Pourim Samea’h פורים שמח

Si quelqu’un vous dit: ça s’est passé en Allemagne en 1929… Vous associez tout de suite à cette phrase des images de récession économique, d’émeutes, de batailles rangées entre des groupes armés de gauche comme de droite, et bien sur les nazis lorgnant sur le pouvoir et de là, vous voyez défiler la suite…
Mais imaginez-vous en 1929: Vous vivez peut-être dans une petite ville prospère* où la communauté juive se porte bien, et surtout vous n’avez aucune idée de la suite, et voilà que cette année-là, le gouvernement lui-même envoie le fleuron de la compagnie allemande du Graf Zeppelin en tournée promotionnelle depuis l’Allemagne au Moyen-Orient. Le Graf Zeppelin passera par l’Egypte certes, mais surtout  par la Palestine mandataire! Et avec à son bord, la fille du Comte Zeppelin lui-même et plusieurs officiels dont deux Juifs! Tout va bien pour vous, le ciel est bleu!
Le ciel ne s’assombrira qu’un an plus tard, lorsque les nazis, qui ne faisaient jusqu’alors que 2,6 % des voix, bondiront jusqu’à 18,3 %. Et encore-la, Hitler se voudra rassurant: «Un antisémitisme qui provoquerait des pogroms (…) n’a pas sa place dans notre programme politique», dit-il  à un journaliste du New York Times.*
Mais ça, vous ne le savez pas. Vous vivez en 1929…

Revenons au voyage promotionnel du Graf Zeppelin et à la joie qu’il procure:

(Les routes du voyage de 1929. L’étape en Egypte n’a pas eu lieu, tant les Anglais étaient inquiets du nationalisme égyptien)

En Palestine, tout le monde les attend dans l’effervescence: Préparez-vous pour le Zeppelin, titre le journal Doar Hayom.
Le Graf Zeppelin vole suffisamment bas pour que les foules puissent l’admirer et elles l’admirent! Il est le symbole de la modernité.
« Un grand enthousiasme s’est manifesté alors que les habitants regardaient en l’air l’énorme et imposant avion. Le Zeppelin était suffisamment bas pour permettre aux foules gaies et enthousiastes, dont la plupart portaient des costumes magnifiquement décorés, de lire clairement le nom du dirigeable », rapporte l’Agence télégraphique juive.
Les gens sont d’autant plus joyeux que c’est la fête de Pourim et tout Tel Aviv défile pour l’Adloyada*. Le zeppelin ne peut atterrir mais le représentant de la compagnie, le Dr Hugo Eckener* envoie un message officiel en allemand et en hébreu au maire de Tel Aviv, Meir Dizengoff :


« Nous sommes désolés de ne pouvoir atterrir »,, qui a été affiché dans la ville côtière en hébreu et en allemand. « Je vous souhaite un bon Pourim, Eckener. »
Dans le Zeppelin,  les passagers, entraînés par deux d’entre eux, Wolfgang Von Weisl et Herman Badt, vident  quelques bouteilles de vin Carmel Mizrahi  tout en lançant 15 kg de confettis sur le défilé de l’Adloyada*.  Puis, Von Weisl et Badt sortent alors le livre d’Esther et lisent la Meguila* comme il se doit le jour de Pourim.

Qui sont donc les deux lecteurs de la Meguila?
Le premier, Herman (Avraham Yitshak Tzvi) Badt (1887-1946) est un Juif pratiquant originaire de Wroclaw, juriste de formation et député du land de Prusse.

Il est aussi membre du Grand Conseil des Institutions juives de Prusse et du Comité pro-Palestinien (ce qui voulait dire sioniste à l’époque!). Au retour de son voyage en Zeppelin, il sera traduit en justice, convoqué devant la Diète du Land de Prusse, dénoncé par les Nazis comme un « profiteur » alors que c’est Eckener  lui-même qui l’a invité officiellement en tant que membre du gouvernement. Il ne sera pas condamné, les Nazis n’ont pas encore pris le pouvoir et le système judiciaire fonctionne encore normalement*.
En 1933, il quittera l’Allemagne pour la Palestine et participera au plan d’aide à l’immigration des Juifs par le biais de transfert de marchandises*. Il est mort à Tel Aviv en 1946.

Quant au second, Wolfgang (Benjamin Zeev) Von Weisl (1896-1974), c’est un des fondateurs du mouvement révisionniste*.

A la fois écrivain, journaliste et médecin, c’est un Juif autrichien dont le père a été anobli par l’empereur François-Joseph. Il est un sioniste convaincu depuis l’enfance. A l’âge de 11 ans, il publie dans un journal viennois son premier article politique où il appelle à l’alyia des Juifs yéménites .  En 1914, alors qu’il est officier d’artillerie dans l’armée austro-hongroise et reçoit la médaille de la Croix de fer, il distribue les couleurs nationales juives, bleues et blanches, aux officiers juifs et crée un Corps de Défense  Juif. Son travail avec le Fond National Juif, le met en contact avec Jabotinsky* à qui il propose de créer la nouvelle armée juive. Devenu médecin en 1922, il immigre en Palestine mais se lance alors dans une autre carrière, celle de journaliste. Il représente la célèbre maison d’édition Ullstein et parcoure le Moyen-Orient, rencontrant la plupart des dirigeants arabes*.
Il se battra toute sa vie pour que les Juifs immigrent en Israel, survivra à un attentat au poignard pendant les émeutes de 1929, sera arrêté par les Anglais et emprisonné à Latrun en 1946. Il écrira alors au Haut-Commissaire britannique: « … J’ai l’honneur de vous informer que je jeunerai pendant ces 28 jours. Je suis bien conscient du fait que ni mon jeûne ni celui de qui que ce soit d’autre n’influenceront l’attitude ou les décisions des hommes qui règnent aujourd’hui sur la Palestine et qui, apparemment, considèrent qu’il est de leur devoir d’empêcher par tous les moyens le retour d’Israël dans son foyer.
Il mourra à Guedera en 1974.
Pour la petite histoire, longtemps plus tard, quand l’ambassadeur d’Autriche en Israël lui demandera pourquoi il n’était pas retourné dans la « Vienne bien-aimée » après la guerre, Weisl lui répondit:
« Quand j’étais étudiant en médecine à Vienne, le lisais  « Les Juifs dehors! » sur les murs et les portes des toilettes. Et j’ai toujours pris au sérieux la littérature des toilettes. »

Mais revenons encore une fois au Graf Zeppelin, ce jour de Pourim 1929. Ayant dépassé Tel Aviv, il survolera alors Jerusalem, là aussi accueilli avec enthousiasme. 

Il plongera dans la Mer Morte, comme l’écrira un journal de l’époque.

Chez nous, à Jerusalem, nous fêterons le שושן פורים (Shoushan Pourim), le Pourim de Shoushan*. Comme tous les ans nous lirons la Meguila et nous nous réjouirons de notre délivrance et de la chute d’Haman, descendant d’Amalek et de tous ceux qui l’ont suivi!

La rose de Jacob exulta de joie lorsque tous virent Mordekhaï revêtu de bleu royal.
Tu fus toujours leur salut et leur espoir en chaque génération,  ceux qui espèrent en Toi ne seront pas livrés à la honte, et que ceux qui ont confiance en Toi ne seront jamais déshonorés.
Maudit soit Haman qui a projeté de me détruire ; béni soit Morde‘haï le Juif ; maudite soit Zerech, (l’épouse de Haman) qui m’a terrifié ; bénie soit Esther qui a intercédé en ma faveur ; maudits soient tous les méchants  et bénis soient tous les justes!

Bonne fête de Pourim פורים שמח

Malheureusement, comme souvent ici, la tristesse et la colère se mêlent à la joie. Nous festoierons cette année en pensant à ceux qui n’auront pas vu la chute d’Amalek: le rav A’hiad Ettinger et le sergent Gal Keidan, tués cette semaine dans un attentat à Ariel.
La famille du rav Ettinger, décédé à la suite de ses blessures à l’hôpital, a pu sauver plusieurs personnes en acceptant de donner ses organes à la médecine.
Gal Keidan avait 19 ans. Le voici en répétition il y a quelques mois au conservatoire de Beer Sheva:

 

A bientôt,

Le L7-27 Graf Zeppelin:
https://en.wikipedia.org/wiki/LZ_127_Graf_Zeppelin

* Simon Epstein: 1930, une année dans l’histoire du peuple juif
https://www3.yggtorrent.so/torrent/ebook/livres/240430-epstein+simon+-+1930+une+annee+dans+lhistoire+du+peuple+juif+pdf

* Défilé de l’Adloyada:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/02/22/adloyada/

* Meguila d’Esther: le livre d’Esther qu’on lit le jour de Pourim

* Mouvement révisionniste
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/02/29/desarrois-juifs-dans-lentre-deux-guerres/:

* En 1925, avec Yaakov et Abraham Weinschel, Rozof et plusieurs autres, Weisl fonda le parti révisionniste en Eretz Israel. Il aurait pu faire une grande différence dans ce qui allait devenir le conflit israélo-palestinien: il a offert à Feisal, roi d’Irak, un transfert des Arabes palestiniens pour cultiver ses vastes terres non peuplées, a reçu la bénédiction du roi mais a rencontré les objections britanniques. En Egypte, il se lie d’amitié avec Zaglul Pasha, qui espérait que les sionistes s’assoiraient sur la rive orientale du canal de Suez, comprenant ce que les Britanniques refusaient de comprendre… Le Sinaï n’appartenait pas à l’Égypte à l’époque.

* Le Dr Hugo Eckener (1868-1954) dirigeait la compagnie et commanda le zeppelin dans la plupart de ses vols-records. Mais anti-nazis, il fut mis a la retraite anticipée pendant le Troisième Reich

* Shoushan Pourim: Pourim tombe le 14 du mois d’Adar. Dans certaines villes fortifiées comme Jérusalem, « Shoushan Pourim » est célébré le lendemain, le 15 Adar.

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Les fruits du 15 shevat

Cette semaine, nous avons vu brièvement quelques flocons sur Jerusalem et même s’il a beaucoup plus neigé sur les hauteurs de Galilée, du Golan et heureusement sur le mont ‘Hermon, il semble que ce sera tout pour cette année.


(le mont Meiron en Galilée il y a quelques jours)

 

Nous sommes  à la veille de טו בשבט, Tou Bishvat, le Nouvel An des Arbres, fête où nous célébrons le renouveau de le la floraison,

(plantations pour Tou Bishvat dans le quartier de Ir Ganim à Jerusalem)

et dégustons 15 fruits en son honneur*.

Il y a quelques décennies, Naomi Shemer écrivit cette chanson, devenue très célèbre*: פרות חמישה עשר (Perot ‘hamisha assar), les fruits du 15 shevat, plus connue sous le titre שלג על עירי (sheleg al iri) Neige sur ma ville.

(photo Bibliothèque Nationale)

La neige sur ma ville s’est posée toute la nuit, mon amour est parti vers les pays chauds.
La neige est sur ma ville et la nuit est froide,
Des pays chauds il me rapportera une datte.
Miel de figue,  douceur du caroube, caravanes de chameaux chargés de bonnes choses…
Le voici il revient, le soleil de mon cœur.
De la bas, il me rapportera une orange.
La neige repose comme un talith sur la ville…
Des pays chauds que m’as-tu apporté? 
La neige sur ma ville, elle est  sur mon visage et dans le fruit toute ma mélancolie.

Une amante attend son amant dans une ville enneigée. Il lui apportera des cadeaux des pays chauds: dattes, figues et même une orange.
Beaucoup ont pensé que la ville était Jerusalem, souvent enneigée à l’époque de Tou Bishvat.
Bien que Naomi ait grandit sur les bords du Kinneret, elle pouvait rêver de la Ville, parfois recouverte de neige, Jerusalem. Elle pouvait l’imaginer attendant son amant, Tou Bishvat,  dans une réminiscence du שיר השירים (Shir hashirim,) le Cantique des Cantiques où les amants séparés s’attendent et s’espèrent…
Mais là, pas de dialogue, l’amant est au loin et l’amante est passive. Elle espère et attend…
C’est qu’il ne s’
agit pas de Jerusalem.
La ville enneigée c’
est Vilna (Vilnius), celle qu’on appelait la Jerusalem de Lituanie*.

Naomi Shemer y passa un an en 1935 dans la famille de son père:

(photo: La Bibliothèque Nationale)

Elle s’est toujours souvenu que là bas, ses cousins l’appelaient affectueusement en yiddish אַ מייעדלע פון ארץ-ישראל », la petite fille d’Eretz Israel », elle qui leur racontait des histoires de pays chauds, d’une terre où poussent les palmiers, les figuiers et les faisait rêver…


(Tou Bishvat au lycée hébraïque de Ukmerge en Lituanie)

 

L’amante, la Jerusalem de Lituanie, attendit son amour jusqu’au 1er septembre 1939. A ce moment là le contact fut coupé. La tante Bertha et sa famille firent partie des 100 000 victimes assassinées dans la foret de Ponar.
Au coeur même de la joie, du renouveau de la nature, au milieu même des fruits d’Israel, se mêlent les regrets nostalgiques de Naomi quant à sa famille disparue.
La Jerusalem de Lituanie n’est plus mais les collines tout autour de Jerusalem en Judée sont couvertes d’amandiers en fleurs:


Les photos de la vidéo sont prises depuis le centre d’information du Mont des Oliviers.
https://mountofolives.co.il/en/

Bonne fête de Tou Bishvat

טו בשבט שמח

A bientôt,

* La fête et les coutumes de Tou Bishvat:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/01/16/le-mois-de-shvat/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/02/04/tout-refleurit/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2017/02/12/un-homme-des-arbres-et-des-conseils/

* Cette chanson est une des 13 chansons de la comédie musicale « Les voyages du 3 eme Benjamin », basée sur une oeuvre satirique de l’ecrivain Mendele Mokher Sefarim (Sholem Yankel Abramowicz): Apres les deux grands voyageurs juifs, Benjamain de Tudela et de Israel Joseph Benjamin, juif de Moldavie, Mendele Mokher Sefarim imagine un troisième grand voyageur juif,  venant d’une ville imaginaire Batalon et qui veut rencontrer les Juifs rouges d’au delà du fleuve Sambatyon*

* Naomi Shemer:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Naomi_Shemer

* La Jerusalem de Lituanie:
http://www.bibliomonde.com/livre/vilna-wilno-vilnius-j%C3%A9rusalem-lituanie-4489.html

 

Tsvika Levy, le père des soldats isolés (1948-2018)

On a beaucoup parlé ces derniers temps d’Amos Oz, mort il y a quelques semaines.
Si Amos Oz vous intéresse, et si vous voulez sortir des hommages fidèles à la pensée unique, je vous invite à lire les excellents textes de Pierre Lurçat* sur Amos Oz. Celui-ci qui fut certainement un des grands écrivains israéliens mais il appartenait aussi à cette gauche déconnectée de la réalité qui veut faire la paix des cimetières avec des assassins qui, eux, ne cachent pas leur intention de nous exterminer.

En ce qui me concerne, je préfère m’attarder pour rendre hommage à  Tzvika Levy, décédé la même semaine, à l’âge de 70 ans de la maladie de Charcot, l’ALS.
Pendant, plus de 30 ans, le colonel Tzvika Levy, du kibboutz Yifat, a dédié sa vie aux soldats isolés par un engagement sans relâche.
Les soldats isolés sont des soldats qui n’ont pas de famille en Israel, soit parce qu’ils sont les seuls à avoir fait leur alyia, soit parce qu’ils sont orphelins ou issus de milieux particulièrement défavorisés ou rejetés comme ces jeunes arabes que leur engagement a coupé complètement de leur famille.

Dans une de ses interview, Tsvika Levy a raconté comment tout a commencé pour lui:
Jeune officier parachutiste, il perd soudain une de ses filles, Ofri. Pour l’aider à surmonter cette tragédie, Rafael Eytan* lui parle d’un projet qui lui tient à cœur et lui demande son aide:
Rafoul (Raphael Eytan) est venu me voir et m’a dit: Ecoute Tsvika, tu habites à côté de Midgal Haemek. Là bas, il y a un bon nombre de jeunes qui partent à la dérive. Aide moi à mettre sur pied un programme pour les aider à faire leur service militaire… Et c’est ce que j’ai fait… Tous les jours,
après avoir travaillé dans les champs toute la matinée, je partais à Migdal Haemek pour motiver des jeunes qui traînaient, désœuvrés et sans but.
Tsvika y réussit si bien que l’armée lui  demande de devenir le responsable de ce projet, devenu officiel.
Au fil des années, il aide ainsi des milliers de jeunes à intégrer l’armée et leur trouve des familles adoptives pour les entourer pendant leurs permissions.
(Quelques uns des 70 soldats isolés, choisis pour présenter leurs vœux au pays lors du dernier Yom Haastmaout:
De gauche à droite et de haut en bas, ils sont originaires de Chine, du Honduras, d’Israel, du Kenya, du Japon, de Colombie, d’Azerbaïdjan et d’Uruguay)

Pendant toutes ces années, il s’occupera de milliers de soldats et s’en souciera à tel point qu’il sera connu comme le père des soldats isolés, et que beaucoup d’entre eux l’appelleront même abba.

Il devra malheureusement  aussi aller à de nombreux enterrements et assister leurs familles endeuillées.

En 2017, lors de Yom Haatsmaout, Tsivka Levy a reçu le prix d’Israel en récompense de ses services rendus.


Lors de la cérémonie il a déclaré:
 » Avant que nous chantions l’Hatikva, je voudrais rappeler ceci: le 14 février 2001, il y a 16 ans, Julie Weiner,  soldate isolée venue de France, et adoptée par une famille du kibboutz Zikkim, était sur le point de commencer le cours d’officier.


Elle m’a téléphoné ce jour là de la station de bus au carrefour Azur et m’a dit: Tsvika lors de l’examen on va aussi vérifier que je connais par cœur les paroles de l’Hatikva.. Tu veux la chanter avec moi?
Je lui ai dit: avec joie.
J’ai chanté une strophe et elle une strophe et ceci, jusqu’à ce qu’elle la chante toute seule. Quand elle est arrivée à la phrase « être un peuple libre sur notre terre » , sa voix s’est tue. Je ne l’ai plus entendue. J’ai essayé en vain de la rappeler…
Soudain, j’entends une annonce sur Galei Tsahal (
la radio de l’armée): un attentat a eu lieu à la station de bus à Azur, 8 morts*. J’ai enfilé mon uniforme et j’ai volé jusque là. J’ai identifié Julie parmi les 8… Les derniers mots de Julie, nouvelle immigrante venue de France, ont été ceux de l’Hatikva « être un peuple libre sur notre terre ». Depuis, quand on chante l’Hatikva, à chaque Yom Haatsmaout ou à Yom Hazikaron, son souvenir se rappelle à moi dans mon sang et dans mon âme ».

Une semaine avant de mourir, Tsvika Levy a réussi à terminer le livre pour enfants « Les histoires de grand-père Tsvika », qu’il a écrit avec l’aide des muscles oculaires, seuls encore actifs dans son corps paralysé. Son livre devrait être mis en vente le 13 janvier, jour de son anniversaire et tous ses revenus seront transférés à l’aide aux familles de patients atteints de ALS.

J’écris ces lignes et Tsvika Levy me fait penser à un autre héros, Sim’ha Holzberg, mort en 1994, lui aussi récipiendaire du Prix Israel, et surnommé le père des blessés. Né à Varsovie en 1924, et ayant survécu au ghetto et à l’extermination, il disait que son nom Sim’ha (la joie) l’obligeait à dispenser le plus de joie possible autour de lui. C’est pour cela qu’il consacrait sa vie aux blessés de Tsahal.
(Simha Holzberg au mariage d’un soldat blessé)

L’acteur Tuvia Sapir lui a consacré un petit film destiné aux enfants:

Que le souvenir de ces deux héros soit une bénédiction pour le peuple d’Israel.

A bientôt,

 

* Pierre Lurçat:
http://vudejerusalem.over-blog.com/2018/12/quand-amos-oz-s-appelait-encore-amos-klausner-une-histoire-de-des-amour-et-de-tenebres-pierre-lurcat.html
La trahison des clercs d’Israel
http://www.tribunejuive.info/livres/pierre-lurcat-loccident-nest-plus-capable-de-regarder-israel-dune-maniere-objective

* Raphael Eytan:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Rafael_Eitan_(militaire)

* Attentat à la station d’autobus au carrefour d’Azur:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Attentat_d%27Azor_en_2001

 

 

 

Un peu de lumière!

 

Hanouka est terminée, les bougies se sont consumées.

On dirait cependant que la lutte de la lumière contre l’obscurité et surtout l’obscurantisme ne l’est pas. Chez nous, un nouvel attentat* : 9 blessés parmi des gens qui attendaient le bus à la sortie du village d’Ofra.. Parmi eux deux blessés très graves : une jeune femme enceinte  de 21 ans et son mari, Shira et Ami’haï. La jeune femme semble se remettre mais son bébé n’a pas survécu.

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Et puis, je viens d’apprendre qu’un attentat avait eu aussi lieu à Strasbourg…
Aussi j’ai voulu vous parler de lumière, de chaleur.
Vous connaissez certainement le mot אור (or), la lumière, mais il existe aussi une racine moins courante, נור (NOR), présente en hébreu comme en araméen, et d’ou proviennent les mots bouton d’or נורית (nourit), bougie (ner) נר et chandelier מנורה(menora). On peut même rajouter à cette liste le mot tunnel* (minhara)  מנהרה!
Même si vous ne connaissez pas l’hébreu, vous avez entendu parler de la menora du Temple qui est aussi un des symboles de l’état d’Israel.


Maintenant de nos jours, une menora est aussi un simple luminaire dans lequel on place une נורה (noura) une ampoule électrique.
Et pour le bouton d’or et le tunnel ?
Pour le bouton d’or, le rapport est évident: sa belle couleur jaune orangée fait qu’on l’appelle נורית  (nourit). Tout simplement !

Mais pour le tunnel מנהרה (minhara)?
Ce mot Il n’apparaît qu’une seule fois dans le Tanakh, dans le livre des Juges (6, 2) :
« Accablés par la supériorité de Madian, les Israélites, pour y échapper, utilisèrent les tunnels des montagnes, les grottes et les forteresses. »
וַתָּעָז יַד-מִדְיָן, עַל-יִשְׂרָאֵל; מִפְּנֵי מִדְיָן עָשׂוּ לָהֶם בְּנֵי יִשְׂרָאֵל, אֶת-הַמִּנְהָרוֹת אֲשֶׁר בֶּהָרִים, וְאֶת-הַמְּעָרוֹת, וְאֶת-הַמְּצָדוֹת
En ce moment l’armée détruit les tunnels à la frontière du Liban, tunnels que nos abominables voisins du ‘Hezbollah ont construit depuis leurs villages jusque chez nous, pour infiltrer des terroristes en Galilée. Vous avez aussi entendu parler des mêmes tunnels construits par le ‘Hamas* et régulièrement détruits. J’espère que l’armée n’en n’oubliera pas un seul !


(Ci-dessus, la destruction d’un premier tunnel, creusé à 5 mètres de profondeur dans le rocher, depuis des maison du village libanais Kfar Kile et pénétrant sur 40 mètres dans le territoire israélien à côté de la bourgade de Metulla)

Où est le lien avec la lumière? Un tunnel est plutôt sombre. C’est sans doute que contrairement à un puits ou une grotte, le tunnel qui nous protège sort à l’air libre et à la lumière. Cela me fait penser à l’architecture du bâtiment central de Yad Vashem où après une visite éprouvante dans des salles de béton brut et gris sombre, on monte vers la sortie pour accéder à un panorama réconfortant : celui des collines environnant la ville de Jerusalem.

Cette racine NOR, ne se trouve qu’une seule fois dans le livre du prophète de Daniel (7 10). Et là, on est bien loin de la lumière de la menora ou de la réconfortante sortie vers la lumière à la fin du tunnel: il est question d’un fleuve de feu !
Un torrent de feu jaillissait et s’épandait devant lui , mille le servaient et dix mille myriades se tenaient en sa présence. Le tribunal entra en séance et les livres furent ouverts…
נְהַר דִּי-נוּר, נָגֵד וְנָפֵק מִן-קֳדָמוֹהִי, אֶלֶף אלפים (אַלְפִין) יְשַׁמְּשׁוּנֵּהּ, וְרִבּוֹ רבון (רִבְבָן) קָדָמוֹהִי יְקוּמוּן; דִּינָא יְתִב, וְסִפְרִין פְּתִיחוּ

Mais on la trouve encore dans l’expression זיקוקין די נור  (zikoukin di nour)  dans le Talmud de Babylone où elle signifie étincelles de feu. Aujourd’hui ce sont des feux d’artifices.

Mais avec quoi s’éclairait-on ? Les bougies de cire étaient rares et chères, La plupart du temps on s’éclairait avec des lampes à huile.

Pour les lumières de shabbat et des fêtes, nous ne pouvions pas utiliser n’importe quelle huile ou n’importe quelle mèche. במה מדליקים (Bame* madlikim) Avec quoi allume-t-on? s’interroge le Talmud. Évidemment les avis diffèrent…
Le Dr Ne’hama Sukenik et son équipe d’archéologues viennent de faire une découverte rare dans le désert du Neguev à Shivta: un פתיל (ptil), une mèche de lampe à huile en lin, datant de 1500 ans qui doit son bon état de conservation à l’aridité du désert et au fait qu’elle était protégée par un petit étui en cuivre.

פתילה להדלקת נר שמן בת 1500 שנה התגלתה בשבטה שבנגב (מערכת וואלה! NEWS , קלרה עמית, רשות העתיקות)

(photo Klara Amit, site travel.walla.co.il)

Tout au long de l’année nous allumons des bougies: celles de shabbat, celles des fêtes, celles qui nous servent à traquer le ‘hametz juste avant pessah*. Il y a aussi celles qui commémorent le souvenir de nos proches lors des yarhrzeit, celles du Yom Hashoah, du Yom Hazikarone qui se transforme en jour de joie avec les torches de Yom Haatsmaout:


Heureuse est l’allumette qui se consume en allumant des flammes
Heureuse est la flamme qui a brûlé dans le secret des cœurs,
Heureuses sont les flammes qui ont su s’éteindre dans l’honneur,
Heureuse est l’allumette qui se consume en allumant des flammes!*

Sa bougie éclairera le monde. C’est un souhait de longue vie pour quelqu’un dont la conduite morale est un exemple.
C’est ce que je vous souhaite dans ce monde violent, ignorant et obscur
Portez-vous bien

A bientôt,

* Bien que l’auteur de l’attentat soit Salah Barghouti, le fils du chef du ‘Hamas en Judée Samarie, le Fata’h a aussi revendiqué cet attentat. Merci à tous ceux qui accueillent Ma’hmoud Abbas avec les honneurs! Ici avec Anne Hidalgo la maire de Paris:

https://www.jforum.fr/tsahal-tue-le-fils-du-chef-du-hamas-lie-a-lattaque-dofra.html

* Il s’agit là de ce qu’on appelle une racine sœur. La racine נהר (NaHaR)  veut dire un flux, une émission: soit un flux d’eau et donc une rivière, soit un flux de lumière.Tunnels terroristes du ‘Hamas:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/08/05/les-enfants-de-gaza/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/07/22/sur-tous-les-fronts/

*Ba Me et non Be Ma comme on dirait maintenant. Il s’agit de l’hébreu de la Mishna

* Vérification de l’absence de ‘hametz avant Pessah avec une bougie:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/03/05/un-menage-ethique/

* Poème de Hanna Szenesh:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Hannah_Szenes

 

La mort et la vie sont au pouvoir de la langue*

 

 

J’ai souvent entendu dire: Ah mais vous les Juifs, vous êtes doués pour les langues!
Non, nous ne le sommes pas particulièrement, mais la plupart d’entre nous ont grandi dans des familles dont les membres n’avaient pas tous la même langue maternelle. En utiliser au moins deux, même imparfaitement, faisait partie du quotidien, et il en a toujours été ainsi pour des raisons historiques. C’est certainement un avantage car nous avons surmonté ainsi une barrière psychologique qui semble empêcher de nombreux Français d’utiliser les langues étrangères qu’ils ont pourtant apprises.
Ici en Israel, bien que plus des deux tiers des gens soient nés dans le pays, cette facilité à passer d’une langue à l’autre, même pour quelques mots, est toujours présente:
A la מכולת (makolet) épicerie, je ne suis pas surprise que Mahmoud me souhaite sba’h el’her (Bonjour en arabe), que Roni s’adresse à un petit garçon en russe: Саша, мой дгуг! (Sacha mon ami) pour repasser tout de suite à l’hébreu et qu’Ytsik me gratifie de son « Kommensava » habituel suivit d’un « aurévouar » sonore.
Certains diraient à tort « c’est la Tour de Babel« !
A tort pour deux raisons: Nous avons une langue en commun, l’hébreu, support de notre culture, les autres ne servent qu’à colorer notre langage. Et de plus, les constructeurs de la Tour de Babel parlaient justement tous la même langue.

(notre makolet)

Cette semaine, discussion entre amis dans notre  souka, décorée par Naama.


Ils me donnent quelques nouvelles de la vieille Europe qui corroborent l’excellent article de Liliane Messika « En Europe il y a les méchants et les gentils »*.
Je lis aussi l’en-tête d’un article sur Causeur*:
le sociologue Pierre Rosanvallon et chantre de la gauche universitaire refuse tout dialogue avec son adversaire idéologique Alain Finkielkraut.  À moins que ce dernier n’abjure ses convictions… Je ne connais pas cet homme ni désire le connaître. Mais ce qui m’épate c’est l’idée qu’on dialogue mieux tout seul…
Toujours dans la souka, nous en arrivons aux bienfaits de la confrontation positive des idées. Mon mari nous rappelle l’épisode de la tour de Babel: à
 ce moment là, l’humanité toute entière ne pratiquait qu’une seule  et même langue et, se sentant ainsi puissante, aspirait à bâtir une tour pour maîtriser les cieux…
« Toute la terre avait une même langue et des paroles semblables
וַיְהִי כָל-הָאָרֶץ, שָׂפָה אֶחָת, וּדְבָרִים, אֲחָדִים
Ça a l’air bien, une seule langue et un travail en commun pour le bien de tous! Beaucoup y verraient un signe de solidarité entre les peuples, d’égalité, de fraternité…
Pourtant cela ne plait pas du tout à Dieu: il les punit en dotant chaque groupe d’une langue différente et dispersant tout ce beau monde sur toute la surface de la terre .

« Et, ici même, confondons leur langage*, de sorte que l’un n’entende pas le langage de l’autre. Le Seigneur les dispersa donc de ce lieu sur toute la face de la terre »
הָבָה, נֵרְדָה, וְנָבְלָה שָׁם, שְׂפָתָם–אֲשֶׁר לֹא יִשְׁמְעוּ, אִישׁ שְׂפַת רֵעֵהוּ. ח וַיָּפֶץ יְהוָה אֹתָם מִשָּׁם, עַל-פְּנֵי כָל-הָאָרֶץ

 

(La tour de Babel. Un des ivoires de Salerno*. Le grand personnage à gauche est Dieu, pas vraiment content de l’humanité)

Quand on y pense, c’est quand même une punition bien légère. Le récit biblique nous a habitué à bien pire. Il suffit d’évoquer le déluge.
En fait, il ne s’agit pas d’une punition mais d’une thérapie. A ce moment là, l’humanité est en quête de puissance et de pouvoir.  Sa langue commune est celle du totalitarisme. Plutôt qu’un châtiment, la multiplication des langues est en fait une chance pour l’humanité.
La multiplication des langues et donc celle des cultures et des idées nous oblige chaque fois à échanger, à accepter les différences et à nous enrichir de celles-ci.

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Lorsque la langue et la gestuelle -langue du corps- s’unifient, la pensée elle-même devient celle du groupe. La langue commune fait le lit des dictatures.
Il  y a quelques années, j’avais lu « Une petite ville nazie« *:
Dans les années 60, l’historien américain William S.Allen séjourne plusieurs mois dans la petite ville allemande de Thalburg. Une
 double enquête, sociologique et historique, lui permet de publier l’étonnant récit de la montée du parti nazi de 1930 à 1935:
Il démontre que d’autres motivations que les évidents motifs socio-économiques permirent la nazification en douceur de cette petite ville allemande.  Les explications classiques de chômage, voire d’hostilité face à une communauté juive importante, n’étaient pas justifiées: la ville était prospère, résistait bien mieux que d’autres à la crise économique et n’avait qu’une toute petite communauté juive.
L’explication de William S. Allen est celle de l’acceptation passive de la doxa nazie par simple conformisme. Il a suffit de quelques nazis actifs et déterminés dans chaque association, culturelle, religieuse, sportive, depuis la chorale de l’église jusqu’aux associations d’anciens combattants pour donner le ton, pour décider avec qui pratiquer le vivre-ensemble.

Dans la petite ville nazie dont parle William S. Allen, tout est noyauté peu à peu par une minorité. En groupe, les habitants approuvent la doxa nazie bien que, séparément, ils soient peut-être de braves gens.

Aujourd’hui, l’Occident est face à une minorité islamique, adepte de la stratégie du « Jihad Silencieux » parallèlement à celle des « Milles entailles »*, mais peu de gens réfléchissent réellement à ce que provoquera la montée de ce fascisme islamique. 

(réunion du Labour Party cette semaine)

En hébreu, nous avons deux mots qui proviennent de la même racine: אחדות (a’hdut) la solidarité et אחידות (a’hidut) l’homogénéité. Le י(i) fait toute la différence. Il n’y a rien de pire que les sociétés homogènes où tout le monde parle d’une même langue. 

C’était quand même une discussion bien sérieuse pour cette semaine de Soukot!
Heureusement, le rire des enfants montait de souka en souka…

A bientôt,
PS:
Seul le docteur Zamenhof(1859-1919) était naïvement persuadé qu’une langue commune serait un vecteur de compréhension entre les peuples. Épouvanté par les nombreux pogroms de la fin du 19 ème siècle, il avait décidé de créer une langue facile à apprendre, l’Esperanto (j’espère). Son intention allait à l’encontre de celle des bâtisseurs de la tour de Babel. Il ne voulait pas imposer un pouvoir unique. Il avait seulement l’intention de supprimer les guerres grâce à une meilleure compréhension entre les peuples. Il avait oublié qu’une langue n’est pas qu’un ensemble de sons et l’écriture un ensemble de signes mais qu’elles sont l’expression d’une culture. Il eut de nombreux adeptes, de doux rêveurs qui furent balayés par la déferlante nazie et communiste.
Lisez l’excellent article d’Ada Shlaen sur Zamenhof:
A la mémoire de Ludwik Zamenhof (1859 – 1917)
Et puis lisez tous les articles d’Ada Shlaen. Ce sont tous des merveilles:
https://mabatim.info/author/ada2132/

 

La mort et la vie sont au pouvoir de la langue, livre des proverbes, 18,21

*article de Liliane Messika
https://mabatim.info/2018/09/21/en-europe-il-y-a-des-mechants-et-des-gentils/

*L’article sur Causeur, si vous avez le courage de le lire:
https://www.causeur.fr/pierre-rosanvallon-alain-finkielkraut-2-154401

*Le djihad silencieux: une fatwa lancée dans les années 1990 par l’un des principaux dignitaires musulmans qui avait dit: “La conquête de l’Occident se fera sans guerre mais en silence, par une infiltration et une prise de contrôle”.
C’est aussi le nom d’une série de reportages réalisés par le journaliste israélien Tsvika Ye’hezkeli en Europe, en Turquie et aux USA. Pour ce faire, et aidé par le Mossad, il a pris l’identité d’un cheikh jordanien, adepte des Frères Musulmans.
En voici deux extraits qui concernent la France:

https://gloria.tv/video/onXEk91Rce4N4YxPU1EdEpsah
https://gloria.tv/video/1CFtMKHVZ1MSCzbrM2TP314z9

*Stratégie des 1000 entailles:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/07/16/djihad-en-solo/

*La paracha de la tour de Babel: Bereshit (Genèse) 11,1-9

*Confondons leur langage. Le mot Babel fait bien référence à la Babylonie (Bavel en hébreu) mais la racine  signifie confondre

*Les ivoires de Salerno: ce sont des scènes bibliques, gravées sur plus de 60 plaques en ivoire et datant du 11 ème et 12 ème siècles. Elles combinent l’art byzantin,islamique, copte et chrétien occidental.  Elles constituent le trésor de la cathédrale de Salerno

 

 

 

Shana Tova 5779 שנה טובה

Comme vous le savez, Rosh Hashana n’est que l’un des 4 débuts de l’année juive*. Comme ce début du 1er Tishri est la date anniversaire de la création de l’homme, s’est imposée, à l’époque de la Mishna, l’idée que ce serait à ce moment là que Dieu déciderait de nous donner une bonne ou une mauvaise année!
Nos ancêtres se souhaitaient certainement une bonne année, mais ils le faisaient oralement. La poste n’existait pas et les quelques coursiers n’emportaient que des lettres officielles.
La première mention d’un Shana Tova date du 14 ème siècle. Elle se trouve dans une lettre écrite par Yaakov ben Moshe Moelin*, célèbre פוסק (possek) de Mayence en Allemagne. Mais ceci resta aussi exceptionnel que pouvaient l’être les lettres personnelles.*
Et puis la famille et les amis, tous habitaient dans le même village alors pourquoi envoyer des voeux? Quant à ceux qui partaient au loin, ils donnaient si rarement de leurs nouvelles*…


(Peinture d’Itzik Beller, tirée de son livre La vie au shtetl)

Mais, tout change avec l’apparition des premières cartes postales à la fin du 19 ème siècle.
En 1880 sont imprimées les premières cartes postales pour Rosh Hashana et pendant un siècle, la majorité des cartes envoyées par des Juifs le seront à cette occasion.
Elle sont écrites principalement en yiddish et en hébreu décorées de 
motifs traditionnels: shofar, maguen david, murailles de Jerusalem, pomme dans le miel…
Elles sont aussi souvent liées à l’actualité du moment, comme celle-ci avec le portrait d’Alfred Dreyfus. Il ne faut pas oublier que la condamnation d’Alfred Dreyfus a plongé dans le désespoir les communautés d’Europe de l’est, persuadées qu’en France rien de mauvais ne pouvait arriver aux Juifs*:


Elles  décrivent l’espoir des populations juives qui fuient les pogroms en Europe pour le Nouveau Monde: sur celle-ci, face à l’aigle impérial russe menaçant, 
l’aigle américain porte une banderole où est écrit cette phrase tirée du livre de Tehilim (17,8): Garde-moi comme la prunelle des yeux, abrite-moi à l’ombre de tes ailes.


Celle-ci date de 1934. Elle est particulièrement tragique:  une jeune fille, représentant la nouvelle année (naye jor en yiddish) désigne avec espoir un Hitler en train de se noyer:

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Dans tout le yishouv et le monde juif sioniste, de nombreuses cartes postales sont dédiées à l’édification du futur état d’Israel.
Sur celle-ci datant de la fin du 19 ème siècle, on voit Théodore Herzl et le sultan ottoman, alors en pourparlers:


Elles expriment aussi l’espoir que notre retour sur notre terre, donnera des idées au Mashiah:

המשיח מגיע (צילום: באדיבות הספרייה הלאומית) (צילום: באדיבות הספרייה הלאומית)

Comme le dit le refrain de ce chant populaire: s’il vient à cheval, ce sera une bonne année, s’il vient en voiture, nous aurons de bons moments, et s’il vient à pied, ah! alors tous les Juifs reviendront en Eretz Israel.


Que les hébraïsants me pardonnent, pour une fois, la vidéo est en yiddish et non pas en hébreu!

Celle-ci imite le passeport d’un état pas encore né, et, dans les 2 pages intérieures, décrit d’une manière humoristique le titulaire fictif: c’est un Juif avec toutes les fêtes (sic!), dont l’âge va jusqu’à 120 ans, dont le métier est d’attendre le Mashiah, qui est riche de paquets de soucis, et des douleurs du Mashiah etc…

Les années passant, l’édification du futur état fait la part belle au travail de la terre et des ‘haloutzim:

הזורעים בדמעה... (צילום: באדיבות הספרייה הלאומית) (צילום: באדיבות הספרייה הלאומית)Il est écrit: Ceux qui ont semé dans les larmes, recolteront dans la joie!  הַזֹּרְעִים בְּדִמְעָה– בְּרִנָּה יִקְצֹרוּ, (Psaumes=Tehilim 125,5)

Ci dessous, la famille de Tsvi Weiss souhaite: une bonne et fructueuse année à notre pays:


Après 1948, et surtout 1967, on voit beaucoup l’image du soldat juif qui sert dans une armée juive, comme disait ma mère, admirative de son petit-fils:

Mais au long de ce siècle, ce qui domine, c’est l’amour, bien sûr:

et toujours…

 

Et quand on n’a pas de cartes postales, une carriole suffit pour exprimer son espoir d’une bonne année:

(En 1925, en Lituanie, le conducteur fait le tour du village avec les prières des selihot et des voeux de bonne année)

 

שנה טובה ומתוקה
שנת אושר
שנת בריאות
שנת שלווה

Bonne année 5779

 

A bientôt,

 

*Nos 4 débuts d’année: il est écrit dans la Mishna
-Le 15 du mois de Shevat (Tou Bishvat): le nouvel an des arbres et donc le décompte de leurs années
-Le 1er du mois de Nissan: décompte des années de règne des rois
-Le 1er du mois de Eloul, le décompte du maasser, la dîme (bien que Rabbi Elazar et Rabbi Shimon préfèrent le 1 er tishri) .
-Le 1 er du mois de Tishri: date de la création de l’homme et donc le début du décompte des années humaines

*Un possek est un rav ayant autorité pour prendre des décisions selon la Halakha https://en.wikipedia.org/wiki/Yaakov_ben_Moshe_Levi_Moelin

*On écrivait pour les grandes occasions et non pas pour un simple bonne année d’autant que la taxe de transport coûtait cher et incombait au receveur. Une héroïne de Jane Austen n’ose pas écrire à son frère de crainte qu’il n’ait pas encore reçu sa solde de marin* et qu’il ne puisse payer la taxe postale et recevoir sa lettre. Il s’agit de personnage de Fanny dans Mansfield Park .
Pour la petite histoire, en 1840 Sir Rowland Hill, Directeur des Postes de Grande Bretagne, fut témoin d’une scène curieuse: une servante avait refusé une lettre que le facteur venait de lui apporter. Elle avait alors avoué à Sir Rowland que son fiancé et elle avaient imaginé un stratagème pour se donner de leurs nouvelles selon un code sur l’enveloppe, sans payer la taxe. Sir Rowland décida alors que la taxe serait payée par l’expéditeur de la lettre.

*Dreyfus à Kasrilevke: une nouvelle de Sholem Aleichem sur l’affaire Dreyfus (malheureusement je n’ai pas trouvé de traduction en français:
http://sholemaleichem.org/dreyfus-in-kasrilevke/
Un excellent article d’Ada Shlaen sur l’affaire Dreyfus, la reliant à l’affaire Beilis (plus tardive) et mentionnant une lettre de Sholem Aleichem à Menahem Mendel Beilis:
https://mabatim.info/2018/01/10/de-laffaire-dreyfus-a-laffaire-beilis/