Un garçon semblable à un cèdre

Un garçon semblable à un cèdre בחור כארז (Ba’hour keerez): l’expression est tirée du  שיר השירים (Shir haShirim), le Cantique des Cantiques (5,15)

שׁוֹקָיו עַמּוּדֵי שֵׁשׁ, מְיֻסָּדִים עַל-אַדְנֵי-פָז; מַרְאֵהוּ, כַּלְּבָנוֹן–בָּחוּר, כָּאֲרָזִים. « Ses jambes sont des colonnes de marbre fixées sur des socles d’or; son aspect est celui du Liban, superbe comme les cèdres ».

Le cèdre qui a servi à la construction du Temple de Jerusalem, est synonyme de courage physique et  de rectitude. On dirait en français que ce garçon est « sans peur et sans reproche ». Au début des années 20, un inconnu composa une ballade sur les amours d’Avinoam, semblable à un cèdre,  et  de la belle Ra’hel.

« Sur la colline  toute proche a lieu une triste affaire: le fils du paysan*, le fils du moukhtar* (le chef du village) est tombé amoureux d’une pionnière. En haut de la colline s’est installé le Bataillon du Travail, et là bas habite la belle Ra’hel, la fière ukrainienne. Le jeune Avinoam lui rend visite chaque soir, ensemble ils se promènent dans les bosquets et dans les champs. Avinoam, un garçon comme un cèdre, qui possède une vigne et un verger, et a une tante en Amérique qui lui envoie de l’argent de temps en temps!… Elle est belle comme la Shulamit*, aux boucles  noires, mais quelle tristesse, c’est une pionnière, une pionnière du Bataillon du Travail »!

על הגבעה הסמוכה קרה מקרה בלתי נעים בן האיכר הוא בן המוכתר התאהב בחלוצה.

על הגבעה הנעלה שם תגור פלוגת הגדוד שם תגור גם רחל היפה בת אוקראינה הגאה.

מדי ערב יבקרנה אבינועם הצעיר וביחד יטיילו גם בחוּרשה גם בניר.

אבינועם בחור כארז יש לו כרם וגם פרדס, יש לו דודה באמריקה – כסף תשלח כל עת ועת.

ומה יפה כשולמית – תלתליה שחורים משחור, אך הצרה שהיא חלוצה חלוצה מגדוד העבודה.

On croirait  entendre les vieux du village assis sur leur banc:

banc vieux portugais

Que se passe-t-il donc? Avinoam est fils d’un paysan de la première alyia. Le mot איכר (Ikar) veut dire paysan. Ici il est synonyme de paysans déjà bien installés. Avinoam est un בן טובים (Ben Tovim), le fils d’une famille aisée. Les vieux sur leur banc commentent en soulignant qu’il est  aussi בן המוכטר, (Ben Mukhtar) le fils du maire*. Il a en plus une tante en Amérique (!) qui lui envoie de l’argent, et il est propriétaire d’un vignoble et d’un verger! Comment a t-il pu tomber amoureux d’une pionnière sans le sou, de la belle Ra’hel, la fière ukrainienne du Bataillon du travail?

bataillon du travail 2

Cette ballade parle en fait des luttes nombreuses qui opposent les Juifs du yishouv en cette après première guerre mondiale. Ne croyez pas que l’édification de l’état d’Israel s’est faite sans heurts. Même en ces années considérées par tous comme l’époque des pionniers, les immigrants s’installent plus volontiers en ville, où ils peuvent reproduire le style de vie de leurs parents, que dans des villages où tout est à construire. La vie communautaire ne fait pas vraiment recette: un immigrant sur six seulement décide de s’installer dans une kvutza (une commune) ancêtre du kibboutz. De plus, même parmi ceux qui choisissent la vie des pionniers, beaucoup restent fidèles au mode de vie juif  traditionnel, bien loin de celui du Bataillon du travail fondé par Trumpeldor. La « modernité socialiste » des femmes du Bataillon fait peur à beaucoup: cheveux coupés, bras découverts, pantalons! De telles horreurs peuvent arriver en Europe mais pas ici dans une bonne famille juive! Enfin,  les immigrants de cette troisième alyia sont confrontés à des problèmes économiques criants et se retrouvent face à des paysans juifs bien installés qui ne se souviennent plus combien eux aussi ont souffert dans leurs débuts.

On a souvent parle des différences entre sepharades et ashkenazes mais pensez-vous qu’entre Polonais, Ukrainiens, Bielorusses* et autres, les relations étaient plus simples? Manitou* disait un jour qu’ Israel est comme un immeuble dont chaque appartement est occupé par une famille au mode de vie particulier. Et qu’est donc ce ciment qui fait que l’immeuble n’explose pas? Le fait que tous les locataires sont Juifs et attachés à leur pays! Pendant ces dernières 67 années, Israel a du intégrer avec succès plusieurs millions de personnes aux modes de vie extrêmement différents. De nos jours, la nouvelle génération est le plus souvent le fruit de ce קיבוץ גלויות (kibboutz galouyot ou rassemblement des exilés) si difficile à réaliser et encore en devenir.

Le creuset israélien a dû se forger avec difficulté dans tous les domaines. Prenons par exemple le cas de l’hébreu: Ne pensez pas qu’Eliezer Ben Yehuda* avait réussi à convaincre tout le monde et que tous les Juifs avaient adopté l’hébreu comme un seul homme. S’il est vrai que l’enseignement dans les écoles se faisait en hébreu, dans la vie quotidienne c’était plus compliqué: quand les gens rentraient d’une journée de travail épuisante, ils revenaient naturellement à leur langue maternelle. Les plaisanteries, les mots doux ou les injures sonnent toujours mieux lorsqu’ils sont donc exprimés dans la langue familiale.
Au cours des siècles, les Juifs, croyants et non assimilés, ont gardé l’hébreu comme langue religieuse présente dans tous les moments de la vie. Par contre ils ne l’utilisaient pas pour le trivial. Et donc nombreuses étaient les oppositions, quelles soient d’ordre religieux (on ne doit pas abîmer la langue de la Thora) ou culturelles (oui, à l’hébreu pour la poésie ou les romans, mais pas pour les sciences).
En 1913, se déclarera même la « guerre des langues ». Elle concernait essentiellement le Technion*. Cet Institut, nouvellement créé, était subventionné par une organisation juive allemande qui voulait imposer l’allemand dans l’éducation technologique et scientifique. Cette guerre ne dura que peu de temps. L’usage de l’allemand rencontra une opposition ferme de la part des dirigeants du yishouv.
De plus, dès 1914, le déclenchement de la première guerre mondiale et la défaite de l’Allemagne ruinèrent les efforts du judaïsme allemand pour imposer leur langue dans l’enseignement des sciences.
Ceci est un exemple qui montre bien à que point le processus du kiboutz galouyot fut compliqué.
Quand, en 1922, l’hébreu est adoptée officiellement comme la langue des Juifs du Yishouv, elle est déjà la langue quotidienne de la majorité des Juifs de Palestine.

Pour en revenir à Avinoam, nul ne sait s’il a épousé la belle Ra’hel et s’ils vécurent longtemps, heureux, entourés de nombreux enfants… Avinoam et Ra’hel sont restés les symboles d’une société en construction et de ce fameux kibboutz galouyiot qui mijote depuis  des années, mélange d’ ingrédients multiples et différents, pour donner l’identité israélienne.

A bientôt,

PS: si vous pensez faire votre alyia et vous dispenser d’apprendre l’hébreu, oubliez ça tout de suite, il y a belle lurette que l’hébreu a triomphé!

* Shulamit est le nom de la bien-aimée dans le Cantique des Cantiques.

* Mukhtar est le mot arabe pour désigner le chef ou le maire d’un village. C’est dire si cette famille s’est assimilée et n’a rien à voir avec les pionniers nouvellement arrivés.

*Manitou: est le totem scout du Rav Leon Ashkenazi qui comme son nom l’indique était séfarade. En effet, de nombreux séfarades porte le nom d’Ashkenazi, indiquant par là que leurs ancêtres avaient vécu en Europe avant une des nombreuses expulsions et avaient trouvé refuge du côté sud de la Méditerranée.

*Eliezer ben Yehuda; https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/10/16/eliezer-ben-yehouda/

*Le Technion: Israel Institut of Technology. Il a été fondé en 1912 ce qui en fait la plus ancienne université israélienne. Connu dans le monde entier pour son excellence, il est jumelé avec le MIT à Boston et fournit aujourd’hui l’élite de l’intelligentsia scientifique en Israel.

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8 réflexions sur “Un garçon semblable à un cèdre

  1. J’ai regardé la vidéo de la chanson, vraiment bien faite avec tous les aspects jusqu’à maintenant. La lutte des classes ne nous sera jamais épargnée.

  2. merci infiniment ! Un régal que je tente de partager. Encore quelques jours et j’aurai le temps et le courage de connecter mon clavier d’hébreu ! C’est toute une gymnastique ! En attendant Neshikot mitsarfat !

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