La place des chats כיכר החתולות

Au cœur de Jerusalem, à l’extrémité de Nahalat Shiva* se trouve une grande place que les Yerushalmim appellent la place des chats.

(Photo Jerusalem 360, https://israelin360.co.il/)

J’ai parfois demandé pourquoi ce nom? Et à chaque fois la réponse fut: Bonne question!
D’autant que cette place ne s’appelle pas la place des chats. Elle a un nom officiel: place Makabi Motzri-Mani.


Qui était donc ce Makabi? Etait-il né à Hanouka pour que ses parents l’aient appelé ainsi ? Même pas !
Makabi Motzri-Mani est né 10 avril 1914 au Caire. Il était le fils aîné du docteur Dr. Avraham (Albert) Motzri (l’un des propriétaires de l’hôtel King David à Jérusalem ainsi que de plusieurs hôtels au Caire) et de Mazal (Matilda) Mani, originaire de ‘Hevron.
Grâce à sa mère, Makabi reçoit une éducation sioniste et parle couramment l’hébreu, l’arabe, le français et l’anglais.
À l’âge de 15 ans, il part étudier à Mikve Israël*, à 18 ans il l’un des fondateurs du moshav Tel Zur, devenu depuis un quartier d’Even Yehuda dans la région du Sharon.

Agé de 22 ans, il épouse Ra’hel Green*. née en 1915 à Alexandrie en Égypte, dans une famille sioniste.

Installés au moshav Tel Tzur, ils créeront tous les deux une ferme pour la cuture des roses qui restera longtemps l’une des plus importantes d’Israel.


Tandis que son épouse est opérateur radio au Palma’h, Makabi s’engage dans la Haganah, dans ce qu’on appelle les פו »ש (Posh) ou פלוגות שדה (plougot sade) qui sont des brigades crées en 1937 pour protéger des attaques arabes les kibboutzim et villages juifs.
Ces brigades assuraient la sécurité des maisons et des champs mais en même temps n’hésitaient pas à patrouiller dans les villages arabes pour arrêter les membres des gangs. Yitshak Sade* avait ainsi défini leur rôle:
Nous avons besoin d’une armée et non de gardes, d’une armée et non d’une défense dans des postes de police, d’une armée qui ne soit pas attachée à un endroit précis, d’une armée nationale dont le travail consiste à rechercher l’ennemi et à l’attaquer aux endroits où il trouve, à l’attaquer aussi dans ses bases, pour prendre des mesures préventives.
Makabi deviendra d’ailleurs l’assistant d’Ytshak Sade tout en restant actif sur le terrain bien qu’il fut père de famille.

À la fin de la deuxième guerre mondiale, il part en Europe. Il sera un des organisateurs de ce qu’on appelle l’alyia clandestine ou aliya Bet* pour aider les survivants de la Shoah à immigrer en Israel.
Pendant la guerre d’Indépendance, il est officier de ravitaillement dans la brigade Harel et donc accompagne les convois de ravitaillement sur la route Tel-Aviv-Jérusalem. Mais en avril 1948, il est blessé dans une embuscade, dans la région de Latroun, tout près de Bab El Wad, et deux jours plus tard, il meurt des suites de ses blessures:

(Bab El Wad maintenant Shaar Hagaï, la porte de la vallée. Ce qui est maintenant le début de la montée vers Jerusalem était un endroit des plus dangereux, propice aux embuscades)

Voici ce que raconte sa fille Alona Keren-Makabi :
En avril 1948, ma mère, Oded (son frère) et moi sommes partis dans une voiture blindée et nous nous sommes arrêtés au kibboutz Huldah, où les convois se rassemblaient avant de monter à Jerusalem assiégée. Là, nous avons rencontré mon père, lors de ce qui s’est avéré plus tard être notre dernière rencontre. Nous sommes partis chez ma tante à Tel-Aviv pour fêter Pessa’h tandis que mon père accompagnait un grand convoi de camions du centre du pays à Jérusalem. Lorsqu’il a appris que la queue du convoi avait été touchée par des tirs de snipers, il a fait demi tour pour aider, mais a été grièvement blessé par les mêmes snipers. Pendant deux jours, il a survécu à l’hôpital sans que ma mère le sache. Il avait demandé qu’on ne lui dise pas.

Dans les combats pour le contrôle de la route vers Jerusalem périrent de nombreux soldats, victimes comme Makabi Motzri des snipers juchés sur les collines avoisinantes.

Je passe, debout à côté de la pierre, la route goudronnée noire, rochers et crêtes. Le soir tombe lentement, une brise marine souffle. Les premières étoiles au-delà de Beit Mahsir.
Bab al-Wad…

S’il vous plait, souvenez-vous de nos noms, de ceux des convois qui ont forcé la route vers la Ville, rappelez-vous nos noms pour toujours. Les bords du chemin, sont jonchés de nos morts, les squelettes d’acier sont muets comme nos compagnons.
Ici, le goudron et le plomb bouillaient au soleil. Les nuits passaient ici avec feu et couteaux. Ici la tristesse et la gloire habitent ensemble, armure carbonisée et un nom inconnu.
Et je marche, sourd, en passant ici. Et je me souviens d’eux, un par un. Ici, nous nous sommes battus ensemble sur des falaises et des rochers. Ici, nous étions ensemble comme une seule famille.
Un jour de printemps les cyclamens refleuriront, et les pans des montagnes se couvriront du rouge des coquelicots.
Celui qui marchera dans nos pas, qu’il ne nous oublie pas, nous qui étions à Bab el Wad

Ra’hel apprit la mort de son mari pendant le seder de Pessah. Yitshak Rabin l’informa qu’une place lui était réservée dans un petit avion qui partait ravitailler Jerusalem mais elle refusa. Elle ne voulait pas prendre de place et de poids dans l’avion pour lui permettre de transporter encore plus de munitions et de ravitaillement pour Jerusalem assiégée.
Après la mort de son mari, Ra’hel changera son nom de famille en Makabi. En 1953, elle se remariera et ira vivre jusqu’à sa mort en 2003 au kibboutz Hatzor Ashdod à côté de Gan Yavne.

Et les chats dans tout ça? Je suis sûre que certains ont même remarqué que j’avais écrit חתולות (hatoulot), les chattes et non pas חתולים (hatoulim) les chats au masculin. Quelques malintentionnés ont avancé que ‘hatoulot indiquait que cette place était un endroit privilégié pour des dames dites de petites vertu, des hatoulot. Ce sont des médisants, ils ne connaissaient pas notre parler yerushalmi*: nous appelons ‘hatoula tous les chats, mâles et femelles, y compris le chef de bande félin qui règne sur les poubelles dans ma rue.

Il reste cependant un mystère: sur cette place, je n’y ai jamais vu de chat. Il est vrai qu’avec la circulation tout autour et les gaz d’échappement…

A bientôt,

*Nahalat Shiva:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/09/06/la-chanson-francaise/

*Mikve Israel:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/02/14/les-generations-oubliees-9/

* Motzeri Mazal (Matilda): Elle est née à Hébron en1894 (25.12.1894) au moment de ‘Hanouka. Elle avait sans doute rêvé qu’on l’appelle Makabi ou Makabit.
Son père Melchiel Meni fut le premier juge juif de Jerusalem, à l’époque ottomane et pendant le mandat britannique. Bien que son nom soit méconnu du grand public, il fut l’un de ceux qui achetèrent de nombreuses terres et participa à la fondation de plusieurs quartiers à Jérusalem.

*Ra’hel Green (1915-2003): A Alexandrie, Ra’hel Green était active au sein de l’Hashomer Hatsair et décida de s’installer en Eretz Israel. En 1968, elle publiera ses impressions de ses premières visites en Terre d’Israel dans un livre intitule Mon Egypte.
Son père, Felix Green, était l’un des leaders du mouvement sioniste (clandestin) en Egypte. Sa mère, Janine, était la fille du baron Félix de Menashe, un partenaire commercial de la famille Motzeri. De Menashe avait initié la création du « Comité pour la Terre d’Israël » en tant qu’organisation de soutien financier aux colons juifs en Terre d’Israël.

*Yitshak Sade (1890-1952) était le commandant du Palmach et l’un des fondateurs des Forces de défense israéliennes au moment de la création de l’État d’Israël

*Aliya clandestine:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2019/05/01/%d7%a9%d7%90%d7%a8%d7%99%d7%aa-%d7%94%d7%a4%d7%9c%d7%99%d7%98%d7%94-les-survivants/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/06/17/des-livres-blancs-mais-pas-tres-propres/

*Yerushalmi=Hyérosolomitain:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2018/11/22/parlez-vous-le-yerushalmi/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/03/02/nous-les-yerushalmim/

De gauche à droite (2/5)


De même qu’il y a 20 ans, les journaux nous répétaient que la visite d’Ariel Sharon sur le mont du Temple avait provoqué la deuxième intifada, nous lisons actuellement des articles fustigeant la ‘houtzpa (le culot) de quelques hommes politiques qui osent monter sur le mont du Temple.
Je ne m’intéresse pas aux raisons politiciennes qui souvent motivent ce geste. Je dois dire aussi que, moi même, je n’éprouve nul besoin de monter sur le mont du Temple, mais pourquoi diantre la gauche désapprouve-t-elle tant qu’un Juif monte sur le mont du Temple?
Je me souviens qu’un de nos amis, Ariel, nous racontait qu’avant la grande révolte de 1936, les Juifs de Jerusalem avait coutume d’y pique-niquer pendant les semaines de Pessah et de Soukot. Il m’avait même montré une photo de ses arrière-grands-parents entourés de leur famille, photo prise par un photographe musulman pour qui photographier les Juifs en promenade était un bon gagne-pain.


(Cette photo, prise en 1875, montre combien ce lieu était abandonné, des herbes poussent entre les pierres)


Dernièrement, Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité Intérieure, est monté sur le mont du Temple ce qui suscita une réprobation générale à l’international. Le site Mabatim.info a publié 3 excellents articles à ce sujet, je vous invite à les lire (voir lien ci-dessous*).

Quant à moi, je laisse la parole à Yehoram Gaon :
Ce n’est pas un homme politique, simplement un chanteur, titulaire du Prix Israel, et surtout un amoureux de Jerusalem. Voici ce qu’il a vécu lors d’une promenade sur le mont du Temple, au cœur de la capitale.

Quand un matin de cette semaine, j’ai commencé à recevoir des coups de fils de plusieurs chaines de télé et de radio qui voulaient m’interviewer rapidement, j’ai compris que j’avais fait quelque chose de mal . J’ai tout de suite répondu, tremblant un peu. On m’a prié d’expliquer à l’antenne, pourquoi je suis monté sur le mont du Temple à Jerusalem.
Oui je le confesse, je suis monté il y a deux jours sur le mont du Temple avec trois amis parce que je n’y avais pas été depuis longtemps et je voulais vraiment le visiter, le visiter et non pas manifester. C’est alors que la journaliste m’a demandé:
Pourquoi donc es-tu monté sur le Mont du Temple ?
Pourquoi pas? ai-je répondu. J’ai voulu m’y promener, qu’est ce qui ne va pas ? Il y a quelques jours j’étais au Kinneret et avant à la Mer Morte. Où est le problème?
Et la journaliste m’a dit:

Tu sais bien que le mont du Temple est sujet à discussion!
Non, non je ne sais pas lui ai-je répondu. Non, peut-être pour toi mais pas pour moi. Quel est le problème ? Il m’est interdit de monter sur le mont du Temple ?
– Pas vraiment, m’a-t-elle dit embarrassée, mais c’est que monter sur le mont du Temple, c’est manifester !
-J’avais simplement l’intention de m’y promener, de regarder, d’être impressionné, comme au Vatican, comme à Saint Pierre de Rome ou à Aya Sophia à  Istanbul, comme dans des milliers d’endroits dans le monde sans vouloir manifester pour quoi que ce soit. Et toute cette zone avec le Dôme d’Omar doré est une des plus impressionnantes du monde. Pourtant, justement ici, n’est-ce pas recommandé ?

Nous avons fait la queue à la Porte des Mougrabim* au milieu des touristes:

(On accède à cette porte située au dessus du Kotel par ce passage couvert)

Nous avons patienté jusqu’à ce qu’un officier de police juif vint à notre rencontre. Contrairement aux policiers arabes et druzes qui font un travail de premier ordre  sur le Mont du Temple lui-même quand au maintien de la sérénité avec un visage souriant, cet officier nous a demandé si nous avions des « marqueurs ».
Je lui ai dit que bien que mon hébreu soit bon, je n’avais pas compris sa question.
Il m’a répondu qu’il s’agissait de signes juifs.
J’avoue que je me suis mis à trembler:
Je suis Juif ai-je dit. Quels signes voudrais-tu que j’aie ?
Gêné il m’a répondu :
Peut -être un Maguen David, peut-être une kippa…
Et alors, un de nos amis qui avait une kippa, l’a cachée honteux sous une casquette qu’il avait apporté avec lui. Et là, il nous a été demandé très poliment de pas nous agenouiller et de ne pas grommeler ce qui pourrait passer pour une prière
, lorsque nous arriverons sur le mont du Temple.
Vous pensez que j’exagère ? Non je n’aurais pas osé raconter cela, si cela n’avait pas été vrai. Nous lui avons promis que nous ne nous agenouillerons pas et que nous ne prierons pas et que nous n’aurons aucun signe juif, et c’est seulement là que nous avons pu rentrer.

Maintenant écoutez : j’ai vraiment de l’estime pour les policiers sur le mont du Temple qui font un travail très difficile, dans cet endroit, l’un des plus instables du monde. Ils se donnent entièrement et parfois se sacrifient sur l’autel de la tranquillité pour que cet endroit reste sûr, sur ce mont explosif qui n’attend qu’une étincelle pour exploser, mais je m’adresse à nos dirigeants :
Si ce mont est à nous et se tient au cœur de notre capitale, Jerusalem,  ne me mettez pas en garde contre mes signes juifs ou le fait que je murmure une prière. Mais si ce mont n’est pas à nous et si nous n’arrivons pas à nous débrouiller avec cette patate brûlante, alors c’est d’accord, tout à fait d’accord, nous demanderons un visa au Waqf musulman pour monter et nous laisserons tous nos signes juifs au Kotel en dehors du mont du Temple, et nous nous mettrons déjà à genoux avant l’entrée par la Porte de Mougrabim et nous rentrerons ainsi à genoux sur le Mont du Temple pour rendre hommage au fait que nous avons été autorisés à visiter ce lieux saint… musulman
.

Alors comme Yehoram Gaon, je m’interroge : pourquoi un Juif, parce que Juif, ne pourrait-il pas prier sur le mont du Temple et en quoi cela dérangerait les croyants musulmans ?

A bientôt,

* Les trois articles de Mabatim:
https://mabatim.info/2023/01/07/israel-un-juif-viole-t-il-le-statu-quo-en-se-promenant-sur-le-mont-du-temple-a-jerusalem/#more-24498
https://mabatim.info/2023/01/08/onu-lievre-contre-les-juifs-tortue-pour-les-criminels/
https://mabatim.info/2023/01/08/israel-le-mont-du-temple-et-les-peuples/#more-24510

* La Porte des Mougrabim ou Porte des Maghrébins (également connue sous le nom de Porte Rambam et Porte Hillel) est une porte du complexe du mont du Temple, située sur le côté sud du Kotel. Aujourd’hui, c’est la seule porte des portes du mont du Temple qui permet aux visiteurs non-musulmans de pénétrer sur le mont du Temple.

Les éléphants et nous…

Il y a quelques semaines, l’Autorité des Antiquités a trouvé à Yavne, une balle en plomb portant l’inscription Victoire à Oronas et Heraclès, qui étaient les dieux protecteurs de la ville, lors de la période hellénistique*.

(Credit: Dafna Gazit, Autorité des Antiquités)

Comme le dit le professeur Yulia Ustinova de l’Université Ben Gourion: Le but de ces inscriptions était de terroriser l’adversaire, et d’unir les combattants en leur remontant le moral.
C’était donc les débuts de la guerre psychologique. Mais dans le cas où la psychologie n’aurait pas marché, les Grecs possédaient une arme de destruction massive contre les Makabim*: les éléphants qui terrorisaient les ennemis par leur taille et leur agressivité aussi car les Grecs les saoulaient avant le combat!
Et c’est ainsi que dans le monde juif, les éléphants firent une apparition courte mais remarquée, d’autant que l’un d’eux tua Eleazar, l’un des frères de Yehouda Makkabi à la bataille de Beit Zacharia.

(La fameuse bataille de Beit Zacharia où Eleazar se glissa sous un éléphant, qui, croyait-il, transportait le roi Antiochus, pour le transpercer de son épée mais il mourut écrasé par le corps de l’animal. Gravure de Gustave Doré)

Ceci dit, en dehors de cet épisode mentionné dans le livre des Makabim* nous n’avons pas de lien particulier avec les éléphants. Le Tanakh n’en parle pas et nos dispersions dans le monde ne nous ont pas mis en contact avec cet animal, saut peut-être pour les Juifs de l’Inde et d’Ethiopie.

Tous ceux qui ont appris l’hébreu dans un abécédaire se souviennent que l’éléphant פיל (Pil) apparaissait à la lettre פ (P):

Mais d’où vient-il ce Pil dont le Tanakh ne parle pas?
Il existait bien en hébreu le mot הבה (hav), d’origine égyptienne. Vous avez certainement entendu parler de l’île des éléphants ou l’île d’Eléphantine, אי הבה (Y Av). Cette île de la Haute Egypte à la frontière nubienne tire son nom de rochers en forme d’éléphants. Elle est importante d’un point de vue historique, car c’est là que furent découverts au début du vingtième siècle de nombreux documents, lettres, actes notariés, écrits par des soldats juifs du royaume de Perse qui servait en Egypte au début de la période du Second Temple*.
Ce mot הבה (hav), éléphant, est intéressant car il nous éclaire sur l’origine du mot שנהב (shenhav), l’ivoire formé en réalité de deux mots שן+הנה (shen+hav), la dent d’ivoire, la défense. On sait que le roi Salomon en était friand pour décorer ses meubles*. Et c’est aussi pourquoi la Côte d’Ivoire s’appelle en hébreu חוף השנהב (‘hof hashenhav), côte d’ivoire.

Mais alors d’où vient le mot פיל (pil) que nous utilisons aujourd’hui?
Le mot pil lui-même vient de l’araméen. Il date de la Mishna, donc des débuts de l’ère chrétienne. Cependant, les Sages de la Mishna (qui ont vécu environ trois siècles après les Makabim) ne savaient pas trop ce qu’était un éléphant. Ils en avaient entendu parler au moins par certains récits mais sans plus.

Ils avaient du mal à définir cet animal. Certains parlaient d’une sorte de taureau ou de chien gigantesque. Ils expliquaient que celui qui rêve d’un éléphant verra des merveilles s’accomplir. Pourquoi? Est-ce que, étant donné que les éléphants étaient inconnus en Eretz Israel, le fait d’en rêver relevait du miracle? Ou en tout cas d’une imagination fertile?
Quoi qu’il en soit, pour les Sages de la Mishna et aussi de la Guemara, il s’agissait d’un animal gros, sauvage et effrayant et pas vraiment réel.
D’ailleurs, pour parler d’une hypothèse irréaliste et perdre son temps en coupant les cheveux en quatre, ils utilisaient cette expression araméenne: מְעַיְּלִין פִּילָא בְּקוּפָא דְּמַחֲטָא C’est comme insérer un éléphant par le trou d’une aiguille!

Au Moyen-Age, on sait, au moins en théorie, ce qu’est un éléphant et, Rabbi Shimon Ben Tsemach Duran (1361-1444) nous raconte une histoire intéressante à ce sujet:
Un jour, un éléphant traversa la place du marché. Les marchands assis à la porte de leur boutique, se moquèrent de lui, de sa taille, de la longueur de son nez et de son apparence étrange. L’éléphant comprit que les humains se moquaient de lui. Que fit-il? Il descendit à la rivière, empli sa trompe d’eau, retourna au marché et versa l’eau sur les marchandises qui furent ainsi gâtées.
Rabbi Shimon Ben Tsemach Duran en avait-il donc vu un? Dans sa ville natale à Majorque? Sans doute pas, mais ayant fui à Alger, peut-être…
Plus tard, Yehuda de Modène (1571-1648) se moquera des prétentieux en disant: הפך זבוב לפיל (hafar zvoul lepil), la mouche est devenue un éléphant et bien plus tard, au 20 ème siècle, l’écrivain Agnon se moquera des intellectuels auto-proclamés en jouant sur les mots pil et pilpoul*: בעלי פלפול העושים מפול פיל ומפיל פול (Baalei pilpoul haossim mipoul pil oumipil poul) Les maitres du pilpoul transforment un pil en poul et vice-versa.

Ici, à Jerusalem, les seuls éléphants que nous pouvons voir se trouvent au zoo*, mais leur succès ne faiblit pas: c’est surtout leur trompe qui attire les enfants. Mais savez-vous que le mot חדק, ‘hedek, trompe est dû à une erreur d’imprimerie?
Au cours des siècles, la trompe de l’éléphant fut appelée חרטום, (hartoum), cor, ou שופר, shofar, ou même חצוצרה (h’atsotsera), trompète mais pas du tout חדק (‘hedek).
Pourtant ce mot existe en hébreu mais il a une toute autre signification: celle d’un buisson épineux! C’est ainsi que dans le livre de Mishlei-Proverbes il est écrit:
דֶּרֶךְ עָצֵל כִּמְשֻׂכַת חָדֶק, וְאֹרַח יְשָׁרִים סְלֻלָה
Le chemin du paresseux est comme un fouillis d’épines; la voie des hommes de bien est toute frayée.

Que c’est-il donc passé pour qu’un buisson épineux devienne une trompe?
La première fois qu’on trouve ce mot pour désigner une trompe, c’est dans le dictionnaire hébreu-allemand-russe publié par Eliezer Ben Yehuda et Yehoshua Steinberg en 1903. Il s’avère que Ben Yehuda a pioché quelques définitions dans le livre L’Ombre du monde (un livre datant du Moyen-Age et traitant de la faune et de la flore) qui décrivait le nez mince de l’éléphant האף הדק (ha’af hadak). Or la lettre ה, h, est très proche de la lettre ח, ‘h et il a suffit d’un peu trop d’encre d’imprimerie pour que les deux se confondent, et qu’en plus qu’une voyelle glisse du a au è*, et que la trompe devienne et sans doute restera ‘hedek.

Je suis obligée de terminer ainsi:
Un Congrès International de Zoologie qui avait pour thème l’Eléphant, a réuni à Genève d’éminents spécialistes. Chacun présenta le fruit de ses recherches et de ses efforts.
Ainsi, le délégué américain discouru sur le thème: « Comment produire des éléphants plus grands et plus forts« , l’Anglais évoqua ses Souvenirs de chasse à l’éléphant dans l’Inde des Maharadjah, tandis que le Français avait bien sûr étudié sérieusement La vie amoureuse de l’éléphant. Le Russe fit un exposé sur La vie communautaire de l’éléphant et l’Allemand présenta une Bibliographie sommaire sur l’importance de l’éléphant dans la vie économique.
Quant au Juif, il publia une thèse sur: L’éléphant et la question juive!

A bientôt,

Voici une caricature de Shay Tsharka,

Bonne fête de Hanouka
חג חנוכה שמח

* Pour en savoir plus sur « Hanouka:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/12/09/hanou-ka-ou-hanouka/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/12/09/hanouka-sameah-%d7%97%d7%a0%d7%95%d7%9b%d7%94-%d7%a9%d7%9e%d7%97-2/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/12/21/on-ne-doit-pas-compter-sur-un-miracle/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2017/12/14/hannouka-2017-les-secrets-de-la-foret-de-ben-shemen/


* Les livres des Makabim (Macchabées) ne sont pas inclus dans le canon biblique parce qu’écrits en grec

* Les papyrus d’Eléphantine:
https://www.persee.fr/doc/rjuiv_0484-8616_1912_num_63_126_5102

* Les Juifs d’Eléphantine: On ne sait pas trop quand ils arrivèrent dans cette région de Haute Egypte. Certains pensent que le roi Menashe régnant sur la Judée(-697 à -642) avait envoyé un bataillon de soldats pour prêter main-forte au Pharaon Psametik 1er en guerre contre la Nubie. Pour d’autres, ils faisaient partie de Juifs qui avait fui pour ne pas être déportés en Babylonie après la chute du royaume de Yehouda en -586, et se seraient refugiés en Egypte.

* Le zoo biblique de Jerusalem:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/03/20/knesset-israel/

* Le palais du roi Salomon:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2022/09/15/les-ivoires-de-la-cite-de-david/

* Le pilpoul: Voici ce qu’en dit, l’excellent blog http://letalmud.blogspot.com/
Le pilpoul (dérivé du mot « pilpel », poivre, littéralement « raisonnement aiguisé ») est une méthode introduite vers 1500 en Pologne, qui consiste en une étude systématique du Talmud. C’est une sorte de gymnastique intellectuelle entre deux étudiants ou un Maître et un étudiant, qui relève du postulat que les contradictions et les différents avis émis par les maîtres du Talmud ne peuvent être qu’apparence. Pour résoudre cette contradiction, l’élève doit parvenir à démontrer que les deux avis émis ne sont pas contradictoires. Il s’agit d’étudier des textes particulièrement ardus dans leur interprétation.
Le pilpoul a souvent été critiqué et même interdit par des rabbins qui le considérait plus comme un exercice de vaine rhétorique que comme une recherche approfondie

* Les voyelles glissent facilement en hébreu, qui est une langue à écriture consonantique.



Du Palace Hotel au Waldorf Astoria

Pendant des années, lorsque je descendais la rue Agron, je passais devant un bâtiment dont la façade très ouvragée, en piteux état, m’attristait.
A qui appartient donc ce bâtiment me demandais je? J’appris qu’il avait été bien endommagé pendant la guerre d’Indépendance, vaguement restauré pour servir un temps au Ministère du Commerce et était resté à l’abandon, squatté par des jeunes plus ou moins en dérive.
Et puis les rénovations commencèrent…

Finalement le bâtiment retrouva sa splendeur d’antan et sa fonction, celle d’un luxueux hôtel, autrefois appelé le Palace Hotel, et maintenant le Waldorf Astoria.


En fait, l’histoire de l’hôtel est une page de l’histoire de Jerusalem et c’est une affaire de rivalité qui en est à l’origine.

En cette année de 1928, le grand mufti de Jerusalem, Hadj Amin Al Husseini dont j’ai déjà bien parlé*, le grand mufti donc prend ombrage du dynamisme juif dans la ville, de ces Juifs qui ont commencé la construction du grand et luxueux hôtel dont Jerusalem manquait, le King David. Déjà simplement ce nom lui hérisse le poil et lui prouve à quel point Jerusalem est importante pour les Juifs, qui la considèrent comme leur capitale, la reliant à toute leur tradition et à un roi, qui certes vécu il y a 3000 ans, mais qui fut aussi le père du roi Salomon, celui qui a construit le Temple de Jerusalem et donc le bet al maqdis (en arabe), ou pour nous le בית המקדש, beit hamikdash*.

Il lui faut donc agir très vite. Il décide que le Conseil Suprême Musulman qu’il dirige, financera la construction d’un hôtel qui soulignera la présence des musulmans dans la ville et rivalisera d’importance avec le King David. Il embauche un architecte turc, Nahas Bey et deux entrepreneurs juifs, Tuvia Donia et Barukh Katinka. Il doivent absolument terminer la construction du bâtiment avant celle du King David!
Pour réussir son entreprise dans un minimum de temps, il ne fait pas dans la dentelle: pour accélérer les travaux, il n’hésite pas à démolir d’anciennes tombes musulmanes qui se trouvent sur le site. Qu’à cela ne tienne, il ordonne de déplacer les pierres tombales un peu plus loin. Mais comme la terre du cimetière est considérée comme une terre Waqf (dotation musulmane), et qu’il est interdit dans l’islam de déplacer des morts, il est difficile de garder l’affaire secrète.
Il publie donc une fatwa déclarant qu’un cimetière vieux de 600 ans et qui n’a pas été utilisé depuis 40 ans ne peut plus être considéré comme une terre sacrée*. 
Et il termine la construction de l’hôtel en seulement une année!

La façade de l'hôtel Palace, 1931 (PHO\1353371)


L’inauguration du bâtiment a lieu en décembre 1929 en présence des représentants du gouvernement britannique et de dignitaires arabes et juifs. 
Bien supérieur aux divers hospices pour les pèlerins chrétiens et au King David pas encore terminé, le Palace Hôtel est alors le plus luxueux des hôtels de Jérusalem, avec son impressionnant hall d’entrée, ses décors d’arabesques en marbre, ses140 chambres aux toilettes modernes, lits à baldaquin et surtout téléphone privé. 


Le hall d'entrée du Palace Hotel, 1936 (NZO\634449)


Malgré l’important investissement, le Palace Hôtel Palace ne sera utilisé comme hôtel que pendant quelques années, surpassé par le King David qui une fois achevé, verra défiler de nombreuses têtes couronnées jusqu’à ce qu’il soit réquisitionné par l’armée britannique en 1935. Elle y installera son quartier général.

Le Palace Hôtel sera finalement loué lui aussi par le gouvernement britannique et transformé en immeuble de bureaux. Pendant plusieurs années, il abritera aussi les studios de radio de la station britannique « Voice of Jerusalem ».

La grande révolte arabe* éclate en 1936. Les Anglais reculent devant la violence arabe et songent à modifier le mandat britannique en faveur des Arabes*. Ils envoient donc en Palestine une commission d’enquête dirigée par Lord Peel. La commission Peel ou Commission Royale pour la Palestine débarque le 11 novembre 1936 pour enquêter sur les raisons de la révolte. Elle repartira en Grande-Bretagne le 18 janvier 1937.
Les réunions de la commission se tiennent dans les bureaux du Palace Hôtel, mais ironiquement ses membres dorment au King David. Ce que les Anglais ne savent pas c’est que l’un des ingénieurs du Palace Hotel, Barukh Katinka est membre de la Haganah et qu’il a installé des micros dans toutes les salles de réunion.
Toutes les discussions à huit clos seront donc écoutées en direct par la Haganah!

Malheureusement, les Juifs du Yishouv ne pourront rien faire contre les décision de la commission recommandant que le Mandat soit à terme aboli, à l’exception d’un corridor autour de Jerusalem et allant jusqu’au sud de Yafo. Dans les parties de la Palestine qui ne sont plus sous mandat britannique, les Britanniques octroient les territoires en bleu aux Juifs et les territoires en vert aux Arabes afin qu’ils forment ainsi une unité territoriale avec le territoire du mandat britannique sur ce qui sera appelé la Trans-Jordanie, réduisant ainsi la partie est du Foyer National Juif. Cette partie nommée trans-jordanienne deviendra plus tard en royaume de Jordanie, créé par une décision unilatérale de la Grande-Bretagne, nous privant ainsi de toute cette partie est du Foyer National Juif.

Mais revenons au Palace Hôtel,
Dans les années 90 le bâtiment devenu la propriété de l’état d’Israel se détériore lentement…

Finalement la famille Reichman achète l’hôtel en 2006 et le rénove en restant fidèle à sa conception originale dans le style Art Déco.
Voici donc le patio:

Le hall d’entrée:

Un des salons:


Nous y avons pris un petit déjeuner aussi bon que beau. Mon seul regret est que les serveurs arabes très attentifs ne parlaient, ou ne voulaient pas parler l’hébreu, mais seulement l’arabe et l’anglais.

A bientôt,

* Le grand mufti Hadj Amin al Husseini.
J’en parle dans plusieurs articles dont ceux-ci:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/11/13/les-nazis-en-palestine-dans-les-annees-30/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/07/16/4795/
Et voici ce qu’écrit Klod Friedman dans un de ses articles:
Pourquoi ne serais-je pas moi aussi un réfugié palestinien ?
C’était la pleine période de la « grande révolte arabe de 1936 à 1939 » fomentée par le Grand Mufti de Jérusalem nommé par les Anglais, Amine el Husseini et son groupe paramilitaire al Futuwwah appelés officiellement « les scouts nazis ». Ils semaient la terreur, assassinant et torturant les soldats anglais, les civils juifs et les démocrates arabes.

* Bet al maqdis (beit halikdash) et le grand mufti:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2020/08/23/jerusalem-une-ville-sainte-pour-lislam-3-3/

* Le cimetière musulman: L’avocat Shmuel Berkowitz qui a traité le sujet du conflit israélo-arabe sur le plan juridique a écrit dans son livre « Comme cet endroit est terrible – la sainteté, la politique et la loi à Jérusalem et les lieux saints en Israël » (Editions Karta, 2006) que le Conseil suprême musulman dirigé par le mufti prévoyait de construire une université arabe sur tout le site du cimetière restant mais son plan a été abandonné faute de budget.

* La grande révolte arabe de 1936
Elle commence en avril 1936 est organisée par le Haut Commandement Arabe et dirigée par le grand mufti de Jerusalem. Elle commencera par une grève générale et le boycott des produits juifs. Ensuite ce sera l’escalade: les Arabes s’en prennent aux Juifs isolés, les kibboutzim. Des autobus sont attaqués à la grenade, et doivent être blindés

(Photo Jewish virtual librairy)

Certains quartiers comme le quartier juif de la vieille ville sont évacués,

(Photo Jewish virtual librairy)

Les Anglais ordonnent aux Juifs de Gaza de partir de chez eux…
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/08/29/les-juifs-de-gaza/

* La commission Peel:
Finalement, le projet ayant échoué, les Anglais publieront un nouveau Livre Blanc en 1939 qui interdit pratiquement toute immigration juive en Palestine
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/02/29/desarrois-juifs-dans-lentre-deux-guerres/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/06/17/des-livres-blancs-mais-pas-tres-propres/

*Le Foyer National Juif : le Traité de San Remo confiait au Royaume-Uni un mandat sur cette région et déclarait dans son préambule que le mandataire britannique « sera responsable de mettre à exécution la déclaration d’origine » (celle de Lord Balfour) dont il reprend mot pour mot l’essentiel. Cet accord fut entériné en juillet 1922 par la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, mais aussi ratifié par le Parlement britannique et le Congrès des États-Unis. La mission du Royaume-Uni était donc de préparer un État juif sur toute la Palestine mandataire



Des cafés ouverts le shabbat?

Depuis la création de l’Etat et même avant, les discussions, disputes, anathèmes et autres facéties du même genre sur à peu près tous les sujets, sont monnaie courante parmi nous. Que voulez-vous: un Juif, trois opinions!
Parmi les plus communes se trouve le respect des mitsvot dans l’espace public que demandent certains partis alors que d’autres exigent au contraire l’abandon de principes considérés comme le minimum commun depuis la création de l’état d’Israel.
Cette obligation ou non des mitsvot dans la sphère publique communautaire est une vieille querelle qui dure depuis toujours, d’autant que les communautés de diaspora ont pratiquement toujours eu droit à l’autonomie interne, même en temps de grandes persécutions.

Pierre Lurçat a écrit un remarquable article sur la pensée de Jabotinsky en la matière*. J’en publie cet extrait:
« La première distinction, essentielle, est celle de la sphère privée et de la sphère publique. Le constat que fait Jabotinsky dans son article De la religion est tout aussi valable aujourd’hui qu’à son époque :
Cela fait longtemps que nous aurions dû, nous autres Juifs, réviser notre attitude intellectuelle envers la religion… Une attitude positive envers la religion devra s’exprimer d’une manière différente. Par une manifestation positive, par exemple, lors des assemblées des congrès nationaux, des conférences et des assemblées élues – il faudrait qu’ils s’ouvrent par une cérémonie religieuse – et peu importe que leurs membres soient croyants ou “non croyants”. Car ces démonstrations revêtent une signification plus profonde que la question des croyances individuelles, ou celle des doutes de l’individu”.
En somme, ce que nous dit Jabotinsky est que la religion est plus importante pour la collectivité nationale que pour l’individu. Pourquoi ?
Parce que, explique-t-il: Ce qui compte est la manifestation d’une foi puissante et historique partagée par des milliers de personnes.

Malheureusement aujourd’hui, beaucoup tombent dans le manichéisme pour ou contre. Or en consultant des documents historiques de nos communautés, nous sommes parfois surpris par certaines décisions très nuancées, voire surprenantes, telles que celles qu’on trouve par exemple dans les registres du tribunal rabbinique de Prague* sur l’autorisation d’ouvrir ou non les cafés le shabbat, dans le quartier juif de la ville.


(La synagogue la plus ancienne de Prague, l’Altneushul, dont la construction remonte à 1270)

Comment aborder ce sujet et en discuter a-t il été possible dans une communauté connue pour sa piété?
Apparemment cela ne se fit pas sans discussions. Il y en eu de nombreuses et on peut suivre l’évolution des décisions y afférentes: En 1757, l’interdiction est totale: aucun café ne sera ouvert dans le quartier juif pendant le shabbat. De plus les femmes n’ont même pas le droit de fréquenter les cafés les jours de semaine.
Ensuite peu à peu, au lieu de s’opposer à cette nouvelle mode culturelle qui menace la vie traditionnelle, les rabbins de Prague décident de l’accepter sous conditions: la fréquentation des cafés est interdite au moment des prières, de plus le café doit être servi sans lait ou crème de peur de tenter des consommateurs qui ont sans doute mangé de la viande shabbat à midi, et enfin seuls les consommateurs juifs sont autorisés à les fréquenter. Pourquoi? Parce que si les Juifs devaient payer leur consommation à l’avance, avant shabbat, les consommateurs non-juifs, venus par hasard en passant, la payeraient en consommant, et obligeraient le serveur juif à profaner le shabbat. Quant aux femmes, si elles ne peuvent toujours pas y aller ce jour-là, elles ont la permission de les fréquenter les jours de semaines, mais avant 6h du soir!
Pourquoi ces allègements? Il faut dire que le café était devenu un des délices de shabbat* pour beaucoup de Juifs dont, j’en suis sûre, de nombreux rabbins…

De nombreux registres et carnets des décisions rabbiniques ont survécu à la Shoah et actuellement les Archives Centrales pour l’Histoire du Peuple Juif de la Bibliothèque Nationale en détiennent la plus grande collection au monde. En collaboration avec des universités étrangères, ces deux instituts cherchent à localiser, cataloguer et numériser tous les carnets et registres rabbiniques qui nous sont si précieux pour connaitre la vie quotidienne des communautés juives anéanties. Et c’est ainsi que le 20 juin dernier, la Bibliothèque Nationale a organisé un événement international sur ce sujet, avec la participation d’experts du monde entier, y compris une conférence de Maoz Kahana* sur les cafés de Prague et leur ouverture le shabbat.

Et maintenant? Les cafés sont-ils ouverts shabbat ou non? Tout dépend de l’endroit.
Mais la culture du café est bien présente en Israel bien qu’elle ait connu de nombreux bouleversements avec les années. Avant les premières aliyot, les gens buvaient du café bédouin (ou turc) chez eux ou dans des cafés arabes.

(Un café arabe à Yafo en 1911)

Le premier café européen en Eretz Israel a été établi au 19ème siècle dans la colonie allemande* de Haïfa. Dans les décennies suivantes, les immigrants juifs d’Europe ont continué à développer cette industrie, apportant avec eux le café au lait, le strudel à la crème fouettée, les serveurs vêtus de chemises blanches et de nœuds papillon, les thés dansants…

(Café sur la plage de Tel Aviv au milieu des années 30. Photo Les archives sionistes)

Et bien sûr, les journaux, les causeries culturelles et les débats intellectuels autour d’un verre. Dans les grandes villes, des cafés cossus sont devenus le lieu privilégié de la cuture bohème et intellectuelle.

(Le célèbre café Atara à Jerusalem en 1952. Il était alors éclairé avec des lampes à pétrole. Photo: Les archives sionistes)

Dans les villes de développement, ils n’étaient souvent que de petites cabanes où ne servait que du café noir et de l’arak.

(le Café Alyia: un café construit par et pour des nouveaux immigrants à Pardes Hanna en 1951)

L’histoire des cafés en Israel est en fait à l’image de l’histoire de l’immigration sioniste.

Hier, j’ai écrit cet article d’une traite pour oublier l’actualité au moins pour un moment: deux attentats à 7 heure du matin à Jerusalem, le premier à une station de bus à l’entrée de la ville et le deuxième à une autre station de bus dans le quartier de Ramot. Deux attentats avec des sacs d’explosifs remplis de clous et actionnés à distance. Ils ont fait une vingtaine de blessés, dont un dans un état critique et un mort, Arye Shtzupak, un lycéen de 16 ans qui partait à l’ecole.


En entendant les détails à la radio alors que j’essayais d’avancer sur le boulevard Begin les ambulances, motos de MADA* et les blindés de MAGAV* se faufilaient avec peine dans les bouchons et je me souvenais de l’intifada d’il y a 20 ans lorsque les bus explosaient avec le même genre d’engin…

A bientôt,

*L’article de Pierre Lurcat:
https://mabatim.info/2021/09/04/israel-etat-et-religion-en-quoi-la-pensee-de-jabotinsky-est-elle-pertinente-aujourdhui/


*Les registres du tribunal rabbinique de Prague sont aujourd’hui conservés au Musée juif de Prague


*Délices de shabbat ou oneg shabbat est un rassemblement organisé le samedi après-midi et généralement marqué par des discussions et des chants communautaires, et accompagné de gateaux ou autres délicatesses. Ce fut aussi le nom de code d’un groupe d’archivistes dirigé par l’historien Emanuel Ringelblum dans le ghetto de Varsovie avant sa liquidation
https://fr.wikipedia.org/wiki/Oyneg_Shabbos

*Les colonies allemandes: Villages ou quartiers fondés au 19 ème siècle par des protestants allemands, le Templiers:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/11/13/les-nazis-en-palestine-dans-les-annees-30/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/01/02/une-autre-bethlehem/


*Maoz Kahana est professeur d’histoire juive à l’Université de Tel Aviv. pour ceux qui comprennent l’hébreu:
https://www.tau.ac.il/profile/maozk

*MADA: Maguen David Adom, l’équivalent de la Croix Rouge et MAGAV: une unité militarisée de garde-frontières fondée en 1953 dépendant de la police d’Israel.

A bientôt,

Comment Jésus est devenu aryen

Le 10 novembre 1938, les nazis entrainèrent la populace à se déchainer contre les Juifs. La Nuit de Cristal fait référence au bruit des vitres des magasins, appartements et 1400 synagogues saccagées. Mais la réalité est bien plus sinistre que cela: une centaine de morts, des centaines de blessés, des victimes de viols, de nombreuses morts par suicide et environ 30 000 arrestations. Un tel acharnement sur seulement 500 000 Juifs vivant en Allemagne et en Autriche pour environ 60 millions d’habitants pour les deux pays réunis!

Des maisons d’enfants, des orphelinats comme celui de Dinslaken ont été saccagés, des malades ont été sortis de leur lit d’hôpital pour être transportés à Dachau. Certains sont morts pendant le transfert et les autres ont été assassinés.

(Les enfants de l’orphelinat en 1935. Yad Vashem)

Les émeutiers ne seront jamais jugés*. Il faut dire que la plupart des victimes auront entre temps été assassinées dans les divers camps d’extermination.

Mais, plutôt que de vous raconter la Nuit de Cristal, ce qui m’intéresse c’est d’essayer de comprendre quel fut le processus de déshumanisation des Juifs.
Un historien américain* a déjà étudié le phénomène de la montée de l’antisémitisme dans une ville où il n’y avait presque pas de Juifs. Il accuse l’entrisme de nazis dans différentes organisations scolaires, culturelles, ce qui qui fut décisif dans un pays où l’appartenance à un groupe (anciens combattants, chorales, organisations sportives etc..) est primordiale.

Mais il y a plus: Nous savons par exemple que les manuels scolaires et la presse répétaient chaque jour que si l’Allemagne n’allait pas bien, c’était la faute aux Juifs. Les Allemands étaient donc mis en condition dès l’enfance.

Cette illustration de 1938 est tirée d’un livre pour enfants Le champignon empoisonné (le Juif). Ici, un enfant apprend à reconnaitre les Juifs selon la forme de leur nez. (Blog The librairians)

Mais il y a encore plus grave: Le rôle négatif des Eglises allemandes en tant qu’institutions
Pourquoi? Parce les enseignements des Eglises sont le fondement culturel de tous les pays d’Europe et qu’il y a maintenant presque cent ans, les Européens, et donc les Allemands, étaient profondément chrétiens.
Je me suis surtout intéressée à leur réaction aux lois de Nuremberg* de 1935, lois discriminatoires concernant tous les Juifs (pratiquants ou pas) mais également les chrétiens d’origine juive puisque la notion d’une soi-disant race juive en était la raison.

(Tableau racial des lois de Nuremberg de 1935. Photo : US Holocaust Memorial Museum)

1- L’Église catholique allemande
Elle est théologiquement unie (et non pas divisée en différentes groupe comme l’Église protestante) puisqu’elle est en fait dirigée par le Vatican.
Les dirigeants catholiques sont initialement méfiants à l’égard du national-socialisme d’autant que l’anti-catholicisme enragé de certains hauts dignitaires nazis les inquiètent. De plus, ils se souviennent de la période du Kulturkampf (ou combat pour la civilisation), pendant laquelle, de 1871 à 1887, le Chancelier de l’empire allemand, Otto von Bismarck, avait mené une politique religieuse coercitive destinée à rompre les liens de l’Eglise catholique avec Rome.
Entre outre, le catholique Deutsche Zentrum (le parti du centre), qui avait été un partenaire clé pour la République de Weimar dans les années 1920, était un farouche opposant au parti nazi. Ainsi avant 1933, certains évêques interdisaient aux catholiques d’adhérer à ce parti.
Mais tout change quand en 1933, Hitler décrit le christianisme comme le « fondement » des valeurs allemandes dans son discours du 23 mars.
Le catholique conservateur Franz Von Papen est nommé vice-chancelier. Le programme de restauration de la grandeur allemande séduit une partie des catholiques. De son côté, le pape Pie XI est inquiet d’un renouveau du Kulturkampf. Dès le mois de mars, il initie des négociations avec l’aide du président du Parti du Centre.
Le 20 juillet, un Concordat est signé entre les Nazis et le Vatican. D’une part, le gouvernement nazi reconnait les associations, les œuvres de jeunesse, l’école confessionnelle et restitue les biens confisqués à l’Eglise catholique. D’autre part: Les nominations d’archevêques, d’évêques et toute autre nomination ne deviendront définitives que lorsque le représentant du Reich aura donné son accord pour ce qui est de savoir si ces nominations ne présentent pas d’inconvénients au point de vue politique générale (article 14 du Concordat).
Et donc, la messe est dite si vous me permettez cette expression!
Nous sommes bien loin de la conférence de Fulda de 1932 qui interdisaient aux catholiques d’adhérer au parti nazi. la NSAP.
Il est évident que ni l’encyclique de Pie XI Mit brennenden Sorge de 1937 où il critique le paganisme et le racisme, ni le fait qu’il déclarera en septembre 1938: Spirituellement nous sommes tous des Sémites, n’auront d’influence sur la population.

2- Les Eglises protestantes:

En 1933, il y avait trois traditions protestantes différentes en Allemagne: 41 millions d’Allemands sont enregistrés à la DEK (Deutsche Evangelische Kirche), d’autres à l’Eglise Unifiée. Quelques millions sont dispersés entre l’Eglise Réformée Calviniste et dans des congrégations comme celles des groupes mennonites.
Dès 1932, la DEK se prononce en faveur du racisme nazi dans un mémorandum. En 1933 elle dirige le nouveau Synode. Les autres Eglises suivent le mouvement.
Seule, l’Eglise Confessante, fondée en 1934 comme opposante au nazisme se prononce en faveur d’un christianisme accessible « à tous les peuples sans distinction de race » et voit dans le « paragraphe aryen », une « violation du statut confessionnel ». Elle condamne théoriquement l’antisémitisme racial mais le considère comme une affaire d’état dont elle n’a pas à se mêler. Elle non plus ne sourcillera pas face aux persécutions qui touchent les Juifs mais aussi les chrétiens d’origine juive.
La seule opposition vraiment claire et nette vient du pasteur Hans Ehrenberg. Le hic est qu’il est un Juif converti. Il aura la chance de fuir en Grande-Bretagne en 1939.

Mais il y a encore plus grave:
Onze des églises protestantes allemandes iront jusqu’à fonder à l’instigation du mouvement chrétien allemand, dans la ville de Eisenach, le Institut zur Erforschung und Bestätigung des jüdischen Einflusses auf das deutsche kirchliche Leben c’est à dire l’ Institut pour l’étude et l’élimination de l’influence juive sur la vie de l’Église allemande.


Cet institut fonctionnera de 1939 à 1945 et sera très influent dans les universités de théologie.
Cette idée d’une purification non seulement de la « race » mais aussi de ce qui est un des fondements culturels allemands, le christianisme, a muri pendant plusieurs année dans le cerveau de Walter Grundmann* (1906-1976) et de son cercle d’amis et disciples jusqu’à ce que les Eglises lui donnent le feu vert et surtout les fonds pour créer cet institut.
En fait, le raisonnement de Grundmann est simple: Notre peuple, qui lutte avant tout contre les puissances sataniques de la communauté juive mondiale pour l’ordre et la vie de ce monde, doit logiquement rejeter Jésus, car il ne peut pas lutter contre les Juifs et ouvrir son cœur au roi des Juifs ». Mais ce type d’affirmation est bien problématique de la part d’un théologien!
Aussi la solution est rapidement trouvée: Jésus n’est pas Juif, c’est un bon Aryen*! Grundmann est rejoint par une foule de théologiens et de pasteurs dans cet institut qu’il dirigera de 1939 à 1945, l’Institut pour l’étude et l’éradication de l’influence juive sur la vie religieuse allemande.
L’un de ses directeurs, Georg Bertam* professeur de Nouveau Testament à l’Université de Giessen écrit en mars 1944: Cette guerre est la guerre de la communauté juive contre l’Europe. Cette phrase contient une vérité qui fut maintes fois confirmée par la recherche de l’Institut. Ce travail de recherche n’est pas seulement adapté à l’attaque frontale, mais aussi au renforcement du front intérieur pour l’attaque et la défense contre toute la juiverie secrète et juive. être, qui a suinté dans la culture occidentale au cours des siècles, … Ainsi l’Institut, en plus de l’étude et de l’élimination de l’influence juive, a également la tâche positive de comprendre le propre être chrétien allemand et l’organisation d’ une pieuse vie allemande basée sur cette connaissance.
En d’autres termes, le but n’est pas seulement de façonner un christianisme pur et non juif, mais de créer une Allemagne sans Juifs. Débarrasser l’Allemagne des Juifs n’est pas seulement un objectif au service du peuple allemand, mais aussi la mission historique mondiale de l’Allemagne.
Pour cela, l’Institut produit une Bible sans Tanakh (Ancien Testament) et réécrit le nouveau Testament en supprimant les généalogies de Jésus qui lui attribuent une ascendance davidique, mais aussi les noms et lieux juifs ainsi que les citations (sauf si elles montraient les Juifs sous un mauvais jour ) et toute mention des prophéties positives pour le peuple juif. Il transforme Jésus en figure militariste et héroïque et aryenne dont le rôle est de combattre les Juifs.

Les lois antisémites de 1935 ne feront donc pas fait grand bruit d’autant qu’elles sont, en somme, les mêmes lois discriminatoires que celles que l’église avait imposées aux Juifs pendant des siècles et jusque dans un passé très proche.
En résumé, un lien étroit va se tisser entre les antisémitismes nazis et théologiques. Dans les deux cas, les Juifs sont considérés comme des adversaires de la germanité, en raison de jugements raciaux et ethniques. Contre le nomos d’Israel, se dresse un nomos folklorique germanique ou aryen, dont le Jésus aryen est le héros qui guide le peuple allemand dans sa lutte purificatrice. Il est donc primordial de préserver la pureté de l’espèce et de la race allemandes. Les Juifs eux-mêmes étant responsables théologiquement de tous leurs malheurs, leur droit à l’existence est théologiquement nié. La lutte de l’État contre le judaïsme s’en trouve donc renforcée car justifiée.

Pour aller plus loin avec Susannah Heschel, professeur d’études juives à l’Université de Dartmouth (vous avez la possibilité d’activer des sous-titres en anglais lisibles malgré de nombreuses fautes surtout dans les noms propres)…

Mais ne croyez pas que tout cela n’est que vieille lune et histoire du temps passé. Ce n’est pas seulement que le grand mufti de Jerusalem Hadj Amin al Husseini créa des légions SS en Europe et des troupes de choc, les Einsatztruppen, qui devaient se charger de l’extermination des Juifs en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.
L’histoire se répète et c’est actuellement la société palestinienne qui subit un endoctrinement de même nature qui a les conséquences que nous connaissons tous et dont nous avons eu un exemple supplémentaire hier soir: trois missiles lances depuis Gaza et surtout une adolescente de Kiriat Arba, Tamar Bat Nira, qui a reçu une balle dans la tête. Elle est entre la vie et la mort à l’hopital Hadassa.

A bientôt,


* Quelques assassins malchanceux ont été jugés près la guerre mais ils ne furent que légèrement condamnés ainsi les assassins de Mina Tsek qui vivait alors à Neidenburg en Prusse Orientale.
https://fr.timesofisrael.com/des-temoignages-de-la-nuit-de-cristal-autrefois-perdus-dans-lhistoire/

* Il s’agit de William Sheridan Allen (1932-2013) qui écrivit The Nazi Seizure of Power: The Experience of a Single German Town 1930-1935 (traduit en français sous le titre Une petite ville nazie)

*Lois de Nuremberg et le paragraphe aryen:
https://museeholocauste.ca/app/uploads/2019/03/lois_antijuives_chrono.pdf
Les lois raciales mises en œuvre par le Parlement allemand à Nuremberg, le 15 septembre 1935 sont devenues la base légale de la politique raciste antijuive en Allemagne. Treize décrets supplémentaires ont été ajoutés au Lois de Nuremberg au cours des 8 années suivantes. Elles définissaient officiellement qui était Juif et qui était aryen, La première loi fut appelée Loi sur la citoyenneté du Reich et en exclus les Juifs. La deuxième, la loi pour la protection du sang et de l’honneur allemand interdisait les mariages mixtes, l’interdiction de l’emploi de personnel non-juif de moins de 45 ans et interdisait aux Juifs le salut du drapeau. Les lois de Nuremberg ont fourni un mécanisme juridique « légitime » pour exclurent les Juifs de la société allemande.
Ce qui est appelé le paragraphe aryen est cette classification entre Aryens, Juifs, Métisses, quart de Juifs. Les chrétiens d’origine juives étaient Juifs selon les lois de Nuremberg.

*Walter Grundman et ses amis ne seront pas inquiétés après 1945. Lui-même travaillera pour la STASI en Allemagne de l’Est

* Il est vrai que Dietrich Boendorfer a tout d’abord fermement refusé d’exclure les chrétiens juifs de l’Église allemande mais finalement son opposition officielle à cette exclusion dans un texte rédigé avec le pasteur Niemoller a été plus qu’édulcorée. Il faut noter que lui même faisait preuve d’un antijudaïsme théologique tout à fait convaincu.
Il est vrai aussi que le pasteur Niemoller (1892-1984) a été arrêté en 1937 sur ordre d’Hitler et envoyé dans deux camps de concentration en tant que fondateur de l’Eglise confessante. Il considérait qu’Hitler l’avait personnellement trahi car il lui avait promis de ne pas s’en prendre physiquement aux Juifs, à seulement les restreindre (les lois de Nuremberg). Hitler lui aurait dit en 1932 Il y aura des restrictions contre les Juifs, mais il n’y aura pas de ghettos, pas de pogroms, en Allemagne. Pour Niemoeller les Juifs tenaient trop de place dans la société en particulier les Sionistes (!), les Juifs de l’est, et les Juifs athés… Il justifiait l’antisémitisme par toutes sortes de raisons. En somme un antisémitisme convenable…

* Jésus aryen: Si vous voulez aller plus loin, cet article de Mireille Hadas-Lebel:
https://www.ajcf.fr/IMG/pdf/160214-MHL-Jesus-aryen.pdf

* Le nazisme dans la société palestinienne:
https://www.terrorism-info.org.il/app/uploads/2021/10/E_154_21.pdf
https://www.memri.org/reports/neo-nazis-look-forge-bromance-jihadis
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2022/08/21/les-nazis-nhabitent-pas-loin-de-chez-moi

Qui étaient les voleurs de Pashtida*?

Tout d’abord, il faut se replonger dans la Jerusalem d’il y a presque deux siècles. A ce moment là, aucune famille n’avait de four à la maison, à peine deux casseroles, l’une pour le lait et l’autre pour la viande, mais en fait personne ne mangeait de viande sauf le shabbat et les jours de fête et tout était alors cuit dans le four communal.
Jerusalem comptait trois fours* immenses et à partir du jeudi des processions de plateaux, contenant les pâtes tressées des ‘halot*, de kugel* et pashtidot* en tout genres, se retrouvaient devant les fours, suivies le vendredi par les marmites de ‘hamin.
Voici ce qu’écrivait Hanna Luntz Bolotin sur la préparation du Shabbat:
La ménagère commence son travail dès l’aube en lavant les grains de blé dans une bassine d’eau et en les frottant bien pour enlever les graines sauvages amères qui s’y sont mêlées, puis elle les étale sur des nattes. Elle doit ensuite porter le blé à moudre au moulin*, puis tamiser la farine obtenue. Alors seulement elle peut préparer les nouilles du shabbat, la pâte des pashtidot et celle des ‘halot. Mais il n’y a que trois fours dans toute la ville. La file d’attente est longue, la cuisson n’est pas toujours réussie, les pains sortent parfois carbonisés ou à peine cuits. Il faut ensuite les rapporter à la maison. Quelques familles sont assez riches pour engager des hommes de peine mais la plupart des femmes les rapportent sur un plateau de bois posé en équilibre sur leur tête. La phrase de Bereshit: Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, est pour elle une évidence.

(Il ne reste plus aucun four communautaire juif à Jerusalem, aussi j’ai utilisé la photo du four d’Abou Ali, qui se trouvait à la porte de Shkhem il y a encore une vingtaine années. Blog Oneg Shabbat)

Mais le four ne sert pas qu’a la cuisson. Voici ce qu’écrivait Ishaya Peres*:
Le four du quartier n’était pas seulement utilisé pour la cuisson, mais il est aussi l’endroit où on laissait les repas de shabbat au chaud. Lorsque la cuisson était terminée le vendredi soir, les charbons n’étaient pas éteints mais étaient recouverts d’assiettes en étain et de marmites. Les ragoûts épicés bouillonnants, avec des légumes, des légumineuses et un peu de viande, continuaient à cuire toute la nuit et le lendemain matin. De nouvelles processions se formaient alors pour remporter les marmites et chacun se saluait d’un shabbat shalom tout en enquérant de la santé de ses voisins et rentrait chez lui emportant les marmites de ‘Hamin, de tshlolent, de dafina ou de tabit*, laissant derriere eux une trainée de parfums multiples et suivis par les chats par l’odeur alléchés...

(Tabit irakien)

Dans le quartier des Boukharim*, rue Yehezkiel, le four était tenu par Yahya le Yemenite. Or un matin de shabbat de Hannouka, Yahya en ouvrant son four à ses clients, découvrît les marmites vides! Des voleurs avaient emporté les marmites de Hamin, les pashidot et autres merveilles du shabbat.
La police mena une enquête et les voleurs reçurent le nom de voleurs de pashtidot. On découvrît que ces voleurs étaient simplement des pauvres gens qui avaient fui la Perse et étaient arrivés complètement démunis. Leur odyssée via Baghdad, Damas, Tsfat et enfin Jerusalem avait été terrible. Arrivés à Jerusalem dont ils avaient tant rêvé, voilà qu’ils se trouvaient sans ressources, à la merci des autorités turques et recevant l’aumône d’une population elle même très pauvre.

(Une des nombreuses soupes populaires à Jerusalem au 19ème siècle, Archives sionistes)

Parmi ces immigrants, ceux du quartier boukhari avaient une histoire particulière. On les appelaient les martyrs de Mashad, natifs de cette ville du nord-est iranien.
Leur histoire me fait penser à celles des Juifs de Pologne qui avaient été conviés par le roi Boleslav le Pieux à s’installer en Pologne au 13ème siècle. Boleslav voulait introduire sans son pays une classe moyenne d’artisans et commerçants instruits pour développer son pays.
C’est exactement ce qui se passa au 18ème siècle en Perse. Lorsqu’en 1747, le souverain perse sunnite Nader Shah revint d’une campagne de conquête en Inde, il établit Mashad comme capitale et demanda à une cinquantaine de familles juives de s’y établir. Il leur confia même la garde de son butin, tant il préférait ne pas le laisser aux mains des chiites. Malheureusement il fut rapidement assassiné* et les Juifs de la ville retrouvèrent leur destin de dhimmi, soumis à des lois discriminatoires.
En1839 eu lieu un terrible pogrom dû à une accusation de diffamation de l’islam pendant la fête de l’Achoura, jour de la commémoration du massacre de l’Imam Hussein et de sa famille par les sunnites. Apres le pogrom qui fit presque une centaine de morts, les survivants durent choisir entre l’islam et la mort. Pendant 120 ans, ils survécurent comme musulmans tout en pratiquant secrètement le judaïsme.
Chaque vendredi, ils se rendaient à la mosquée, mais le soir ils accueillaient le shabbat. Ils pratiquaient la chehita* en secret sur des poules et des moutons. Les femmes, qui, en tant que musulmanes, devaient se couvrir le corps entièrement, enroulaient autour d’elles des rouleaux de la Torah, des tefilines et des talits sous leurs vêtements et les emmenaient dans des synagogues secrètes installées dans des maisons privées. Les circoncisions, bar mitsva et mariages se faisaient en secret. Il en était de même pour les prières lors d’un décès, qui se pratiquaient elles aussi en secret, avant l’enterrement musulman. Les actes de mariage étaient écrits en arabe:

mais il y avait toujours une copie clandestine, écrite en hébreu:

(Ces deux actes de mariage célébré en 1902 sont ceux d’un même couple; blog https://histori-aolamit.blogspot.com/)

Les membres de la communauté vivaient dans le ghetto qui s’appelait Jadid al-Islam (les nouveaux musulmans), ne se mariaient qu’au sein de la communauté, et mariaient leurs enfants très jeunes de peur qu’ils ne soient kidnappés. Les enfants savaient dès le plus jeune âge qu’ils ne devaient jamais parler de leur vie familiale. Lors des shabbat et des fêtes, respectant le jour de repos, les pères laissaient dans leur boutique un de leurs fils qui répondait invariablement lorsqu’un client entrait: Je ne sais pas, papa est sorti et ce jusqu’à ce que le client se lasse et aille acheter ailleurs.
Dans la vidéo ci-dessous, on voit une hanoukia composée de 9 petits bougeoirs non reliés entre eux pour être plus vite dispersés dans la maison au cas où… Comme tous les livres saints avaient été détruits, ils les recopièrent de tête comme cette Haggadah que présente la video.
Certains Juifs allèrent jusqu’à faire le pèlerinage à la Mecque et reçurent le titre de Hadj (pèlerin).
Dans la video ci-dessous, le professeur Amnon Netser, de Université Hébraïque de Jerusalem, explique que l’Iran a une longue tradition de conversions forcées. A de nombreuses époques, les Juifs durent accepter l’islam sous la contrainte.
Au 19ème siècle disparurent les Juifs de Tabriz, de Shiraz et d’autres villes, et surtout ceux qui vivaient dans de petits villages dans le nord-est du pays : ils perdirent complètement leur identité juive.
Si Mashad est resté célèbre, c’est que sa communauté ne disparut pas.
Il n’est pas étonnant que la plupart d’entre eux s’enfuirent de Perse. Certains allèrent au plus court, en Afghanistan mais furent ensuite rattrapés par les Perses et abandonnés sans nourriture dans le désert. D’autres arrivèrent en Inde et une bonne partie en Palestine ottomane. Parmi eux, se trouvait Haji Muhammad Ismail. Il avait quitté Mashhad pour officiellement effectuer le pèlerinage à La Mecque mais en fait il s’installa à Jerusalem et vécu comme un Juif.
Et c’est ainsi que dès son arrivée, il reprit son nom juif Yehezkiel et construisit sa maison dans le quartier des Boukharim.
Dans les années 30, les Juifs d’Iran arrivaient par le Liban sans aide de l’Agence Juive car le grand rabbin Herzog considérait avec suspicion ces Iraniens officiellement musulmans qui se prétendaient juifs. Finalement, ce fut grâce à la décision du rav Ouziel, grand rabbin sépharade, que leur judéité fut reconnue sans reserve !
Les Juifs de Mashad bâtirent deux synagogues à Jerusalem

(Synagogue Hadj Adonia Hacohen, Jerusalem)

où dans les bâtiments adjacents ils accueillirent les nouveaux arrivants et les nécessiteux et ouvrirent des oulpans, tout ceci à la barbe des Anglais.

(Bâtiments adjacents à la synagogue où étaient logés les immigrants clandestins)

Pour ceux qui comprennent l’hébreu, voici un documentaire réalisé par le journaliste Uri Cohen Aharonov, lui-même membre de la communauté, et consacré à l’histoire des martyrs de Mashad :

Et c’est ainsi que, partie d’une histoire de pashtidot dérobées dans le quartier boukhari, j’en suis venue à vous raconter l’histoire des Juifs de Mashad…


A bientôt,

*Le quartier boukhari:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/03/21/le-quartier-boukhari/

*La She’hita:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/10/01/shemita-shehita/

*Le kugel est un gateau de nouilles ou de pommes de terre qui fait partie des pashtidot
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/01/30/pashtida/

*Le tabit irakien est un plat de riz à la tomate et aux épices dans lequel ou rajoute ou non du poulet et qui cuit pendant toute la nuit pour être mange le shabbat a midi

*Le tcholent:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/12/27/le-hamin/

*Hanna Luntz Bolotin, fille d’Avraham Luncz qui écrivait dans le journal Havatselet dont la machine à imprimer avait été offerte par Moses Montefiore. Elle se trouve au Musée Israel.

*Yishaya Peres (1874-1955 ) était un éducateur connu à Jerusalem, fondateur de l’ecole Lemel et du syndicat des enseignants

*Nader Shah (1688-1747). Apres son assassinat son fils Ali Mirza fut emmené en Autriche où il fut adopté par l’impératrice Marie-Thérèse. Il se convertit au catholicisme et pris le nom de Joseph von Semlin

*Les Juifs de Mashad purent revenir officiellement au judaïsme au 20 ème siècle. A l’époque du Shah, les Juifs iraniens menaient une vie normale mais il faut noter qu’il y eut encore un pogrom à Mashad en 1946: la veille de Pessa’h les musulmans avaient fait irruption dans les maisons juives en affirmant qu’à chaque fête de Pessah les Juifs tuent un enfant musulman et font des matsot de son sang. Cette accusation est évidemment le recyclage de l’accusation de meurtre rituel si courante en Europe pendant des siècles.


Je reste sioniste

Sous la plume de Michel,

Le 1er novembre les citoyens israéliens sont appelés à voter pour désigner la 25 ème Knesset et par conséquent ceux qui gouverneront le pays dans les prochaines années. Il me semble que ces élections sont particulièrement importantes. Outre le fait que nous allons voter pour la seconde fois en un peu plus d’un an, il m’apparait que se dessine un choix fondamental.
Nos hommes politiques et journalistes opposent souvent deux finalités qu’ils présentent comme étant incompatibles : état démocratique et état juif et ils nous mettent en demeure de choisir entre les deux. Il s’agit de décider si Israel doit rester l’état du peuple juif tel que cela a été prévu par les hommes qui ont participé à sa création* (et certains actuellement supposent qu’un état juif ne peut être démocratique) ou si à l’inverse le principe démocratique doit constituer l’essence même de ce pays et en être la raison d’être, tout en restant l’état dont la mission est de rassembler les populations juives perdues.


Je m’explique :
Si la démocratie doit devenir le substrat essentiel d’Israel alors il faut pouvoir envisager les conséquences à long terme. En effet vivent en Israel différentes communautés, chacune avec sa religion, sa culture et ses rêves. Les Juifs majoritaires, globalement occidentalisés, constituent la majorité de la population. Mais vivent aussi dans ce pays des musulmans d’ethnies ou de religions différentes : les alaouites, les sunnites, les chiites, les druzes etc… N’oublions pas également les chrétiens qui, s’ils constituent une petite minorité, n’en sont pas moins divisées en origines, religions et cultures différentes.

Poussez l’exigence de démocratie dans ce pays jusqu’à en faire l’essence même et la raison principale de sont existence aura des conséquences. Au nom de ce principe, c’est-à-dire d’une égalité absolue non seulement des droits mais aussi des représentations, il faudra renoncer à terme à avoir un drapeau marqué du seul maguen David*, y ajouter peut-être le croissant islamique ou la croix chrétienne, accepter même de changer le nom du pays pour y introduire aussi une partie islamique ou palestinienne, modifier notre droit pour ajouter à la part inspirée du droit juif, d’autres originaires des autres minorités etc… Nous sommes très loin alors du rêve des pères fondateurs de ce pays*. C’est vers cela que nous mènera avec le temps cette option si nous, citoyens, souhaitons que la démocratie et une forme d’égalité absolue constituent l’essence même de ce pays. Cette perspective n’est pas exagérée, elle est dans l’ordre naturel de l’histoire.
Mais la création de l’état d’Israel n’est elle pas en soi un évènement exceptionnel qui défie les règles généralement enseignées par l’histoire ?

A l’inverse nous pouvons considérer comme les générations précédentes que la raison principale qui a motivé l’existence d’Israel réside dans le fait qu’il fallait constituer un pays qui soit une terre d’accueil pour les juifs, redonner à un peuple longtemps martyrisé dépendant du bon vouloir des dirigeants et des
peuples des autres nations, lui permettre de retrouver son indépendance et la dignité qui en découle. 2000 ans d’exils et d’errements n’ont pas suffi pour annihiler la culture juive et l’espoir du retour à Sion: l’an prochain à Jerusalem, une phrase reprise sans discontinuer dans nos prières.
Et 74 ans seulement après sa création, nous vivons dans un Israel renaissant moderne, économiquement et militairement consolidé, malgré 5 guerres consécutives avec ses voisins et l’intégration de millions d’émigrants. Y vivent plus de 9 millions de citoyens dont 75% appartiennent au peuple juif.


Et la démocratie me direz-vous ? Elle y tient sa place, figure dans les lois qui régissent ce pays une égalité des droits politiques, juridiques et sociaux pour tous ces habitants quelques soient leur origine, race, couleur de peau et religion.
Il n’en est pas de même pour les devoirs puisque certaines communautés* ne sont pas astreintes au service militaire.

Etat démocratique ou état juif ?
L’éventail des partis politiques, de l’extrême droite à l’extrême gauche et aux partis arabes se partage entre ces deux définitions, entre ces deux perspectives. Choisir l’un des camps au détriment de l’autre est une façon de répondre à la question posée et contribue à construire l’avenir d’Israel.
Il ne s’agit pas pour moi ici de commenter la position de tel ou tel parti ou dirigeant politique mais simplement de mettre en évidence ce choix entre deux perspectives à moyen long terme de nature opposées. Chacun se décidera en conscience en fonction de ses intuitions, convictions ou de ses choix idéologiques. Mais il me semble que quel qu’ils soient, c’est là la seule vraie question de fond qu’il faudra se poser lorsque nous mettrons notre bulletin dans l’urne.
En ce qui me concerne je continuerai à soutenir la révolution nationale populaire juive* qui a amené le peuple juif après 2000 ans d’exodes à s’établir en nation indépendante et à devenir maître de son destin.

Vous l’avez compris je reste sioniste.

A bientôt,

*Les Arabes musulmans (sauf les Tcherkesses) et chrétiens israéliens ne sont pas astreint au service militaire, au contraire des Druzes qui ont scellé une alliance de sang- selon leurs propres termes- avec l’état d’Israel en 1948.

La loi de la nation:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2019/02/07/la-loi-de-la-nation-ou-la-vertu-du-nationalisme/

*Les penseurs de la révolution nationale juive:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2022/05/08/la-revolution-nationale-juive-et-ses-penseurs-1-5/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2022/05/09/la-revolution-nationale-juive-et-ses-penseurs-2-5/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2022/05/10/la-revolution-nationale-juive-et-ses-penseurs-3-5/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2022/05/11/la-revolution-nationale-juive-ses-penseurs-4-5/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2022/05/12/la-revolution-nationale-juive-ses-penseurs-5-5/

Le dentier de sœur Odile

Un article léger, pour des jours qui le sont moins

En 1956 le journal américain Life publia un article sur une histoire peu banale, celle du dentier d’une religieuse tombé dans le no man’s land entre Israel et la Jordanie.
Que s’était-il donc passé?
Nous sommes en 1956. La ville de Jerusalem est coupée en deux depuis les accords d’armistice de Rhodes en 1949. La ligne de démarcation n’est pas qu’une ligne, c’est une large bande, parfois bien plus qu’une bande. Ce sont des terrains vagues, minés, qui séparent les côtés israélien et jordanien.

(Le quartier de Mamilla en 1949)

Il s’agit donc d’un no man’s land dans lequel il est évidement interdit et dangereux de s’aventurer, le seul point de passage entre les deux parties de la ville étant la porte Mandelbaum*,


Seul passage officiel entre Israël et la Jordanie, il était utilisé pour le passage des diplomates et des membres des différentes églises.


Le journaliste de Life détaille la situation du monastère de Notre Dame de France qui se trouve du côté israélien, mais dont les murs donnent sur ce no man’s land. Il écrit qu’un matin, une des sœurs, ouvrant la fenêtre, a été prise d’une quinte de toux si forte qu’elle en a laissé échapper son dentier qui est tombé à l’extérieur.
Au premier abord, il était facile de le récupérer: elle sortait du bâtiment, passait sous la fenêtre et récupérait ses dents, mais si les dents étaient tombées à l’extérieur du bâtiment, elles étaient aussi tombées à l’exterieur des limites de l’état d’Israel! Que faire?
La religieuse s’est adressée aux soldats de Tsahal en poste à quelques mètres et leur a demandé de récupérer son dentier.
Impossible! Il leur était formellement interdit de franchir les barbelés, car ils auraient pu provoquer un incident grave avec l’armée jordanienne… L’armée israélienne décide donc d’en référer aux troupes de l’ONU qui stationnent à Jerusalem. L’ONU accepte de contacter les Jordaniens, et voilà que des officiers israéliens, jordaniens et le délégué français des forces de l’ONU, le commandant Carnot, agitant son drapeau blanc, tous se mettent à quatre pattes pour finalement dénicher le dentier entre les épines et les barbelés et le rendre à sa propriétaire qui le tient joyeusement entre ses doigts comme on le voit sur la photo.

Pourtant, cet article comporte une erreur:
Tout d’abord le couvent Notre Dame de France est un couvent de moines et non pas de religieuses. Le seul bâtiment chrétien dont les fenêtres donnent aussi sur le no mans land est l’hôpital Saint Louis, lui est géré par des religieuses hospitalières françaises et donne lui aussi sur la ligne de démarcation.

(L’hopital Saint-Louis est au premier plan à gauche et plus loin à droite le couvent Notre Dame de France)

Mais surtout, si vous regardez bien la religieuse sur la photo de Life, elle a toutes ses dents, vraies ou fausses. Alors? Qui a perdu son dentier?
Le photographe de Life, David Rubinger, a expliqué qu’il ne s’agissait pas d’une religieuse mais d’une patiente de l’hôpital, Myriam Zahadi, qui était parait-il restée plusieurs jours honteuse de son état dans sa chambre, avant que la mère supérieure en réfère à Tsahal. Mortifiée, elle n’a pas voulu être photographiée et c’est une des religieuse qui a accepté de la remplacer. David Rubinger lui avait demandé de sourire bouche close mais la religieuse était tellement amusée par le cocasse de la situation qu’elle n’a pas pu s’arrêter de rire et de sourire, et a finalement été photographiée ainsi, toutes dents dehors.
On pardonnera facilement les journalistes de Life d’avoir confondu l’hôpital Saint Louis et le couvent de notre Dame de France mais que dire de Colette Avital*, membre du parti travailliste (Avoda), députée à la Knesset?
Dans son autobiographie « La petite fille à la cravate rouge », Colette Avital rapporte cette anecdote.

Elle se rappelle bien son premier jour de travail au Ministère des Affaires Etrangères où elle travaillait dans le département chargé des relations avec la Jordanie, et ceci les jours précédents la guerre des 6 jours. Elle reprend ainsi l’histoire: Une religieuse s’est penchée par la fenêtre et son dentier est tombé dans le no man’s land. On m’a priée de rendre l’objet perdu à la religieuse, Aussitôt, j’ai constitué une équipe spéciale habilitée à cette opération. Il y avait deux officiers israéliens sans peur ni reproche, deux officiers costauds des forces de l’ONU et deux Jordaniens pleins de vie (sic!). Je les ai envoyés dans le no man’s land récupérer le dentier. Je leur avais donné un drapeau blanc mais ils ne pouvaient compter que sur eux mêmes.
Quelle histoire romancée! Mais même un romancier se doit d’être logique:
Tout d’abord, bien que d’après ses dires, elle ait été responsable de l’opération, un peu plus loin dans l’article, elle confond elle aussi l’hopital Saint Louis et le monastère.
Mais il y a plus grave: toujours d’après ses dires, l’opération a eu lieu sous sa responsabilité alors qu’elle commençait à travailler au Ministère des Affaires étrangères en 1967, or Life a publié son article en 1956, soit 9 ans avant.
Pour Colette Avital, les années passent vite, elle a du oublier qu’en 1956 elle n’avait que 16 ans!
A-t-elle tant d’imagination? Non en fait, elle recycle cette histoire, s’en attribuant toute la gloire, en recopiant tout simplement quelques phrases du livre Une Jerusalem publié par Uzi Narkiss qui était alors commandant de Tsahal et participait régulièrement aux réunions de l’Etat Major.
Comme l’écrivait La Fontaine:

(Dessin d’Henri Avelot 1932)

   

A bientôt,

PS: Je reçois aujourd’hui un mail de mon amie Henriette:
Merci pour l’histoire du dentier : c’est un sourire dans une actualité très déprimante.
Dans la famille de Yossi une histoire de la même eau : son frère qu’on appelle « Pierrot », à l’âge de 9-10 ans a eu la lumineuse idée avec un copain d’aller pique-niquer et donc cuire des pommes de terre dans le no man’s land entre les deux Jérusalem. Tout de suite les herbes sèches se sont enflammées, les mines ont commencé à sauter, les pompiers israéliens et jordaniens ont foncé et même l’ONU avec drapeau blanc  est arrivée sur zone ! Evidemment  les deux gamins se sont enfuis, Pierrot se réfugiant sous son lit. D’après un neveu, l’histoire est racontée dans un livre sur l’Histoire de Jérusalem !
Pierrot enfant , était le seul casse-cou de la famille, celui qui fait des bêtises sans arrière-pensée. Bien sûr en 73 il était parachutiste dans le Golan et ensuite, il est devenu policier (maître-chien). Aujourd’hui il est bien sûr sage et retraité, câlinant ses trois fill
es, ses deux petits-enfants, son chien, ses oiseaux, ses poissons et bien sûr son épouse qui, elle aussi l’aime comme au premier jour !


La joie de Soukot

Les fêtes de Tishri sont étroitement liées entre elles :
Rosh Hashana, c’est la gestation du monde*, ce sont aussi les recommencements lorsque l’histoire qui s’enlise se renouvelle grâce à une naissance- celle des patriarches, le début des grossesses des matriarches et de ‘Hanna- ou grâce à une renaissance: le jour où Joseph sort de prison et devient gouverneur d’Egypte… Car chacune de ces naissances ou renaissance a un effet important sur l’histoire de notre peuple.
Kippour, c’est la reconquête de soi : c’est le moment où nous devons scruter avec attention nos actions pour changer de cap, et là encore pour rebondir car si la faute est une aliénation de soi, le repentir en est la reconquête. C’est le jour qu’illustre cette phrase de Quohelet (l’Ecclésiaste): Tu as fauté, tu peux te repentir.
Soukot est appelée זמן שמחתנו (zman sim’hatenou), le temps de notre joie: joie du recommencement, de s’être retrouvé, joie d’être assis ensemble.

C’est aussi la fête de l’engrangement et de remerciement pour les récoltes.

(Récolte du coton)


Avec pourtant toujours cette inquiétude en filigrane : pleuvra-t-il assez pour les récoltes à venir ? C’est ce que nous nous souhaitons chaque année, ce temps de délice pour la terre et le ciel, comme l’écrivait si joliment Salomon Ibn Gvirol*:

« A l’encre de ses pluies, à celle de ses ondées,
De sa plume d’éclairs, de sa main de nuées,
L’automne a écrit une page du jardin, de bleu ciel et de pourpre,
Nul n’avait conçu un tableau aussi riche,
En ce temps de délice pour la terre et le ciel
Et brodé des  rameaux sur des parterres d’étoiles »

Et c’est ainsi que dans le paysage d’Israel, fleurissent comme chaque année de multiples soukot sur les balcons, les places, comme cette souka très originale:


Sur les terrasses de cafés et aussi dans les magasins Ikea:


Comme la joie est le moto de Soukot, nous devons être heureux. Plus facile à dire qu’à ressentir ! Ce point a dû suffisamment tarauder les commentateurs à tel point que le Rambam (Maïmonide) lui-même, lui qu’on croit souvent enfermé dans sa philosophie et ses potions, a ressenti le besoin de nous donner des conseils pratiques. Les voici :

Boire un verre de vin par jour (Ne pas boire juste après avoir pris un médicament. Il faut boire au moins une heure et demie avant ou après la prise de tout médicament). A Soukot il est recommandé de boire chacun des jours de la fête et de hol hamoed*, mais tout au long de l’année, il est recommandé de le réserver pour Shabbat et les jours de fêtes.
Bouger et surtout danser: la danse combine le mouvement, mais aussi le chant ou la musique, qui sont également joyeux par eux-mêmes.
Changer nos schémas de pensée. Comprenant que tout ce qui nous arrive dans la vie, est un défi pour nous permettre de grandir et de développer de nouvelles capacités.
Intégrer le fait que rien de ce que nous avons dans la vie n’est tenu pour acquis et en être heureux au quotidien.
Être généreux.

Myriam Peretz* raconte qu’elle avait un élève qui ne supportait pas d’aller à l’école, ne s’entendait avec personne. Un jour, elle lui a acheté un joli cahier et lui a dit :
Tu peux venir deux jours par semaine pour étudier chez moi si tu écris chaque jour quelque chose de positif sur l’école.
Le premier jour, il a écrit : les toilettes puent !
Je ne l’ai pas accepté chez moi.
Le deuxième il a compté toutes les tuiles cassées, je ne l’ai pas non plus accepté.
Le troisième jour il faisait très chaud, il a écrit : l’eau du lavabo était froide, c’était très cool ! Je l’ai accepté chez moi.
Ensuite il a remarqué l’ombre agréable des arbres, et un jour il m’a remercié pour la balustrade de l’escalier qui l’avait empêché de tomber. Pourquoi moi ? Je ne l’ai pas construite .
Pour dire merci m’a-t-il dit.

C’est une peu ça notre vie : nous nous réjouissons de cris des enfants de l’école d’à côté, des citrons qui murissent, des sourires des amis et des voisins, de diner en famille… Et ce, malgré les cérémonies officielles et les articles qui nous rappellent la guerre de Kippour, il y a 49 ans, malgré les menaces permanentes, menaces extérieures du ‘Hezbollah, de l’Iran, et menaces intérieures* dont je vous ai déjà souvent parlé, et malgré ce dernier attentat: cette nuit, à Shuafat, au nord de la ville, une jeune soldate a été assassinée par un terroriste, trois autres soldats sont blessés dont un gravement. Elle s’appelait Noa Lazar et avait 18 ans.

Nous attendons le יורה (Yoré), la première pluie de l’année. Les nuages sont déjà là. Voici un poème de Léa Goldberg qui écrivit beaucoup pour les enfants: בואו עננים (Boou ananim) Venez nuages.

De l’eau!
Venez nuages! Qu’il pleuve dans les jardins Tiff, Taff, mes gouttes! Pluie, pluie dans mes champs pour l’avoine, pour l’arbre et la petite fleur du jardin. Le flot se déverse en bénédiction et le champ soupire de soulagement, Alléluia, Alléluia, la pluie est abondante.

(Ellen Miller Braun: אֶרֶץ חִטָּה וּשְׂעֹרָה, וְגֶפֶן וּתְאֵנָה וְרִמּוֹן; אֶרֶץ-זֵית שֶׁמֶן, וּדְבָשׁ. 
Un pays qui produit le froment et l’orge, le raisin, la figue et la grenade, l’olive huileuse et le miel– Devarim-Deuteronome 8,8)


Bonne fête de Soukot
חג סוכות שמח

A bientôt,

*Rosh Hashana: Nous disons que Rosh Hashana est הרת העולם (Harat Haolam) c’est à dire la conception, la grossesse du monde. La racine הרה (HRH) signifie engendrer, être enceinte, et a aussi donné le mot montagne הר (har): le mont Sinaï serait selon Raphael Draï non pas vraiment une montagne (quoiqu’il ne l’exclut pas) mais la conception de la Thora

*’Hol Hamoed:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/03/30/tout-est-en-ordre/

*Salomon Ibn Gvirol: philosophe, poète, rabbin. Il est né sans doute en 1022 à Malaga et mort environ 30 ans plus tard. Il est connu dans le monde occidental sous le nom d’Avicebron, et son oeuvre principale מקור חיים (Mekor Hayim), La source de vie, est connue sous le nom latin de Fons Vitae

*Miryam Peretz:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2018/03/18/choisis-la-vie-et-tu-vivras-alors-toi-et-ta-posterite/

*La menace intérieure:
Quelques exemples ces derniers jours:
A Nazareth, les services de sécurité ont démantelé une cellule islamique, implantée dans un lycée arabe de la ville. Les terroristes prévoyaient de commettre un attentat ces jours prochains
Dans la vallée du Jourdain, une entreprise agricole a été entièrement détruite lors d’un incendie terroriste
Sur la ligne ferroviaire entre Akko et ‘Haifa, un terroriste a été arrêté alors qu’il y installait un engin
explosif
Les journalistes vous parleront du camp de refugiés de Shuafat. Ce n’en est plus un depuis longtemps. C’est un quartier arabe au nord de la ville desservi par des bus et le tramway et tous les services municipaux