Yossef Trumpeldor, l’homme nouveau

בַּגָּלִיל, בְּתֵל חַי,
טְרוּמְפֶּלְדּוֹר נָפַל.
בְּעַד עַמֵּנוּ, בְּעַד אַרְצֵנוּ
גִּבּוֹר יוֹסֵף נָפַל.
דֶּרֶך הָרִים, דֶּרֶךְ גְּבָעוֹת
רָץ לִגְאֹל אֶת שֵׁם תֵּל חַי,
לֵאמֹר לָאַחִים שָׁם:
לְכוּ בְּעִקְּבוֹתַי
.בְּכָל מָקוֹם

וּבְכָל רֶגַע
תִּזְכְּרוּ אוֹתִי,
כִּי נִלְחַמְתִּי וְגַם נָפַלְתִּי
בְּעַד מוֹלַדְתִּי.
כָּל הַיּוֹם אֲנִי חָרַשְׁתִּי
וּבַלַּיְלָה קְנֵה רוֹבֶה בְּיָדִי אָחַזְתִּי
.עַד הָרֶגַע הָאַחֲרוֹן

« En Galilée à Tel Haï, Trumpeldor est tombé. Pour notre peuple pour notre terre, le héros Yossef est tombé. A travers les montagnes, à travers les collines, court le nom de Tel ‘Haï, il dit a chacun: Prends sa suite! A chaque endroit, à chaque moment, souviens-toi que j’ai combattu et que je suis tombé pour ma patrie. Toute la journée j’ai labouré et la nuit j’ai veillé un fusil à la main jusqu’au dernier moment« .200px-Joseph_Trumpeldor_1917-cropped

(Yosef Trumpeldor, 1880-1920)

Le premier mars 1920 des bandes arabes attaquent Tel Haï et Kfar Guiladi qui sont deux implantations agricoles en Haute Galilée.

Tel hai kfar giladi le chemin(Le sentier entre Tel ‘Hai et Kfar Guiladi fait maintenant partie
du parc commémoratif de la bataille de Tel ‘Haï)

Les habitants se défendent courageusement mais en vain, ils doivent se replier sur Metula en laissant 8 morts dont  Yossef Trumpeldor.
Ses dernières paroles deviendront célèbres: « אין דבר טוב למות בעד ארצנו (Ein davar, tov lamout bead artsenou),
 Ça ne fait rien, il est bon de mourir pour notre pays« .

tel hai le lion rugissant

(Monument en souvenir des victimes de l’attaque de Tel ‘Haï
au cimetière se trouvant entre Kfar Giladi et Tel ‘Haï à côté de Kiriat Shemona)

Cette attaque n’est qu’une parmi d’autres qui se succèdent dans tout le yishouv, en particulier dans cette région de Haute Galilée revendiquée à la fois par  les Français et les Anglais. La ligne de démarcation entre les deux protectorats n’est pas vraiment établie et les Arabes veulent affirmer leur force. A Damas où séjourne déjà Fayçal*, les membres du Congrès Arabe appuient ces escarmouches.

Dans le Yishouv, le deuil est immense. Pourquoi?
Yossef Trumpeldor est une personnalité de premier plan dans le yishouv mais il est surtout le premier Juif à mourir en combattant pour son propre pays. C’est la première fois qu’un Juif meurt pour son pays. Alors, pour les Juifs du yishouv, peu importe s’il a vraiment prononcé cette phrase ou non, l’important est qu’elle reflète une nouvelle réalité: un nouveau Juif est en train de naître.
Ce que je viens d’écrire sonne sans doute grandiloquent,  mais cela correspond à la conception du monde des immigrants de cette troisième alyia (1918-1923) qui entreprendra des grands travaux dans le pays, et dessinera le personnage du pionnier, travaillant la terre le fusil à portée de main, vivant en communauté, tel qu’il a été popularisé dans l’imaginaire juif jusqu’à ces dernières années.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

(La plupart des grands axes routiers israéliens ont été tracés et pavés
par les immigrants de la 3 ème aliya)

Ces immigrants, pratiquement tous originaires de l’empire tsariste sont marqués par l’antisémitisme violent qu’ils ont connu de façon continue:  les pogroms, les exactions sur le front germano-russe et celles de la révolution bolchevique. Ils sont excédés d’être les victimes permanentes qui n’ont pas la possibilité de se défendre.
De plus, ils n’ont jamais été considérés comme des citoyens fiables méritant de défendre le pays où ils sont nés. En effet, jusqu’à la fin du 19 ème siècle, dans la plupart des états européens, l’armée n’accepte aucun Juif dans ses rangs* car ils sont perçus comme des traîtres potentiels. Ce n’est qu’au cours du 19ème siècle que leur situation changera mais dès ce moment là, se répand alors cette image du Juif couard qui préfère envoyer les non-Juifs se faire tuer à sa place. Image d’autant plus facile à propager que les Juifs sont une minorité très minoritaire sauf  dans l’imaginaire antisémite traditionnel qui voit des millions de Juifs partout.
Or Trumpeldor est le contraire de ce Juif là: il est le seul officier juif de l’armée tsariste. Il a obtenu ses galons en se battant mutilé (il a perdu un bras lors des combats) lors de la guerre russo-japonaise. Exilé en Egypte par les Turcs en 1914, il met sur pied avec Jabotinsky  cet embryon d’armée juive qui deviendra le Bataillon des Muletiers de Sion* et  recrée une milice juive dans le pays pour succéder aux Shomerim que les Turcs ont décimés. Sa milice est si efficace que les Arabes eux-même commencent à changer d’avis sur les Juifs: ils ne les appellent plus « awlat le mawet » (les fils de la mort) mais « shayatim », les diables, ce qui est un progrès décisif!

De plus, cette troisième alyia est façonnée par les idées des Tolstoï, reprises et revisitées par les mouvements socialistes du début du 20ème siècle: émancipation des travailleurs et retour à la terre. Pour eux, un homme nouveau doit naître, un homme nouveau responsable de lui même qui n’est plus asservi au capitalisme et qui est capable de défendre sa famille. Ici l’homme nouveau est juif, il retrouve sa patrie, il y retourne, il la met en valeur et la défend.
Ce sont aussi les débuts du communisme mais ici, on ne lutte pas pour l’union des prolétaires du monde entier mais pour l’union des juifs prolétaires et asservis qui s’émancipent à la fois de leur servitude et de l’exil en retrouvant leur patrie. Cette idée d’un Juif nouveau dépasse les clivages politiques et se retrouve autant à gauche qu’à droite.


3 ème alia juifs de hollande 1923(Tous ne viennent pas de Russie, ce groupe arrive de Hollande en 1923)

C’est ainsi que Trumpeldor servira de modèle au Juifs du Beitar*: un homme infirme qui se dévoue jusqu’au bout pour défendre ses camarades, autant que ses compagnons qui créeront le Bataillon du Travail dont le but était la reconstruction du pays tout en fédérant les travailleurs selon des principes communautaires:.

3 ème aliya fondation de la histadrout

(1920,fondation de la Histadrout, Confédération des Travailleurs)

Je relis mon texte qui va sans doute sonner grandiloquent aux oreilles de nombre d’entre vous. En Occident, les notions de patrie et de défense de la patrie ont été dévaluées par deux guerres mondiales. Les massacres de masse et les millions de morts ont rendu l’Occident aveugle aux réalités: tout plutôt que la guerre, tout plutôt que se défendre et devoir tuer. C’est une pensée très noble et tout à fait suicidaire.
Mais ici, l’amour de la patrie, la mise en valeur du pays et sa défense sont une réalité pour les pionniers de la troisième aliya et contrairement à ce qu’on peut lire à l’heure actuelle dans de nombreux journaux, elles reflètent toujours la conception du monde de la plupart des Israéliens d’aujourd’hui.
C’est pourquoi ils passent souvent pour des guerriers impitoyables qui ne connaissent que la violence. Ceux d’entre vous qui sont venus nous voir et qui sont un peu au courant des réalités israéliennes savent bien que c’est le contraire. Simplement, les gens d’ici aiment la vie et leur pays.
Cela se sent déjà dans l’éducation des enfants: à l’école primaire, les leçons d’histoire-géographie sont regroupées en שיעורי מולדת (shiourei moledet), les « leçons de la patrie ». Les enfants apprennent à connaitre la géographie du pays et à admirer les héros juifs du Tanakh comme les héros modernes. Ce qui ne les empêchera pas d’avoir plus tard un regard critique sur ces mêmes héros. Mais le modèle donné est toujours le même: celui qui est admirable est celui qui aime et protège son peuple et son pays.

Une  chanson du groupe Kaveret s’appelle justement שיעורי מולדת (Shiourei Moledet):  » une image sur le mur de la classe, un paysan laboure sa terre, grâce à lui la terre donnera du pain. La maîtresse leur parle des prochaines pluies qui se répandront sur les champs de la vallée… un pays de bergers et d’artisans... »

Mon mari est né et a grandi au Maroc. Au lendemain de la fin de la guerre des 6 jours, alors que l’information de la victoire totale des israéliens parvenait aux marocains, il entendit des réflexions des ses camarades de classe musulmans qu’il côtoyait depuis son enfance:  « Les Juifs, là-bas (en Israel) ne sont pas comme les nôtres. Eux se défendent durement quand on les attaque« . A ce jour, mon mari n’a pas oublié cette réflexion qui l’avait choqué et lui avait fait comprendre quelle image  les musulmans avaient de leurs concitoyens juifs marocains.

Ce m’a rappelé l’histoire d’un de mes proches dont j’ai déjà parlé dans un de mes articles: Shaya, avait pu fuir la Pologne à temps et se réfugier en Grande Bretagne. Là, il s’était enrôlé dans l’armée d’Anders, composée de soldats polonais, juifs ou non, qui partaient se battre au Moyen-Orient. Arrivés en Palestine mandataire,  il avait entendu un officier polonais dire à ses soldats non juifs : « Ici, vous allez voir beaucoup de Juifs, mais ne les battez pas, car ici, ils vous rendront les coups ! »*

A bientôt,

*Fayçal à Damas:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/06/12/hayim-et-faycal/

* Cette situation a varié selon les pays. Mais ce fut le cas pendant des siècles. Même lorsqu’ils étaient relégués dans des ghettos*, la garde armée qui les empêchait de sortir était composée de soldats non juifs (mais payes par les Juifs).La France les accepte depuis la Révolution. L’empire austro-hongrois a été assez libéral à ce sujet. En Russie, le Tsar Nicolas 1 er les incorpore de force, dès leur enfance pour un service de 25 ans afin de les convertir de force.

* Le nom Beitar בית »ר fait référence à la dernière forteresse juive tombée sous les coups des Romains lors de la révolte de Bar Kokhba (https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/06/24/les-generations-oubliees-1/) et l’acronyme de ברית יוסף טרומפךדור (Brit Yossef Trumpeldor)ת Alliance Yosef Trumpeldor,  quoique le nom de Trumpeldor, טרוצפלדור, se soit orthographié avec un ט et non un ת.

* https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/04/07/tout-homme-a-un-nom/

Publicités

10 réflexions sur “Yossef Trumpeldor, l’homme nouveau

  1.  » tout plutôt que la guerre, tout plutôt que se défendre et devoir tuer. C’est une pensée très noble et tout à fait suicidaire. »
    Mais ici, l’amour de la patrie, la mise en valeur du pays et sa défense sont une réalité pour les pionniers de la troisième aliya et contrairement à ce qu’on peut lire à l’heure actuelle dans de nombreux journaux, elles reflètent toujours la conception du monde de la plupart des Israéliens d’aujourd’hui. »
    C’est tellement juste, Hanna. C’est évidemment ce que ne peuvent comprendre des Européens vivant depuis 70 ans dans une paix chèrement payée, qui en sont encore à confondre patriotisme et nationalisme belliqueux et ne veulent pas tenir compte de l’environnement d’Israël menacé encore aujourd’hui de génocide, dans l’indifférence des nations.

  2. Je viens de relire la postface de Georges Bensoussan au petit manifeste de Léon Pinsker et découvre votre texte. Ils se font écho. Une question que je me pose depuis longtemps : les rapports de Trumpeldor aux subbotniks, une hypothèse que je ne parviens pas à vérifier. Il existe à ma connaissance peu de documents sur ce groupe très particulier. En savez-vous plus ? Des documents en hébreu, par exemple ?

    • Sobotnikim ( russe : Субботники ), est le nom donne à des groupes de chrétiens d’origine slave qui décidèrent de sanctifier le jour du Shabbat à la place du dimanche, certains se sont même convertis au judaïsme. Il en reste environ 10 000 personnes sur le territoire de l’ancienne union soviétique et certains (convertis au judaïsme) sont partis en Israel.

      Graphique montrant l’emplacement des populations Sobotnikim en Russie.
      Il semble qu’il y ait trois groupes distincts de Sobotnikim:
      -Le premier groupe est composé de chrétiens judaïsants (voir https://en.wikipedia.org/?title=Molokan)
      ; Le deuxième est composé de Juifs- « Sobotnikim Karaites, donc convertis au judaïsme Karaïte qui ne reconnait pas la Loi Orale
      -Le troisième est composé de Juifs d’origine subbotnik et convertis au judaïsme rabbinique
      La plupart des Juifs d’origine Subbotnik viennent de la région de Voronej . Ils se sont installés partout en Israel.
      Dans un de mes articles je parle de la famille de Yoav Dobrovin.
      https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/09/24/la-ferme-dubrovin/

      On connait aussi Alexander Zaid, le fondateur des shomerim, https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/02/13/le-sionisme-politique-avant-1914/

      Rafael Eitan est aussi un descendant de subbotnikim ainsi que le poète Alexander Penn
      Il y en a eu aussi en Roumanie a Bicsadul Nu (à la frontière avec la Hongrie) qui avaient demandé leur rattachement à la communauté juive en 1868. Ils avaient une très belle synagogue en séquoia (je n’ai pas trouvé de photo).
      Pendant la Shoah le gouvernement hongrois a décidé d’examiner leur cas (la région était devenue hongroise) et un avocat du nom de Alojos Degre leur a conseillé de se séparer officiellement la communauté juive s’ils ne voulaient pas perdre leurs droits civiques. Certains ont accepté, les autres ont subi le sort des autres Juifs. Les survivants se sont installés aux USA ou en Israel. Leur village a disparu car la région est devenu un lac artificiel pendant les années Ceaucescu.
      Ces subbotnik russes venaient de régions où il n’y avait pas de Juifs (les Juifs n’avaient pas le droit d’habiter le territoire de la Russie d’origine depuis que quelques princes étaient devenus juifs, je crois que c’était sous le règne d’Ivan le Terrible), il semble qu’à l’origine leur désaccord avec l’église orthodoxe ait eu un motif autant politique que religieux.
      J’ai vu il y a quelques années un reportage sur de nouveaux subbotnikim en Sibérie. Il semble que quelques communautés se soient formées partir de descendants de Juifs et Chrétiens tous exilés.
      Amicalement

  3. Passionnant, Hannah ! Et je suis si contente d’avoir participé à votre nouvelle vocation… je vous ai mis un mot sur l’Ouximer que je délaisse un peu ces temps-ci.

  4. Ce que ne réalisent pas les Européens est simplement le décalage chronologique du nationalisme, né plus tard pour les Juifs avec Israël par la force des choses. Mais TOUS les pays sont passés par ce stade pour le pire mais aussi le meilleur, à savoir les cultures diversifiées et pérennisées… sauf attaques idéologiques venues d’ailleurs, doublées d’une collaborations intérieures d’idiots utiles prêts à sacrifier leur patrimoine pour une fantaisie destructrice « alter » n’importe quoi. Ceux-là ne se rendent pas compte qu’une éradication rapide de leur richesse culturelle ne serait remplacée que par la barbarie. Détruire est rapide, reconstruire demande des décennies, voir des siècles.

  5. Merci Hannah pour cette somme de renseignements. En fait, j’ai souvent rencontré de l’hostilité lorsque j’en suis venu à évoquer les origines subbotnik de Trumpeldor, sans vraiment en comprendre les raisons. Ci-joint, l’article en question :
    http://zakhor-online.com/?p=2613
    Eli Mel. Le nationalisme n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Il peut servir à lutter contre certaines tensions totalitaires. Voir le général iranien Bahram Aryana (opposé au communisme et à Khomeyni) et son petit livre « Pour une éthique iranienne ».

    • Pourquoi de l’hostilité? Le sujet est très connu ici. Je viens de lire la réponse de notre lecteur a votre article, je ne la trouve pas argumentée. En fait, on ne sait pas de quand datent les premiers subbotnikim ni exactement pourquoi ils ont quitté l’église orthodoxe. A bientôt,

  6. Je ne sais pas. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de sentir une sorte d’hostilité à ce sujet. On me demandait de citer mes sources. Par ailleurs, j’ai constaté que lorsqu’il est question des origines subbotnik de Trumpeldor (pour ne citer que lui), on n’affirme généralement pas, on laisse planer un doute, comme si… Mais il est possible que je sur-réagisse. Il faudra que je retrouve ces articles.

  7. En fait, si le sujet des subbotnikim fait partie de l’histoire juive, pour être très précise, ni Yossef Trumpeldor ni même son père Zeev (qui fut enrôlé comme cantoniste dans son enfance) ne sont eux-mêmes des subbotnikim. Ils sont Juifs quelle qu’ait été l’origine de leurs ancêtres. N’est subbotnik que le non-juif qui judaïse. Dès qu’il se convertit au judaïsme, il est simplement Juif. On peut dire par exemple que Yoav Dubrovin (mon article: la ferme Dubrovin) fut Subbotnik en Russie, devint Juif et ses descendants sont Juifs.
    Ah que les Juifs sont des gens compliqués! 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s