Nous n’avons pas d’autre pays

Lors de notre sortie d’Egypte, nous avons traversé la mer rouge, et à Shavouot ce sont les champs de blé.

Shavouot c’est le don de la Thora, c’est aussi l’histoire de Ruth et Naomi. Aujourd’hui, je vais vous raconter une histoire différente mais qui me rappelle celle de Ruth.
Comme vous le savez, environ 20% de la population israélienne n’est pas juive. Pour la plupart, les non-Juifs d’Israel sont des Arabes musulmans, des chrétiens,des Druzes et des Tcherkesses.
Si les Druzes ont choisi ce qu’ils appellent l’alliance de sang dès 1948 avec Israel, il n’en a pas été de même pour les musulmans ou les chrétiens. Au cours de ces dernières années, et à l’instigation de Gabriel Nadaf, prêtre à Nazareth, les chrétiens israéliens ont commencé à revendiquer leur identité araméenne et non pas arabe comme ils le faisaient depuis environ 150 ans*. Ils ont été rejoints par les Israéliens d’origine libanaise, refugiés de Tsadal*.
L’enrôlement dans l’armée est un marqueur du processus d’intégration dans la société israélienne. Il est vrai que le service militaire est un bon ticket d’entrée dans la société: les soldats deviennent hébréophones, ils peuvent accéder à tous les postes de la fonction publique etc… Mais il n’y a pas que cela: ils sont désormais à la pointe de la diplomatie publique, de la lutte contre l’antisémitisme et la délégitimation, en participant par exemple à  l’organisation מילוימניקים בחזית (milouimnikim bahazit) ou Réservistes au front, qui organise des activités à l’étranger, en particulier sur les campus des universités américaines où règne un ostracisme virulent contre Israel.

Il y a eu la semaine dernière une cérémonie particulière pour les 70 ans de l’état d’Israel dans une synagogue du quartier d’Arnona à Jerusalem. En dehors des cérémonies officielles*, le rabbin Kirmayer de l’organisation Yakir a voulu faire plus. Lui, qui avait déjà organisé un shabbat de remerciements aux familles des policiers druzes assassinés par les terroristes*, a invité cette fois des représentants sionistes des differentes communautés non-juives.

(Mida.org,il)

Le premier à parler fut Shakib Shanan, druze, ancien membre de la Knesset,

qui a perdu son fils, Kamil, lors d’une attaque terroriste sur le Mont du Temple l’été dernier:

רס"מ כמיל שנאן. נרצח בפיגוע ()

« Jérusalem était mon coeur et maintenant c’est mon âme », a déclaré Shanan. « Pour rencontrer des gens qui sont prêts à respecter et aimer l’Etat d’Israël, je courrais au bout du monde. Le sang des policiers dans cette attaque n’a pas été répandu en vain … Je veux créer l’amour, la paix et rapprocher les gens autour de cet événement », a-t-il dit à propos de ce qu’il a vécu personnellement et des leçons qu’il en tiré  malgré son chagrin. Nous voulons tout faire pour qu’il n’y ait plus de parents endeuillés comme moi. Nous sommes tous des êtres humains et devons vivre ensemble, et nous respecter les uns les autres. Les meurtriers  qui ont assassiné mon fils et son ami avaient l’intention de détruire notre société. Nous devons le dire à ceux qui les ont envoyés et financés: Vous ne gagnerez pas. L’Etat d’Israël est beaucoup plus fort et beaucoup plus humain, et vous n’arriverez pas à le detruire ».

Ce fut ensuite le tour de Nur Mazarib, un bédouin de Galilee qui a fondé un programme de préparation militaire pour les bédouins. Il est aussi le neveu d’Amos Yarkoni, fondateur de la legendaire Sayeret Shaked*, et dont le nom d’origine était Abd al-Majid Almzarib.

ירקוני. מפקד אגדי
(Amos Yarkoni)

Nur Mazarib reprend l’expression de son oncle quand on lui demandait pourquoi il avait rejoint l’armée: « j’ai toujours pensé que j’avais droit au libre-arbitre et que je n’etais pas un mouton dans un troupeau ».
« Nous sommes tous des sionistes! Nous avons des religions différentes mais nous avons le même but », commença-t-il. « La communauté bédouine n’est pas obligee de servir, mais pour certains, nous servons volontairement depuis avant la création de l’Etat. J’espère beaucoup que nous continuerons, et je me tourne vers les autorités pour leur demander de nous soutenir. Voici mon message: Aux Juifs, je dirais: Soyez fidèles à l’État parce que vous n’avez pas d’autre pays, aux non-Juifs: servez l’état d’Israel, soyez loyaux et éduquez vos enfants dans ce sens. Nous n’avons pas d’autre pays! »

Le troisième orateur fut Fares al-Haji, ancien de l’Armée du Liban-Sud qui a fuit au moment du retrait de l’armée israélienne du sud du Liban. « Il y a déjà une troisième génération de membres de d’armée du Sud Liban en Israël. Nous nous sentons chez nous ici, et l’Etat libanais nous a trahis« , a-t-il dit.
« Pendant des années, nous avons servi à préserver la paix entre le Liban et Israël, et Israel nous a acceptés avec amour. Nous avons pas d’autre maison, nous ne retournerons pas au Liban, en dépit de nos familles restées là-bas Nos enfants veulent servir dans l’armée. Nous étions, nous sommes et serons fidèles à l’État d’Israël et loyaux envers lui. Nous n’avons pas d’autre foyer.« 

L’orateur suivant fut Suleiman Salama, du quartier chrétien de Jérusalem. Il y a très peu de non-Juifs de Jerusalem servant dans l’armée.  Suleiman, a été libéré récemment du service militaire et son frère sert actuellement comme combattant. Il a décidé de parler ouvertement, malgré le danger.
« Je viens de Jérusalem, j’ai grandi ici dans ce pays et j’en suis fier. Après le lycée j’ai commencé à étudier au collège, mais je me sentais mal à l’aise et j’ai finalement décidé de m’enrôler. J’ai attendu deux ans avant de recevoir l’aval des services de securité. Certains pensent que, puisque je n’étais pas obligé, j’ai perdu deux ans de ma vie, mais moi non. Je veux que ma conduite soit en accord avec mes convictions. Je ne l’ai pas fait pour obtenir quelque chose de l’état. J’étais infirmier combattant, j’ai recu la distinction d’excellence, j’ai réalisé mon rêve et servi mon pays. Je veux dire aux jeunes de mon âge que nous n’avons pas d’autre pays. »

Le dernier intervenant fut le plus surprenant de tous. A… est un Arabe Musulman de l’un des quartiers de Jérusalem, connu pour être un repaire de terroristes. Il a choisi de faire l’incroyable, et de s’engager volontairement comme combattant. Sa famille élargie, les amis et les voisins ne le savent pas et il ne retourne pas dans son quartier pour ne pas les mettre en danger.
Il a demandé de ne pas monter sur scène lors de cette cérémonie pour ne pas se faire remarquer, mais il a accepté de parler: « Nous sommes nés sous le drapeau bleu et blanc et nous le protègerons pour qu’il continue à se déployer à jamais », at-il dit. Il a raconté les difficultés qui ont accompagné sa décision courageuse: « Je ne peux plus retourner dans mon quartier car j’ai choisi  une voie differente en espérant que les autres me suivront. J’ai grandi dans un environnement hostile (aux Juifs), mais je me suis engagé dans l’armée pour que les gens comprennent que l’état d’Israel n’est pas un corps étranger mais notre maison. »
La cérémonie s’est terminée par la prière pour l’état et la prière pour Tsahal en hébreu et en arabe.

Cet événement  n’a pas été relaté dans les médias traditionnellement de gauche en Israël. Ce n’est pas une surprise. La plupart des décisions positives concernant les minorités sont initiées par les organisations affiliées à droite. Les organisations de gauche se conduisent comme des dames patronnesses et préfèrent les utiliser comme outils politiques. Les belles âmes de gauche (en hébreu יפי נפש=yefe nefesh) se contentent de pleurer sur les fréquents crimes d’honneur, soupirent sur le manque d’instruction et l’incompréhension du bien commun qui caractérisent la culture de nombreux musulmans, et poussent des cris effarouchés quand on leur parle de ceux qui s’engagent dans l’armée. Ils les encouragent à se sentir palestiniens alors qu’ils sont israéliens et les maintiennent sur le bas côté de la route pour pouvoir leur faire la charité.

Je sais bien que ces cinq פורצי דרך (portzei derekh), ces défricheurs, ne reflètent pas la réalité de la population non-juive en Israel, en particulier la population musulmane: si une minorité montre du courage et de l’ambition, une grande partie se contente de profiter des charmes de notre démocratie et enfin, certains nous haïssent.

Depuis quelque temps, on parle enfin de terreur agricole à la télévision. Ce n’est pas trop tôt. La terreur agricole, ce sont des attentats perpétrés contre les récoltes et les biens des paysans juifs. Il y a une vingtaine d’année, le fils d’un de ces paysans, Yoel Silverman a créé le mouvement « Le nouveau gardien«  pour venir en aide* aux paysans. Ces jeunes non armés aident aux récoltes comme ce fut le cas ces jours derniers tout près de la bande de Gaza, pour éviter qu’elles partent en fumée, surveillent le bétail qui est volé ou même parfois tué gratuitement.

Mes articles sur ce mouvement, le Nouveau Gardien, sont malheureusement toujours d’actualité. Les organisations de gauche ne veulent pas en entendre parler. Ce sont pourtant eux qui protègent les paysans et éleveurs juifs.
Malgré tout il était important pour moi de rendre hommage à ces non-juifs courageux sans me faire d’illusion sur leur influence dans leur environnement d’origine.
Il est aussi important de noter que ce sont des mouvements résolument sionistes comme אם תרצו (Im Tirtzou), השומר החדש (Hashomer ha’hadash) ou מילוימניקים בחזית (Milouimnikim bahazit) qui font avancer les choses.

Dans le livre de Ruth que nous avons lu à Shavouot, Ruth dit à Naomi sa belle-mère: « ton peuple sera mon peuple ». Aujourd’hui, eux, ces פורצי דרך, ces défricheurs, nous disent en prenant des risques réels: « Nous sommes sionistes, nous sommes fiers de notre etat et nous le servons avec fierté ».

 

A bientôt,

*
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/02/12/yitro-et-nous/

 

*  Après les massacres de chrétiens qui commencèrent déjà en 1860 au Liban, les chrétiens du Moyen-Orient rejoignirent le nationalisme arabe, expliquant qu’ils étaient certes chrétiens mais d’origine arabe, ceci dans l’espoir d’etre acceptés dans le Ouma transfrontalière. De plus, il leur fallait aussi se démarquer des autres dhimmis, les Juifs de Palestine qui construisaient leur émancipation à travers le sionisme.
Les chrétiens du monde musulman peuvent être d’origine arabe à condition de parler de l’époque pre-islamique car ensuite toute conversion d’un musulman au christianisme fut punie de mort. Ils sont en général les descendants des populations araméennes, phéniciennes etc…

* Tsadal: Armée du Sud Liban, composée essentiellement de chrétiens libanais et alliée d’Israel. De nombreux soldats de Tsadal se sont refugiés en Israel au moment du retrait des Israeliens du sud Liban et de l’occupation du territoire par le Hezbollah.

* Amos Yarkoni (1920-1991). Né à côté du village de Nahalal.
https://en.wikipedia.org/wiki/Amos_Yarkoni
Quand on demandait à Abd al-Majid Almzarib pourquoi il avait pris le nom de Amos Yarkoni, il répondait que c’etait pour des raisons de sécurité mais aussi parce que son nom en arabe etait trop difficile à prononcer pour les Juifs ashkenazes.

* Sayeret Shaked: Unité de contre-terrorisme opérant surtout dans le Neguev. Son nom est l’acronyme de שומרי קו הדרום (Shomerei Kav haDarom) les gardiens de la frontiere Sud. Mais en plus שקד (shaked) l’amande signifie aussi diligent, perséverant. 

* 2 articles sur la terreur agricole et comment lutte l’organisation Le jeune gardien:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/05/20/les-shinshinim/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/07/22/sur-tous-les-fronts/

* Im Tirtzou:
https://imti.org.il/en/

* Reservistes au front:
https://www.onduty.org.il/about-us/

* Hashomer ha’hadash:
https://eng.hashomer.org.il/

 

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70 ans et si jeune! Bon anniversaire Israel!

 

Il est difficile de sortir directement du Yom Hazikaron pour entrer dans la liesse du Yom Haasmaout. De plus en plus de gens terminent cette journée de deuil en lisant des psaumes et  organisant une Havdala, cérémonie  de séparation inspirée de la Havdala de la fin de Shabbat.
Celle-ci ne nous fait pas entrer dans la semaine mais nous fait passer du deuil à la joie.

Et nous entrons alors dans la fête d’Indépendance de l’état d’Israel, 70 ans aujourd’hui!

Parmi ceux qui allumeront cette année les torches lors des cérémonies de Yom Haastmaout  ce soir, je voudrais vous présenter Marcelle Makhlouf.


Comme tous les autres, elle a un CV impressionnant:
Après avoir terminé son service militaire, et après avoir été recalée au concours d’entrée à l’école de médecine, elle a décidé d’étudier la biologie à l’Université hébraïque. Apres un doctorat en génie biotechnologique, elle a effectué sa recherche postdoctorale en tant que boursière à la Harvard Medical School, et s’est concentrée sur la thérapie génique, l’ingénierie tissulaire et le contrôle de l’administration de médicaments dans le traitement du cancer.

Actuellement, Marcelle Makhlouf est professeur titulaire et doyen de la faculté de biotechnologie et de génie alimentaire du Technion en Israël, ainsi que directeur du laboratoire de fourniture de médicaments contre le cancer et de technologies cellulaires, où le nanoghost, une cellule souche modifiée pour traiter le mélanome métastatique et le mésothéliome, a été développé conjointement avec le centre médical Langone de l’Université de New York.
Ses recherches actuelles portent sur:
– Le développement des nanoparticules pour la transmission de médicaments anticancéreux au cerveau et à d’autres organes;
– Le développement d’un système de nano-délivrance pour la vaccination par ADN
– L’ingénierie tissulaire du cœur et de ses vaisseaux sanguins utilisant du tissu cardiaque de porc,
Tout cela sous les auspices du Russell Berrie Nanotechnology Institute (RBNI) du Technion.

J’ai choisi Marcelle Makhlouf car elle est le symbole de ceux qui sont arrivés en Israel totalement démunis et ont réussi, participant ainsi à la réussite du pays tout entier. Née au Maroc, elle est arrivée en Israel à l’age d’un an avec sa mère et sa grand-mère. Sa mère, qui subvenait seule à leurs besoins, était femme de ménage. Bien sûr, ce n’était plus l’époque où les nouveaux immigrants s’entassaient dans des maabarot* mais les débuts de la famille furent difficiles. Ashdod, où elle grandit n’était pas la belle ville que vous connaissez actuellement.

Mais celle-ci, une ville ouvrière et pauvre avec peu de moyens éducatifs.
Une ville dont on disait: Ah Ashdod, baperiferia!*
En fait, la ville elle même est un symbole de la réussite de ce pays: elle fut une des 6 villes qui remporta le prix de l’éducation en 2012.

Notre vie ici est faite d’amertume et de douceur, d’épines et de miel comme l’écrivait si bien Naomi Shemer. Voici encore une fois Koolulam, qui cette fois fait chanter Shlomi Shabbat et 12000 participants , y compris le président de l’état d’Israel, Reuven Rivlin. Ce chant qui résume si bien notre vie ici, notre amour pour ce pays, un amour qui ne se transforme jamais en haine à l’encontre de ceux qui veulent nous annihiler, nous n’avons pas de temps pour ça, mais au contraire nous amène à persévérer dans la qualité de l’éducation que nous donnons à nos enfants.

Protège mon Dieu, le miel et le dard, l’amertume et la douceur, protège notre petite fille, protège les bien, protège le feu qui brûle, l’eau limpide, celui qui revient de loin à la maison.
Tout cela, protège le, mon Dieu, protège le bien. Ne déracine pas ce qui a été planté, n’oublie pas notre espoir, fais moi revenir et je reviendrai vers notre bon pays.
Protège ma maison, le jardin, la muraille, des chagrins, des peurs soudaines et des guerres. Garde le peu que j’ai, la lumière et les enfants, garde les fruits encore verts et qui ont été cueillis.
L’arbre murmure dans le vent, au loin scintille une étoile, j’inscris maintenant les souhaits de mon cœur dans l’obscurité.
Protège tout cela, protège ceux que j’aime, le silence, les pleurs et ce chant…

A bientôt,

*maabarot: baraques ou étaient logés les nouveaux arrivants:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/10/24/sharaliya/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/03/08/et-vous-quand-avez-vous-quitte/

 

Yom hashoah: Et tu raconteras à tes enfants…

 

Il y a sept ans, quelques amis s’étaient réunis chez l’un d’eux pour commémorer le souvenir de la Shoah. Ils avaient invité des rescapés pour les écouter, discuter avec eux, partager des souvenirs, poser des questions, chanter, mélanger larmes et émotion…
A la fin de la soirée, il fut évident pour eux que d’autres personnes devaient partager ce moment, appelé זיכרון בסלון (zikaron bassalon) , mot à mot souvenir au salon*.


Depuis, près d’un millions de personnes ont marqué le jour de la Shoah de cette manière, que ce soit en tant qu’invité ou invitant dans des appartements, des cafés, des maisons de retraites, des maisons de la culture, des internats, à l’armée, dans des hôpitaux et même dans les prisons.

Ici dans un pub à Ashkelon: Le rav Shaï Piron, qui fut ministre de l’éducation en est un des initiateurs: l’important, dit-il, est que les gens discutent entre eux, créent ou re-créent des liens entre les rescapés de la Shoah et eux-mêmes mais aussi entre descendants de la deuxième, ou troisième  génération. Nous sommes tous des rescapés de la Shoah, que nous soyons des Juifs d’Europe, d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient, nous sommes tous des rescapés car si les nazis  avaient vaincu… En fait, de même que nous devons nous considérer comme étant nous-mêmes sortis d’Egypte,  nous devons nous considérer nous-mêmes comme des survivants, ajoute-t-il. Nous sommes en train de créer un Seder de la Shoah, d’une manière informelle et balbutiante pour que dans une centaine d’années, lorsque le souvenir direct aura complètement disparu, nos descendants racontent encore à leurs enfants… Le Seder de Pessah est un événement familial, que l’on soit croyant, pratiquant ou pas du tout. Certaines haggadot de kibboutzim ont mis résolument de côté Dieu et les miracles mais continuent à raconter ce qui s’est passé lors de la sortie d’Egypte en se souvenant de l’objurgation: Et tu raconteras à tes enfants, תְּסַפֵּר בְּאָזְנֵי בִנְךָ וּבֶן-בִּנְךָ…(Shemot, Exode, 10,2) C’est exactement ce qui est en train de se passer pour la Shoah. Le 21 mars de cette année, 600 rescapés de la Shoah et leur famille* se sont rassemblés au Centre Avi’haï à Jerusalem. Dans la vidéo ci-dessous, vous les entendez chanter ensemble le fameux chant de Ofra Haza*: Vivant, vivant, oui je suis encore vivant!

Vivant, vivant, oui je suis encore en vie! Ecoutez mes frères, je suis encore vivant et mes deux yeux se lèvent encore vers la lumière, de mes crevasses ont éclos des fleurs… Je questionne et prie, comme c’est bien que je n’ai pas encore perdu espoir!
C’est un chant qui passe de génération en génération comme une source éternelle… Je vais tendre la main à mes amis de l’autre côté de la mer. Je questionne et prie, comme c’est bien que je n’ai pas encore perdu espoir!
Vivant, vivant, oui je suis encore en vie. Vivant, vivant, oui le peuple d’Israel est vivant!
C’est le chant que mon grand-père chantait hier à mon père et maintenant c’est mon tour….
Mes jours sont remplis de vie et la colonne de feu est toujours dressée. Je vais chanter encore et encore, tendre la main à mes amis de l’autre côté de la mer.
Je questionne et prie, comme c’est bien que je n’ai pas encore perdu espoir!
Vivant, vivant, oui je suis encore en vie. Vivant, vivant, oui le peuple d’Israel est vivant!
C’est le chant que mon grand-père chantait hier à mon père et maintenant c’est mon tour… 
Ecoutez mes frères, je suis encore vivant.
Vivant, vivant, oui je suis encore en vie. Vivant, vivant, oui le peuple d’Israel est vivant!
C’est le chant que mon grand-père chantait hier à mon père et maintenant c’est mon tour…

A bientôt,
 
* Ces événements ont lieu pendant tout le mois d’avril et non pas seulement le soir de Yom Hashoah, ce jeudi 12 avril. Si vous êtes en Israel et vous voulez soit inviter ou être invité:
https://www.zikaronbasalon.org/
 
*Ofra Haza gagna l’Eurovision avec ce chant en 1983
*Leur chorale est dirigée par le fondateur de Koolulam, qui propose des chants en commun pour rapprocher toutes les composantes de la société israélienne:
Kravi vient de m’envoyer une autre vidéo de Koolulam. Cette fois il s’agit du personnel médical, des enfants malades et de leur familles qui chantent ensemble à l’hôpital pour enfants Schneider
 

Nous sommes sortis d’Egypte et partis en excursion!

Et voilà ,une fois de plus nous sommes sortis d’Egypte.
En avril 1945, la Haggadah des kibboutzim exprima l’espoir que la terrible guerre qui avait eu lieu dans le monde pendant six ans touchait à sa fin . C’est ainsi que furent imprimées les paroles du prophète Amos  et rapidement mises en musique:
Voici, des jours vont venir, dit l’Eternel, où le laboureur se rencontrera avec le moissonneur, celui qui foule le raisin avec celui qui répand les semences. Les montagnes seront couvertes de moût et toutes les collines en ruisselleront. Je ramènerai les captifs de mon peuple Israël: ils restaureront leurs villes détruites et s’y établiront, planteront des vignes et en boiront le vin, cultiveront des jardins et en mangeront les fruits. Je les replanterai dans leur sol, et ils ne seront plus déracinés de ce sol que je leur ai donné, dit l’Eternel, ton Dieu. »

הִנֵּה יָמִים בָּאִים, נְאֻם-יְהוָה, וְנִגַּשׁ חוֹרֵשׁ בַּקֹּצֵר, וְדֹרֵךְ עֲנָבִים בְּמֹשֵׁךְ הַזָּרַע; וְהִטִּיפוּ הֶהָרִים עָסִיס, וְכָל-הַגְּבָעוֹת תִּתְמוֹגַגְנָה.  וְשַׁבְתִּי, אֶת-שְׁבוּת עַמִּי יִשְׂרָאֵל, וּבָנוּ עָרִים נְשַׁמּוֹת וְיָשָׁבוּ, וְנָטְעוּ כְרָמִים וְשָׁתוּ אֶת-יֵינָם; וְעָשׂוּ גַנּוֹת, וְאָכְלוּ אֶת-פְּרִיהֶם.  וּנְטַעְתִּים, עַל-אַדְמָתָם; וְלֹא יִנָּתְשׁוּ עוֹד, מֵעַל אַדְמָתָם אֲשֶׁר נָתַתִּי לָהֶם–אָמַר, יְהוָה אֱלֹהֶיךָ

 

La vidéo ci-dessus est un exemple de ce qu’est la שירה בציבור (shira betsibour) qu’on pourrait traduire par chants en public et surtout avec le public. Ici il s’agit d’un groupe bien organisé mais je me souviens d’un groupe de policiers, descendant de leur car d’excursion*, s’installant sur quelques rochers , sortant leurs carnets de chansons, et chantant en chœur.
C’était un soir d’été à Massada…
Cette semaine, tout Israel ou presque était en excursion.
Parmi les sites très visités, les ruines de la forteresse croisée de Belvoir, construite par les moines hospitaliers en 1168 non loin des ruines d’un village juif nomme Kokhav, l’étoile. En 1182 Saladin lança ses troupes à l’assaut de la forteresse et finit par la prendre après un siège de 18 mois. Il démantela les fortification et l’ensemble ne fut jamais reconstruit.
En 1966, les archéologues israéliens l’a mirent à jour en déblayant des masses de gravas accumules depuis près de 1000 ans.


Elle se trouve 312 m au-dessus du niveau de la mer et à 550 m par rapport à la vallée du Jourdain*, face aux montagnes de Guilead et se trouve dans le parc national de Kokhav Hayarden.

Et voici quelques photos qui vous donneront envie d’aller découvrir la vallée du Jourdain, même si les vieilles pierres ne vous disent rien:


Il y a un mois, les dernières pluies:

Les cigognes avant leur départ pour la Russie:

On les trouve aussi à Jerusalem. L’une d’elles a élu domicile sous mon porche, elle revient chaque année:

Quelqu’un connait-il cette espèce?
vallee du Jourdain 6

Des gazelles ou ibex:
(toutes ces photos ont été prises par un groupe de photographes amoureux de la vallée du Jourdain, parmi eux Dudi Nesher et Avi Zaydel)

A partir de maintenant, la vallée sera de plus en plus écrasée de chaleur , les températures sont déjà au dessus de 35 degrés, elles monteront facilement jusqu’à 45 à l’ombre en été…

A bientôt,

*toutes le entreprises organisent un jour d’excursion pour leurs employés.

*la vallée du Jourdain se trouve donc au-dessous du niveau de la mer 

 

 

 

 

En quoi cette nuit est-elle différente des autres nuits?

La sortie d’Egypte est le moment phare de la construction du peuple juif.
Un vrai film d’aventures:
Tout d’abord ne sont épargnés que ceux qui enduisent les linteaux de leur porte avec le sang d’un agneau. On raconte qu’une bonne partie du peuple refusa, car cela leur semblait certainement stupide et qu’une partie des Egyptiens s’y conforma car ils étaient effrayés par les 9 plaies qui s’étaient déjà produites dans le pays. Le repas sur le pouce, agneau et matsa, fut à la fois rituel et pique-nique rapide avant le départ vers une terre promise mais inconnue.
Et depuis, nous nous souvenons de ce que nous* avons vécu en célébrant le Seder.
Mais pourquoi célébrer notre passage de la servitude à la liberté par une telle mise en scène?
Pourquoi une telle théâtralisation au lieu d’un repas en famille?
L’organisation du seder, tel que nous le connaissons, est relativement récente. Elle date de l’époque de la Mishna, soit du début de l’ère chrétienne. De nombreux historiens ont fait un parallèle avec le symposium grec.

Voici ce que dit Plutarque d’un symposium:
C’est au plus haut du printemps que l’endroit [les thermes d’Aïdepsos en Eubée] est particulièrement animé ; car beaucoup de gens y viennent au cours de cette saison, ils se convient mutuellement à des banquets où tout est à profusion, et, comme ils en ont le loisir, passent le plus clair de leur temps à discuter.
Discuter le plus clair de leur temps, oui mais aussi boire en abondance! Et à la fin du repas on faisait venir les hétaïres…


Notre Seder, repas fondateur de notre identité, serait-il une pale copie aseptisée de ces banquets gréco-romains?

Il est vrai que nous devons boire une coupe accoudés. Il nous est précisé « comme des hommes libres » car dans le monde gréco-romain seuls les hommes libres adoptaient la position allongée et buvaient accoudés. Les esclaves  restaient debout derrière leur maître.
L’œuf, les herbes amères et le carpass présents sur le plateau du Seder rappellent l’anecoena, ou premier plat des repas greco-romains qui commençaient par diverses salades vertes non assaisonnées et par des œufs. Un proverbe romain « ab ovo ad mala« , de l’œuf à la pomme » pour dire du début à la fin.

(fresque à Pompéi: les œufs durs premier service du banquet)

Le ‘harosset* du plateau, rappelle les fruits secs, dattes ou figues, eux aussi faisant partie du premier service du symposium. Heracleides de Tarentes, un médecin du premier siècle de l’ère chrétienne, recommandait de manger des dattes et des figues en début et non en fin de repas.
Pessah harosset

Nous buvons 4 coupes de vin entre chaque partie du Seder, les services du banquet étaient entrecoupés de libation de vin.
On peut même rajouter  a cette liste le sandwich de Hillel, qui réunit de la salade verte, du ‘harosset dans deux morceaux de matsa: là encore, les aliments du premier service se mangeaient souvent en sandwich dans une sorte de pita.

Alors, serions-nous de vils copieurs?
Il y a longtemps que les commentateurs se sont aperçu de ces similitudes comme ils avaient noté les similitudes existantes dans certains passages de la Thora et des récits non-juifs comme celui du déluge dans l’épopée de Gilgamesh. 
Mais comme me le disait un de mes professeurs, Alexandre Derczanski: lorsque tu compares, n’examine pas ce qui est ressemblant et donc évident, examine et analyse ce qui est différent.
Si on examine les récits de Gilgamesh et du déluge, les deux histoires se ressemblent vraiment mais:
-Dans le premier cas le monde est détruit par simple caprice des dieux mésopotamiens, que les activités humaines empêchent de dormir, somme toute un problème de voisinage!
-Dans le second cas, Dieu décide de détruire le monde pour des raisons morales. C’est la violence, ‘Hamas en hébreu (Ça ne s’invente pas!), qui pousse Dieu à agir et le survivant Noa’h est choisi pour sa rectitude morale. Il est un צדיק בדורו (tsadik bedoro), un tsadik pour sa génération, donc peut être pas un « saint » mais certainement un homme bien en comparaison avec ses voisins.

Mais revenons au Seder. Il est sûr que les Juifs  n’ont jamais vécu hors sol et connaissaient de près la culture gréco-romaine. Cependant:
– Tandis que le symposium ne concerne que des hommes libres et érudits (on dirait maintenant l’élite auto-proclamée) au Seder, tous sont conviés: hommes,  femmes et les enfants, même les tous petits, ainsi que ceux qui ne se sentent pas concernés. Il n’y a pas d’esclave en retrait puisqu’il s’agit de célébrer la fin de notre servitude. Et c’est aux enfants que revient les 4 grandes questions, simples seulement en apparence*.


(Seder au kibboutz Eyn Hashofet, les enfants et leurs grands-parents)

En quoi cette nuit diffère-t-elle des autres nuits ?
Car toutes les nuits, nous mangeons du pain levé ou azyme
pourquoi ne mange-t-on cette nuit que des azymes ?
Car toutes les nuits, nous mangeons toutes sortes d’herbes
pourquoi mange-t-on cette nuit des herbes amères ?
Car toutes les nuits, nous ne trempons pas même une fois
pourquoi trempe-t-on cette nuit deux fois ?
Car toutes les nuits, nous mangeons assis ou accoudés
pourquoi, cette nuit, sommes-nous tous accoudés ?

Cela n’a rien à voir avec un banquet d’érudits ivrognes qui n’acceptent ni les enfants, ni les ignorants, ni les esclaves et n’y convient que des femmes courtisanes.

– L’œuf, les herbes amères, salades vertes et le ‘harosset  ne sont plus seulement les aliments courants dans le premier servie d’un banquet. Ils sont chargés de sens: l’œuf symbolise le deuil du Temple, les différentes salades vertes sont les herbes amères et le maigre repas de nos ancêtres, quant au ‘harosset si délicieux, cette pâte de fruits secs est devenu l’argile des briques que nous devions former et c’est pourquoi on le mélange de morceaux de cannelle, symbolisant la paille.


– Le sandwich de Hillel contient notre amertume, nos « travaux forcés » entre deux « pains de misère » la matza. Depuis la destruction du Temple, nous n’y ajoutons pas un morceau d’agneau puisqu’il n’y a plus de sacrifice pascal.


– Les libations sont remplacées par 4 coupes de vin dont l’une des significations est d’étonner les enfants. On ne boit jamais 4 coupes de vin!

Nous arrivons maintenant à l’afikoman qui a gardé son nom grec.
Dans le monde grec l’epikomion était l’après-banquet, un mot formé de « epi » après et de « komos » banquet*. Les participants, déjà bien éméchés sortaient pour continuer leur beuverie dans d’autres banquets. Pour nous, l’afikoman est devenue bien plus sobrement une demi matsa, symbole elle aussi de l’agneau pascal, cachée par le père de famille avec la promesse d’un cadeau pour qui la retrouvera, ce qui permettra aux enfants de rester éveillés jusqu’à la fin. On retrouve donc dans l’afikoman la même idée de dialogue familial en opposition au banquet où seuls quelques « happy few » pouvaient converser.
Il est même écrit dans la Mishna « on ne peut pas rajouter un afikoman après avoir mangé de l’agneau pascal », c’est à dire qu’après avoir mangé le sandwich de Hillel, il est interdit de passer de notre afikoman juif à l’afikoman grec et de s’enivrer, au cas où certains Juifs « hellénisés » n’auraient pas compris et voudraient continuer à boire chez les voisins.

Pour nos ancêtres, le monde gréco-romain était à la fois très proche comme le montrent ces mosaïques de la maison de Dionysos à Tsippori 

et totalement étranger comme on le voit avec toutes ce pseudo repas  à la grecque destiné à déconcerter les enfants: En quoi cette nuit est-elle différente des autres nuits?

Sortez bien d’Egypte!
חג פסח שמח

 

A bientôt,

*Nous: parce que nous devons nous considérer comme étant nous-mêmes sortis d’Egypte

*Le Seder:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/03/30/tout-est-en-ordre/

*Les 4 questions du Ma Nishtana sont appelées en hébreu les 4 קושיות (koushiot) ou difficultés.

*Mélodie du Ma Nishtana:
Ephraim Avilea écrivit en 1936 un oratorio intitulé Hag Haherout (« fête de la liberté ») : son air, rapidement adopté et considéré depuis lors comme la « mélodie traditionnelle » du ma nishtana, en fait l’un des chants de Pessa’h les plus populaires

*komos: banquet, fête avec une connotation de  beuverie

 

 

 

Pourim, si on ôte les masques

Ce soir et demain*, nous nous réjouirons tous en lisant la meguila d’Esther,

(Cette meguila d’Esther, Italie du Nord, 18 ème siècle, se trouve au Musée Israel)

Nous agiterons nos  רעשנים (raashanim), crécelles:

et taperons des pieds en entendant le nom du méchant Haman et nous mangerons ses oreilles*, ce n’est que justice !

Mais pourquoi un texte aussi burlesque qui ressemble à un conte pour enfants se trouve-il inclus dans le corpus du Tanakh?
Le texte lui-même nous en donne la raison : ce texte raille les Juifs restés en exil !
L’histoire de Pourim se situe après le retour des Juifs à Jerusalem, retour permis par le grand roi Cyrus, selon son édit:
Ainsi parle Cyrus, roi de Perse: L’Eternel, Dieu du ciel, m’a mis entre les mains tous les royaumes de la terre, et c’est lui qui m’a donné mission de lui bâtir un temple à Jérusalem, qui est en Judée. S’il est parmi vous quelqu’un qui appartienne à son peuple, que son Dieu soit avec lui, pour qu’il monte à Jérusalem, qui est en Judée, et bâtisse le temple de l’Eternel, Dieu d’Israël, de ce Dieu qui réside à Jérusalem! Tous ceux qui restent [de ce peuple], quelle que soit leur résidence, leurs compatriotes devront les gratifier d’argent, d’or, d’objets de valeur et de bêtes de somme, en même temps que d’offrandes volontaires destinées au temple de Dieu à Jérusalem. »(Ezra 1,2-4)

Mais qui est revenu ?
Seulement environ 40 000  personnes et les commentaires nous disent que c’étaient surtout des marginaux.

Pourquoi ? Apres 70 ans seulement les Juifs avait-ils oublié leur patrie ? Certainement non, mais vous connaissez les raisons habituelles : finalement ces Perses ne sont pas si mal que ça, on arrive à bien vivre* et puis là bas, il n’y a plus que des scorpions et des serpents, les champs sont en friche, les villes sont en ruines , c’est dangereux etc…


« Sur les rives de Babylone, nous étions assis et nous pleurions en nous souvenons de Sion… Ah Yerushalayim, Yerushalayim… Pourquoi mon Dieu, pourquoi?.. Il n’y a rien que je n’aurais fait pour y revenir… Revenir dans notre ville. Permets moi juste une fois, juste une fois de marcher dans les ruelles… (ils évoquent leurs souvenirs). Moi j’y retournerai comme ça, sans rien, sans rien, même sans une pita… Et le shabbat, le shabbat… Ils chantent
Les amis, vous avez entendu? Le roi Cyrus nous permet de rentrer, l’exil est terminé!… Quoi? Quelle merveille! C’est formidable… Alors vous venez? Bien sûr, bien sur… Quoi, tu t’en vas Moshe? Bien sûr, mais maintenant, en ce moment c’est une peu problématique, tu comprends les enfants sont au milieu de l’année scolaire… Mais après je viens tout de suite… Et vous, alors vous venez? J’en meurs d’envie mais tu comprends, on construit en ce moment un deuxième étage au dessus de la piscine, et tu sais comment c’est difficile pour obtenir un permis… Mais des qu’on a terminé, on vend la maison et on vient… Alors Aviva et toi?
– Moi? Tu sais je viens de m’inscrire au club de gym et je ne veux pas perdre l’inscription. Zut alors comme j’aimerais venir, mais je te souhaite de réussir… Si tu savais comme je t’envie… On viendra, bien sur qu’on viendra, simplement pas maintenant, la nostalgie nous déchire… Et toi? Moi? Si seulement…  Je suis au milieu d’un poème alors… Tu écris un poème, quelle merveille! Mais il n’est pas fini…
Il récite:
Sur les bord du fleuve de Babylone j’étais assis et j’écrivais un poème sur Yerushalayim, soudain fut détruit le Temple et ce fut la fin du royaume de Juda… Pas mal, ça ne rime pas mais, pas mal… »

Et oui, et c’est exactement ce qui s’est passé!

Et la Meguila nous raconte la suite: « A Shoushan la capitale, vivait Mordekhai, homme juif, fils de Yair, fils de Shimi, fils de Kish, de la tribu de Benjamin ». (Esther 2,5)
Mordekhaï?
Mais Mordekhaï est un nom qui n’a rien de Juif (à l’époque). Il vient du nom du dieu Mardouk, c’est un nom tres provocateur, comme si un Juif s’appelait Jésus ou Mohamed ! Un nom tellement improbable que le texte doit préciser: איש יהודי (Ish Yehoudi), un homme juif.
L’expression איש יהודי (Ish yehoudi) ne se trouve qu’une autre fois dans le Tanakh, dans le livre du prophète Zacharie: « Ainsi parle l’Eternel: en ces jours-là, dix hommes de toute langue, de toute nation, saisiront le pan de l’habit d’un seul individu Yehoudi (juif) en disant: Nous voulons aller avec vous, car nous avons entendu dire que Dieu est avec vous ! »(Zacharie 8 23)
Dans ce texte du prophète Zacharie, ce n’est pas la dimension historique et politique que recherchent les nations, elles ne veulent qu’un vecteur qui les mènera à la connaissance de Dieu.
Mardouk est donc seulement Yehoudi, un Juif. Bien sur, il est aussi Yehoudi car originaire de Judée mais seulement originaire. Il n’a plus de lien concret avec son pays d’origine même s’il connait encore son arbre généalogique : ben Yair, ben Shim’i, ben Kish.
Quand à sa nièce Esther, elle porte bien le nom d’Hadassah, la myrte, mais pour le monde perse, elle est Esther, Astarté, elle porte le nom d’une déesse!
De plus, son nom nous rappelle aussi la racine סתר (STR) se cacher. Esther se cache. Elle cache d’ailleurs son identité en rentrant au palais – « Esther n’avait fait connaître ni son peuple, ni son origine, Mordekhaï lui ayant recommandé de n’en rien faire » – et continue à la cacher lorsqu’elle devient reine et pourtant nous dit le texte « Esther s’attira les sympathies de tous ceux qui la voyaient« .
On a donc la une population juive dont les figures emblématiques sont des Juifs qui souhaitent vivre transparents dans la société perse: Mordekhai et Esther. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas pratiquants, ne confondons pas les deux, Mais il ne leur reste plus que leur identité religieuse.
Alors que nous raconte  donc cette meguila?
Qu’on est déjà bien loin de l’époque de Cyrus,  même si l
‘immense empire perse  existe toujours.

Cet empire libéral compte 127 provinces plus ou moins autonomes où tous vivent selon leurs lois, du moment qu’ils payent leurs impôts à l’empereur. Les Juifs de Jerusalem, ceux qui sont revenus, sont dans ce cas.
Mais dans le même temps, cet empire est sur son déclin. Il est gouverné par un roi fantoche, ridicule et instable, A’hashveroush (Assuerus), symbole d’une décadence qui commence, en opposition au personnage de Vashti, sa femme. Elle, en digne petite- fille du conquérant Naboukhanetsar (Nabuchodonosor), refusera d’être traitée comme une prostituée à la fin du banquet officiel, ce qui lui vaudra une sentence de mort.

(le grand-père de Vashti. le roi Naboukhanetsar)

L’empire perse ne va pas bien et quand une empire est malade, alors apparaît toujours le méchant.
Ici, le méchant c’est Haman. Haman qui d’ailleurs n’est pas perse. Il est Hagagite, descendant de cet Hagag, que le roi Shaoul n’a pas tué alors qu’il en avait le devoir*. Mais surtout, il descend d’Amalek qui personnifie le mal absolu*.
Les premiers mots d’Haman sont un classique de la parole antisémite. Il a un différent avec un Juif: dans cette histoire c’est Mordekhai qui soudain en a assez des compromissions et refuse de s’agenouiller devant lui. Il va donc accuser tous les Juifs :
Haman dit au roi Assuérus: « Il est une nation répandue, disséminée parmi les autres nations dans toutes les provinces de ton royaume; ces gens ont des lois qui diffèrent de celles de toute autre nation; quant aux lois du roi, ils ne les observent point: il n’est donc pas de l’intérêt du roi de les conserver… Si tel est le bon plaisir du roi, qu’il soit rendu un ordre écrit de les faire périr, et moi, je mettrai dix mille kikkars d’argent à la disposition des agents [royaux] pour être versés dans les trésors du roi.
C’est tellement habituel d’utiliser les Juifs comme bouc émissaire et les gouvernements adorent en plus quand on leur graisse la patte !
Mais revenons à la meguila:
Non seulement les noms des personnages sont significatifs mais aussi les noms des lieux.
Où habite-t-il ce bon Mordekhaï-Mardouk, homme juif ? Il est écrit à Soushan, la capitale. Dans le Tanakh, chaque mot compte. Or, à l’époque du Tanakh (et contrairement à aujourd’hui) le mot בירה (bira) ne signifie pas capitale* mais ville fortifiée*. Mais pourquoi préciser que Shoushan était une ville fortifiée? Il semble en fait que ce mot בירה (bira) soit un rappel du Temple de Jerusalem. C’est ainsi qu’on lit dans le livre des Chroniques :
« Puis, le roi David dit à toute l’assemblée: « Mon fils Salomon, qui a été seul choisi par Dieu, est jeune et faible; or, grande est l’entreprise, car ce n’est pas à un homme, c’est à l’Eternel-Dieu qu’est destiné le Palais -Bira – c’est a dire le Temple – (Chroniques 1 29, 1)
De plus, le premier livre des Rois nous raconte que dans le Temple « le sommet des colonnes était travaillé en forme de Shoushan (lis) ainsi que  le rebord du grand bassin, «  travaillé en forme de calices de fleurs de lis« .

Revenons à la meguila. Qu’en est-il du palais royal? Le texte nous décrit:
– La salle intime du Roi où il est interdit d’entrer sans avoir été appelé sous peine de mort: « Tous les serviteurs du roi et la population des provinces du roi savent que toute personne, homme ou femme, qui pénètre chez le roi, dans la cour intérieure, sans avoir été convoquée, une loi égale pour tous la rend passible de la peine de mort; celui-là seul à qui le roi tend son sceptre d’or a la vie sauve. Or, moi, je n’ai pas été invitée à venir chez le roi voilà trente jours. »
Cela nous rappelle le kodech hakodachim, le Saint des saints du Temple.
– La cour extérieure du palais où seuls les ministres comme Haman peuvent se tenir, nous rappelle la partie du Temple réservée aux Cohanim.
– Enfin, la porte du palais où se tient Mordekhaï est semblable aux portes extérieures du Temple où le peuple pouvait se tenir.

Non seulement l’architecture mais aussi le vocabulaire nous rappelle le Temple.
Lorsque le roi convie tous les peuples de son empire à son festin, le texte dit qu’il « étale la richesse de son faste royal et la rare magnificence תפארת (tiferet)de sa grandeur… Ce n’étaient que tentures blanches… fixées par des cordons de byssus et de pourpre  ארגמן (argaman) sur des cylindres d’argent et des colonnes de marbre…
Ces mots nous rappellent la construction du tabernacle, ils sont toujours associés au Temple ou au כהן הגדול (Cohen hagadol), le grand-prêtre: La porte du parvis sera un rideau de vingt coudées, étoffe d’azur, de pourpre, d’écarlate et de lin retors, artistement brodés; elle aura quatre piliers avec quatre socles. Tous les piliers formant le pourtour du parvis seront unis par des tringles d’argent; leurs crochets seront d’argent et leurs socles de cuivre. (Chemot, Exode)
Comme vous le voyez, les masques tombent à Pourim: le masque de l’antisémitisme mais aussi le masque de cette double identité galoutique. Et les Juifs l’ont si bien compris que souvent dans leur histoire, lorsqu’ils échappaient de peu à un massacre, il célébraient un « Pourim » comme le Pourim de Saragosse, celui d’Oran, celui de Fossano etc*…
Mais alors une question se pose: s’il ne s’agit qu’une des nombreuses fois ou nous avons du sauver notre peau et si le texte ne nous demande qu’une chose, rentrer à la maison, alors pourquoi Pourim ici, en Israel?
Parce que la meguila a encore d’autres masques à enlever, elle a encore beaucoup à nous apprendre, mais ceci est une autre histoire!

A bientôt,

 

חג פורים שמח

*A Jerusalem, nous fêtons Pourim, un jour plus tard, soit le 15 Adar. Notre date est celle du Shoushan Pourim ou Pourim des villes fortifiées comme la ville fortifiée Shoushan

* Oreilles d’Haman: pâtisserie de Pourim. Les plus courantes sont celles photographiées ci-dessus et fourrées à la confiture ou au pavot. Je prépare les Orecchie di Haman d’après une recette du nord de l’Italie, qui ressemble aux merveilles provençales ou aux bugnes lyonnaises.

* L’exil à Babylone:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/03/05/au-bord-des-fleuves-de-babylonie/

* Hagag: roi d’Amalek, I Samuel, 15

* Amalek: le petit-fis d’Esav (Esaü) à la tête d’une bande de pillards qui attaquaient les plus faibles des Hébreux pendant la traversée du Sinaï. Dans la tradition juive, Amalek est devenu le symbole du mal.

* Shoushan n’est qu’une des grandes villes fortifiées de l’empire. Elle sera la résidence de l’empereur Darius, bien après l’affaire de Pourim (si Ahashveroush est, comme on le pense souvent, Artaxerxes longue main).

* Le mot Tiferet, magnificence ou gloire est employé par les allumeurs de torches lors de la cérémonie de Yom Haatsmaout. Ils allument לתפארת מדינת ישראל (letiferet medinat Israel) pour la magnificence de l’État d’Israel.

* Les alyiot au cours des siècles: tous mes articles sur les générations oubliées.

* Les « Pourim »:
http://www.pourim.com/

Non, nous n’oublions pas les Justes des nations

Nous n’oublions pas les Justes des nations, ceux qui nous ont aidés pendant la Shoah, souvent au péril de leur vie. Ils sont honorés à Yad Vashem, leur histoire est enseignée dans les écoles. Nous savons que sans eux, nous n’aurions pas survécu.
A Yad Vashem, on peut lire leurs noms. Certainement beaucoup plus n’ont pas pu être répertoriés car ils ont été assassinés par les nazis en même temps que les Juifs qu’ils protégeaient.
Mais en cette fin du mois de janvier où les nations commémorent l’extermination des Juifs pendant la Shoah, le parlement polonais vient d’approuver un projet de loi qui nie toute responsabilité de Varsovie dans l’extermination des Juifs sur son sol!
Cette loi veut punir de 3 ans de prison toute personne disant que le peuple polonais a pris part à la Shoah et non pas seulement ceux utilisant l’expression “camps d’extermination polonais” comme cela a été souvent rapporté*.

Les propos d’un parlementaire polonais interviewé à la télévision israélienne à ce sujet étaient très clairs: le peuple polonais n’a pas participé à l’extermination des Juifs, sauf quelques gangsters comme il y en a partout » a-t-il concédé.
Or, pour ne parler que de la période moderne, dès 1926, il y eu de violentes campagnes antisémites qui aboutirent aux pogroms de Grodno (1935), de Przytyk (1936), de Minsk, Mazowiecki (1936), et Brzesc (1937). Dans les années 30, les étudiants juifs furent soumis à des quotas dans les universités, et les fonctionnaires juifs perdirent leurs postes. Pendant la guerre, il y eu plusieurs massacres perpétrés par les Polonais eux-mêmes (comme à Jedwabne en 1941).
Avant la guerre, il y avait 3,3 millions de Juifs en Pologne, seulement environ 300 000 en 1945.
Après la guerre, entre 1945 et 1948,les pogroms perpétrés à Cracovie 1945, à Kielce 1946 ainsi que l’assassinat de nombreux de juifs isolés, nous donnent une idée de l’antisémitisme d’une grande part de la population polonaise. La plupart des survivants s’enfuirent.
Après 1948, le régime communiste fit des purges dans les rangs des fonctionnaires juifs restants: pour Gomulka, non seulement les Juifs mais aussi les descendants de Juifs (il suffisait d’avoir un arrière grand-père juif), devaient être limogés.
Et on voudrait nous faire croire que pendant la guerre, alors que l’extermination des Juifs était licite et même encouragée, seuls « quelques gangsters » auraient aidé les nazis? Les historiens estiment que 200 000 juifs ont été exterminés en Pologne du seul fait des bons citoyens polonais.

J’écris cet article le jour de טו בשבט (Tou Bishvat). Le sud est déjà recouvert de coquelicots*et les amandiers refleurissent autour de nous. Cela me fait penser à la vue sur les collines verdoyantes qui termine la visite éprouvante de Yad Vashem, le renouveau après le désespoir et la mort.

L’amande se dit en hébreu  שקד (Shaked) mais cette racine signifie aussi être assidu, appliqué à l’étude
Et si, nous tous nous envoyions des amandes aux Polonais pour qu’enfin ils étudient et regardent leur histoire en face?
Au lieu de faire par exemple des ennuis à l’écrivain polonais Jan Tomasz Gross  parce qu’il a parlé de la responsabilité des Polonais lors des massacres antisémites durant la Seconde Guerre mondiale* dans son livre Les voisins:
« Ce que virent les Juifs horrifiés et interdits, ce sont des visages familiers. Non pas des hommes anonymes en uniforme, les rouages anonymes d’une machine de guerre, des agents exécutant des ordres, mais leurs propres voisins. Des voisins qui choisirent de tuer et prirent part à un pogrom sanglant : des bourreaux volontaires…

Ils feraient bien mieux d’honorer les Justes polonais à qui ils doivent de ne pas être tombés entièrement dans la barbarie.

Bonne fête de Tou Bishvat

טו בשבט שמח

A bientôt,

*camps d’extermination polonais: expression employée par Obama

*les coquelicots:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/02/28/le-sud-en-rouge/

*Jan Tomasz Gross: Les voisins (ED Fayard, 2002)
*Les Justes polonais repertories:
http://www.yadvashem.org/yv/pdf-drupal/poland.pdf
lisez aussi:
http://www.yadvashem.org/fr/justes.html