Le chemin des Patriarches (10)

Nous avons laissé les Patriarches dans la vallée fertile de Yizreel*. Il est évident qu’ils ont séjourné au bord du Kinneret. Une telle étendue d’eau douce, cela ne se refuse pas.

Le Kinneret, ou lac de Tibériade* en français, est surtout connu dans le monde non-juif par les textes du Nouveau Testament et dans le monde juif par les textes de la Mishna et de la Guemara. Ce fut en effet le centre de la  vie juive  après la défaite de Bar Kochba et l’interdiction de demeurer à Jerusalem.
Mais à l’époque des Patriarches, la ville de Tiberiade n’existe pas encore, elle sera fondée bien plus tard par l’empereur romain Tibère.

(carte du Keren Hayessod, 1953)

Le nom hébraïque Kinneret, כינרת, vient sans doute du mot Kinor, כינור, la lyre, ce que rappelle effectivement la forme du lac. A l’extrémité nord du lac, le site archéologique de Tel Kineret est identifié comme étant la ville de Kinneret mentionnée dans le livre de Yoshua (Josué) 19,32-36:
Aux enfants de Nephtali échut le sixième lot, aux enfants de Nephtali selon leurs familles.Les villes fortes étaient: Tziddîm, Tzêr, Hammat, Rakkat, Kinnéreth, Adam, Rama, Hatzor.
Ce nom sera transformé en Guinossar et enfin Genezareth au cours des siècles…
L’époque de Yoshua reste encore bien éloignée (environ 500 ans) de celle des Patriarches. Pourtant,  les bourgades sont généralement édifiées dans les mêmes endroits propres au développement des populations: c’est ainsi qu’on a découvert, au début des années 1920, au nord du lac, les restes d’une ville identifiée par deux archéologues britanniques comme étant la Kinneret de la Bible. 

(Tel Kinneret)

Le site se trouve à quelques kilomètres du kibboutz Guinossar,

connu pour abriter un bateau, découvert lors d’une grave sécheresse en 1986 et qui date d’environ 2000 ans.

 

Cette partie nord du lac est aussi fameuse pour deux autres sites que les chrétiens connaissent bien:
– Celui de  Taghba*:
Pour les chrétiens ce site est connu comme étant celui de la multiplication des pains. Les traces d’une église byzantine du 4ème siècle  y ont été découvertes. Depuis, détruites et reconstruites, les églises s’y sont succédées. L’actuelle église appartient à l’église catholique allemande: à l’intérieur, des mosaïques byzantines, dont la célèbre mosaïque de la multiplication des pains.

Tout près se trouve עין שבע (Eyin Sheva), les 7 sources, sources d’eau chaudes connues aussi sous le nom de sources de Job:

– Celui de כפר נחום (Kfar Nahum):
Ce nom ne vous dit sans doute rien mais celui de Caphernaum?
Pour quelle raison ce nom de Kfar Na’hum (village de Na’hum) est-il devenu synonyme de désordre en français? Je n’ai trouve aucune explication satisfaisante. Et pourquoi la plupart des mots hébraïques passés en français y ont-ils acquis une connotation négative: Shabbat devenu sabbat (de sorcière), le livre des Lamentations du prophète Jérémie (les jérémiades), le prénom Yehuda, celui d’un Judas, la kabbala, une cabale, Makabi un macchabe, Perushim (Juifs étudiants non seulement le texte mais la tradition orale), les Pharisiens?…

Mais revenons au village de Kfar Na’hum:
Pour les chrétiens, il est mentionné un certain nombre de fois dans le Nouveau Testament. C’est là que se trouve la maison de Saint Pierre (sous le sol de l’église catholique).

Mais pour nous, le village de כפר נחום, Kfar Na’hum, village de Nahum, est un lieu historique important. Si les premiers vestiges datent du bronze ancien (soit la période des Patriarches), les traces indiquent un habitat constant, y compris un habitat juif avec ses maisons caractéristiques et l’absence d’ossements d’animaux non casher*. Plus près de nous, Kfar Na’hum a été une importante bourgade au début de l’ère chrétienne, y compris pendant la période byzantine.

(Les vestiges de la synagogue datant de l’époque byzantine)

Les Patriarches repartent maintenant vers le Nord,
S’arrêtent-ils à Korazim? La ville n’est mentionnée qu’au début de l’ère chrétienne. Existe-il un hameau, 2000 ans plus tôt? Sans doute. Il y a 2000 ans la ville était connue pour sa production de blé et d’olives. On y a d’ailleurs retrouvé les restes d’un pressoir.
Si la ville a parait-il été maudite dans le Nouveau Testament, elle n’en demeurera pas moins habitée elle aussi jusqu’à la fin du 4 ème siècle.
Ne manquez  pas de visiter le parc de Korazim. il est très particulier: Les pierres des bâtiments sont gris sombre, comme celle des vieilles maisons de Tibériade car ce sont des pierres de basalte


(J’avoue que le choix musical m’étonne un peu!)

A côté de Korazim,  de nombreux moshavim et kibboutzim, dont le kibboutz Amiad, fondé en 1946 par un groupe du Palma’h comme poste avancé pour protéger la ville de Tibériade des bandes arabes armées.

Il se situe à côté des ruines de Jubb Yossef, ou le puits de Joseph. Ce serait l’endroit du puits dans lequel les frères jaloux de Yossef le jetèrent avant de le vendre à une caravane d’Ismaélites: Ruben leur dit donc: « Ne versez point le sang! Jetez le dans cette citerne qui est dans le désert, mais ne portez point la main sur lui. » C’était pour le sauver de leurs mains et le ramener à son père.
Un khan (caravansérail) y fut construit à l’époque des mamelouks.

Une fois reposés, les Patriarches reprendront leur chemin, mais ceci sera raconté dans une prochain article!

A bientôt,

*Vallée de Yizreel:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2019/03/04/le-chemin-des-patriarches-9/

*Tiberiade:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Lac_de_Tib%C3%A9riade

*Tabgha: ce nom vient de l’arabe. le site fut dénommé par les Grecs Hepta Pegon, traduction du nom Eyin Sheva, les 7 sources.

 

La Garde Juive

Pour cette semaine, j’avais commencé un article sur Vladimir Zeev Jabotinsky et le sionisme révisionniste et  puis, considérant l’approche trop étroite, je lui avais donné une autre direction, illustrée par ce titre « Désarrois juifs dans l’entre deux guerres »…
Et  puis, je me suis dit que je devais tout d’abord repartir au début du 19 ème siècle et vous raconter l’histoire de הגווארדיה היהודית (haguardia hayehoudit) ou la Garde Juive dont presque plus personne se souvient…

A Jerusalem comme ailleurs au Moyen-Orient, les Juifs à ce moment là ont un statut inférieur à celui des musulmans. Ils ne sont défendus ni par le pouvoir en place ni par la société civile. Ils sont donc des proies faciles que l’on peut attaquer, rançonner, tuer même, sans craindre quoi que ce soit.
Aussi, à la fin du 18 ème siècle, est crée une organisation de défense juive, organisée et financée par les habitants de la ville, dont on peut encore consulter les carnets d’enrôlement et les livres de comptes. Pour autant qu’on le sache, il s’agit de la première organisation de défense composée de volontaires qui se recrutent dans les différentes communautés, toutes, ashkenazes et séfarades faisant front commun devant l’adversité.

Cette organisation, connue plus tard sous le nom de הגווארדיה היהודית (Guardia Hayehoudit) ou Garde Juive, est en fait fondée sous le nom de שערי צדק *(shaarei tsedek) ou porte de justice, ici acronyme des mots שמירה (shemira) garde, עבודה (avoda) travail, רפואה (refoua) médecine, ישועה (yeshoua) sauvetage, צורכי ציבור (tsorkhey tsibour) utilité publique, et דברי קודש (divrei Kodesh) paroles de Thora.

Ce dessin humoristique de Michel Kishka, paru dans le magazine Segoula, illustre bien la situation: Jerusalem est une proie pour les brigands. Heureusement que veillent les membres de la Guarda Hayhoudit, peot* au vent. Leur bureau se trouve au premier étage de la maison à droite, juste en dessus de celui de la ‘Hevra Kadisha* et du portrait d’un bandit arabe surmonté du mot « wanted », écrit en lettres hébraïques.

La garde juive dessin de Michel Kishka paru dans le magazine Segula

Au début, cette organisation de défense est seulement chargée de protéger les oliveraies et les plantations d’amandiers appartenant à des Juifs, près de la tombe de Shimon HaTsadik*, là ou plus tard sera fondé le quartier de Sheikh Jarra.

tombe de shimon hatsadik

(Inscription au tombeau de Shimon Hatsdik ou Simon le Juste. Il est écrit qu’il était membre de la Grande Assemblée*.
Une de ses phrases les plus célèbres est: « Le monde subsiste grâce à trois choses: la Thora, le travail et les bonnes actions »)

Dans les archives, il est mentionné que la Garde Juive est aussi régulièrement chargée de protéger charrettes et convois qui arrivent à Jérusalem à la tombée de la nuit, en provenance de Yafo et qui restent en dehors des murailles, sans protection jusqu’au matin. Mais surtout, compte tenu du harcèlement continuel des Juifs, en particulier des nouveaux venus, par des bandes de voyous arabes qui les rançonnent et les molestent,  la Garde Juive est chargée de protéger les personnes autant que les biens, du brigandage et même des מעשי סדום (maassei sdom), viols sodomites qui étaient souvent pratiqués comme l’écrit Eleazar Horowitz dans un de ses livres.

Certaines opérations sont restées dans la mémoire juive de Jerusalem. Par exemple, celle que décrit Abraham Rivlin  dans son livre « Histoire du yishouv de Jerusalem au 19 ème siècle ».
En 1820, un convoi de Juifs, qui avaient débarqués au port de Yafo, tombe au mains d’une bande arabe. Un bédouin apporte une lettre au rav Hillel Rivlin, qui est alors à la tête de la communauté ashkénaze de Jerusalem. Cette lettre est signée de Yossef Luria et de Zalman Zeitlin qui font partie de ce groupe pris en otage dans la région de Bnei Brak*. Dans cette lettre il est écrit que  les Arabes accepteront de les libérer contre une rançon de 1000 napoléons. Non seulement la somme exigée est colossale mais payer c’est aussi inciter les Arabes à recommencer. Aussi, le rav Rivlin met sur pied un plan avec les membres de la Garde Juive: il est décidé que deux d’entre eux accompagneront le  bédouin, porteur de la missive, et annonceront aux ravisseurs que la somme sera remise seulement quand ils pourront rencontrer les prisonniers!  Les deux membres de la Garde arrivent à l’endroit où se trouvent les prisonniers et en fait les libèrent en tuant leurs gardiens stupéfaits
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dessin debut 19 eme bandits arabes(dessin début 19 ème siècle: bandits de grand chemin)

Parmi les héros de la Garde Juive se trouve le rav Gedalia Beker qui dirige les opérations avec succès. On raconte qu’une fois, il réussit à enfermer des bandits arabes dans un mikve et les fouette!…
La Garde Juive ne se contente pas seulement de protéger. Elle attaque aussi parfois. Elle paye des espions arabes qui la préviennent quand se prépare une émeute anti-juive.
C’est ainsi, racontent les chroniques, qu’en 1820 la Garde Juive entend qu’un pogrom va avoir lieu et décide d’attaquer préventivement. Dans la nuit, les gardiens sortent par une petite porte de la muraille et foncent sur le camp arabe, armés de poignards et de pistolets. Les bédouins sont mis en déroute mais malheureusement les rangs des gardiens comptent un mort.
En 1822, un chef de bande renommé, Ahmad Shukri al-Fahmi dit « le casseur de Juifs », fait régner la peur du côté de Har Hatsofim*.
Les membres de la Garde Juive iront le chercher dans la grotte où il se cache et lui couperont la tête comme témoignage lorsqu’il tomberont sur le reste de la bande qui fuira terrifiée.
Dans les années 1830, les fella’h se révoltent contre Muhammad Ali, le nouvel homme fort de la Palestine en rébellion contre les Turcs. Comme à chaque fois que la situation politique est instable, les autorités détournent la colère des fella’h contre les Juifs. Les émeutes ne concerneront pas que Jerusalem mais s’étendront à Tsfat, Hebron et Tiberiade, où les Juifs ne sont pas protégés, et tourneront au massacre.
A Jerusalem, les membres de la Garde Juive savent que cette fois, ils ne seront pas de taille. Ils décident donc de trouver pour les femmes et les enfants des cachettes dans les nombreuses grottes aux alentours de la ville et dressent des barricades dans le quartier juif où ne resteront que des combattants. Les révoltés arabes font irruption dans la ville, et arrivent à détruire les barricades. Heureusement, la révolte s’épuise et une forte rançon permet le retour des Juifs dans leur quartier. Un massacre semblable à ceux de Tsfat, de Tiberiade et Hebron a été évité mais il y a quand même de nombreux morts et blessés sans compter des femmes violées et enlevées qu’il faudra racheter.
Au milieu du 19 ème siècle, Montefiore* décide d’agir en faveur des Juifs de Jerusalem. Il fait construire plusieurs moulins* en dehors de la Vieille Ville pour que les Juifs puissent moudre eux même leur grain, sans être en butte aux menaces et à la violence des Arabes. Il leur construit aussi des quartiers modernes dans un environnement bien plus salubre que celui du quartier juif surpeuplé. Cependant, il faudra beaucoup de persuasion pour que les Juifs acceptent d’y vivre à cause de l’insécurité. La Garde Juive redouble donc d’effort pour garder cette fois les Juifs habitants en dehors des murailles. Les gardes sont admirés par la population qui décrit leurs actions comme « des choses audacieuses ».
La Garde Juive se dispersera peu à peu dans la deuxième moitié du 19 ème siècle. La ville devient plus sûre et les nouveaux quartiers sont surveillés par leurs habitants. De plus, situés au delà des murailles, ces nouveaux quartiers sécurisent aussi les routes de ce qui était auparavant une terre inculte, propice aux embuscades.
Cependant, la Garde Juive fera parler d’elle encore quelques fois, comme au printemps 1873.
Le quartier juif de la Vieille Ville est à nouveau terrorisé par un gang de bédouins. La police turque ne bouge pas et le gouverneur insiste sur le fait qu’il est impossible de surveiller chaque ruelle et chaque toit. Le 18 du mois de Sivan, les membres de la Garde décident d’en finir: ils organisent une nuit de prières dans toutes les maisons et synagogues tandis qu’ils attaquent le camp bédouin et lui infligent de lourdes pertes. Pendant longtemps  la « nuit du sauvetage » sera célébrée chaque année par les Juifs de la Vieille Ville…

Avec la multiplication des nouveaux villages juifs, une nouvelle organisation voit le jour au tout début du 20 ème siècle: c’est le groupe Bar Giora*qui sécurisera les campagnes et les petites bourgades jusqu’à la fin de la première guerre mondiale.
Sous le Mandat Britannique naîtra alors la Haganah, parfois acceptée et parfois déclarée hors la loi par les Anglais.
les shomerim 2
(les shomerim d’Alexandre Zeid, ils portent le keffie arabe pour passer inaperçus)
Avec le temps, l’histoire de la Garde Juive sera peu à peu oubliée et ses réels exploits relégués dans les archives…
Et pourtant!
Elle fut présente alors qu’il n’y avait ni état ni même embryon d’état, à une époque où, comme disaient ses membres, le תוהו ובוהו  (tohu vavohu)* régnait à Jerusalem.

David Ben Gourion a écrit: « Je ne sais pas qui fut le père de l’armée d’Israel mais ses grand-pères furent les gardiens (les shomerim d’Alexandre Zaid) ». On peut rajouter que ses arrières grand-pères furent les membres de la Garde Juive.
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A bientôt,

 

*L’organisation Bar Giora est une organisation de défense fondée en 1907 à Yaffo. Nommée d’après le nom de Bar Giora, l’un des organisateurs de la grande révolte juive avec Bar Kokhba en 133. Cette organisation fut ensuite absorbée dans celle des Shomerim (gardiens) d’Alexandre Zaid:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/02/13/le-sionisme-politique-avant-1914/
et aujourd’hui ce sont les shinshinim qui luttent aux côtés de la police: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/05/20/les-shinshinim/

*שערי צדק (Shaarei Tsedek) les portes de la justices. En référence au Psaume 118, 19: »Ouvrez-moi les portes de justice, je veux les franchir, rendre hommage au Seigneur. פִּתְחוּ-לִי שַׁעֲרֵי-צֶדֶק; אָבֹא-בָם, אוֹדֶה יָהּ » 

*’Hevra Kadisha: société chargée des défunts et de leur enterrement.

*פאות, peot. coins en hébreu: ce sont les boucles de cheveux que certains Juifs laissent pousser des deux côtés de leur visages en référence à l’injonction: « Vous ne couperez point en rond les coins de votre chevelure et tu ne raseras point les coins de ta barbe » (Vaykra ou Levitique 19,27)

*Les moulins de Montefiore:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/11/05/les-moulins-de-montefiore/

*Tohou vavohou: a perdu tout son sens en devenant tohu-bohu en français. Il s’agit en fait du chaos absolu. L’espression est tirée du livre de Bereshit: והארץ, הייתה תוהו ובוהו, וחושך, על-פני תהום la terre n’était que chaos et l’obscurité au-dessus de l’abîme.

*La Grande Assemblée:
http://www.lamed.fr/index.php?id=1&art=21

*Bnei Brak se trouve à côté de Tel Aviv et donc à environ 60 km de Jerusalem

*Har Hatsofim ou Mont Scopus

*L’organisation Bar Giora est une organisation de défense fondée en 1907 à Yaffo. Nommée d’après le nom de Bar Giora, l’un des organisateurs de la grande révolte juive avec Bar Kokhba en 133. Cette organisation fut ensuite absorbée dans celle des Shomerim (gardiens) d’Alexandre Zaid:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/02/13/le-sionisme-politique-avant-1914/
et aujourd’hui ce sont les shinshinim qui luttent aux côtés de la police: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/05/20/les-shinshinim/

 

 
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Les générations oubliées (8)

Le cheikh Daher* était un grand homme.
Malheureusement après sa mort, la Galilée tombe sous le joug d’Ahmad Jazzar, un esclave bosniaque affranchi et nommé gouverneur par Damas. Ce gouverneur choisit comme conseiller financier un Juif originaire de Damas, Hayim Farhi. Quand Farhi essaye de faire abolir un certain nombre de lois promulguées contre les Juifs, mal lui en prend. Ahmad Jazzar lui fait arracher un œil et trancher le nez!
Les deux hommes se réconcilient ensuite! Soit Hayim Farhi n’est vraiment pas rancunier, soit il n’a pas le choix.
Farhi restera au service du gouverneur puis à celui de son successeur Soliman. En 1818 à la mort de Soliman, il obtiendra alors cette charge de  gouverneur pour son pupille Abdallah, le fils de Soliman. Pour toute récompense il sera assassiné sur son ordre et son corps sera jeté à la mer!

Hayim Farhi

(le gouverneur Ahmad Jazzar et Hayim Farhi au  nez mutilé et à l’œil caché sous un bandeau)

Mais ce qui marque le plus ce début du 19 ème siècle, c’est l’expédition de Bonaparte au Moyen-Orient.
Quel est donc l’objectif de Bonaparte en débarquant dans cette région?
Elle n’est pour lui qu’une porte d’entrée vers la Syrie et  la Turquie. Il veut contrôler l’empire ottoman et damner le pion aux Anglais en Méditerranée.
Bonaparte s’empare de Yafo au mois de mars 1799. Aussitôt une poignée de Juifs vient en délégation lui exprimer tous leurs remerciements. La France n’est-elle pas le pays qui a émancipé les Juifs depuis peu? Et ces mots de liberté, égalité et fraternité n’ont-ils pas un avant-goût d’ère messianique?
Les Juifs de Yafo sont prêts à acclamer un nouveau conquérant qui les sortira de leur condition misérable de dhimmi. Mais les Juifs d’Akko sont bien moins naïfs: les conquérants, ça va, ça vient, disent-ils, et nous sommes toujours coincés entre le marteau et l’enclume, alors autant prendre partie pour les Turcs. Peut-être qu’ils nous en seront reconnaissants… « 
C’est ainsi que la communauté d’Akko , avec à leur tête Hayim Farhi, prend fait et cause pour les Turcs qui réussissent à tenir Bonaparte en échec.
Bonaparte remporte cependant une victoire au Mont Thabor. Il se dit alors qu’une action concrète persuaderait les Juifs de se rallier à sa cause.  Sa célèbre proclamation sur la Palestine est  impossible à authentifier car l’original n’a jamais été retrouvé.* Mais cela dit, il est sûr qu’il a  appelé les Juifs à se placer sous son drapeau « pour la restauration de Jerusalem. »
Evidemment, avec un tel slogan, il a su trouver les mots justes et de nombreux Juifs de Galilée s’enrôlent dans son armée en espérant reprendre Jerusalem aux Turcs et restaurer un état juif indépendant…
Leur rêve ne se réalisera pas puisque Bonaparte devra renoncer à sa conquête et se replier en Egypte.

Akko Napoleon

(Le siège de Akko)

Au quotidien, la vie des Juifs du vieux Yishouv* est toujours misérable.
Aussi, une des figures marquantes de la ville de Tsfat, Rabbi Shmuel Abbo, repart temporairement dans son Algérie natale pour collecter des fonds auprès de sa communauté d’origine. Il contacte aussi les autorités françaises qui guignent alors l’Algérie et leur promet le soutien des Juifs de sa ville natale, ceci en échange de sa nomination comme Consul de France en Galilée, ce qui lui permettra de défendre les Juifs de Galilée des exactions de leurs voisins arabes…
Grace à cette immunité diplomatique, sa maison devient le refuge de tous les Juifs persécutés de la région sans que les Turcs puissent intervenir.

Sefer Thora Famille Abbou

(Sefer Thora de la famille Abbou, entouré de fleurs pour la fête de Shavouot, Le boitier est en argent dans le style oriental)

Le successeur d’Ahmad Jazzar, Ibrahim Pacha, essaye de mettre de l’ordre dans l’administration, mais de nombreux chefs locaux poursuivent le pillage du régime et leurs exactions contre les habitants, en particulier contre les minorités. Ils incitent les paysans à se soulever contre les Juifs exactement comme le font les pouvoirs locaux en Europe lors des pogroms. Ici aussi, les Juifs servent d’exutoire à la colère des petites gens.
En 1834, les Arabes se soulèvent contre le pouvoir ottoman et prennent Tsfat, Tiberiade, Akko, Jerusalem et Yaffo. Ibrahim Pacha fait venir des renforts d’Egypte pour une réaction sans nuance, donnant licence à ses troupes pour tuer sans limite. A Tsfat et à Hebron, les soldats turcs déclenchent un pogrom général. A Tibériade, la plupart des Juifs s’enfuient en abandonnant leurs biens aux émeutiers…
Il faudra plusieurs années avant que la ville de Hebron se développe à nouveau sous l’impulsion d’immigrants irakiens avec à leur tête, le célèbre Rabbi Eliah Mani  de Bagdad qui non seulement réorganise la vie communautaire mais  développe l’agriculture juive dans le Goush Etsion.

Hebroמancien cimetiere syt.co.il

(Tombe de Rabbi Eliah Mani dans l’ancien cimetière de Hebron, site syt.co.il)

En 1837, il y a un très fort tremblement de terre dans toute la Galilée et les victimes se comptent par milliers.

Tremblement de terre en Galilee, rapporté dans le Times du 1er Mars 1837)

(article  du Times du 1er mars 1837 sur le tremblement de terre de terre en Galilée)

Seules quelques maisons sont épargnées dont celle de  Rabbi Shmuel Abbo. Il prend alors en main la reconstruction de la ville de Tsfat. Pour ce faire, il part chercher des ouvriers qualifiés à Damas où il retrouve son ami d’enfance, le fameux cheikh Abdel Kader, exilé par les Français…

Abdel Kader

Rabbi Shmuel Abbo sera à l’origine du renouveau de la vie juive en Galilée après le tremblement de terre. Il achètera 1800 acres de terre agricole à Merom et incitera des Juifs du Kurdistan à s’y installer. Ses descendants continueront son oeuvre, en particulier son fils Rabbi Yaakov ‘Hai, lui aussi Consul de France.

Abbo Yaakov 'Hai

(Rabbi Yaakov ‘Hai Abbo, son épouse Esther et le « Kawas »turc)

En 1840, pour aider la Turquie, les puissances européennes obligent les Egyptiens, appelés par Ibrahim Pacha, à se retirer et prennent Akko. Petit à petit le calme revient et le pouvoir turc réoccupe à nouveau toute la région

Chez les Juifs d’Europe,  l’alya s’intensifie et cela depuis le début du 19 ème siècle. Cette fois ce sont les Juifs de Lituanie qui arrivent en nombre. Ces « olim hadashim » sont pour la plupart des élèves du Gaon de Vilna.

Gaon de Vilna

(Eliahou Ben Shlomo Zalman Kremer, connu sous le nom de Gaon de Vilna, 1720-1797)

Ils arrivent en deux vagues, la première en 1808  et la deuxième quelques années plus tard. A Jerusalem, les conditions de vie des Juifs ashkénazes sont plus pénibles que celles des Juifs orientaux. Comme ces derniers, ils sont accablés de multiples taxes, les Turcs étant persuadés que tous les Juifs complotent avec Bonaparte. Mais en plus, les Juifs ashkenazes sont en butte à toutes sortes d’humiliations, à des bastonnades de la part des musulmans qui s’amusent à les repérer en leur posant des questions en arabe, langue qu’ils ne maîtrisent pas…La plupart d’entre eux quittera alors Jerusalem pour Tsfat.

Malgré tout, à partir de 1845, les Juifs forment déjà la majorité de la population de Jerusalem ( 8000 Juifs pour 15000 habitants).
Le repeuplement est surtout citadin. Les Ashkénazes vivent essentiellement de la Halouka*. Les Sépharades sont mieux intégrés dans la société environnante car ils parlent l’arabe et le turc en plus de l’hébreu et du judéo-espagnol. Ils sont artisans, commerçants et établissent des relations commerciales avec les régions voisines (Syrie, Liban, Egypte). Certains s’enrichissent et deviennent la classe aisée du vieux yishouv* qui lui vit misérablement.
Cependant les conditions de vie commencent à s’améliorer peu à peu à partir de 1840 grâce à Sir Moses Montefiore qui fera faire un recensement de tous les Juifs de Palestine pour mieux répartir les dons et dressera des plans économiques pour développer l’agriculture et l’artisanat*.

Malheureusement, rien n’est simple. Depuis l’équipée de Bonaparte, les voyages en Orient sont devenus à la mode et de nombreux Occidentaux commencent à s’intéresser aux Juifs d’Eretz Israel. Ils en parlent souvent avec mépris, certains avec compassion et dans leur désir très républicain de les régénérer*, se mêle aussi le désir très chrétien de les convertir. Pour ce faire, ils ouvrent des hôpitaux et des orphelinats qui seront aussi des œuvres de mission.
Les Juifs d’Occident vont lutter contre ce phénomène en intensifiant l’aide qu’ils apportent à ceux d’Eretz Israel, en ouvrant des hôpitaux et autres œuvres de charité mais aussi en modernisant le pays et développant l’artisanat et l’agriculture.

 hopital Rothschild 1854 Jerusalem=love.co.il

(Hôpital Rothschild 1854, site jerusalem-love.co.il)

A bientôt,

*Le cheikh Daher, voir l’article: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/12/20/les-generations-oubliees-7/

*Extraits de la proclamation de Bonaparte sur la Palestine (non authentifiée):
« Proclamation à la nation juive quartier général Jérusalem, 1er floréal, an VII de la République Française (20 avril 1799) Bonaparte, commandant en chef des armées de la République Française en Afrique et en Asie, aux héritiers légitimes de la Palestine : Israélites, nation unique que les conquêtes et la tyrannie ont pu, pendant des milliers d’années, priver de leur terre ancestrale, mais ni de leur nom, ni de leur existence nationale ! La Providence m’a envoyé ici avec une jeune armée, guidée par la justice et accompagnée par la victoire. Mon quartier général est à Jérusalem et dans quelques jours je serais à Damas, dont la proximité n’est plus à craindre pour la ville de David. Héritiers légitimes de la Palestine!». Il ne faut pas oublier non plus que Napoléon publiait le décret infâme de 1808, ensemble de mesures discriminatoires envers les Juifs de France, pour apaiser les non-Juifs qui ne toléraient pas que les Juifs jouissent des mêmes libertés qu’eux-mêmes. Les Juifs de France ne seront des citoyens à part entière qu’en 1818.

*Halouka: fonds envoyés par les communautés juives de Diaspora pour faire vivre les Juifs d’Eretz Israel. Cette pratique sera vigoureusement combattue dès le 19 ème siècle par un certain nombre de rabbins sionistes qui reprouvaient cet assistanat.

*Moshe Montefiore, voir l’article: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/11/05/les-moulins-de-montefiore/

*Le vieux yishouv: la population juive d’Eretz Israel avant l’année 1882, date de la première grande vague d’immigration.

*Régénérer les Juifs: allusion au traité de l’abbé Grégoire « Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs (1787) dans lequel il  considère que les discriminations qui frappent les Juifs sont contraires à l’utilité sociale et injustes. Cependant, pour devenir des Français à part entière, les Juifs doivent nécessairement se régénérer en abandonnant un certain nombre de leurs croyances et coutumes dont la circoncision. Lisez sur ce sujet l’excellent article de Shmuel Trigano sur la résolution demandant de facto l’interdiction de la circoncision par une députée allemande Marlene Rupprecht: http://www.desinfos.com/spip.php?article38257=

Les générations oubliées (7)

Le 18 ème siècle voit la poursuite du processus de décadence économique et culturelle de l’Empire Ottoman et le délitement de l’autorité centrale ce qui permet aux potentats locaux d’exploiter et d’opprimer les populations dont ils ont la charge.
En 1703, lorsque l’envoyé du sultan vient percevoir la taxe foncière, ou Haraj, la population musulmane de Jerusalem se révolte. Le sultan ne percevra plus d’impôts jusqu’en 1706, quand le  nouvel envoyé arrivera à la tête d’une véritable armée. Les notables juifs et en particulier les parnassim* sont si souvent arrêtés qu’il est admis que si un parnass est arrêté, sa rançon est alors payée sur les fonds de la communauté. La dette de la communauté ne cesse de croître et les préteurs arabes pratiquent un taux usurier de 40 %. Ce qui va aider les Juifs locaux, c’est l’intérêt que leur portent ceux de Constantinople qui négocient le montant de la créance des Arabes auprès du sultan en personne et la remboursent. Ils prennent aussi le contrôle financier de la communauté de Jerusalem: aucun don, aucun testament, aucune transaction importante ne peut être fait sans leur autorisation. Ils redressent ainsi la situation financière des Juifs de la ville tandis qu’ils envoient des émissaires dans tout le Moyen-Orient jusqu’au Yemen pour collecter des fonds.
Malgré toutes ces tribulations que vivent les Juifs d’Eretz Israel, l’alyia ne faiblit pas au contraire.

En 1700,les prêches à travers la Pologne d’un nommé Yehouda HaHassid (le juste) rassemblent 1500 personnes qui vont faire le voyage ensemble jusqu’en Israel. Le pauvre homme qui a tant rêvé d’Eretz Israel meurt peu d’années après son arrivée. Ses compagnons se diviseront en deux groupes: un groupe partira pour la Galilée et le deuxième s’installera à Jerusalem où il restaurera la synagogue « Hourva »*.

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(la synagogue Hourva reconstruite en 2010 après avoir été détruite par les Jordaniens en 1948)

Ce 18 ème siècle voit aussi l’arrivée de personnalités remarquables du monde juif séfarade.

Tout d’abord, Rabbi Hayim Aboulafia: né à Hebron en 1660, il avait quitté le pays pour être rabbin à Smyrne mais revient s’installer en 1740 à Tiberiade après avoir reçu l’invitation du Cheikh Dahir Al Oumar de « venir et prendre possession de la Terre qui a été la Terre de vos pères« .

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(tombe de Rabbi Hayim Aboulafia à Tiberiade)

Ce cheikh Dahir Al Omar est un homme remarquable. Gouverneur de la Galilée, d’origine arabe et bédouine, il soutient l’immigration juive comme facteur de stabilité dans la région.

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(Dahir Al Omar. En arrière plan les murailles de Akko)

Il préfère la population juive tranquille et travailleuse aux bédouins querelleurs. Il permet  à Aboulafia  d’aider les Juifs de Galilée en créant le village de Kfar Yassif, le premier village dont la population juive vit de l’agriculture. Ce village deviendra aussi un centre religieux important pour son époque sous la direction du rabbin kabbaliste Shlomo Abbadi. Il sera abandonné au 19 ème siècle à la suite d’exactions des bédouins des alentours et deviendra un des villages arabes de la Galilée occidentale. Aboulafia peut aussi rénover le quartier juif de Tiberiade, construire des routes, planter des vergers et  doter la ville d’un établissement de bains, d’un marché et d’un pressoir à huile. Ce qui fera dire au cheikh Dahir Al Oumar: ‘La région est prospère et heureuse, grâce à vous le pays est débarrassé de la peur et de tous les fléaux« .

Aboulafia est si connu en ce temps là qu’un missionnaire allemand nommé Schutz passe par Kfar Yassif pour le rencontrer. En vain, car le rabbin est parti pour Shfar’am. A cette époque, Shfar’am est aussi une agglomération juive  importante où le fils de Dahir y a fait installer une forteresse . Elle le restera  jusqu’au début du 20 ème siècle puis connaîtra le même sort que celle de Kfar Yassif. Comme Kfar Yassif, Shfar’am est maintenant une bourgade arabe…
Aboulafia et les Juifs de Galilée resteront toujours fidèles au cheikh même lorsqu’une violente querelle entre le cheikh et les autorités de Damas mettra leur vie en danger. Heureusement, la mort du pacha de Damas leur sauvera la vie.

Le deuxième personnage remarquable du monde séfarade est Hayim Benattar. Il vient de la ville de Salé au Maroc. C’est une grand commentateur du Tanakh, il ouvre une yeshiva à Jerusalem. Il y aura comme élève Rabbi Hayim David Azoulay* (le Hida).

Rabbi Hayim David Azoulay

(Rabbi Hayim David Azoulay)

De Constantinople arrive Guedalia Hayun. Lui aussi est un kabbaliste. Il fondera la yeshiva Bet El qui sera un centre de prières et d’études de la kabbale fondées sur les enseignements de l’ARI* et formera des dizaines d’éminents rabbins dont le célèbre Shalom Shabazi* qui lui vient du Yémen.

Moshe Hayim Luzzato, lui, arrive de Padoue en Italie. Il s’installe à Akko. Il est kabbaliste mais aussi  poète et auteur de pièces de théâtre très populaires en leur temps. On date la renaissance de l’hébreu moderne à partir de son oeuvre. Il s’installera à Akko dont la population juive a beaucoup augmenté, toujours grâce au cheikh Dahir. Mais malheureusement il mourra de la peste avec sa femme et ses enfants.

Moshe Hayim Luzzato

(Tombe de Moshé Haim Luzzato)

Le cheikh Dahir favorise aussi l’expansion de la bourgade de Pekiin* où viendront habiter un bon nombre de familles juives.

Pekiin

(La célèbre place de Pekiin)

Ce qui caractérise aussi ce 18 ème siècle, c’est le début des pèlerinages des Juifs de Turquie en Eretz Israel.

vetement des Juifs ottomans 1779

(costume juif ottoman au 18 ème siècle)

Ils y vont fréquemment, en groupes importants et remettent des sommes considérables pour la réparation des synagogues ou tombeaux divers ainsi qu’une aide pour les pauvres du pays.

Ces arrivées massives de pèlerins ou d’immigrants susciteront de nouvelles mesures restrictives contre les Juifs, en particulier à Jerusalem où ils ne pourront plus enterrer leurs morts au cimetière du Mont des Oliviers: « Il y a bien des années nous avons acheté un terrain sur le Mont des Oliviers, nous y avons enterré des milliers de nos frères… Ils (les Arabes) ont ouvert toutes les tombes  et ont troublé le repos de nos morts… » Pour faire annuler ce décret, une seule solution, toujours la même: le versement d’une somme énorme à tous les seigneurs du pays.

Comme si tout cela ne suffisait pas, plusieurs famines, épidémies de peste et tremblements de terre vont décimer la population de Jerusalem. A chaque fois les Juifs en sont tenus pour responsables et les chefs de la communauté régulièrement jetés en prison. En fait, comme ailleurs, les Juifs sont tenus pour responsables des malheurs qui s’abattent sur les populations locales et ne s’en sortent que payant de très grosses rançons.

La Galilée et Jerusalem sont bien sûr les deux centres de peuplement juif les plus importants, cependant il ne faut oublier ni Hebron, ni Shkhem* ni Gaza:

En 1700, Yehouda HaHassid, celui qui avait prêché en Pologne en faveur de l’alya, visite Hebron et note qu’il y a une quarantaine de familles qui vivotent misérablement, frappées de taxes exorbitantes et sans cesse menacées. Non seulement les différents gouverneurs ou cheikh de la région leur font la vie dure mais les tribus bédouines se font une guerre ce qui désole la ville.  » Les deux parties menacent de nous faire sauter, de brûler nos rouleaux de livrer nos demeures aux soldats... » Et c’est toujours la même histoire, les Juifs doivent payer une fois encore. Ils appellent donc une fois de plus les Juifs de Constantinople à leur rescousse, appel qui sera entendu et qui les sauvera temporairement.

Le fameux Rabbi Hayim David Azoulay* est alors chargé de collecter des fonds dans toute l’Europe tandis que rabbi Karigal est envoyé jusqu’en Amérique! Les fonds arrivent mais ce n’est jamais suffisant car les Arabes en profitent et donc menacent et emprisonnent régulièrement hommes, femmes et enfants jusqu’à payement de la rançon…

Sur Shkhem, on n’a pas beaucoup d’informations, on sait seulement qu’en 1773 à Newport, le pasteur Ezra Steel avait appris de Karigal que Shkhem possédait une synagogue, un rabbin mais pas de tribunal rabbinique.

A Gaza, il y avait une petite communauté mais lorsque Napoleon arriva à  Gaza en 1799, il n’y restait plus de Juifs*

Et pourtant l’alyia continue…

A partir des années 1760-1770, c’est l’alya des Juifs de Pologne qui s’accentue.

vetements des Juifs polonais au 18 eme siecle

(costume juif polonais au 18 ème siecle)

Abraham Guershon de Kutov, le beau-frère du Besht*s’installe à Jerusalem en 1763. Il est un des premiers ashkenazes à résider à nouveau dans la ville après les troubles graves de 1720, année pendant laquelle la population ashkenaze avait quitté la ville, les préteurs arabes ayant mis le feu à la synagogue ‘Hourva.

Un second groupe d’environ 300 familles de Hassidim arrive en 1774, mais eux s’installeront à Akko et en Galilée  ce qui donne un nouvel élan au peuplement juif dans la nord du pays. Malheureusement Dahir Al Omar est mort et son successeur est un gouverneur turc brutal et intolérant.

A bientôt,

* Parnass: Administrateur de la communauté et collecteur d’impôts

*La synagogue Hourva avait été fondée au 13ème siècle par Rabbi Yehouda HaHassid  de Regensburg en Allemagne,  célèbre homonyme du Yehouda HaHassid polonais. Elle sera plusieurs fois détruite par les Arabes. Reconstruite au 19ème siècle, les Jordaniens la détruiront en 1948 et elle sera connue pendant des années sous le nom de ruine de la Hourva jusqu’à sa reconstruction il y a 3 ans.

* Rabbi Hayim David Azoulay, le ‘Hida (1724-1807): rabbin kabbaliste, auteur très prolifique, il aurait publie 71 ouvrages sur le Halakha ou le Midrash. Envoyé comme émissaire en Afrique du Nord et dans toute l’Europe, jusqu’en Lituanie ou il rencontre le Gaon de Vilna, il a laissé dans ses souvenirs de voyage une description de la France au début de la Révolution

ARI: leAri Hakadosh ou rabbi Isaac Louria (1534-1572); https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/11/21/les-generations-oubliees-6/

*Shalom Shabazi: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/12/06/hanita-letape/

*Pekiin bourgade restée juive sans aucune interruption depuis la période biblique. Malheureusement dans ce village où Juifs, Druzes et Arabes chretiens vivaient en paix jusqu’a 2007, il ne reste apparement plus de Juifs (http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-3478336,00.html)
sauf Margalit Zernatti (http://attorneysdefendingisrael.blogspot.co.il/2012/07/the-mustaarib-jews-who-have-lived-in.html) à moins que certains s’y installent à nouveau.

*Shkhem: Naplouse

*Rabbi Karigal (1732-1777): né à Hebron et envoyé comme émissaire en Amérique du Nord, surtout connu par la description qu’en fait le pasteur Ezra Steel dans son journal

*Gaza: les Juifs se réinstalleront à Gaza au début du 20 ème siècle et y resteront jusqu’en 1948, puis de 1967 au retrait de Gaza en 2005

*Besht ou Baal Shem Tov (maitre dde bonne reputation) Israel Ben Eliezer (1698-1760) fondateur du Hassidisme

Les générations oubliées (3)

guerrier abbasside

–  » D’ici, j’ai une vue imprenable sur les travaux. Notre ancien  calife, Abd El Malik, avait érigé un  mausolée, une construction intéressante avec son dôme recouvert de plomb *. Pour ne pas être en reste,  notre calife actuel, Suleyman, a décidé de construire une belle mosquée. Il veut la nommer « la lointaine » (el Aksa). C’est vrai qu’on est bien loin de tout ici et, entre   nous, j’ai vu des régions bien plus fertiles que ces montagnes pelées. Si seulement je pouvais être envoyé en garnison dans la capitale, à Damas!…

Ce que je comprend mal, c’est  l’intérêt d’avoir construit un petit bâtiment entre les deux. On m’a dit que c’était une synagogue*. Pourquoi donc construire une synagogue? En fait, ça ne m’étonne  qu’à moitié: Omar etait une homme très intelligent et il essayait de se concilier tous les dhimmis* du coin. Quand il est arrivé, les Juifs ont rappliqué aussitôt. « Omar, ont-il  crié, enlève la montagne d’immondices que les chrétiens ont accumulé à coté de notre mur pendant des siècles! » Une décharge d’ordure en pleine ville? Omar l’a faite raser tout de suite et, bon prince, il a autorisé les Juifs à revenir dans la ville. Bon prince, oui, mais pas idiot non plus. Il n’a permis qu’à 70 familles juives de s’installer. C’est vrai, avec les Juifs,  il faut toujours se méfier. Il parait qu’ils veulent reconquérir leur pays et retrouver leur indépendance! Pour des dhimmis, il relèvent bien trop la tête à mon avis! »

La ville de Jerusalem est assiégée par le calife Omar en 637 et se rend un an plus tard, au printemps 638. Le calife Omar laisse vivre les non-musulmans mais leurs conditions de vie sont difficiles, en particulier celle des Juifs, les moins nombreux, qui doivent supporter les exactions et des musulmans et des chrétiens.
En 748, un tremblement de terre important provoque de nombreuses destructions dans la région de Tibériade et les yeshivot de Galilée sont autorisées à venir s’installer à Jérusalem. La communauté juive de la ville commence alors à prospérer et devient le centre spirituel du Yishouv. Le chef des yeshivot, le Gaon, est à la fois le décisionnaire religieux et le représentant de tous les Juifs de Palestine. Sa charge est héréditaire et il est toujours choisi parmi les descendants du roi David.

La dynastie régnante, les Ommeyades, a pris pour capitale Damas, mais n’en délaisse pas pour autant les autres régions conquises. Elle embellit Jérusalem et va fonder une nouvelle ville dans les dunes de sables à coté de Lod qui s’appellera d’ailleurs Ramle (sables). C’est  la seule ville fondée par les Arabes en Palestine.

Au fur et à mesure que les conquérants musulmans se succèdent dans le bruit et la fureur (les Ommeyades chassés par les Abbassides et ces derniers par les Fatimides!), la situation des Juifs d’Eretz Israel se détériore. Les Fatimides qui régneront jusqu’à la conquête des Croisés, les imposent de plus en plus lourdement. Beaucoup sont obligés de quitter leurs terres et de se réfugier dans les villes mais même là…  « Il n’est pas d’autre recours que de nous unir et de nous soumettre et prier pour la grâce du retour à Jérusalem  »  lit-on dans un document trouvé dans la guenizah* du Caire. Les Juifs vivotent comme fabricants de calames et de parchemins, teinturiers, tanneurs et forgerons.
Dans le Nord, près du lac Houle, ils sont tisseurs de nattes et de cordes.

le lac houle 2

(le lac Houle au pied du Golan)

Pourtant dès le 8 ème siècle, les Juifs de Tibériade reprennent le dessus.
Leurs yeshivot s’attaquent à la troisième étape d’un travail de survie qui avait commencé bien longtemps auparavant, environ 500 ans avant l’ère chrétienne, lors de l’exil de Babylone. Le peuple, privé de sa terre et de son centre spirituel, le Temple,  avait alors créé un judaïsme où les prières remplaçaient les sacrifices.
La deuxième étape de ce travail de survie avait débuté à la destruction du  Temple en 70 de l’ère chrétienne avec la rédaction de la Mishna et de la Guemara, c’est à dire de l’écriture de la Tradition Orale afin d’en sauvegarder l’unité.
Ici donc, ce travail en est à sa troisième étape. Cette fois, il s’agit de sauvegarder l’unité de la langue et de sa prononciation. Les yeshivot vont donc établir un système de grammaire très élaboré et créer un ensemble de signes de vocalisation qui permettront  à tous les Juifs de continuer à  lire, écrire et parler la même langue.

ecriture massoretique(dans cette phrase  les lettres-consonnes sont en noir, les voyelles et signes grammaticaux en rouge et les signes de cantillation en bleu)

A Tiberiade, se succèdent alors plusieurs générations de grammairiens dont les plus célèbres sont issus de la famille Ben Asher . L’un d’entre eux en particulier est l’éminent Aaron ben Moshe Ben Asher (mort en 960) qui écrivit le premier livre de grammaire hébraïque. Il est surtout connu pour avoir rédigé les signes de vocalisation et de cantillation du fameux Codex d’Alep* (en hébreu כתר ארם צובא )
Le Codex d’Alep est  la plus ancienne version vocalisée du Tanakh. Bien que le texte du Tanakh ne soit pas complet (il manque une grande partie de la Thora), c’est la version la plus fiable et ancienne du texte biblique, présenté avec ses signes de vocalisation et cantillation. C’est d’ailleurs d’après ce Codex que Maimonide édictera les règles exactes de la rédaction des rouleaux de la Thora.

codex d alep

Les Massorètes de Tibériade sont si célèbres qu’un texte du 10 ème siècle nous dit que parmi les Juifs de la diaspora « s’il s’en était trouvé qui auraient souhaité discuter des questions de syntaxe et de grammaire, il n’auraient parlé que du style d’Eretz Israël et de rien d’autre… »

A cette même époque, s’implante à Jerusalem un groupe de Juifs karaïtes qui rejettent toute la tradition orale du judaïsme. Ils sont évidemment en conflit permanent avec les autres. Ils n’arriveront jamais à s’imposer (sauf en Egypte) mais feront toujours partie du paysage juif.

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(Synagogue karaïte à Jerusalem )

Certains ont dit que Ben Asher était lui-même un karaïte . Rien n’est moins sûr mais cela pourrait peut être expliquer pourquoi fut trouvé chez les Karaïtes de Damas un autre texte, fidèle à la tradition massorétique et transcrit à partir d’un manuscrit d’ Aaron ben Moshe Ben Asher. Contrairement au Codex d’Alep, ce deuxième texte du Tanakh est complet. Emporté en Russie par un collectionneur karaïte,  Abraham Firkovitch, en 1848 et transféré à la bibliothèque impériale de Saint Petersbourg,  il aura  la chance de survivre à la révolution bolchevique et au siège de la ville par les Allemands en 1941. Il est connu sous le nom de Codex de Leningrad.

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(page de couverture du Codex de Leningrad)

Enfin, malgré les difficultés de la vie en Eretz Israel, malgré les interdictions répétées des conquérants aux Juifs de la Diaspora de venir s’installer dans le pays,  se dessine à cette époque un important mouvement d’alya: « Les pleureurs de Sion ». Ces « pleureurs de Sion » vont arriver de tout le Moyen Orient et en particulier de l’Irak actuel. Ils s’installent à Jérusalem, Ramla, Tiberiade, dans différentes villes de la côte mais aussi à Soussia, au sud d’ Hébron dans les monts de Judée, bourgade prospère pendant plusieurs siècles et qui disparaîtra entièrement sans doute à la suite d’une épidémie  au 11 ème siècle.

Voici ce qui reste de la porte de la ville:

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(photo trouvée sur le site tiyoul-tov.org)

et le sol en mosaïque de la synagogue:
soussia mosaique

Malheureusement pour les Juifs, les Turcs seldjoukides conquièrent Jerusalem en 1071 ce qui entraînera la première croisade…

A bientôt,

* dhimmi: monothéiste non-musulman ayant le droit de vivre en payant un impôt spécial et soumis à des lois discriminatoires

*Cette synagogue ne sera détruite qu’en 1099, lors de la prise de la ville par les Croisés.

*Situé au-dessus de l’emplacement du Temple d’antan, le Dôme du Rocher fut construit par le chef musulman Abd El-Malik entre 688-691. Pour cause de son emplacement sur un lit de pierre, les nombreux tremblements de terre au travers des siècles n’ont pas causé de dommages importants au bâtiment (contrairement à sa voisine, la Mosquée d’Al Aqsa). Le sanctuaire fut couvert de plomb dès 691 jusqu’à son remplacement par un revêtement de coloris doré en 1965. A cause de la rouille, le revêtement d’aluminium anodisé fut encore changé en 1993 par un revêtement en or.

*Le codex d’Alep était la propriété de la communauté juive d’Alep. En 1947, lors des émeutes anti-juives qui avaient éclaté en Syrie après la décision de l’ONU de créer un état juif sur une partie de la Palestine, une partie du Codex a disparu lors de la mise à sac de la synagogue. Ce qui restait a été caché par la communauté juive de Syrie jusqu’à ce qu’il puisse parvenir en Israel en 1958

* Certains Karaites partiront en Crimée et en Lituanie. Dans ces deux dernières régions, ils arriveront, à la fin du 18ème siècle, à se faire reconnaître comme non-juifs par les autorités russes, ce qui leur  leur sauvera la vie pendant la Shoah.

Ne dites plus: c’est de l’hébreu pour moi ! (2)

Le monde chrétien ignore en général ce qui s’est passé dans le monde juif depuis la fin de l’époque biblique jusqu’à la date de 70 de l’ère chrétienne.

Après la fin de l’époque biblique, le peuple juif a continué à vivre soit sur sa terre en retournant en Israël grâce à la permission octroyée par l’édit de Cyrus  (livre d’Ezra, chap1, 1-11), soit en Diaspora, essentiellement en Perse, et c’est dans cette diaspora là qu’aura lieu  l’affaire de Pourim relatée dans le livre d’Esther (inclus dans le canon biblique):

Voici l’édit de Cyrus en lettres cunéiformes où il évoque le droit à tout peuple déporté de retourner sur sa terre:

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La langue reste toujours l’hébreu même si elle s’enrichit de mots perses comme pardès, le verger (et qui signifie bien plus encore mais on verra cela une autre fois!), ou comme giszbar*, le trésorier. Elle s’enrichit aussi de mots araméens comme abba, père, ima, mère, devenus papa et maman en hebreu actuel, saba et savta, grand père et grand mère, mais aussi bar,fils comme dans le mot judeo-araméen bar-mitsva. L’araméen, ou araméen d’empire, est devenu avec les siècles la langue incontournable de tout le Moyen Orient. Tous ces petits peuples qui habitent la région ont chacun leur langue mais tous parlent araméen, langue de communication et de commerce.

Et le temps passant, l’hébreu s’enrichit aussi de termes grecs comme prosboul***, estadion (stade)…

Mais l’hébreu reste la langue du peuple juif, n’en déplaise à ses détracteurs qui voudraient bien qu’à partir de  70, au moment de la chute du Temple de Jérusalem, il n’y ait plus de peuple juif sur sa terre et  plus de langue hébraïque vivante. Pourquoi ? Parce que selon la doctrine chrétienne classique le «  Verus Israël », le vrai Israël, est le monde chrétien et les Juifs, dispersés pour leur  punition de par le monde, n’existent que comme argument pédagogique négatif.

Mais il ne faut jamais prendre ses désirs pour la réalité.

Tout d’abord même si l’année 70 est catastrophique, elle voit, en même temps que la destruction du Temple, la formation d’une « université » juive à Yavne, sous la direction de Yohanan Ben Zakai,  qui reprendra le flambeau et dans laquelle enseigneront les grands de l’époque. C’est aussi à Yavne que siégera le Sanhédrin, organe judiciaire du peuple juif, dont l’autorité est reconnue par les Romains. Le peuple juif va survivre à ce bouleversement (ce n’est pas le premier bouleversement qu’il connaît) et survivre entre autre grâce à l’hébreu, facteur d’unité. Qui dit hébreu dit aussi étude le la Thora écrite (le texte biblique) et de la Thora orale (tradition exégétique du texte qui accompagne toute étude depuis toujours).

D’un point de vue politique les Juifs ne renoncent pas à leur indépendance politique : Si Bar Kochba prend les armes, il n’est pas un homme isolé et ses troupes tiendront tète à Rome pendant 3 ans, jusqu’à l’année 135. La réaction de Rome est terrible : Jérusalem est rasée, labourée et semée de sel pour que rien ne repousse et enfin son nom est supprimé. Elle s’appellera dorénavant Aelia Capitolina et le nom du pays sera changé en Palestine. Mais pour nous ? Pour nous, le pays restera toujours Israël et sa capitale Jérusalem.

Têtus les Juifs ? Oui ! Les Juifs se regroupent en Galilée (ils n’ont plus le droit d’habiter à Jérusalem) où ils vont rédiger les enseignements de la Thora orale, ce qui formera la Mishna, pour préserver l’unité du peuple dont une grande partie a été emmenée en esclavage (le prix de l’esclave avait beaucoup chuté ces années-là me disait Madame Neher).

En quelle langue écrivent-ils la Mishna ? En hébreu évidemment !

Au 4eme siècle, la christianisme étant devenu religion d’état, le nom de Jérusalem reparaît mais les Juifs ne peuvent toujours pas s’y installer,  ils se sont installés principalement dans la plaine côtière et dans le Nord du pays. Je vous cite saint Eusèbe, évêque de Césarée : Il y a en Terre Sainte une ville importante avec une population considérable, formée uniquement de Juifs, elle s’appelle Lod et en grec Diocaesarea ».

Les révoltes juives du 4eme siècle et lors de la répression qui s’ensuit, il est question  de massacres de Juifs à Lod, Tibériade et Césarée.

Tibériade est la ville la moins touchée et reste le centre spirituel du Yishuv* et dans cette régions les synagogues se multiplient. La population juive croit et retrouve bientôt son nombre de 2 millions (Renée Neher) qu’elle connaissait avant l’époque romaine : en témoigne le nombre de ruines de maison juives avec leurs inscriptions en hébreu en particulier sur le plateau du Golan et en Galilée.

Voici une synagogue du 4eme siècle, la mosaïque comprend une inscription en hébreu et des dessins racontant l’épopée de Samson, elle se trouve non loin du lac vers le kibbutz Hukuk:

synagogue-tiberiade

Et voici une mosaïque de la synagogue de Hamat Tiberiade, datant du 5eme siècle, remarquez l’arche d’alliance et les deux chandeliers:

arche d'alliance sur mosaique synagogue Tiberiade

Mais le Talmud n’a-t-il pas été écrit en araméen ?

Le Talmud est composé de la Mishna et de commentaires sur la Mishna appelés Guemara. Ces commentaires sont écrits en judéo-araméen.

Le plus ancien est le Talmud Yerushalmi (le Talmud de Jérusalem), rédigé du 3eme au 5eme siècle à Tibériade. Le judéo-araméen est une langue juive, une des premières dont on entend parler bien qu’il y en ait eu d’autres certainement. Les rédacteurs de ce Talmud ont toujours cette même idée qui sera une obsession juive  jusqu’à maintenant: préserver l’unité du peuple. Il importe donc que ses commentaires soient compris par tous ceux qui, en diaspora, ne maîtrisent plus l’hébreu. L’hébreu est bien sûr toujours présent en diaspora dans l’étude du texte biblique, dans les textes des prières et dans la vie culturelle en général (pas seulement religieuse) mais là, il s’agit d’être compris par tous, car les sujets traités couvrent tous les domaines de la vie quotidienne et les décisions ont force de loi.

Le Talmud de Babylone,  terminé vers le 6eme siècle en Babylonie qui devient un très important centre culturel et religieux avec ses prestigieuses universités de Soura et Poumbedita, sera lui aussi rédigé en araméen pour la même raison.

Voici une page du Talmud:

pagetalmud

Et l‘hébreu dans tout ça?

L’hébreu continue son chemin. Entre le 8eme et le 10eme siècle, des linguistes mettent au point le système de voyelles que nous connaissons, appelé système de Tibériade. Cette région de Tiberiade voit en effet se cristalliser cette tradition massorétique, grammaticale et linguistique qui l’emportera sur les usages qui ont vu le jour en Babylonie, ce qui souligne l’importance et le prestige intellectuel d »Israël a la veille des croisades.

Ce système de voyelles universel dans le monde juif était nécessaire pour préserver l’unité de la langue dans toute la diaspora car l’hébreu est une langue à écriture consonantique et rien n’indique comment prononcer le mot.

Chaque mot est bâti sur une racine de trois ou parfois quatre consonnes. Cette racine donne une idée. Selon l’habillage de cette racine on obtient des formes grammaticales différentes ou des idées-filles

Par exemple : la racine Samekh ס, s, Pe פ, p ou f, Resh ר, r  nous donnera les mots suivants:

Livre, histoire, raconter, scribe : c’est la première idée

Compter : deuxième idée

Coiffeur, salon de coiffure : troisième idée

Trois idées –filles pour une même racine ! Et ce n’est pas le fait du hasard. En effet, si on remonte au tout début de l’écriture, les gens « écrivent » pour laisser des traces de ce qu’ils possèdent, c’est-à-dire comptent, font le décompte, et comment le font-ils ? Tout simplement en faisant des entailles, en coupant le bois comme le coiffeur coupe les cheveux (j’espère avec plus de délicatesse !)

Les idées, contenues dans ces trois consonnes, sont là pour nous donner à penser : la même racine aleph א, lettre muette,  lamed ל, l,  et mem מ, m,  nous donnera  אילם   ilem (muet),   אלים alim  (violent) ou  אלמן alman (veuf) : Le muet ne parle pas, on est violent lorsque les coups remplacent le discours et le veuf est celui qui a perdu son alter ego avec qui il pouvait parler.

On peut aussi expliquer un texte en permutant ces consonnes ou en découpant les mots de différentes manières. Nous sommes les descendants du premier Ivri, le transmetteur mais aussi ceux de Shem (SEM en francais) fils de Noah, et en hébreu  shem veut dire le nom ou le mot. Pour nous le mot est bien plus qu’un ensemble de signes, le mot peut faire du bien ou tuer et quand on dit que Dieu avait donné à Adam le pouvoir de nommer les animaux cela ne veut pas dire qu’il avait décidé de leur nom en faisant am stram gram mais que Dieu lui avait donné une place différente et supérieure à  celles des autres êtres vivants de sa création.

A bientôt,

* Ghizbar donnera Gaspar dans les langues européennes, c’est aussi le nom d’un des trois rois mages, celui qui portait un trésor, les deux autres s’appelant Melkior, le roi et Balthazar, en fait, Baal De Azar, ce qui signifie: Baal, maître, De, qui (en araméen), Azar, aide: le maître qui aide c’est à dire le protecteur (Balthazar fut aussi le dernier roi de Babylone)

**yishuv: population juive en Israël avant la creation de l’état. Actuellement un yishuv est un village de pionniers.

***prosboul:
C’est un règlement que Hillel a décrété dans l’interprétation de Dévarim 15, 4 pour ne pas défavoriser les gens généreux qui  seraient abusés par des escrocs à l’approche de l’année de chemita (année de jachère). Il a exclu de l’abolition des dettes, celles qui seraient établies avant l’année sabbatique par un contrat passé devant une Cour rabbinique de justice, le Beit din.  Prosboul veut dire en grec « devant la Cour ». Hillel a prescrit le prosboul car le mauvais  usage de ce verset de la Torah faisait que les gens n’osaient plus aider ni faire de prêts et que la bienfaisance risquait de  s’affaiblir. (trouvé sur le site modia.org)