Henry McMahon, conduites entre 1915 et 1916 et visant à garantir la stabilité de la région en même temps que les intérêts de l’empire britannique. Ils précèdent donc d’un an la declaration Balfour

*Le général Edmund Allenby (1861-1936) Apres la victoire sur Beer Sheva, Allenby poursuit son offensive vers le Nord et rentrera vainqueur à Jerusalem le 9 décembre 1917

*Orde Wingate: Orde-Charles Wingate était un officier du renseignement britannique qui a formé les Juifs de Palestine au combat pendant la période du mandat britannique. Wingate a organisé des brigades de nuit spéciales composées de Juifs de la région dont la mission était de combattre les gangs arabes qui terrorisaient les Juifs mais aussi les Britanniques.

*Lord Balfour:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/05/08/lord-balfour-ecrit-une-lettre/

*Israel Zangwill (1864-1926) : Ecrivain, né en Grande Bretagne et tout d’abord très proche d’Herzl, Il s’en est éloigné peu à peu et est devenu territorialiste (c’est-à-dire partisan d’un état juif ou qu’il soit) ceci à cause du terrible pogrom de Kishinev et de l’urgence de l’heure. Il gardera cependant des liens avec le mouvement sioniste et se trouvera en tant que journaliste à la conférence de la paix à Paris

*Pierre Lurcat:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2021/12/25/vladimir-zeev-jabotinsky/

*Yaron Avraham:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2022/03/08/naie-pas-peur-dun-long-voyage/

La révolution nationale juive et ses penseurs 3/5

3-La vision d’Herzl

Herzl était essentiellement un homme guidé par une vision. On l’appelle d’ailleurs en hébreu החוזה (ha’hoze), le visionnaire de la Guéoula (libération) du peuple. Ce qui le guidait et qui transportait les foules, ce n’était pas son analyse pessimiste, c’était cette vision que la libération du peuple juif, sa Guéoula, aurait lieu si nous arrivions à établir un état sur notre terre ancestrale, Eretz Israel.
Stefan Zweig l’avait rencontré à Vienne alors qu’il n’était encore qu’un journaliste à la Die Neue Freie Presse. Il avait été stupéfait de son pouvoir de conviction, de la profondeur de sa pensée et de son charisme.
Il décrira plus tard ce que fut la réponse populaire à Herzl lors de sa mort en 1904 à l’âge de 44 ans : des foules entières vinrent de toute l’Europe à son enterrement. Des chants furent composés en son honneur. Celui-ci « Sur la mort d’Herzl », commence par les mots Israel pleura. Il a été publié pour la première fois dans le journal HaTzefira peu après de la mort d’Herzl. Et il est resté pendant longtemps très populaire chez les Juifs d’Europe orientale.

Son ami l’écrivain Israel Zangwill écrira une élégie en anglais qui sera traduite et publiée en hébreu par Eliezer Ben Yehouda.

(Israel Zangwill et Theodore Herzl à Londres en 1900)

Vladimir Jabotinsky et Hayim Arlozoroff composeront eux aussi une élégie sur la mort de Herzl, ainsi que Naftali Imber, le compositeur de l’Hatikva. Des chants de deuil et de louange sur Herzl seront envoyés de toute la Diaspora à sa famille et à la présidence du mouvement sioniste, ainsi qu’aux journaux juifs.

Certains ont traité Herzl de mégalomane. Non, ses idées ridicules pour l’establishment juif s’encraient en fait dans la culture juive la plus profonde. Pour les Juifs non assimilés, Jerusalem était toujours au sommet de leur joie. L’année prochaine, ils iraient à Jerusalem. Ils apprenaient les lois agricoles dans la Guemara comme s’ils allaient demain cultiver la terre de leurs ancêtres. Ils priaient pour que souffle le vent et tombe la pluie à partir du mois d’octobre jusqu’en avril, pendant les saisons froides et trop pluvieuses de l’Europe. Des exemples comme ceux-ci, je pourrais en citer des centaines.
Herzl n’était pas non plus hors-sol : Vu l’état de déliquescence de l’empire ottoman, il avait déjà un plan à ce moment-là pour que, une fois les Turcs partis, les Juifs puissent établir un état souverain en Israel. Ce qui est intéressant c’est qu’il se soit désigné lui-même comme mandataire des Juifs (et qu’il n’a pas été contesté) et qu’il soit allé voir les grands de ce monde, de son propre chef, pour les convaincre. Les autres projets pour un état juif ne l’intéressaient pas. Il y avait pourtant 36 propositions pour établir un état juif dans diverses parties du monde comme l’Argentine avec le baron de Hirsch.

Et le projet de l’Ouganda proposé par Chamberlain me direz-vous ?
Eh bien, à ce moment là, Herzl a plusieurs fers au feu. Il en a un avec le Sultan et surtout un autre avec les Anglais. En décembre 1902, les Anglais envoient une commission d’études pour le territoire du Sinaï à la grande joie d’Herzl pour qui cette décision est l’équivalent d’une déclaration historique qui reconnait le sionisme politique. De plus, il s’agit de l’extrême nord-est de la péninsule, la region d’El Arish qui se trouve à côté de Gaza.

Mais tout d’un coup, alors que se déroulent en même temps de vaines négociations entre Herzl et le Sultan à qui Herzl demande une partie de la Galilée,  tombent la nouvelle du pogrom de Kichinev* et le soudain refus de Chamberlain concernant le Sinaï,  un revirement brusque du gouvernement britannique pour qui l’Ouganda devient la seule option possible!
Le directeur du Jewish Chronicle Leopold Greenberg demande à Herzl de souscrire à cette proposition pour ne pas vexer les Anglais « Peut importe si après nous refusons l’Afrique de l’Est. Nous aurons obtenu du gouvernement britannique une reconnaissance sur laquelle il ne pourra pas revenir et qu’aucun gouvernement britannique ne pourra contester…Comme nous avons amené le gouvernement britannique à discuter du plan du Sinaï et qu’après son échec il a suggéré un substitut, de la même façon, si nous trouvons que l’Afrique de l’Est ne va pas, ils devront faire une autre proposition et il est possible que cela nous mène progressivement et sûrement en Palestine. »

(Leopold Greenberg 11861 Birmingham-1931 Kibboutz Degania)


Herzl charge Greenberg d’étudier la proposition britannique tout en revenant une fois encore à la charge avec le Sultan mais toujours en vain. Il négocie aussi avec les Russes mais avec eux ne met pas de gants. Quand le ministre de l’Intérieur russe Plehwe lui suggère une émigration en Amérique, il répond franchement: « La Palestine est l’unique possibilité« .
A ce 6 ème congrès sioniste de 1903, utilisant cette ruse diplomatique pour ne pas « manquer de politesse » envers les Anglais selon ses propres mots, Herzl fait donc part aux délégués de la proposition britannique sur l’Ouganda.

Cependant, Herzl n’a pas pu mener à bien deux projets très importants.
Il n’a pas été capable de convaincre de l’urgence de l’heure ni les dirigeants européens ni meme l’establishment juif.
Et bien qu’il ait sillonné l’Europe pour obtenir des nations leur accord pour un état juif en Eretz Israel, il n’a pas donné de contenu à son projet nationaliste. Il est vrai que dans l’Etat Juif, il décrit un état idyllique qui est une lumière pour le monde mais, par exemple, il n’a jamais pensé qu’on parlerait hébreu en Israel. Pour lui, comme pour beaucoup d’intellectuels juifs de son époque, l’allemand était la seule langue moderne suffisamment précise et riche.

Il fallait cependant un homme comme lui et comme tous ceux qui gravitaient autour pour allumer l’étincelle qui provoquera le plus important mouvement de renaissance d’une nation depuis près de 2000 ans.

A bientôt

*Le pogrom de Kishinev:
https://www.cairn.info/revue-le-monde-juif-1963-1-page-63.htm

La révolution nationale juive et ses penseurs 2/5

2- Autour d’Herzl

Herzl n’est pas le seul à se préoccuper de l’avenir sombre des Juifs en Europe et à rêver de Sion. Je ne vais pas ici revenir sur les rabbins sionistes qui ont influencé de nombreux Juifs en Europe centrale et orientale dont le fameux Yehuda Alkalay qui était le rabbin de son grand-père à Zemun, en Serbie.
Je pense plutôt à Léon Pinsker (1821-1891) et à Max Nordau (1849-1923).

Le premier, Léon Pinsker était un visionnaire qui depuis l’empire russe avait lui aussi compris ce qui allait arriver aux Juifs.

(Leon Pinsker-timbre israélien)

Médecin psychiatre à Odessa, il avait tout d’abord milité pour l’intégration des Juifs russes en créant notamment la Société pour la Promotion de l’Instruction qui encourageait l’apprentissage de la langue russe, car les Juifs, en général relégués dans les zones de résidence*, parlaient essentiellement le yiddish.
Il contribua à des revues juives en langue russe comme Dyen (день) Le Jour et Rassviet (рассвет) L’Aube.

Les pogroms de 1881 ont été pour lui l’élément déclencheur au même titre que seront le procès Dreyfus et l’élection de Karl Lueger pour Herzl.
En 1882, Leon Pinsker écrit son célèbre ouvrage Autoémancipation ! Avertissement d’un Juif russe à ses frères. Un livre assez court qui au fil des ans est devenu une des pierres du mouvement sioniste dans lequel il notait que:
Le Juif est considéré par les vivants comme un mort, par les autochtones comme un étranger, par les indigènes sédentaires comme un clochard, par les gens aisés comme un mendiant, par les pauvres gens comme un exploiteur millionnaire, par les patriotes comme un apatride, et par toutes les classes comme un concurrent qu’on déteste...La judéophobie est une psychose. Comme la psychose, elle est héréditaire et depuis 2 000 ans, c’est une maladie inguérissable.

Il y développe les grands thèmes du sionisme y compris la création d’un état indépendant. On retrouve d’ailleurs certaines de ses idées dans le livre de Herzl L’Etat Juif.
Il prend la tête du mouvement בילו (Bilou) acronyme de la phrase בית יעקוב לכו ונלכה (beit yaakov lekou venelkha) Maison de Jacob, allez! Et nous irons (Ishayahou- Isaï 2,5).
Il fonde en 1881 le mouvement des חוביבי ציון(‘Hoveivei Tsion), les amants de Sion, premier mouvement populaire de grande envergure  à développer et mettre en application les idéaux sionistes et qui sera à l’origine de la premiere aliya*.
Il mourra en 1886, soit six ans avant le premier Congrès Juif Mondial et sera enterré dans la grotte Nikanor, dans le jardin botanique de l’Université de Jerusalem à Har Hatsofim en compagnie de Mena’hem Ussishkin, autre leader du sionisme politique.

Le deuxième est Max Nordau.

Né à Budapest comme Herzl, lui aussi avait lui aussi été témoin de ce qu’il appelle la dégénérescence. Il avait centré sa vision politique sur l’idée que l’Europe s’engageait sur un chemin qui transformerait le libéralisme en totalitarisme. Dégénérescence sera d’ailleurs le titre de son ouvrage publié en 1892.
A la suite de l’affaire Dreyfus, qui pour lui aussi démontrait la faillite de l’émancipation des Juifs, il s’était engagé dans la voie la régénération morale et physique du peuple juif, son retour aux sources culturelles, spirituelles mais aussi territoriales. Il publiera en 1894, son ouvrage Max Nordau to his People, a summons and a challenge dans lequel il exhorte les Juifs à comprendre que l’assimilation est une voie sans issue.

(édition de 1941, préfacée par Ben Zion Netanyahou)

Il a d’aillleurs lui aussi été fortement marqué par la réaction populaire lors du procès Dreyfus. Dans une de ses lettres il décrit sa rencontre avec le professeur Victor Basch* à Rennes, lors du procès:
La ville bretonne était violemment nationaliste et rageusement antisémite. Elle était entièrement soumise à la domination du sabre et du goupillon. On n’y lisait que la Croix et la Libre Parole…Et au milieu de cette population fanatisée, prête à toutes les violences- rappeler vous seulement la balle dans le dos de Maitre Labori ! On nous désignait avec admiration un homme, un seul, un professeur juif à la faculté des lettres qui tenait tête à la ville entière, qui professait hautement son Dreyfusisme…qui affichait non seulement sa conviction, mais aussi son judaïsme; et cet homme, ce juif isolé parmi des énergumènes déchaînés, risquant sa vie chaque fois qu’il sortait dans la rue, c’était M. Victor Basch*.

(lettre de Max nordau, Maison de ventes Ader)


Orateur accompli, ses discours ont été les temps forts des premiers congrès sionistes. Selon le London Jewish Chronicle, son discours au premier congrès sioniste avait suscité un enthousiasme fébrile parmi les délégués ». Ils l’ont interrompu à plusieurs reprises avec de grands cris d’approbation, et certains d’entre eux ont pleuré ouvertement alors qu’il décrivait la réalité que vivait le peuple juif.
Nordau survivra à assez longtemps pour assister à la publication de la déclaration Balfour en 1917et bien plus tard, un des bateaux des ma’apilim* portera son nom.

(Sur le bateau cette inscription מעפילי מקס נורדאו (Ma’apilei Max Nordau, les ma’apilim de Max Nordau)

Les trois: Pinsker, Nordau et Herzl en arrivèrent à la même conclusion : ni la disparition des particularismes dans l’internationale des peuples, ni l’assimilation complète dans les sociétés au nationalisme naissant ne seraient la solution.
Il faut se souvenir que dès la fin du 19ème siècle, où tout semblait pourtant aller pour le mieux, ils avaient analysé clairement le fait que si les Juifs n’établissaient pas leur souveraineté sur leur territoire, ils allaient disparaitre.
Et seul le sionisme, c’est à dire la création d’un état juif souverain sur sa terre, était la solution.
Et pourtant Herzl passera pour un fou même après le procès Dreyfus et l’élection de Karl Lueger à Vienne. En fait, c’était logique, il marchait à contre-courant du groupe majoritaire juif qui ne voyait pas plus loin que le bout de son nez.

Plusieurs décennies après la mort de Herzl, quand Vladimir Jabotinsky* avertira de l’urgence, il sera lui aussi pris par beaucoup pour un alarmiste et ceci dans les années 30 !

A demain,

*La zone de résidence: Черта оседлости, tchertá ossédlosti ou en yiddish: דער תּחום-המושבֿ, der tkhum-ha-moyshəv était la région ouest de l’empire russe où les Juifs, enregistrés comme tels, furent relégués jusqu’à la revolution de 1917 par le pouvoir impérial. Certaines grandes villes comme Kiev en étaient exclues.

*La première alyia:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/02/13/le-sionisme-politique-avant-1914/

*Ma’apilim: Les Juifs du Yishuv refusent le qualificatif d’immigration illégale. Ils préfèrent celui de clandestine ou mieux celui de  העפלה (Haapala) l’ascension. Les nouveaux arrivants ne sont pas considérés comme des réfugiés mais comme des מעפילים (maapilim) des grimpeurs, avec toujours et encore cette idée de עליה (aliya) montée en Eretz Israel,  mais en même temps, de  renforcement de la population du yishuv. La racine עפל signifie autant fortifier, renforcer que grimper.
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/06/17/des-livres-blancs-mai-pas-tres-propres/
Le bateau Max Nordau était parti du port de Costanza en Roumanie le 7 mais 1946 avec 1666 immigrants illégaux, un nombre record d’immigrants après la reprise de l’immigration illégale après la guerre. Découvert par les Britanniques le 13 mai, tous ses passagers furent conduits dans le port de ‘Haifa et internés au camp d’Atlit

*Vladimir Jabotinsky (1880-1940)
https://wordpress.com/posts/bokertovyerushalayim.wordpress.com
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2021/12/25/vladimir-zeev-jabotinsky/

*Victor Basch: (1863-1944) professeur d’allemand et de philosophie à l’université, il fut président de la Ligue française des droits de l’homme et des citoyens, il adhéra au mouvement sioniste un peu avant la premiere guerre mondiale. Il fut assassiné ainsi que sa femme Helene par la Milice en 1944, en compagnie d’autres résistants.