Yom Yerushalayim 2020

 

Nous sommes toujours émus de voir de vieux films d’actualité montrant les troupes israéliennes entrant dans la vieille ville, chantant Yerushalayim shel zahav* et priant au Kotel.

C’est vrai que Jerusalem est au sommet de notre joie comme le disait déjà le roi David.
Lorsque le peuple juif revendique Yerushalayim pour capitale, il ne revendique pas un lopin de terre seulement. Il demande que soit reconnu ce qui en Yerushalayim fait sens pour lui face aux nations.
Les nations ne s’y s’ont pas trompées. Lorsqu’elles nous dénient Jerusalem comme capitale, ce n’est pas une question de mètres carrés, c’est une question de principe: ce faisant, elle dénient au peuple juif le droit d’exister en tant que tel, lui rappelle qu’il a été exproprié, chassé et que cette terre ne lui appartiendra plus jamais. Leur disqualification théologique, comme  disait Raphael Draï, est à la source de la dégradation des sentiments d’humanité face à nous en tant que peuple mais aussi souvent face à nous en tant que personnes.
Raphael Draï avait trouvé cette citation très significative de Pierre Loti, voyant la misère des Juifs qui priaient agglutinés dans le petit boyau le long du Kotel: Nous pleurerions avec eux s’ils n’étaient pas des Juifs
Nous le ressentons profondément chaque fois que nous nous heurtons à des réflexions comme celle-ci: Mais pourquoi ne voulez-vous pas que Jerusalem soit une ville internationale? Oubliez-vous qu’elle est la capitale des trois religions? …
C’est un peu comme si Jerusalem, redevenue capitale d’Israel, empêchait le monde de tourner rond, comme si le fait que si nous existons en tant que peuple nous dénions par cela le droit à qui que ce soit de considérer Jerusalem selon ses propres croyances. Et surtout comme si personne ne voulait comprendre qu’à minima, la victoire de Tsahal en juin 1967 et la réunification de la ville nous avait apporté une sécurité inconnue auparavant.

Aussi, avant de vous parler de la réunification, je vais vous parler du partage de la ville.

Et souvenez-vous: chaque fois que vous entendez parler de frontières: des frontières, il n’y en avait pas!*
A l’origine, le tracé du partage, ne partageait rien. Ce n’était qu’un brouillon de quelques lignes, dessinées sans précision aux bâtons de cire rouge et verte, dans une maison abandonnée, lors d’une rencontre pour un cessez le feu temporaire entre Moshe Dayan et Abdullah Tell (le commandant de la Légion Arabe), le 30 novembre 1948.



Le tracé à la cire n’était évidemment pas précis et souvent épais. Il passait parfois au milieu même des maisons. De plus, dessiner sur le sol était inconfortable et le papier bougeait… Ce n’était pas trop grave car les deux protagonistes savaient bien que la guerre n’était pas finie et et que les combats reprendraient. Mais en avril 1949, lors des accords d’armistice, ce fut ce dessin ridicule et en partie estompé qui fut validé par les Nations Unies pour indiquer la ligne de partage.
Et c’est ainsi que certains quartiers, certaines rues et parfois maisons se sont trouvés coupés en deux. Je vous en ai déjà parlé dans mon article Nous les Yerushalmim*.

(aujourd’ui c’est la ligne du tramway mais certaines compagnies s’étaient retirées du projet car cela entérinait, selon elles, l’occupation de la Palestine!)

Mais plus que cela, plus que des murs changeant de nationalité, ce furent des milliers de Juifs qui souffrirent de la situation car ils étaient à portée de tir de l’armée jordanienne. Et les tirs, l’armée jordanienne ne s’en privait pas. Les Jordaniens auraient du faire breveter l’expression le soldat déséquilibré: pour eux, et ceci officiellement, chaque soldat jordanien qui tuait un israélien, avait été pris de démence passagère. Déséquilibré, cela ne vous rappelle rien?
Pendant 19 ans, des quartiers comme Talpiot, Armon Hanatsiv, Abu Tor, Musrara, Shmuel Hanavi, Yamin Moshe, Mea Sharim ont vécu dans l’angoisse du tir ou des jets de pierres du soldat déséquilibré jordanien. Les victimes: des passants, une mère de famille étendant son linge à Musrara, en 1953 un enfant jouant devant chez lui, en 1956 quatre archéologues au Kibboutz Ramat Rahel depuis le monastère saint Elias qui servait de poste avancé à l’armée jordanienne du haut d’une colline,

un officier, le capitaine Avshalom Sela, en 1958 des soldats qui patrouillaient dans le jardin botanique de Har Hatsofim ainsi que George Flint, le directeur canadien du comité de cessez-le-feu jordano-israélien*, assassiné alors q’il brandissait un drapeau blanc et se dirigeait vers les blessés…
Je ne vais pas tous les détailler, mais les attentats (autant les appeler par leur nom) étaient commis non pas par des terroristes mais par des soldats-terroristes de l’armée régulière jordanienne. Un cinquantaine d’attentats*, perpétrés par les déséquilibrés de l’armée jordanienne en 19 ans…

L’écrivain Meir Shalev n’habitait pas dans ces quartiers dangereux mais plus à l’ouest, à Kiriat Moshe, quartier réputé plus sûr. Mais lorsqu’il partait régulièrement en train chez ses grands parents lors des vacances scolaires, il passait lui aussi le long de la ligne de démarcation. Il raconte:
Le train franchit d’abord la vallée de Refa’im… puis celle de Sorek … En ce temps la, Refayim bordait l’ancienne frontière israelo-jordanienne…Chaque matin des démineurs parcouraient la voie ferrée à bord d’un wagonnet le long de la frontière à la recherche de mines ou de bombes et des gardes armés nous escortaient dans le premier et le dernier wagon du train…
La vallée de Refayim se trouve à 500 mètres de chez moi, au sud ouest de la ville. Pendant 19 ans il était dangereux de prendre le train et il en serait de même aujourd’hui pour moi si la ville n’avait pas été réunifiée.


La haine des Jordaniens à notre égard leur faisait parfois oublier tout sens du ridicule.
Dans le quartier d’Abou Tor, rue Assael, s’est passe un incident tragi-comique. Je vous ai parlé du manque de précision du tracé de cette fameuse ligne de démarcation. La ligne passait ainsi dans la  cour d’une maison: la maison se trouvait du coté israélien et les toilettes dans le no man’s land à 5m d’un poste de la légion jordanienne. Les membres de la famille risquaient leur vie en terrain découvert chaque fois qu’ils allaient aux toilettes. Ils décidèrent donc d’agrandir leur maison en construisant une salle de bain adjacente. Mal leur en pris! Les quelques mètres carrés de la salle de bain se trouvaient eux aussi dans le no man’s land!
Les Jordaniens, furieux contre cette occupation sioniste, firent alors appel à la Commission d’Armistice et exigèrent une réunion avec les Israéliens le jour de Kippour, menaçant les habitants de la maison de représailles lors de leur prochain tour aux toilettes dans la cour! Israel fut obligé d’accepter la date. Il y eu 4 réunions, pas moins, et les minutes de la discussion s’étalèrent sur 36 pages!
Evidemment Israel fut condamné pour avoir violé l’accord d’armistice. Mais curieusement, jugeant sans doute du ridicule de l’affaire, la Commission autorisa la famille à garder sa salle de bain toute neuve et protégée des tireurs jordaniens.

Pendant ces 19 années, les Yerushalmim montaient parfois sur le toit du couvent Notre Dame pour voir au loin la ville dont ils étaient privés.

(Vue sur la vieille ville depuis le monastère Notre Dame de France)

Parmi eux, le père de Meir Shalev, Ytshak Shalev qui écrivit ce poème ירושלים דהשתא  (yerushalayim dehashta), Jerusalem de nos jours. Il ne peut ni aller au Kotel, ni dans la vallée du Hinnom, ni non plus au cimetière du Mont des Oliviers, ou au  tombeau du roi David… Il termine la dernière strophe par ces mots: L’année prochaine dans Tsion réunifiée, l’année prochaine dans le Beit Hamikdash

לשנה הבאה בציון השלמה
לשנה הבאה – במקדש!

 

Ce fut ainsi pendant 19 ans…Alors, tous ceux qui nous expliquent que la guerre des 6 jours a apporté le terrorisme en Israel, et en particulier à Jerusalem font preuve d’une redoutable cécité. Il n’y a jamais eu de répit pendant ces 19 ans mais au contraire des dizaines d’attentats.

Pour terminer cet article, je voudrais vous faire écouter l’interview de Claire Lévy, 92 ans, qui raconte simplement et clairement comment elle vécut la guerre des 6 jours


(interview conduite et enregistrée par le studio Qualita de Jerusalem)

Claire Levy mentionne la chanson )Nעל פיסגת הר הצופים (Meal Pisgat Har Hatsofim) qui la fit pleurer. La voici interprétée par un Eliran Landau:

A bientôt,

*Yerushalayim shel zahav:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/05/07/jerusalem-dor/

*Nous les Yerushalmim:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/03/02/nous-les-yerushalmim/

*Les frontières avec la Jordanie datent du traité de paix signé en 1994. Dans ce traite, la Jordanie refuse la Judée et la Samarie que les Israéliens étaient malheureusement prêts à lui rendre

*Har Hatsofim ou Mont Scopus était une enclave israélienne constamment attaquée par l’armée jordanienne

*Les attentats commis par l’armée jordanienne depuis 1967: une cinquantaine de tirs, 74 morts et 500 blessés. Et c’est sans compter tous ceux que cette même armée a commis le long de la frontière

Les vétérans

 

Le 9 mai, la Russie fête officiellement sa victoire contre l’Allemagne nazie.
Depuis longtemps, cette date est devenue de plus en plus importante pour de nombreux israéliens et chaque année, de nombreux vétérans de la deuxième guerre mondiale défilent, accompagnés de leur famille.

(A ‘Haifa, grand-père et petite fille – Photo Davar 1)

Cette année, aucun n’a pu défiler. Leurs témoignages personnels ont été transmis par le logiciel Zoom, comme cela s’est passé il y a un mois pour le Yom Hashoah*.

(Rivka Zantchinko, originaire d’Ukraine, pose avec ses nombreuses médailles dans son
appartement à Ashkelon. Elle a immigré en Israel en 1991: « J’ai reçu ces médailles en tant
qu’infirmière militaire combattante, moi une fille de 16 ans avec des tresses. » (Photo Davar1)

Comme le raconte la vidéo ci-dessous:

« Quand on enseigne la deuxième guerre mondiale en Israel, on parle essentiellement de la Shoah. Ce vétéran explique:
On a trop souvent présenté les Juifs comme des gens faibles, sans moyen de défense et on a relégué à l’arrière plan les combattants. Ce musée- le musée du combattant juif pendant la deuxième guerre mondiale– a été édifié en 2006 pour montrer au monde que dans toutes les armées combattant le nazisme, les Juifs étaient présents* et souvent en première ligne: 1 500 000 Juifs ont combattu, pas seulement comme soldats de leurs pays respectifs mais aussi pour dire: nous sommes là!* Vous voulez nous exterminer? Pas question. Ce musée est là pour faire ressortir cette âme juive combattante, au delà de tous les uniformes.
Dans les années 1990, il  y avait 30 000 vétérans en Israel, il en reste 5000. La plupart viennent de l’ex union soviétique. Ils sont âgés de plus de 90 ans. Ce musée présente l’histoire personnelle de tous les soldats qui y sont inscrits. C’est le centre mondial de l’héroïsme des soldats juifs. Ce musée n’est pas pour nous mais pour nos petits enfants. Chaque enfant israélien visite ce musée comme il visite Yad Vashem, il entend les histoires personnelles de ses grands-parents. Nous sommes maintenant à la quatrième voire cinquième génération après la 2 ème guerre mondiale. Nous devons transmettre absolument à nos descendants ce que nous avons vécu. »

Le musée du soldat juif* concerne tous les soldats juifs qui ont combattu pendant la 2 ème guerre mondiale. Il présente non seulement des films, des interviews, la possibilité de rechercher le nom d’un soldat ou d’en rajouter un par une feuille de témoignage comme à Yad Vashem, mais aussi d’écouter les chansons d’espoir ou de tristesse qui nous font toucher au mieux ce que fut leur vie. De nombreux chants ont été traduit en hébreu et font déjà partie du répertoire populaire comme Katioucha

ou celui-ci, Le bleu du foulard, qu’a repris Arik Einstein:

Mais comme cette année, le sujet de toutes les conversation est le corona, je dois vous raconter comment les Juifs des Montagnes ont utilisé la peur des épidémies qui terrifiaient l’armée allemande.

En juillet 1942, l’armée allemande conquiert des territoires dans le Caucase du Nord et comme partout, assassinent les Juifs dans de nombreux villages qui se vident entièrement de leur population juive.
Dans la ville de Naltchik, le commandement SS enjoint les Juifs de se déclarer auprès du commandement nazi. Comment refuser? Sur les cartes d’identité soviétiques, le point 5* indique le groupe ethnique. Les dirigeants communautaires conduits par Merkel Shaviev, la famille Shaulov et la famille Iperaimov déclarent alors au Commandant SS avec une vraie חוצפה (‘houtzpa ou audace)* juive:
« Nous n’avons rien en commun avec les Juifs. C’est vrai nous judaïsons un peu(!) mais racialement, nous sommes complètements différents, nous sommes caucasiens, nous appartenons au groupe Tat (groupe d’origine iranienne),apparentés aux Tcherkesses* musulmans: nous avons  le même mode de vie, les mêmes vêtements traditionnels, la même cuisine etc… »
Et ils retirent de leurs maison tout ce qui pourrait être compromettant.


Les SS sont perplexes. Les dirigeants nazis sont alliés au grand mufti de Jerusalem et l’armée a reçu l’ordre de ménager les populations musulmanes alors si ces Tat ne sont pas de race juive…
Les SS demandent alors à Berlin d’étudier ce groupe très sérieusement ce qui se fait dans un institut dirigé par le département des affaires raciales du parti nazi. Tout sera examiné: la langue, les vêtements, les coutumes, les symboles religieux des montagnards…

Pour plus de sûreté, les Juifs regroupent alors les objets de cultes, les livres de prière dans des cercueils où ils ont déjà déposé les rouleaux de la Thora. Le grand rabbin Nakhmiel Amirov les enterre alors en grande cérémonie, un par un, en passant en procession tout près du quartier général nazi. Officiellement, dans les cercueils se trouvent les corps de malades d’une épidémie qui s’étend de plus en plus dans la communauté Tat.
Par peur d’être contaminés les SS se retirent de la ville de Naltchik..

(La ville de Naltchik aujourd’hui)

Heureusement, la défaite allemande à Stalingrad quelques mois plus tard obligera les Allemands à retirer leurs troupes du Caucase.


(Les Juifs des montagnes habitaient le plus souvent dans les montagnes de plusieurs républiques du Caucase en particulier au Daghestan et en Azerbaidjan.)

La première fois que j’ai entendu cette histoire elle me fut contée par  Henryk Maschler, médecin ophtalmologue à Tel Aviv. Il avait séjourné parmi les Juifs tat lors d’un long périple qui l’avait mené de sa Pologne natale jusqu’au Caucase en fuyant devant l’avance nazie. Apres avoir grandi en yiddish, polonais et allemand, il avait dû, dans sa fuite vers l’est, apprendre le russe, l’ukrainien et le tat, ne devant souvent son salut qu’au fait qu’il était médecin. En 1945, réfugié à Göteborg, il avait même appris le suédois et puis, entendant quelque Suédois le traiter de sale juif, il avait décidé que ça suffisait et avait rejoint Israel où il avait appris l’hébreu!

Et comme on ne peut pas oublier l’épidémie présente, voici une vidéo filmée à l’hôpital Shaarei Tsedek de Jerusalem il y a quelques jours. Les soignants de l’hôpital dansent de joie: ils viennent d’apprendre que le département destiné à recevoir les malade atteints par le covid 19 va fermer… Faute de patients!
C’est le troisième hôpital israélien dans ce cas:

 

A bientôt,

*Yom Hashoah:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/tag/zikaron-basalon/

*Les combattants juifs contre le nazisme:
https://www.ami-universite-telaviv.com/index.php/2013-05-26-08-41-51/conseil-des-gouverneurs/584-honorer-les-heros-juifs-les-combattants-juifs-de-la-seconde-guerre-mondiale-a-l-universite-de-tel-aviv

*Nous sommes là: wir seinen do, termine le chant du partisans du ghetto de Vilno, Ne dit jamais c’est ton dernier chemin…

*Musée du soldat juif:
http://www.jwmww2.org/en

*Les Tcherkesses:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/05/22/les-tcherkessim/

*Le point 5: toutes les cartes d’identité de l’Union Soviétique comportaient un point (ou ligne) 5 indiquant l’ethnie. Les Soviétiques étaient indiqués comme provenant des ethnies russes, ukrainiens, géorgiens, arméniens, tchétchènes, juifs…Il était impossible de changer son ethnie sauf en payant parfois un bon bakchich

*’Houtzpa: très mal traduit par culot. C’est l’étincelle qui jaillit quand tu dois prendre la décision qui te permettra de rester en vie.

*Juifs des montagnes en Israel:
https://en.wikipedia.org/wiki/Mountain_Jews_in_Israel

*

La naissance d’une nation: De Yom Hazikaron à Yom Haatsmaout 2020

Ce soir la sirène retentira à huit heures pour le début du Yom Hazikaron, ou jour du Souvenir.

yom-zikaron

Ce jour n’est pas un jour de deuil à proprement parler. Comme le dit Myriam Peretz qui a perdu deux de ses fils au combat: Mon deuil est quotidien, le jour de Yom Hazikaron est pour nous un moment où le peuple tout entier me dit qu’il n’a pas oublié ceux qui lui ont permis de vivre librement et de célébrer son indépendance.

Chaque fois que j’y pense, je me dis que logiquement nous n’aurions pas du gagner cette guerre d’indépendance qui nous a redonné notre patrie.
Cette guerre couvait déjà depuis plus de vingt ans, vingt ans d’attaques terroristes et de guérillas menées par les Arabes dont certains deviendront israéliens ! Elle a été menée dans des conditions extrêmes, presque sans moyens matériels et peu de soldats expérimentés.
Mais elle débuta dès la reconnaissance de l’état d’Israel par l’ONU*, le 29 novembre 1947. Israël fut immédiatement attaqué par un certain nombre d’armées arabes régulières dont celle de la Jaysh al Jihad al Muqqaddas, armée de la Guerre Sainte, fondée par le Grand Mufti de Jerusalem et grosse de 4000 hommes, terroristes locaux ou mercenaires européens (anciens SS bosniaques, anciens de la Wehmarcht et des Einzatsgruppen, déserteurs britanniques et de nombreux Frères Musulmans).

(L’un des plus jeunes soldats ELisha Ben David (fils d’Esther et de Tsvi), tombé à 12 ans pendant le siège de Jerusalem)

La communauté juive semble perdue et sans espoir. L’évaluation réelle faite par les pays occidentaux était qu’Israël, qui venait juste d’être établi, serait vaincu en quelques semaines. Comme l’a dit le secrétaire d’État américain George Marshall à Moses Sharett*, sur la base des estimations de la CIA et des renseignements américains: « Vous vous trouvez sur la bande côtière, les Arabes contrôlent les crêtes. Je sais que vous avez des armes et la défense, mais les Arabes ont des armées régulières, bien entraînées et des armes lourdes. Comment pouvez-vous espérer durer? « 

Et bien nous avons gagné, et nous avons gagné les suivantes grâce à tous ces soldats que l’on honore en ce jour…
la guerre d’indépendance, nous l’avons aussi gagnée grâce à la lucidité de David ben Gourion qui avait prévu bien avant 1948 ce qui allait se passer. Il savait que nos forces seraient faibles et mal équipées.  Lors d’une réunion avec l’exécutif sioniste il avait en effet déclaré, dès 1947:
« Face à une attaque armée des Arabes, il ne peut y avoir qu’une décision de force, une décision militaire juive »… Nous nous trouvons devant les successeurs et héritiers d’Hitler qui ne connaissent qu’une seule manière pour résoudre le problème juif: l’extermination! L’anéantissement total! Et c’est à cela que nous devons nous préparer! »

Dix ans plus tard, en 1958, il écrira:
« La guerre qui a permis l’indépendance d’Israel, n’est pas le chapitre final de notre histoire: la guerre pour l’indépendance est un tournant dans l’histoire d’Israel autant que la guerre de Yoshua bin Noun* ou la guerre des Makabim* – C’est un premier chapitre d’une nouvelle ère dans l’histoire de notre patrie et de nation nation. צבא הגנה לישראל (Tsva Haganah leIsrael), Tsahal, n’est pas la continuité de la Hagana* (defense) mais elle est le renouveau de la souveraineté du pouvoir hébraïque et ceci depuis l’époque ou régnaient nos rois… »
C’est pour cela, c’est pour lier intimement le deuil à la joie et le sacrifice de nos soldats à notre indépendance,  qu’en 1951, Ben Gourion  décréta que seraient honorés tous ceux qui sont tombés pour le pays, le 4 du mois de Iyar, la veille du jour de l’Indépendance.

Mais nous ne restons pas figés dans le passé et l’héroïsme. Nous savons aussi quelle souffrance cette lutte permanente a causé et cause encore. C’est pourquoi, nous nous tournons aussi vers les familles endeuillées, les familles des soldats morts au combat mais aussi celles des victimes de terroristes dignes héritiers des nazis.
Certains soldats sont morts au combat, d’autres quelques années plus tard dans un hôpital. Certains survivent difficilement et leurs blessures ne sont pas toujours visibles. Ces soldats souffrent du syndrome de stress post-traumatique (PTSD). Leurs familles sont également touchées. Voici ce qu’écrit une épouse:
« Etre la femme d’un combattant brisé c’est le savoir réveillé la nuit, toujours prêt, empêchant son corps de s’assoupir pour ne pas s’écrouler.

Etre la femme d’un combattant brisé, c’est le voir agir à l’extérieur mais se désagréger à la maison et toi, tu es à la maison… C’est aussi s’endormir avec ses clés de voitures sous l’oreiller pour être plus sûre… Et paniquer quand il ne répond pas au téléphone parce que tu as peur qu’il cède cette fois… C’est éviter les endroits bruyants et surpeuplés, rester à l’écart et se taire, se rétrécir. Faire constamment attention à lui, et si tu sors avec lui, s’assurer qu’il est toujours assis le dos au mur, qu’il se sent contrôler  la situation, qui a déjà prévu une possibilité d »attaque et d’évasion au cas où… Et savoir que seulement lorsque tu t’assiéras avec lui, il pourra se détendre un peu…

Être la femme d’un combattant brisé, c’est savoir vivre seule, aller dormir seule, se lever seule, se réjouir ou être triste seule, élever des enfants seules, organiser des événements seule  parce qu’il vient de disparaître. Peur de faire partie, peur de ressentir quelque chose. Ressentir qu’il n’est pas là, même s’il est présent techniquement..

Être une femme de combattant brisé, c’est marcher sur des œufs toute la journée parce que tu ne sais pas ce qui déclenchera à nouveau son traumatisme. L’odeur brûlée du grille-pain, les cris des enfants, la maison du voisin, les bruits d’entraînement de la base à côté …
Car c’est ainsi, il est toujours au cœur du combat, attaqué en permanence, s’il s’arrête, il mourra… Et toi, tu dois l’arrêter, le calmer, lécher ses blessures et réparer le chaos…
Tu dois supporter le regard des gens qui ne comprennent pas que tu restes et que tu choisisses d’avoir un autre enfant car ils ne savent pas qu’il n’a toujours été comme ça, et que nous nous accrochons à la vie…
Tu dois expliquer aux enfants encore et encore que c’est lui et pas eux, qu’ils sont magnifiques et qu’il deviendront des adultes forts, sensibles et capables de faire face…


Etre femme d’un combattant brisé c’est aussi partager un moment de bonheur avec lui, partager la nuit où il a réussi à éviter une crise incontrôlable: un moment de victoire, lui dis-tu, en écoutant,  pleurant et tellement fière.

Être une femme d’un combattant brisé, c’est se rendre compte que vous ne vous aimerez, ne vous étreindrez ou ne vous caresserez probablement jamais parce que vous vivez avec un handicapé qui n’est plus capable d’aimer: son regard reste indifférent et creux même lorsque tu t’effondres ou que tu rêves  de lui. Alors tu écoutes en boucle le chant de Yishai Ribboh, Mon cœur est brisé, et tu es persuadée qu’il l’a écrit pour toi, parce que ton cœur est brisé…



Parfois, la personne la plus proche de toi est l’infirmière qui demande comment s’est passée la semaine, ou ta voisine à l’instant fugace où tu passes du sucre par dessus la barrière…

Tu l’as perdu sur le champ de bataille et tu le perds encore et encore  chaque fois que tu espères qu’il ira mieux et qu’il se brise à nouveau. Tu te demandes s’il faut pleurer ce qu’il était alors qu’il se tient devant toi…
Certes il n’est pas mort sur le champ de bataille mais il a été condamné à mourir à petit feu dans la misère et l’angoisse… » (d’après
Revital Witelsohn- Yaakobs)

(Makor Rishon, dessin de Noa Kellner)


De nombreuses familles vivent ainsi: 4600 invalides de Tsahal souffrent de troubles de stress post-traumatique ainsi que de nombreux civils victimes d’attentats. Pensez que lorsque vous entendez aux informations- il n’y a pas de blessés, seulement quelques personnes en état de choc- cela signifie en fait qu’il y a des blessés qui doivent être traités à l’hôpital et parfois pendant des années. Le trouble de post-traumatique souvent banalisé en « état de choc » est une vraie blessure et il est parfois très difficile d’en guérir.
Alors maintenant, alors que nous entrons dans ces jours de tant de fierté nationale, de souvenirs et de retrouvailles, souvenons-nous également des victimes transparentes*. Ce sont elles aussi elles qui portent le drapeau.

 

Ce soir, nous allumerons une bougie en mémoire de Tsvi Sharon:

tzvi sharon

 

A bientôt,

*Yom Hazikaron: Le nom complet est יום הזיכרון לחללי מערכות ישראל  (yom hazikaron le’halalei maarakhot Israel)
Quelques articles sur Yom Hazikaron:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2019/05/07/yom-hazikaron-%d7%99%d7%95%d7%9d-%d7%94%d7%96%d7%99%d7%9b%d7%a8%d7%95%d7%9f-2019/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2018/04/16/yom-hazikaron-2018/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/04/22/aucun-peuple-na-jamais-recu-son-etat-sur-un-plateau-dargent/

Moshe Sharett:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Mosh%C3%A9_Sharett

 

*La Jaysh al-Jihad al-Muqaddas est active principalement dans le siège de Jérusalem en attaquant les convois de ravitaillement en provenance de Tel-Aviv ainsi que dans le siège des implantations juives du Néguev.

*Les victimes de desordre post traumatique (post-trauma disorder ou PTSD):
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2017/04/15/nos-soldats-ne-prennent-pas-de-vacances/
https://www.natal.org.il/en/about-us/

La Mimouna

Couvre-feu sur Jerusalem jusqu’à ce soir, ceci pour éviter notre transhumance habituelle des jours de fête ainsi que les traditionnels pique-niques de la Mimouna.

La Mimouna est une coutume des Juifs du Maroc qui clôture la fin de la semaine de Pessah par un festin de gâteaux et de crêpes. Mais ce n’est pas qu’un festin. Sur la table sont présents un certain nombre de mets symbolisant la fertilité et l’abondance: un bol de farine blanche et de gousses de fèves, un cône de sucre, des tiges de blé et d’autres plantes vertes, du yaourt, un poisson, du lait et du beurre et parfois même des bijoux ou des pièces d’or.


Ici, c’est devenu une fête quasiment nationale et les personnalités politiques ou autres passent d’un gâteau à une crêpe tout en se faisant photographier.

(ici Ofer Akounis, le ministre des Sciences)

J’écris crêpe mais en fait, ce ne sont pas des crêpes classiques mais des mofletas ou territes comme on dit dans la zone espagnole du Maroc. Elles sont préparées simplement avec de la farine, un peu de sel et de l’eau, sans ajout de lait. En voici la recette dans cette vidéo:

Sur la photo ci-dessous, des plateaux de mofletot pour les soldats stationnés au kibboutz Na’hal Oz.

Personne ne sait vraiment d’ou vient le mot Mimouna. Pour certains, il s’agit d’une coutume honorant le père de Moshe ben Maimon (Maimonide), mort à Fez le dernier jour de Pessa’h.
Pour d’autres, le mot viendrait de Mouna, pain parfumé à l’eau de fleur d’oranger que les chrétiens espagnols  dégustaient le jour de Pâques et les Juifs, tout aussi gourmands, le lendemain de Pessa’h.
Les Juifs l’auraient tellement apprécié qu’ils en auraient emporté la recette au Maroc après l’expulsion de l’année 1492.
Pour d’autres encore, Mimouna viendrait du mot mimoun qui en judeo-arabe veut dire chance et qui était d’ailleurs devenu un prénom assez courant.
Enfin certains parlent de la déesse Lalla Mimouna, vénérée par la tribu des Gnawa malgré l’islamisation forcée des berbères marocains…
Un reste de superstition païenne chez nous? J’espère que je ne choque personne mais lisez le Tanakh et vous verrez combien nous avons souvent lorgné chez nos voisins!
Quoi qu’il en soit, le soir de la Mimouna, chacun souhaite une bonne chance à ses amis en judeo-arabe: Terba’h, en hébreu תרוויח (tarvia’h), que tu gagnes!

Cette année, vu la situation, la Mimouna est très modeste, sans invités, mais beaucoup préparent  les traditionnels gâteaux et les célèbres  mofletas pour les offrir à leurs voisins de palier, déposant sagement le plateau devant leur porte et dès hier soir, les concerts de rue se sont multipliées un peu partout comme ici, à Yokneam, près de ‘Haifa) certains sont même sortis sans masque… Ah les Juifs!:

Portez-vous bien,

A bientôt

La nuit du seder

 

Cette fois ça y est: nous sommes cloîtrés chez nous jusqu’à vendredi matin.
Depuis hier, tous les journalistes reprennent cette phrase: cette année ליל הסדר (leil haseder) sera  ליל הסגר (leil haseguer): La nuit du seder sera la nuit de l’enfermement.
Comme nos ancêtres, il y a 3500 ans, nous resterons chez nous, laissant l’ange de la mort roder à l’extérieur. La famille, les amis avec qui nous fêtons notre libération de l’esclavage égyptien, seront absents de notre table…
Mais prenez courage! Je voudrais vous faire lire ce qu’écrivait l’historien Ben Tsion Netanyahou* en 1941, en une période autrement plus tragique pour nous  où sévissait un ennemi autrement plus terrifiant:
« Depuis des siècles et des générations, nous nous sommes réunis dans nos maisons les première et deuxième soirées de la Pâque pour commémorer la libération de nos ancêtres de l’esclavage en Égypte. Des milliers d’années se sont écoulées depuis. L’esclavage, les haines et les persécutions nouvelles nous ont suivi jusqu’au du monde. Nous avons été déracinés de la Judée libre et indépendante pour être des esclaves à l’ombre de l’Arc de Titus à Rome. Nous avons été brûlés sur les bûchers de l’Inquisition espagnole, les cosaques de Bogdan Chmelnitzky nous ont massacrés en Ukraine. Les antisémites prussiens se sont moqués de nous dans les ghettos allemands. Les pogromistes russes ont versé notre sang. Les effendis arabes  ont proclamé une guerre sainte contre nous. Hitler et Mussolini ont décidé de notre extermination.
Pourtant, à travers les océans de sang, notre sang, à travers les océans de larmes; détestés, persécutés, battus, errants et sans-abri, nous nous réunissons au Seder de Pâque pour remercier Dieu pour notre libération d’Egypte, et pour exprimer une fois de plus l’espoir: הָשַׁתָּא עַבְדֵי, לְשָׁנָה הַבָּאָה בְּנֵי חוֹרִין (Hashata avdei, leshana habaah bnei-chorin), cette année, nous sommes encore des esclaves – l’année prochaine, nous serons des hommes libres. »
Nous gardons espoir. Nous sommes une grande nation. Seule une nation de notre force spirituelle a pu traverser des siècles de souffrances sans précédent, en gardant son âme toujours vivante, toujours en train de lutter pour la liberté. L’année prochaine, nous serons des hommes libres.  »

Quand on lit le texte ci dessus, on remet les choses en proportion. Nous sommes, pour la plupart, seulement enfermés chez nous.
En attendant, voici de multiples propositions pour passer un seder presque en famille. Tout d’abord utiliser le logiciel Zoom. Et dire qu’il y a peu je ne connaissais pas Zoom!
Ensuite, ouvrez simplement la porte de votre appartement, ouvrez les fenêtres et sortez sur le balcon, vos voisins feront de même, vous pourrez lire la Haggadah et chanter ensemble. Ça marche déjà bien pour les prières et les chants de Shabbat alors pourquoi pas pour le seder?

Si ce n’est pas possible, l’orchestre philharmonique d’Israel vous a préparé un pot-pourri des chants de la Haggadah:

Et si le seder ne vous tente pas, voici une vidéo humoristique des solistes de l’opéra d’Israel

A la maison je chante seule, sans ténor, sans orchestre sans personne, rien ne me manque, ni  scène, ni piano, ni public, dehors le soleil brille, je peux chanter sous la douche… a la maison je chante en duo avec le frigo…cette fois j’ai déjà bu les 4 verres et lu les questions, ne me demandez pas ce qui a change cette année,

Cette fois, il s’agit d’un ennemi qui s’attaque à la planète entière. Il sera vaincu comme bien d’autres l’ont été avant lui. Il a au moins un mérite, celui de créer une solidarité extraordinaire, nous nous rapprochons virtuellement les uns des autres, nous nous entraidons. Je ne sais combien de volontaires sillonnent le pays pour aider les personnes isolées, faire leurs courses, leur cuisiner des repas pour la fête, leur apporter des médicaments. Nous avons reçu de nombreux coups de téléphone de la mairie, d’associations que nous ne connaissions pas pour savoir si nous allons bien, si nous gardons le moral, une jeune femme m’a été envoyée par la pharmacie pour que je reçoive les médicaments dont j’ai besoin…
Ce soir, nous retrouverons les voisins, chaque famille sur son toit, pour nous souhaiter לחיים (le’haim), a la vie…


(comme vous le voyez, les toits de notre quartier sont plats)

Portez vous bien,

חג פסח שמח

A bientôt,

 

*Ben Tsion Netanyahou est le père de Bibi

 

Si vous avez envie d’écouter des piyutim trditionnels:
https://web.nli.org.il/sites/nlis/he/song/Pages/passover.aspx?utm_source=facebook_content_he&utm_medium=cpc&utm_campaign=passover_2020&fbclid=IwAR3YtPRHxZSEN9Z5E2SvZAl7ElynNAYpn5bzZJWdMCR_WtyhoFCiqjQJWDg

Austérité ?

Ce matin à la télévision: Non, nous ne sommes pas en récession, nous devons simplement apprendre à vivre simplement. Nous n’avons pas besoin de repas gourmets pour nous nourrir, de fêtes de mariage ou de bar-mitsva délirantes, de changer de vêtements à tout bout de champs. Vivons simplement comme faisaient nos parents…
Je ne sais pas si les conseilleurs vont suivre leurs propres recommandations mais toutes ces paroles sont dans l’air du temps. J’ai entendu plusieurs fois le mot צנע (tsena) l’austérité*. Nous ne rentrons pas dans une ère d’austérité mais…

L’austérité, Israel l’a connue pendant une longue période, de 1949 à 1959.

En 1948, le jeune état sort d’une longue guerre très meurtrière, la guerre d’Indépendance menée  contre une coalition de tous les pays du Moyen-Orient.
A peine indépendant, Israel a ouvert ses portes à l’immigration juive, jusque la bloquée par les Britanniques, et décidé de recevoir en quelques années cette grande masse d’immigrants venus d’Europe ou des pays musulmans, complètement démunis.*

Il s’agit donc de leur trouver rapidement logement et moyen de subsistance même au niveau minimum
Les besoins du pays sont réels et les difficultés financières auxquelles il est confronté, sont le résultat de sa situation particulière mais aussi  de la situation économique mondiale après la Seconde Guerre mondiale. Un régime de rationnement avait d’ailleurs également été appliqué en Palestine pendant la guerre, par les autorités britanniques, et la Grande-Bretagne d’après-guerre elle même était clairement en pénurie, ainsi que la plupart des pays d’Europe.
Les dirigeants politiques ont le désir de construire une société basée sur l’idéal du kibboutz à chacun selon ses moyens et à chacun selon ses besoins. C’était à l’époque leur fondement idéologique. 
Il leur faut mobiliser les citoyens pour un objectif commun: la doctrine socialiste promouvait un concept fondamental d’égalité, éloigné du matérialisme et des satisfactions personnelles et égoïstes.
Il y a la nécessité de l’heure et mais l’agenda socialiste joue aussi un rôle important dans l’élaboration du régime d’austérité et son application aussi tôt dans la vie de l’état…

C’est ainsi que sont fixés des quotas de nourriture par habitant, pour les adultes, pour les enfants et les bébés. Les quotas sont très bas. Les citoyens doivent s’enregistrer personnellement dans les magasins de leur ville et il leur faut des tickets de rationnement pour acheter toutes les denrées alimentaires et autres produits de première nécessité.

(carnets de tickets de rationnement)

Les vraies héroïnes de cette époque, ce sont les femmes qui font la queue souvent pendant des heures, qui essayent de composer des menus nourrissants pour leur famille avec des produits souvent aussi de mauvaise qualité.

De plus aucune maison n’a de réfrigérateur et le camion de bloc de glace passe irrégulièrement. Pas de viande ou presque. Elles utilisent de la poudre d’œuf car les œufs frais sont une denrée rare (2 œufs par semaine et par personne), de la margarine diluée au lieu du beurre.
Evidemment le marche noir se met à prospérer…
Maintenant on parle de tout cela avec le sourire et même un peu de nostalgie. C’est l’époque de la débrouillardise, des primus*, des recettes comme les aubergines au gout de foie ou celles de boulettes de la victoire qu’on avait déjà mangées pendant le siège de Jerusalem en 1948*…
La viande bœuf est introuvable et une famille de 5 personnes reçoit un poulet entier pour les fêtes, un repas de mariage grandiose comprend par personne 1/4 de poulet et du riz: רבע עוף ואורז (reva of veorez)*
Les enfants ont droit à 1/8 de poulet par semaine. C’est souvent une vieille poule en fin de vie, coriace, pas toujours fraîche et les gens reprennent le proverbe yiddish: Quand un Juif mange du poulet… C’est soit le Juif qui est malade, soit le poulet!

C’est l’époque des substituts, des erzatz comme disait ma mère.
Voici la recette des aubergine au gout de foie. Elle reprend une recette ashkénaze classique, le foie haché mais sans le foie!
Vous l’avez peut-être goûté en Israel, ce plat existe toujours:
Pour 750 gr d’aubergines, il vous faut 3 oignons hachés, 3 ou 4 œufs durs hachés, du sel et du poivre et de l’huile.
Couper les aubergines en tranches sans les peler, les mettre au four avec un peu d’huile pour les faire dorer, faire dorer les oignons dans une poêle, ajouter le sel et le poivre. Mélanger tous les ingrédients  et les hacher le plus fin possible (maintenant on utilise un robot!). Servir froid.
Si vous ne trouvez pas d’aubergines, vous pouvez utiliser des lentilles.
Si nous ne trouvez pas non plus de lentilles, alors préparez ce plat ainsi:
Il vous faut 50 gr de margarine ou 1/4 de tasse d’huile, un oignon haché, 100 gr de levure fraîche, 1/2 tasse de lait, 3 cuillerées à soupe de chapelure, du sel et du poivre. Une fois les oignons dorés dans la poêle vous rajoutez les reste des ingrédients, vous remuez jusqu’à l’obtention d’une sorte de crème et vous priez pour qu’enfin, vous arriviez à trouver des œufs et des aubergines pour une prochaine fois!

Au moins deux produits qui sont devenus incontournables dans  la cuisine familiale des israéliens:
– les שקדי מרק (shkidei marak) ou amandes pour la soupe, créés par Osem* en 1952. Ce sont des pâtes coupées en petits carrés et cuites au four. Dans une soupe, il y avait souvent bien plus de shkidei marak que de légumes (ne parlons pas de viande ou de crème!) mais c’était nourrissant et les enfants d’aujourd’hui ne sauraient s’en passer:


– Ce qu’on appelle maintenant les פתיתים (ptitim) ou flocons, on les appelait alors le riz de Ben Gourion car les premiers avaient la forme de grains de riz. En fait il s’agit là encore de minuscules pâtes destinées la aussi à rassasier à peu de frais dans une soupe ou mélangés à une salade comme du boulgour.

Evidemment, comme à chaque fois en période de crise alimentaire, le marche noir* s’est mis à prospérer malgré les menaces et parfois les sanctions.

(Élimine le marche noir avant qu’il ne t’élimine)

De cette époque, il reste au moins une chanson: le marche noir dont le refrain est:

 

בואו בואו, בואו, בואו הנה,
כאן איש אינו יודע מהו צבע
בלי נקודות, וגם בלי תור.

Venez, venez, ici personne ne sait ce que sont les restrictions, sans points, sans queue, voici le marche noir

L’austérité, le rationnement? Non, nous en sommes loin, heureusement.
En attendant la fin de cette crise, confinés comme nous le sommes, que pouvons nous faire?
Lire, écrire, prendre des nouvelles les uns des autres, écouter le président de l’état d’Israel, Reuven Rivlin, qui a décidé de lire une histoire par semaine aux enfants. Cette semaine, c’est L’appartement à louer de Leah Goldberg:

 

Applaudir le corps médical qui se dévoue sans compter comme ce soir tout Israel l’a fait :

(dessin anonyme apparu sur facebook)

A bientôt,
*  Le mot tsena signifie aussi humilité, modestie. On le trouve dans le livre du prophète Mikha, chap.6, v.8
Homme, on t’a dit ce qui est bien, ce que le Seigneur demande de toi: rien que de pratiquer la justice, d’aimer la bonté et de marcher humblement avec ton Dieu!
הִגִּיד לְךָ אָדָם, מַה-טּוֹב; וּמָה-יְהוָה דּוֹרֵשׁ מִמְּךָ, כִּי אִם-עֲשׂוֹת מִשְׁפָּט וְאַהֲבַת חֶסֶד, וְהַצְנֵעַ לֶכֶת, עִם-אֱלֹהֶיךָ
* L’expression 1/4 de poulet et du riz a pris une signification très différente avec les années. Nous sommes si riches maintenant qu’elle signifie un repas plutôt miteux.
* Osem: une des plus grosses société d’agroalimentaire d’Israel. Elle a été créé en 1942. Un des oncles de mon mari y avait travaillé à ses débuts. Il se souvenait que parfois il rentrait à la maison non pas avec sa paye (journalière!) mais avec un carton rempli de pâtes en guise de salaire qu’il transportait dans un vieux landau couineur tout rouillé.
* En 1959, le ministre du Commerce et de l’Industrie Pinchas Sapir a annoncé l’annulation du régime d’austérité et de rationnement (hors sucre, confiture et café) et le marché noir a disparu. Mais je me souviens qu’à la fin des années 60, les repas étaient certes sains et nourrissants, mais nous étions encore bien loin des restaurants gastronomiques d’aujourd’hui. Quant aux boutiques de vêtements, elles ressemblaient beaucoup à celles de la Yougoslavie communiste: robes à fleurs, deux ou trois couleurs de tissus et les hommes portaient tous le même modèle de pantalon ou de shorts vaguement kakis.
*Discours du président de l’état d’Israel, Reuven Rivlin aux Juifs de la Diaspora: