שארית הפליטה Les survivants

Un jour, un étudiant m’avait demandé pourquoi j’évoquais les grandes difficultés à survivre des rescapés de la Shoah.
C’est vrai
m’avait-il dit, après tout la guerre était finie! J’avoue être restée interloquée!

En fait si en 1945, si de nombreux européens doivent reconstruire leurs pays et sont confrontés aux séquelles de la guerre, pour les Juifs, la situation est vraiment épouvantable. Bien sûr, les nazis ne les pourchassent plus, mais certaines populations locales le font. C’est un euphémisme de dire qu’ils ne sont pas  toujours les bienvenus.

En Europe de l’Ouest, cela se passe poliment. L’administration fait parfois la sourde oreille lorsqu’il s’agit de rendre à un fonctionnaire son poste, un appartement, un magasin ou une entreprise à ses propriétaires. On leur assènent qu’ils ne sont pas les seuls malheureux et qu’expulser une famille avec des enfants en bas âge pour qu’y vive un seul occupant… Personne ne relève cette simple évidence: si une seule personne réclame cet appartement, c’est qu’un seul membre de la famille a survécu.
En Europe orientale, la situation est bien pire. Non seulement les habitants font violemment front commun contre eux,  mais les assassinats de Juifs isolés sont monnaie courante. La Pologne en particulier, mais pas seulement, est le théâtre de nombreux actes de violences contre les Juifs survivants, rescapés des camps ou cachés dans les forêts. Alors qu’ils reviennent dans leurs villages, ils sont accueillis aux cris de : « Quoi, ils ne sont pas tous morts ? ». Des Juifs disparaissent, d’’autres sont retrouvés morts. Qui les attaquent? Ceux qui ont volé leurs maison et pillé leurs biens, ceux qui les ont dénoncés … Ici ou là, les gens retrouvaient leurs meubles, un objet ayant appartenu aux parents, une voiture d’enfant… chez le voisin d’à côté ou d’en face qui avait dénoncé leur famille*.
En un an, on dénombrera un millier de Juifs assassinés par les populations locales rien qu’en Pologne, Républiques Baltes et Biélorussie et ce après la guerre! Je cite de mémoire le pogrom de Rzeszow (juin 1945), de Cracovie (août 1945), de Kielce (juillet 1946), celui de Velke Topolcany en Slovaquie (septembre 1945), et celui de Kunmadaras en Hongrie (1946) mais il y en a beaucoup d’autres …

A Kielce en 1946, un garçon polonais, Henryk Błaszczyk, fait une fugue. A son retour, il raconte à ses parents qu’il a été séquestré dans une cave par des Juifs qui voulaient le tuer. Il désigne une maison habitée par des réfugiés juifs.  Cette maison n’a pas de cave mais personne ne relève ce fait, d’autant que son récit reprend les traditionnelles accusations de meurtre rituel*.
La situation des Juifs est alors tellement critique en Pologne, que les autorités soviétiques leur permettent de garder des armes de poing chez eux. Mais, en ce début du mois de juillet à Kielce, la police polonaise les désarme et les livre ainsi à la foule qui se déchaînera contre tous les Juifs de la ville le 4 et le 5 juillet. Il y aura 42 morts et quatre-vingt blessés, hommes, femmes, enfants, parmi eux un bébé de trois semaines, y compris à l’hôpital où seront achevés des blessés, mais aussi dans les trains aux alentours..
Un historienne polonaise* raconte que:
« Jusqu’au 4 juillet 1946, les Juifs polonais indiquaient que les événements du passé [ principalement la Shoah] leur fournissaient leur principale raison d’émigrer… Après le pogrom de Kielce, la situation changea radicalement. Les rapports tant juifs que polonais parlaient d’une atmosphère de panique parmi la société juive dans l’été 1946. Les Juifs ne croyaient plus qu’ils pourraient être en sécurité en Pologne. En dépit d’une milice importante et d’une présence militaire dans la ville de Kielce, des Juifs y avaient été assassinés de sang-froid, en public, et pendant plus de cinq heures. On chuchotait que la milice et l’armée avaient pris part au pogrom. De juillet 1945 à juin 1946, environ cinquante mille Juifs passèrent la frontière polonaise illégalement. En juillet 1946, presque vingt mille décidèrent de quitter la Pologne. En août 1946, le nombre crut à trente mille. En septembre 1946, douze mille Juifs quittèrent la Pologne. »
Leur nombre passera rapidement à 100 000.

A la fin de la guerre, tous les Juifs qui le peuvent fuient à l’Ouest, se retrouvent en Allemagne et en Autriche dans des camps de D.P, Displaced Persons, à côté ou dans les mêmes camps qu’ils viennent de quitter* Ils y côtoient parfois des nazis!
Fin 1946, ces camps abritent environ 250 000 Juifs, désireux de partir soit pour l’Amérique, soit pour la Palestine britannique dont les frontières leurs sont fermées.
Heureusement, ils rencontrent aussi des soldats de la Brigade Juive, basés dans le Nord de l’Italie et en Autriche. Ces survivants sont  bouleversés par l’apparition de jeunes Juifs de Palestine portant les symboles nationaux juifs sur leur uniforme et parlant parlant hébreu ainsi que le yiddish. Le lien entre un grand nombre de Juifs rescapés avec Eretz Israel, est non seulement un lien idéologique , mais aussi parfois familial et la Brigade juive les aide aussi, autant que faire ce peut, à retrouver des parents déjà installés en Palestine.
En attendant leur départ, les survivants apprennent soit l’anglais, soit l’hébreu.

(école du camp de Wegscheid, Allemagne, 1948)

Pour aider ces derniers, les Juifs de Palestine leur envoient des alphabets, des dictionnaires hébreu-yiddish, des livres pour enfants et aussi des machines à imprimer. Parmi ces livres, une version du Petit Chaperon Rouge, légèrement modifiée, où le dialogue entre la petite fille et le loup rappelle un texte biblique: cette peau (celle du loup) est celle d’un ours mais cette voix est celle d’un agneau*.
D’autres livres sont plus axés sur ce qu’a vécu le peuple juif depuis le début de la Shoah et donnent au enfants l’espoir de vivre libres, ainsi une comptine qui se termine par Montons à Jerusalem!

 

ou bien celui-ci qui s’appelle Eden dont la couverture est très parlante:

En allant de droite à gauche dans le sens des aiguilles d’une montre, chaque image décrit ce qu’ont vécu ces enfants et vers quoi ils aspirent. Ce qui est émouvant, c’est que ces illustrations sont celles d’un auteur pour enfants, Raphael Gutman, qui ne put jamais monter en Israel: originaire de Varsovie, il fut assassiné dans le ghetto de Byalistok en 1943.
Je me rends compte qu’en fait, comme les Haggadot, la plupart des livres pour enfants d’après guerre reprennent cette idée: depuis la Shoah, jusqu’à la terre promise*.

Il n’y a pas que l’apprentissage de l’hébreu! Les survivants étudient, apprennent des métiers manuels,

 

(source; Yad Vashem)

et s’expriment grâce au sport, à la musique et au théâtre. Peu à peu, ils reprennent gout à la vie, certains se marient, des bébés naissent…


(Mariage de Dolly Fraenkel et de Mordekhai Baron, tous deux originaires de Lodz, dans le « kibboutz » Habonim Dror » au camp de Cesarea, Italie, Yad Vashem)

Les candidats au départ pour la Palestine sont pris en main par le mouvement הבריחה (Habri’ha), déjà fondé en Pologne pendant la guerre par les résistants juifs et repris par les membres de la Brigade juive et la Hagannah. Son activité se concentre sur  les zones d’occupation américaine où ils sont souvent aidés par les soldats, et la Brigade juive y transfère donc le plus possible de Juifs. Pour cela, il leur faut éviter les contrôles de l’armée britannique qui veut empêcher les Juifs de rejoindre la Palestine.
De là, les convois partent soit vers l’Autriche et l’Italie ou vers la France en vue de prendre la mer.

Le passage de la frontière française est difficile, il nécessite un visa d’entrée et la promesse que les passagers des camions ne restent pas sur le territoire français…
Et quand les navires arrivent à prendre la mer, les ennuis ne sont pas finis. La plupart du temps, ils sont arraisonnés par la marine britannique et leurs occupants transférés, entre autre, vers de nouveaux camps à Chypre. La plupart de survivants y resteront jusqu’en 1948.

 


Cette accusation de meurtre rituel qui a mené au pogrom de Kielce ne devrait surprendre personne. Tout d’abord, elle est le résultat d’un enseignement, au mieux, du mépris (comme disait Jules Isaac) mais aussi souvent de haine à l’encontre des Juifs et ceci pendant 2000 ans.
Mon père m’avait un jour acheté deux livres de catéchisme, datant de la fin du 19 ème siècle qu’il avait trouvé chez un bouquiniste, l’un protestant et l’autre catholique. Comme je lui demandais le pourquoi d’un tel achat, il m’avait répondu: lis les pages qui concernent les Juifs et du comprendras! Toutes les personnes adultes pendant la Shoah ont étudié dans des livres comme ceux-ci!
Je pensais que depuis 1945, beaucoup de choses avaient changé en bien en Europe. En fait, je n’en suis plus si sûre! L’accusation de meurtre rituel se poursuit en remplaçant le mot juif par Israel*.
Dernièrement dans un village polonais, a été remise à l’honneur la coutume ancestrale de brûler une poupée censée représenter Judas et quant on regarde sa tête, on voit que ce Judas a toutes les caractéristiques d’une caricature d’un Juif: chapeau noir, nez crochu et longues peot*.


(https://www.dreuz.info/2019/04/23/leurope-sacharne-sur-les-juifs-depuis-2000-ans/)

Ce soir à 20h commencera la longue journée de Yom Hashoah,

Vous pourrez voir la cérémonie de Yom Hashoah en direct depuis cette vidéo:

 

A bientôt,

*Sheerit Haplita est une expression qu’on trouve dans le Tanakh pour évoquer ceux qui ont survécu à la destruction du premier et du deuxième Temple de Jerusalem

* Accusation de meurtre rituel:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Accusation_de_meurtre_rituel_contre_les_Juifs
Elle perdura jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale dans de nombreux pays européens
Elle a repris du service en remplaçant le mot Juif par Israel:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/05/29/lere-de-la-calomnie/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/04/14/reflexions-tristes-le-jour-de-yom-hashoah/

* Le massacre des survivants:
Le Massacre des survivants en Pologne, 1945-1947, Marc Hillel, Plon, 1985
Jan T. Gross « Fear » Anti-semitism in Poland after Auschwitz », 2006)

*  Témoignage de Bożena Szaynok, historienne à l’université de Wroclaw.

* À Kaupering, un camp satellite de de Dachau, une organisation publique et politique dirigée par les vétérans sionistes de Kovno. Leur groupe prend le nom de kibboutz Buchenwald.

*Haggada pour les enfants du rabbin Schwartz:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/03/21/et-vous-raconterez-a-vos-enfants-3/

 

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Non, nous n’oublions pas les Justes des nations

Nous n’oublions pas les Justes des nations, ceux qui nous ont aidés pendant la Shoah, souvent au péril de leur vie. Ils sont honorés à Yad Vashem, leur histoire est enseignée dans les écoles. Nous savons que sans eux, nous n’aurions pas survécu.
A Yad Vashem, on peut lire leurs noms. Certainement beaucoup plus n’ont pas pu être répertoriés car ils ont été assassinés par les nazis en même temps que les Juifs qu’ils protégeaient.
Mais en cette fin du mois de janvier où les nations commémorent l’extermination des Juifs pendant la Shoah, le parlement polonais vient d’approuver un projet de loi qui nie toute responsabilité de Varsovie dans l’extermination des Juifs sur son sol!
Cette loi veut punir de 3 ans de prison toute personne disant que le peuple polonais a pris part à la Shoah et non pas seulement ceux utilisant l’expression “camps d’extermination polonais” comme cela a été souvent rapporté*.

Les propos d’un parlementaire polonais interviewé à la télévision israélienne à ce sujet étaient très clairs: le peuple polonais n’a pas participé à l’extermination des Juifs, sauf quelques gangsters comme il y en a partout » a-t-il concédé.
Or, pour ne parler que de la période moderne, dès 1926, il y eu de violentes campagnes antisémites qui aboutirent aux pogroms de Grodno (1935), de Przytyk (1936), de Minsk, Mazowiecki (1936), et Brzesc (1937). Dans les années 30, les étudiants juifs furent soumis à des quotas dans les universités, et les fonctionnaires juifs perdirent leurs postes. Pendant la guerre, il y eu plusieurs massacres perpétrés par les Polonais eux-mêmes (comme à Jedwabne en 1941).
Avant la guerre, il y avait 3,3 millions de Juifs en Pologne, seulement environ 300 000 en 1945.
Après la guerre, entre 1945 et 1948,les pogroms perpétrés à Cracovie 1945, à Kielce 1946 ainsi que l’assassinat de nombreux de juifs isolés, nous donnent une idée de l’antisémitisme d’une grande part de la population polonaise. La plupart des survivants s’enfuirent.
Après 1948, le régime communiste fit des purges dans les rangs des fonctionnaires juifs restants: pour Gomulka, non seulement les Juifs mais aussi les descendants de Juifs (il suffisait d’avoir un arrière grand-père juif), devaient être limogés.
Et on voudrait nous faire croire que pendant la guerre, alors que l’extermination des Juifs était licite et même encouragée, seuls « quelques gangsters » auraient aidé les nazis? Les historiens estiment que 200 000 juifs ont été exterminés en Pologne du seul fait des bons citoyens polonais.

J’écris cet article le jour de טו בשבט (Tou Bishvat). Le sud est déjà recouvert de coquelicots*et les amandiers refleurissent autour de nous. Cela me fait penser à la vue sur les collines verdoyantes qui termine la visite éprouvante de Yad Vashem, le renouveau après le désespoir et la mort.

L’amande se dit en hébreu  שקד (Shaked) mais cette racine signifie aussi être assidu, appliqué à l’étude
Et si, nous tous nous envoyions des amandes aux Polonais pour qu’enfin ils étudient et regardent leur histoire en face?
Au lieu de faire par exemple des ennuis à l’écrivain polonais Jan Tomasz Gross  parce qu’il a parlé de la responsabilité des Polonais lors des massacres antisémites durant la Seconde Guerre mondiale* dans son livre Les voisins:
« Ce que virent les Juifs horrifiés et interdits, ce sont des visages familiers. Non pas des hommes anonymes en uniforme, les rouages anonymes d’une machine de guerre, des agents exécutant des ordres, mais leurs propres voisins. Des voisins qui choisirent de tuer et prirent part à un pogrom sanglant : des bourreaux volontaires…

Ils feraient bien mieux d’honorer les Justes polonais à qui ils doivent de ne pas être tombés entièrement dans la barbarie.

Bonne fête de Tou Bishvat

טו בשבט שמח

A bientôt,

*camps d’extermination polonais: expression employée par Obama

*les coquelicots:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/02/28/le-sud-en-rouge/

*Jan Tomasz Gross: Les voisins (ED Fayard, 2002)
*Les Justes polonais repertories:
http://www.yadvashem.org/yv/pdf-drupal/poland.pdf
lisez aussi:
http://www.yadvashem.org/fr/justes.html

 

Tout homme a un nom

Ce soir, c’est Yom HaShoah.

Le mot Shoah est utilisé tel quel dans la plupart des langues. Peut être parce que ce n’est pas simple de le traduire. Le terme est repris du verset du prophète Isaïe (47:11) qui dit: « C’est pourquoi un malheur s’abat sur toi que tu ne sauras prévenir, une catastrophe t’atteint que tu ne pourras conjurer: La ruine (« shoah ») t’accable soudain, sans que tu l’aies prévue. »

Mais comment en parler ?

Je ne vais pas vous parler de la sirène qui nous stoppe où que nous soyons en Israël:

yom hashoah ni des cérémonies:

yom hashoah ceremonie

ni de cette journée de deuil tournée entièrement vers le souvenir d’un passé encore si présent…

Non, je vais vous parler d’un sentiment de vertige et d’impuissance.
Tout d’abord il y a les chiffres. Des chiffres qui nous donnent le vertige et qui nous paralysent. Derrière ces chiffres, des millions de gens qui avaient une vie, une famille, une histoire et dont on ne sait rien…
Et pourtant, tout homme a un nom…
Pour essayer de retrouver l’identité de tous ces morts et parfois leur visage ou même un pan de leur vie, des centaines de personnes  travaillent sans relâche depuis des années. J’aimerais mentionner:
-Yad Vashem à Jérusalem (http://www.yadvashem.org). Ce n’est pas seulement un musée. C’est aussi et surtout un centre de Recherche et d’Éducation sur la Shoah. Il possède une base de données où sont déjà classés plus de trois millions de noms. En exergue de cette base de données est écrite cette phrase poignante : «  J’aimerais qu’on se souvienne qu’un jour a vécu quelqu’un appelé David Berger* » .
– Le United States Holocauste Memorial Museum de Washington (http://www.ushmm.org/) qui remplit plus ou moins les mêmes fonctions.
– L’extraordinaire travail du Père Desbois que vous connaissez sans doute. Voici le blog de son association : http://www.yahadinunum.org/
– Des sites comme celui de missing identity (http://www.missing-identity.net/) dédié aux orphelins trop jeunes à l’époque pour se souvenir de leur véritable nom et de leurs parents.
-Ceux qui travaillent tous seuls, comme Véronique Chevillon du site http://www.sonderkommando.info  qui donne une voix à ceux qui  étaient affectés aux crématoires.
-Et ceux qui, chaque année, lisent les noms que d’autres bénévoles ont pu répertorier sur des listes difficilement établies (celle de Serge Klarsfeld pour la  France, Liliana Picciotto pour l’Italie etc…)

Nous devons les honorer pour leur travail bénévole et opiniâtre.

Tout homme a un nom
Que Dieu lui a donné
Que ses parents lui ont donné
Tout homme a un nom
Que sa taille et son sourire lui ont donné
Que ses vêtements lui ont donné
Tout homme a un nom
Que les montagnes lui ont donné
Que ses murailles lui ont donné
Tout homme a un nom
Que les étoiles lui ont donné
Que ses voisins lui ont donné
Tout homme a un nom
Que ses péchés lui ont donné
Que ses désirs lui ont donné
Tout homme a un nom
Que ses ennemis lui ont donné
Que son aimée lui a donné
Tout homme a un nom
Que les fêtes lui ont donné
Que son travail lui a donné
Tout homme a un nom
Que les saisons lui ont donné
Que sa cécité lui a donné
Tout homme a un nom
Que la mer lui a donné
Que sa mort
Lui a donné

(Zelda*)

Ensuite, il y a ce sentiment que si nous sommes en vie, c’est uniquement parce que le travail des bourreaux a été stoppé à temps pour nous, car  nous étions nous aussi programmés pour être assassinés.

Nous avons perdu la moitié de notre peuple et la minorité qui ne vivait pas en Europe occupée a dû son salut aux victoires des Alliés en décembre 1942. En Afrique du Nord, les lois raciales étaient appliquées plus largement qu’en France, les Juifs du Moyen-Orient  voyaient des formations paramilitaires pro-nazies les attaquer, comme en Irak. Les Einzatgruppen* attendaient à Athènes la victoire du Maréchal Rommel en Lybie pour fondre sur le Moyen Orient et y pratiquer comme en Europe ce que le père Patrick Desbois* appelle la Shoah par balles.
Oui, notre sort était commun quelques soient notre origine géographique, nos convictions politiques ou même religieuses*.

Jusqu’à ce que je vienne m’installer ici, j’étais lasse des commémorations qui ne sont que des ronrons, de cette  phrase creuse que j’ai entendue toute ma vie: « Plus jamais ça ! » Plus jamais ça quoi ? Plus jamais les massacres ou plus jamais  le début poli et administratif de la mise à l’écart d’une partie de la population sans que personne ne songe à lever un sourcil?

Un de mes proches, Shaya, avait pu fuir la Pologne à temps et se réfugier en Grande Bretagne. Là, il s’était enrôlé dans l’armée d’Anders*, composée de soldats polonais, juifs ou non, qui partaient se battre au Moyen-Orient. Arrivés en Palestine mandataire,  il avait entendu un officier polonais dire à ses soldats non juifs : « Ici, vous allez voir beaucoup de Juifs, mais ne les battez pas, car ici, ils vous rendront les coups ! »

Et c’est ainsi qu’en souvenir de Shaya, je voudrai vous parler de la gvoura ( גבורה ) l’héroïsme.
En France on ne parle que de la Shoah, l’extermination. Chaque fois que j’essayais de parler de la gvoura, on me rétorquait que seule la Shoah était commémorée, « On n’est pas en Israël ici ! ». Je soupçonne beaucoup de gens de nous aimer petits, misérables et apeurés pour ne pas dire déjà morts. Or, non seulement les Juifs ont été très nombreux à participer aux mouvements de résistance mais il y a eu une résistance juive complètement occultée :

– En France et en Europe Occidentale les nombreux réseaux de résistance juive (celui des Eclaireurs Israélites, l’Armée Juive de Combat et bien d’autres….)
En Europe Orientale, les partisans juifs devaient se battre contre les nazis mais aussi parfois contre les résistants locaux bien trop contents de les voir disparaître.
-Les révoltes dans les ghetto, et pas seulement  celle du ghetto de Varsovie même si elle est la plus mémorable car les Juifs ont tenus presque un mois contre les troupes allemandes.
– Dans la Palestine mandataire, les volontaires de la  Brigade Juive de Palestine, les parachutistes  Hanna Senesh, Enzo Sereni, Haviva Reik et bien d’autres encore…
Le nom de Hanna Senesh vous est sans doute connu car elle a laissé un cahier de poèmes, écrits au kibboutz Sdot Yam avant d’être envoyée en mission. Deux d’entre eux sont régulièrement interprétés pour Yom Hashoah:

Eli, Eli: 

Mon Dieu, mon Dieu,
Que jamais ne s’arrête le sable et la mer,
Le clapotis de l’eau,
L’éclair dans le ciel
La prière de l’homme

Heureuse est l’allumette: 

Heureuse est l’allumette qui en brûlant a allumé des flammes
Heureuse la flamme qui brûle dans le secret de nos coeurs
Heureuses sont les flammes qui ont su mourir dans l’honneur
Heureuse est l’allumette qui en brûlant a allumé des flammes

Non, nous ne sommes pas partis comme des moutons à l’abattoir, nous nous sommes défendus et nous avons combattu sans aucun espoir de vaincre.
Nous ne sommes pas une cause humanitaire, nous ne l’avons jamais été. Nous ne voulons pas qu’on nous plaigne et  qu’on pleure sur nous.
Nous voudrions que le monde arrête de se repentir en paroles pour agir, qu’il  arrête de nous considérer comme des fusibles qui sautent chaque fois que la société est malade. Combien de fois ai-je entendu ce raisonnement abject : « Mais vous devez comprendre que l’Allemagne était exsangue après la première guerre mondiale, que la situation économique était catastrophique, que la situation politique était tout à fait instable !… »
Et alors? Parce que l’Allemagne était malade, il fallait tuer les Juifs? Vous connaissez certainement cette blague idiote. Si vous dites à quelqu’un:  Demain on arrête les Juifs et les coiffeurs! Il y en a toujours qui répondront: Et pourquoi les coiffeurs?

Un livre est sorti après le meurtre d’Ilan Halimi. Il s’appelle « Un canari dans la mine » C’est une expression plus jolie que fusible mais ça veut dire la même chose.

On peut à nouveau tuer des Juifs et cette fois, la raison en est qu’une partie de la population  française fait des Juifs ses boucs émissaires. Après les assassinats à Toulouse de Jonathan, Arieh et Gabriel Sandler et de Myriam Monsonego,  ce ne sont pas des victimes dont on parle mais essentiellement du tueur et de sa famille pour qui des arguments cosmétiques sont trouvés.
Nous ne sommes pas des victimes expiatoires ! Nous sommes des Juifs ! Nous sommes des êtres humains qui ne veulent plus être ni menacés ni assassinés. Est-ce trop demander ?

A bientôt,

*David Berger vivait à Vilno en Lithuanie. Il s’agit de sa dernière lettre destinée à une amie qui avait pu s’enfuir en Palestine. il a été tué en 1941, il avait 19 ans:

*Einzatzgruppen: groupes d’intervention chargés des missions d’extermination en particulier en Europe Orientale

*Le Père Patrick Debois a créé une association Yahad–In Unum chargée de  rassembler plus d’informations sur la Shoah principalement en Ukraine et en Bielorussie perpétrée par les Einzatzgruppen, entre 1941 et 1944. Des témoins contemporains ukrainiens sont interrogés par Patrick Desbois et son équipe sur les fusillades massives qui se sont déroulées à côté de chez eux. Ces enquêtes permettent de localiser les fosses communes. Patrick Desbois estime qu’il n’y a pas moins d’un million de victimes enterrées dans 1 200 fosses en Ukraine. Il raconte son expérience dans le livre Porteur de mémoires.

*Comme la carmélite Edith Stein et d’autres Juifs convertis au christianisme

*Zelda Schneersohn Mishkovsky (1914 –1984), poétesse israélienne connue sous le nom de Zelda

* L’armée d’Anders: le général polonais Wladyslaw Anders, commandant des forces armées polonaises en URSS (Armia Andersa) qu’il réussit à faire évacuer  vers l’Iran en 1942. Il devient commandant en chef de l’Armée polonaise au Moyen-Orient, intégrée aux troupes britanniques : en Iran, en Irak, puis en Palestine.