De l’ancien au nouveau yishouv

Dans les 9 articles consacrés aux Générations Oubliées, vous avez pu lire que le développement agricole du yishouv avait commencé dès la fin du 18 ème siècle  avec la création du premier village agricole Kfar Yassif* et s’était développé durant tout le 19 ème siècle.
Le mot yishouv est difficile à traduire. Il vient de la racine hébraïque ישב (yashav) qui veut dire s’asseoir , s’installer. Le mot le mieux adapté serait celui d’implantation et non pas de colonie ou colonisation comme on dit souvent en français.
Je laisse la parole à Madame Neher: » le mot colonisation nous paraît tout à fait impropre et susceptible de fausser les données réelles. Jamais les Juifs revenant en Eretz Israel n’ont été dans la situation ni politique ni économique de colonisateurs. Jamais il n’ont conquis la terre, mais l’ont toujours rachetée dans les formes légales. D’autre part, ils n’ont jamais exploité la main d’oeuvre autochtone pour les gros travaux dont ils n’auraient eu qu’à recueillir les fruits, comme dans les systèmes colonialistes. Ce sont les Juifs eux-mêmes qui ont défriché, asséché, dépierré, à la sueur de leur front et souvent au prix de leur santé et de leur vie. »

Donc, quand on arrive à la fin de ce 19 ème siècle qui verra se transformer profondément la condition juive, les prémices d’un état seront presque établis. Mais sur le terrain la situation est critique. Les deux maux qui caractérisent la population juive d’Eretz Israel sont misère et maladie. C’est d’ailleurs pour cela que les réalisations des grands mécènes comme Montefiore ou les Rothschild porteront surtout sur les besoins sociaux.
Les choses vont bouger grâce à la détermination des nouveau immigrants qui pour la première fois dans l’histoire viennent s’installer pour travailler la terre de leurs ancêtres et s’hébraïser en se coupant le plus possible de leurs racines galoutiques.

Le Manifeste du mouvement Bilu* donne une idée de leur enthousiasme:
« Frères, 
Après la crise terrible qui vient de secouer notre peuple, il s’est trouvé parmi notre intelligentsia, un grand nombre de jeunes décidés à réaliser un seul idéal: le retour et l’installation en Eretz Israel… Ne poursuivez plus les chimères auxquelles vous vous attachiez tant jusqu’ici: l’idée de progrès et la notion de civilisation qui, pensiez-vous, sont l’apanage de l’Europe. Sachez que si le peuple juif continue à rester en Europe, deux voies seulement lui seront ouvertes. La première: offrir la gorge aux bourreaux…La seconde: disparaître sans laisser de traces dans l’histoire…Nous partons pour tracer la route de l’avenir de notre peuple. Aidez notre peuple en venant tous vous grouper sous sa bannière de Sion en tant que ביל’ו (BILU) c’est à dire: בית יעקוב לכו ונלכה (Beit Yaakov, lekhou venelkha), Maison de Yaakov, venez et marchons (Ishaya 2,5).« 

Bilu symbole Mazkeret Batya

 (symbole du Bilu sur la porte de la synagogue de Mazkeret Batya, wikipedia)

Les jeunes du Bilu ne sont pas plus d’une trentaine. Ils viennent de Russie et ont réussi à obtenir un visa turc pour s’installer en Eretz Israel.
Ils ne sont qu’une poignée car les autorités turques viennent de promulguer le 25 juillet un firman interdisant tout immigration juive en provenance de Russie et de Roumanie et l’achat de terres. Ce firman fait suite à un précédent de l’année 1878 qui encourageait les musulmans à venir s’installer en Palestine moyennant une exemption de taxes et de service militaire pendant 10 ans!*
Les Turcs sont en effet aux abois. Non seulement ils ont perdu toute la partie européenne de leur empire ainsi que l’Algérie et le Yemen mais ils craignent pour la région de Palestine où les Juifs sont décidément bien trop entreprenants et organisés.
Heureusement pour les Juifs, l’administration turque est corrompue et les bakshish rendent de nombreux services.

Les nouveaux arrivés doivent se battre pour sortir du labyrinthe administratif et politique où ils se trouvent.
La Palestine est alors l’un des endroits les plus pauvres du Moyen Orient, une région où l’incurie administrative est la plus voyante, délaissée par les Turcs au profit des petits chefs locaux qui disputent leur autorité aux consuls occidentaux nouvellement installés. Tout voyage est dangereux, on sort très peu de son village car les routes sont peu nombreuses et les brigands très présents. On communique plus facilement d’Odessa à Yaffo que de Yaffo à Tiberiade.
En dehors des petits villages comme Kfar Yassif ou  des quelques terres cultivées vers Tiberiade, les terrains ont été laissés à l’abandon pendant des siècles par la population arabe qui est le plus souvent nomade et ne sont pas productifs. Comme il n’y a presque pas d’arbres, l’érosion a fait des ravages. Les terres caillouteuses alternent avec les marais infestés de moustiques qui donnent la malaria
Tout est éprouvant: l’achat des terres qu’il faut payer souvent deux à trois fois, une fois au gouverneur, une fois au chef local et une fois aux locaux arabes*, la préparation des sols qui n’ont jamais été travaillés, les premières semailles, l’attente d’une récolte qui peut être ne viendra pas. Tous ces actes si facilement énumérés demandent une endurance miraculeuse dans les conditions de vie lamentables de cette époque.

Et pourtant, rejoints par d’autres qui fuient les terribles pogrom russes, ils formeront ce qu’on appellera La Premiere Alyia.

Ils fondent ces nouveaux villages qui voient difficilement le jour:

Beer Tuvia,

 

Beer Tuvia

(Beer Tuvia aujourd’hui – à côté de la ville de Kiriat Malakhi fondée en 1951)

Mazkeret Batya,

Mazkeret Batya
(site hapina-shel-michal.co.il)

Metulla à la frontière libanaise,

Metulla

Guedera,

Guedera le musee Pikiwi(Le musée du Bilu à Guedera)

Zikhron Yaakov*,
zikhron Yaakov, rue des fondateurs

sont restés des petites bourgades,

Ness Tsiona grandit très vite*:

ness tsiona

D’autres n’ont plus rien à voir avec le village des pionniers comme les villes de Rishon leTsion*

Rishon leTsion Palais de la culture(Le Palais de la Culture à Rishon leTsion, site nizan-inbar.co.il)

ou de Rehovot, connue pour l’Institut Weizman

Rehovot weizman-institute

(sitemegafon-news.co.il)

où on se livre à des recherches scientifiques de haut niveau,

Rehovot Weizman comics

« L’hydrogène à droite et l’oxygène à gauche »
(site tevahadevarim.co.il)

Petah Tikva

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

En tout, 18 villages seront fondés entre 1882 et 1903:

Cependant,dans les dernières années du 19 ème siècle les conditions de vie se dégradent encore.
Les pionniers sont épuisés par le climat insalubre et les épidémies de malaria. C’est sur les conseils du Dr Hillel Yaffe qu’on commence à planter des eucalyptus qui par leurs racines assèchent l’eau des marais et  dégagent des effluves salubres.

Les pionniers qui voulaient tout faire par eux-mêmes sont obligés de demander de l’aide au Baron de Rothschild mais les choses se passent mal entre les administrateurs trop autoritaires du Baron et les pionniers. Une révolte a lieu à Rishon leTsion en 1887 et en 1888 c’est le tour de Zikhron Yaakov. Edmond de Rothschild comprend alors les dangers d’une implication trop personnelle et décide de tout transférer à une organisation multiple.

Malgré tous ces déboires, les Olim de cette première Alyia sont de véritables novateurs.
Non seulement, ils ont mis en valeur la terre à une échelle jusqu’alors inconnue mais ils se sont obstinés dans leur apprentissage et utilisation de l’hébreu. Ils veulent non seulement retrouver et cultiver la terre ancestrale mais vivre dans la culture ancestrale. Ce désir va se concrétiser en trois points:

-Une nouvelle éducation hébraïque où tout l’enseignement sera en hébreu voit le jour: David Yudelowitch est un ami d’Eliezer Ben Yehouda*. Il est aussi l’une des premiers instituteurs de Rishon leTsion en 1885. Il formera les futurs instituteurs et préparera tout le matériel scolaire qui servira de point de départ à l’éducation hébraïque moderne.

-Le changement des noms: de nombreux pionniers se débarrasseront de leur ancien nom de famille pour un nouveau nom hébraïque. Ils donneront aux implantations des noms hébraïques, le plus souvent tirés de la Bible.

-L’hébraisation de la culture populaire. C’est à cette époque qu’apparaissent les premiers chants populaires sionistes en hébreu. Ce qui pourrait n’être qu’un aspect mineur de ce renouveau hébraïque est à prendre en considération. Ce sont ces chants qui cimenteront la société juive d’Eretz Israel jusqu’à aujourd’hui. Encore maintenant le chant en public, שירה בציבור(Shira betsibour) a toujours du succès.
Le chant ci-dessous a été composé en 1902.

  !חוּשׁוּ, אַחִים, חוּשׁוּ!נָרִימָה פְּעָמֵינוּ!טוּשׂוּ, אַחִים, טוּשׂוּ לְאֶרֶץ אֲבוֹתֵינוּ

 Hâtez-vous, Hâtez-vous mes frères, mettez-vous en route vers le pays de nos pères

Cette époque de la Première Alyia est celle des premiers pionniers venus de Russie, mais il ne faut pas oublier qu’au même moment un groupe plus restreint et plus discret d’immigrants arrive tout droit du Yemen en passant par le nouveau Canal de Suez. Ces Juifs yéménites s’installent essentiellement à Yaffo et à Jerusalem où ils se font rapidement remarquer par la qualité de leur artisanat.

Juif Yemenite fin du 19 eme siecle

 Si vous passez par Zikhron Yaak0v, faites un tour au  musée de la Première Alya:

Zikhron Yaakov musee de la Premiere Aliya(site du Jerusalem Post)

Et si vous passez par Rosh Pina, dormez une nuit dans le « zimmer » de Shulamit*. Elle vous racontera l’histoire de ses arrières grands-parents, pionniers de la première Aliya:

Rosh Pina Shulamit maison

A bientôt,

 

* Kfar Yassif:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/12/20/les-generations-oubliees-7/

* Des milliers de musulmans vont alors s’installer en Palestine. Les Marocains seront surtout dirigés vers la Basse Galilée, les Caucasiens vers la Jordanie et la région de Jerusalem (comme le clan d’origine tchétchène, Abou Gosh) et la Haute Galilée. Les Bosniaques rejoindront la région de Césarée. Les Egyptiens resteront dans la région côtière de Gaza à Yaffo. Un bon nombre d’entre eux, sédentaires dans leur pays d’origine, tomberont dans une misère encore plus grande qu’auparavant car les Turcs n’ont rien prévu pour les accueillir et se transformeront en nomades pillards. Ces populations arabes seront rejointes dans les années 20 et 30 par d’autres en quête d’une vie  meilleure. C’est ainsi que s’est formée la population musulmane du pays!

*Rishon leTsion: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/01/27/ne-vous-inquietez-pas/

*Ness Tsiona: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/04/26/ness-tsiona/

*Zikhron Yaakov: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/10/09/lepopee-du-nili/

*Eliezer Ben Yehuda: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/10/16/eliezer-ben-yehouda/

* les terres de Metulla ont été payées trois fois

*le Zimmer de Shulamit:   http://www.shulamityard.co.il/index_eng.html
(Le petit-déjeuner est somptueux!)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 réflexions sur “De l’ancien au nouveau yishouv

  1. Merci pour ces précisions peu connues — voire niées pour les besoins de la propagande anti-israélienne : les Juifs volent les terres, c’est bien connu.

  2. Je rajoute ce commentaire arrivé par le mail d’un ami:

    « Excellent article. Je me permets quelques commentaires et ajouts. Merci de les communiquer à Anne.

    Dr Renée Néher : nous l’avons bien connue à Jérusalem. Elle et le professeur André Néher ont enseigné à l’Uiversité Bar-Ilan. Ils étaient des amis très proches depuis Strasbourg du père de Ruth, le grand-rabbin Albert Avraham Hazan, Aumonier Général de la Police et des Prisons d’Israël durant 25 ans. Renée Néher a écrit une série de livres de l’histoire d’Israël de premier plan.

    « Développement agricole du yishouv »

    Le mot Yishouv se traduit tout simplement comme point d’installation (agricole) puis village. Beaucoup de ces villages sont devenus des kibboutzim, des moshavim, des mochavot, des villages et des villes, qui constituent l’Israël d’aujourd’hui.

    A noter que beaucoup de ces villages et essentiellement en Judée-Samarie, où vivaient 80% de la population juive lors de la période du Second Temple de Jérusalem, ont été recréés à l’endroit même ou très proches des villages mentionnés dans le Tanakh, tels que Shilo, Beit-El, Migron, Michmach, Ofra, etc…

    Les vocables inexacts tels que ‘implantations’ ou ‘colonies’ ne sont pas ‘tout à fait impropre et susceptible de fausser les données réelles’ mais aberrants et erronés du point de vue historique et juridique et dérivent d’une volonté politique
    de nier le miracle du retour du peuple juif à sa terre ancestrale tel qu’annoncé par les prophètes d’Israël il y a 2800 ans. Certaines raisons théologiques’ s’y joignent également.

    Les Juifs ne colonisent pas le Pays d’Israël ! S’il y a colonisation, elle a été et est du fait de l’envahisseur arabe, que ce soit en Eretz Israël ou en Afrique du Nord, Espagne, dans le sud de la France, les Balkans, etc…

    Racine de Yichouv :

    La racine du mot Yichouv est יִשֵּׁב (Yéchev) très proche de יָשַׁב Yachav, mais avec une connotation de mettre, placer, installer, implanter, peupler, habiter, etc…
    Par contre de la racine יָשַׁב dérivent en autres les mots de שובה Shouva qui signifie retour et surtout תשובה Téchouva, retour spirituel et repentance : l’unique repentance du peuple juif est son retour au Pays d’Israël de l’Exil dans lequel il est en captivité שבי Shévi (même racine).

    Ce Retour se traduit par le travail de la terre par le peuple d’Israël béni par D.ieu dans son labeur, conformément à ce qui figure dans la Torah et les prophètes. La terre d’Israël revit après deux mille ans de désolation totale.

    Amitiés du Pays de Benjamin, cœur biblique du Pays d’Israël. »

    David

  3. Je ne cesse d’apprendre lorsque je me rends chez vous. Par ailleurs, j’apprécie la remarque de votre ami : les dénominations « implantations » et plus encore « colonies » sont des mots venus de la pire propagande. Je ne les ai jamais employés. Par contre, il m’arrivait d’employer « Cisjordanie » que j’évite soigneusement depuis des années, préférant par exactitude historique « Judée-Samarie ».

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