Prends ton sac et ton bâton…

Les cartables sont bientot vidés, les livres rendus. Les cahiers, eux, sont rangés dans une sorte de gheniza familiale où ils passeront l’été sans qu’on les ait ouverts, avant d’être définitivement jetés fin août.
-Mais connaissez-vous l’histoire des cartables et sacs, ai-je demande à mes petits enfants?

La chanson de la vidéo ci-dessus s’appelle  קח תרמיל קח מקל (Ka’h tarmil, ka’h makel) « Prends un sac, prends un bâton » et nous invite à partir en Galilée.

Le mot sac est תרמיל (tarmil), besace de berger, est un mot d’origine araméenne (en araméen on dit tarmila) et entre dans l’hébreu à l’époque de la Mishna. Comme le dit ce proverbe:  » אין הסומא יוצא במקלו ולא הרועה בתרמילו , aucun aveugle ne sort sans son bâton et aucun berger sans sa besace. On le connait aussi grâce à la traduction en arameen de la Thora de Yonathan Ben Ouziel.

(tombeau de Yonathan ben Ouziel à Tsfat)

Le premier sac dont on parle dans la Bible est aussi une besace, et une besace remplie de pierres pour l’occasion:
1 Samuel, 17 40: « Il (David) prit son bâton à la main, choisit dans le torrent cinq cailloux lisses, qu’il mit dans sa panetière de berger, et, muni de sa fronde, s’avança vers le Philistin. »
וַיִּקַּח מַקְלוֹ בְּיָדוֹ, וַיִּבְחַר-לוֹ חֲמִשָּׁה חַלֻּקֵי-אֲבָנִים מִן-הַנַּחַל וַיָּשֶׂם אֹתָם בִּכְלִי הָרֹעִים אֲשֶׁר -לוֹ וּבַיַּלְקוּט– וְקַלְעוֹ בְיָדוֹ; וַיִּגַּשׁ, אֶל-הַפְּלִשְׁתִּי
La traduction française parle joliment de la panetière de berger (l’hébreu est moins précis כלי רועה (kli roe), c’est un « contenant » de berger) mais « oublie » le mot suivant ובילקוט (ubyalkout) dans une besace: il a mis les pierres dans son « contenant » de berger (peut-être une petite bourse) et dans sa besace.
De nos jours, la besace du roi David, ילקוט (yalkout) est devenue un cartable tout en ayant aussi, depuis le Moyen-Age, le sens de fichiers reliés et donc de recueil  comme, par exemple, le célèbre recueil des  canulars de Palma’h*.

Tarmil, yalkout sont les mots les plus courants pour designer des sacs. Mais deux autres ont été également utilisés: Amta’hat et Tsiklon.

Le premier, d’origine akkadienne, אַמְתַּחַת (amta’hat), nous est parvenu grâce au récit où  Joseph accuse son frère Benjamin d’avoir volé une coupe en argent. Il s’agit sans doute d’un grand sac, comme un sac de voyage:
« Joseph donna cet ordre à l’intendant de sa maison: Remplis de vivres les sacs de ces hommes… Et ma coupe, la coupe d’argent, tu la mettras à l’entrée du sac du plus jeune… » (GenèseBereshit, 44, 1)
וַיְצַו אֶת-אֲשֶׁר עַל-בֵּיתוֹ, לֵאמֹר, מַלֵּא אֶת-אַמְתְּחֹת הָאֲנָשִׁים אֹכֶל…וְשִׂים כֶּסֶף-אִישׁ, בְּפִי אַמְתַּחְתּוֹ. ב וְאֶת-גְּבִיעִי גְּבִיעַ הַכֶּסֶף, תָּשִׂים בְּפִי אַמְתַּחַת הַקָּטֹן

Le second, ציקלון (tsiklon) se trouve dans le livre des Rois (2 Rois 24 42). Après que le prophète Elisha eut ramené à la vie le fils de la Sunamite, il est question d’un cadeau inattendu, du pain, alors que règne le famine:
Un homme, venant de Baal-Chalicha, apporta un jour à l’homme de Dieu, comme pain de prémices, vingt pains d’orge et du gruau dans sa panetière.
וְאִישׁ בָּא מִבַּעַל שָׁלִשָׁה, וַיָּבֵא לְאִישׁ הָאֱלֹהִים לֶחֶם בִּכּוּרִים עֶשְׂרִים-לֶחֶם שְׂעֹרִים, וְכַרְמֶל, בְּצִקְלֹנוֹ
Tsiklon est sans doute d’origine ugarit où le mot basaql veut dire culture ou gerbe.

De nos jours, à l’armée, les recrues ont toutes leur שק חפצים (sak ‘hafatsim) sac polochon.


On pourrait penser que le mot sac est un ajout récent à l’hébreu, et bien non. Lui aussi se trouve dans le Tanakh. Toujours dans la même histoire des retrouvailles entre Joseph et ses frères, il est écrit (Bereshit-Genèse 42,35):
« Or, comme ils vidaient leurs sacs, voici que chacun retrouva son argent serré dans son sac« 
וַיְהִי, הֵם מְרִיקִים שַׂקֵּיהֶם, וְהִנֵּה-אִישׁ צְרוֹר-כַּסְפּוֹ, בְּשַׂקּוֹ

Charger un sac sur son épaule pour partir est un des gestes plus plus anciens de l’humanité et en hébreu la racine sh-k-m a donné shekem, l’épaule, et  le verbe se lever tôt.
Gen 21 14: « Abraham se leva de bon matin, prit du pain et une outre pleine d’eau, les remit à Agar en les lui posant sur l’épaule
וַיַּשְׁכֵּם אַבְרָהָם בַּבֹּקֶר וַיִּקַּח-לֶחֶם וְחֵמַת מַיִם וַיִּתֵּן אֶל-הָגָר שָׂם עַל-שִׁכְמָהּ

A cette époque, on l’attachait en enroulant une corde en lin des épaules a la taille. C’était une expression courante pour dire qu’on se préparait à un voyage. C’est ainsi que Dieu dit au prophète Jérémie:
 »
Va, achète-toi une ceinture de lin et attache-la sur tes reins… »Prends la ceinture que tu as achetée, et qui couvre tes reins, mets-toi en route pour gagner l’Euphrate…
Ce geste de charger son sac sur une épaule se retrouve dans la racine כתפ (k.t.f) qui signifie charger et aussi épaule. Ainsi,  Mendele Mokher Sefarim* écrira:
ובדרך היה פונה כה וכה ומביט כגנב נזהר לנפשו, מכתף את תרמילו המלא, פעם על כתף זו ופעם על כתף זו » .
En chemin, il se tournait ça et là et regardait comme un voleur prudent, soucieux de sa sécurité, chargeant (mekatef) son sac plein d’une épaule (katef) à l’autre. (Le livre des gueux 1909)

Aujourd’hui, pour le cartable, on emploie aussi souvent le terme général de תיק (tik) d’origine greque (θηκη, theke) et même תיק גב (tik gav), puisqu’il s’agit d’un sac à dos.

Et le bâton מקך (makel)? Le voici, compagnon du sac תרמיל (tarmil).
Dans le livre de Chemot (l’Exode) il est écrit au moment du premier Pessa’h: « Et voici comme vous le mangerez: la ceinture aux reins, la chaussure aux pieds, le bâton à la main
וְכָכָה, תֹּאכְלוּ אֹתוֹ–מָתְנֵיכֶם חֲגֻרִים, נַעֲלֵיכֶם בְּרַגְלֵיכֶם וּמַקֶּלְכֶם בְּיֶדְכֶם

Le mot makel est à relier au verbe lehakel alléger, car le bâton aide à marcher et allège ainsi les difficultés du voyage.

Mais les mots sac et bâton ont parfois aussi une connotation négative. Ils sont aussi synonymes de saleté, voire de violence. C’est pourquoi il est écrit dans le Talmud qu’il était interdit pour un homme d’entrer dans le Temple avec son sac et son bâton, וּבַיַּלְקוּטו ובמקלו, et avec de la poussière sur ses pieds. On dirait aujourd’hui avec armes et bagages. Et l’expression populaire   בא אליו במקלו ובתרמילו (ba elav bemaklo uvetarmilo) veut dire:  il l’a attaqué violemment.

De nos jours le tarmil et le makel sont signes de randonnées et les randonneurs sont les תרמילאים (tarmilayim) qui prennent parfois des chemins périlleux:


(vers la grotte de Keshet en Galilée)

 

A bientôt,

* Targoum Yonatan ou Targoum Yerushalmi: traduction de la Thora en araméen attribuée à Yonatan ben Ouziel qui  s’éloigne parfois du texte pour y inclure des midrashim

* Le canulars du Palma’h sont un recueil d’histoire humoristiques, absurdes et souvent critiques que se racontaient les soldats pendant la guerre d’Indépendance.

* Medele Mokher Sefarim: Mendele le vendeur de livres, ou Shalom Yaakov Abramowicz (1836-1917), auteur yiddish et hébraïque, originaire d’Odessa.

* Le mot תיק (tik) et tik veut aussi dire sac à main et dossier. Ouvrir un tik contre quelqu’un c’est le mettre en examen.

La création du monde ou le feuilleton de Rosh Hashana (1ère et 2ème partie)

Première partie

Rosh Hashana est pour nous l’anniversaire de la création du monde*.

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Mais  lorsqu’on fête un anniversaire il faut savoir combien de bougies mettre sur le gâteau. Or, une des contradictions les plus évidentes entre ce que dit la Torah et ce que dit la science est l’âge de l’univers. A-t-il des milliards d’années, selon les données scientifiques, ou seulement quelques milliers d’années, selon les données bibliques?
Lorsque l’on additionne les générations de la Bible et les siècles qui suivent sa rédaction nous arrivons à moins de 6000 ans. Or, les données du télescope Hubble ou celles des télescopes terrestres d’Hawaï, indiquent un nombre d’environ 15 milliards d’années, à plus ou moins 10%.
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Chaque camp s’arque-boute sur ses positions en traitant le second soit de vieux fossile rétrograde soit d’apikoïros*…
Or un scientifique et érudit en Torah, Gerald Schroeder*, a étudié le sujet  en utilisant et les commentaires bibliques anciens et les connaissances de la  physique actuelle. Je rapporte ici une synthèse qui a été faite de son ouvrage « Genesis and the Big Bang » .

Pour ce qui est des commentaires bibliques, il a utilisé le texte de la Torah, la traduction en araméen d’Onkelos (1 er siècle de l’ère chrétienne), les textes du Talmud (4 ème siècle), et les trois principaux commentateurs de la Torah  reconnus et acceptés par tous: ceux de Rachi (11 ème siècle), qui apporte la compréhension du texte au niveau du Pshat, ceux de Maimonide, le Rambam (12 ème siècle) qui gère les concepts philosophiques et enfin ceux de Nahmanide, le Ramban (13 siècle) qui est un des plus importants cabalistes. Ces anciens commentaires ont été finalisés bien avant la naissance du grand-père-du-grand-père d’Hubble lui-même. Il n’y a donc aucune possibilité pour que des données scientifiques modernes aient pu les influencer. C’est un élément clef pour la recherche de Gerald Schroeder.

Un peu d’histoire:
En 1959, le magazine Scientific American réalisa une enquête auprès d’éminents scientifiques américains. Une des questions portait sur l’âge de l’univers. Les deux tiers répondirent que l’univers n’avait pas de commencement, et que Platon et Aristote nous ont démontré il y a déjà 2400 ans que l’univers est éternel. Et quand on leur opposa que le premier mot du premier verset de la Bible est: בראשית  (Bereshit) « au commencement« *, ils répondirent que c’était une très jolie histoire à raconter aux enfants lorsqu’on les met au lit.

Or, en 1965, Arno Penzias et Robert Wilson découvrirent l’écho du Big Bang et tout d’un coup, le monde commença à parler d’un commencement. La science expliqua alors que notre univers a un début, exactement comme l’avait dit la Torah.
Exactement? Pas tout a fait car qui dit commencement ne dit pas s’il y a un acteur à ce commencement. Savoir si Dieu créa le ciel et la terre… c’est encore une autre histoire. Mais ce n’est pas le sujet de cet article. Ici, il s’agit seulement de l’âge de notre univers et non de nous interroger sur son créateur.

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(gribouillis scientifiques divins à partir des deux premiers versets de Bereshit?)

Il y a donc un commencement, mais de quand date-t-il?
Selon le calendrier juif, si l’on ajoute les générations depuis Adam dénombrées dans le texte biblique et les siècles suivants, on obtient environ 6000 ans. Plus précieusement nous entrons maintenant dans la 5777 ème année.
Oui, mais avant Adam,  il y a les 6 jours de la création et ils n’entrent pas dans le décompte traditionnel.
Moïse nous dit observer dans ce verset l’empreinte de Dieu:
« Souviens-toi des jours anciens, médite les années de génération en génération; interroge ton père, il te l’apprendra, tes vieillards, ils te le diront!
זְכֹר יְמוֹת עוֹלָם, בִּינוּ שְׁנוֹת דֹּר-וָדֹר; שְׁאַל אָבִיךָ וְיַגֵּדְךָ, זְקֵנֶיךָ וְיֹאמְרוּ לָךְ (Deutéronome-Devarim 32,7)
Le Ramban se pose cette question:  » Pour quelle raison Moïse a-t-il scindé le calendrier en deux parties ? » (les jours anciens et les années des nombreuses générations). Et il en conclut que: « examine les jours anciens » est relatif aux Six jours de la Création tandis que « les années des nombreuses générations » concerne toutes les époques depuis Adam.
La raison pour laquelle les 6 jours sont exclus est que le temps y est décrit d’une manière différente.
Quand on lit « il y eut un soir, il y eut un matin » cela n’a rien a voir avec le temps humain. Le temps « humain » n’est pris en compte qu’à partir d’Adam. A partir d’Adam, le texte prend la peine de nous donner la durée précise de la vie des hommes (même si les premiers humains vivent bien trop longtemps selon nos critères) et aussi l’age auquel ils engendrent les générations suivantes  (si cela vous dit, lisez le chapitre 5 du livre de Bereshit-Genèse).

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(Photo Yuval Moran, all-art.co.il)

Pour retomber sur le compte de 15 milliards d’années auquel arrivent les données scientifiques actuelles, il est souvent dit que dans le récit de la création le mot jour veut dire période. C’est une bonne idée. Mais voila que les commentateurs juifs s’obstinent. Les sages du Talmud (traité ‘Hagiga), et plus tard Rachi et le Ramban, nous disent qu’un jour c’est bien un jour, et ceci  bien que la création du soleil soit indiquée seulement le 4 ème jour. Il y a bien 6 jours, leur durée n’est que de 24 heures et ils contiennent tous les âges du monde!

Comment est-ce possible?
Revenons aux six jours de la Création et analysons le vocabulaire en prenant deux citations:
Dans le but de comprendre les subtilités de la Torah, le Talmud (traite ‘Hagiga) analyse le mot חושך (‘hochekh), traduit par obscurité. Le mot « ‘hochekh » apparaît un première fois dans le deuxième verset de Bereshit:
וְהָאָרֶץ, הָיְתָה תֹהוּ וָבֹהוּ, וְחֹשֶׁךְ, עַל-פְּנֵי תְהוֹם
« Or la terre n’était que solitude et chaos; des ténèbres couvraient la face de l’abîme… ».
La traduction nous dit que des ténèbres couvraient la face de l’abîme. Mais ce n’est qu’une traduction, comme toujours rien ne vaut l’original.

Le Talmud explique qu’ici le mot ‘hoshekh est un « feu noir, énergie noire« , une sorte d’énergie qui est si puissante qu’on ne peut la voir.

Deux versets plus loin (Genèse 1 :4) le mot ‘hoshekh revient:
וַיַּבְדֵּל אֱלֹהִים, בֵּין הָאוֹר וּבֵין הַחֹשֶׁךְ.
« Il établit une distinction entre la lumière et les ténèbres ».
Le Talmud explique que cette fois, חושך (‘hochekh) signifie obscurité, c’est à dire absence de lumière.
Ceci est confirmé dans Genèse 1:5:
וַיִּקְרָא אֱלֹהִים לָאוֹר יוֹם, וְלַחֹשֶׁךְ קָרָא לָיְלָה; וַיְהִי-עֶרֶב וַיְהִי-בֹקֶר.
Dieu appela la lumière jour et l’obscurité nuit

La suite du verset est déroutante: « il y eut un soir et un matin ». C’est la première fois que le jour est quantifié: un soir et un matin. Le Ramban discute tout d’abord de la signification de l’expression « un soir et un matin« .
Est-ce que l’expression signifie qu’il y eut un coucher de soleil suivi d’un lever de soleil ?
 Certainement pas, le soleil n’étant mentionné que le quatrième jour. Comment peut-il exister, lors de ces trois premiers jours, un concept de soir et de matin si par ailleurs le soleil n’apparaît qu’au quatrième jour? Pour le Ramban, l’expression ויהי ערב (Vayehi Erev) ne veut pas dire qu’ « il y eut un soir« . Il nous explique que les lettres hébraïques ע (Aïn), ר (Rech), ב (Beth) composant la racine de ערב (erev) signifient chaos, mélange, désordre. Le soir est appelé  ערב (erev), car à mesure que le soleil se couche la perception des choses devient floue. Le sens littéral est « il y avait du désordre« .
Quant au matin, le mot est בוקר (boker). La racine בקר  signifie discerner. C’est pour cela que le soleil n’est mentionné qu’au quatrième jour. En fait, le passage du soir au matin correspond au passage de ce qui est désordonné à ce qui est ordonné, au passage du chaos au cosmos.
Or dans la nature l’ordre ne peut spontanément surgir du désordre. C’est au contraire l’inverse qui se produit. La variable désordre augmente en permanence dans l’univers. C’est de la thermodynamique pure.
Cette contradiction signifie en fait que pour la Thora le système était « guidé ». La Torah veut que vous soyez stupéfaits par cette progression de l’ordre, débutant par un plasma chaotique et finissant par une symphonie de vie. Jour après jour lors de sa création, le monde progresse de niveau en niveau, l’ordre surgissant du désordre. Et cela est relaté selon la terminologie d’il y a plus de 3000 ans.

Mais le 5 ème verset se continue par ces deux mots: jour un, יוֹם אֶחָד (Yom e’had), c’est assez déroutant: pourquoi jour un et non pas premier?
Si chaque jour de la création est numéroté, une discontinuité affecte cette numérotation. En effet si le texte nous parle tout d’abord de « jour un« , pour les jours suivants, c’est complètement différent. Le second jour il n’est pas dit « soir et matin, jour deux » mais « soir et matin, un second jour« . Ensuite, la Torah continue en utilisant cette expression « soir et matin, un troisième jour … un quatrième jour … un cinquième jour … le sixième jour« . C’est seulement pour le premier jour que le texte emploie une forme différente: non pas « premier jour« , mais « jour un » יום אחד (yom e’had). Comme le soulève le Ramban, cette discontinuité entre « un » et « premier » est importante qualitativement. Un désigne l’absolu alors que premier désigne le comparatif.
Le Ramban explique l’emploi du mot « un » par le fait que le temps a été créé le « Jour Un ».
Je peux comprendre ce que signifie le concept de création de matière ou bien même celui de création d’espace. Mais concernant le temps, comment peut-on créer le temps ?
On ne peut saisir le temps ni même le voir. On peut voir l’espace, voir la matière, sentir l’énergie, voir la lumière. Là je peux comprendre la notion de création. Mais comment peut-on parler de création du temps ?
Huit cents ans avant les découvertes de la physique moderne, Na’hmanide a perçu cette finesse du fait de  l’expression: « Jour Un« .
Et ceci est très exactement ce qu’Einstein nous dit dans sa Théorie de la Relativité: il y a non seulement eu création de l’espace mais aussi création du temps lui-même. Albert Einstein nous a enseigné que le Big Bang a donné naissance non seulement à l’espace et à la matière mais aussi au temps. Le temps est une dimension. Le temps est affecté par la perception qu’on en a et ceci dépend de l’endroit où l’on observe. Une minute s’écoule sur la lune plus rapidement que sur la terre tandis qu’une minute s’écoule sur le soleil plus lentement. Sur le soleil la dilatation du temps est telle que si l’on pouvait y déposer une horloge, celle ci ferait tic-tac plus lentement. La différence est certes minime, mais elle n’en est pas moins mesurable et mesurée.
Si nous étions sur la lune ou le soleil ressentirions nous cette différence de la dilatation du temps? Non car notre rythme biologique est synchronisé avec le temps local mais si nous pouvions observer un système depuis un autre système, alors nous percevrions le temps de façon très différente du fait de facteurs tels que la gravité et la vitesse.
Voici un exemple:
Imaginons une planète lointaine où le temps y serait dilaté de telle façon que si l’on vivait deux ans sur la terre alors seulement trois minutes s’écouleraient sur cette planète. Ces endroits existent et sont observés. Si nous pouvions observer la terre depuis cette planète, notre perception du temps serait telle que nous verrions les habitants sur terre se déplacer très rapidement. Tandis que si nous, sur terre, nous levions les yeux vers le ciel, nous verrions les habitants de cette planète se mouvoir très lentement.

Qu’est-ce qui est correct? Deux années ou trois minutes ? La réponse est la suivante: les deux sont correctes. Il y a simultanéité.
C’est là, l’héritage d’Albert Einstein. Cela se produit littéralement en des milliards d’endroits de l’univers: ainsi, si vous pouviez déposer une horloge en un tel endroit, son tic-tac serait tellement lent que selon notre perception (si nous pouvions vivre aussi longtemps) 15 milliards d’années s’écouleraient tandis qu’à cet endroit ce serait seulement 6 jours. Personne ne conteste cela.
Mais en quoi ceci nous aide-t-il à expliquer ce que dit la Thora? De toute façon le Talmud et les commentateurs semblent dire que chacun des six jours de la création a une durée régulière de 24 heures !

 

Deuxième partie

Donc, que s’est-il passé à la création du monde? Analysons donc les choses un peu plus en profondeur avec Rabbi Moshe ben Nahman, c’est à dire le Ramban (ou Na’hmanide)


rabbi_moses_ben_nachman_nahmanides_-_wall_painting_in_acre_israel(mur peint à Akkko) 

Les sources classiques juives nous expliquent qu’avant le commencement nous ne savons pas ce qu’il y a eu. On ne peut décrire ce qui précède l’univers. Le Ramban (Na’hmanide) dit qu’avant l’univers, il n’y avait rien … puis soudain l’univers se forme à partir d’une graine minuscule sans matière qui contient tout ce qui est nécessaire à son développement. Les autres créations furent d’ordre spirituel et concernèrent le נפש (Néfèch) l’âme animale et la נשמה (Néchama) l’âme humaine. Toute la matière de base nécessaire à la création de l’univers était contenue dans cette graine. Na’hmanide en fait la description suivante:  » דק מאוד אין בו ממש (dak me’od, ein bo mamach) totalement minuscule, sans substance. C’est à dire, avec nos mots d’aujourd’hui: une concentration d’énergie. 

Le Ramban, toujours lui, écrit plus loin: « משיש יתפוס בו זמן (Micheyech, yitfos bozman) ». Il explique ainsi que le temps ne commence à compter qu’à l’instant où la matière se forme. De quelle matière parle-t-il? De cette graine (énergie) qui est devenue matière à mesure que l’espace a commencé à se dilater et s’est refroidi. L’horloge biblique démarre lorsque de cette énergie initiale apparaissent les premières particules constitutives de la matière.
C’est là une déclaration phénoménale quand on pense que le Ramban vivait au 13ème siècle.

En effet, ce n’est que 7 siècles plus tard que nous apprenons cela de la théorie du Big Bang. Einstein avait par ailleurs établi la corrélation entre énergie et matière avec sa fameuse équation E=MC2. Matière et énergie ne sont que deux formes différentes d’une même entité. Ainsi Einstein, utilisant le chemin de la science, nous confirme que le temps ne commence à compter qu’avec l’apparition de la matière. 

Il nous apprend aussi que l’énergie – telle que les faisceaux de lumière, les ondes radio, les rayons gamma ou bien les rayons x – se déplace à la vitesse de la lumière, c’est à dire à la vitesse de 300 millions de mètres par seconde. A cette vitesse là, le temps ne s’écoule pas, il est figé. Le temps ne commence à s’écouler qu’avec l’apparition de la matière. Le temps nécessaire à l’apparition de la matière est estimé à 1/100 000 ième de seconde. Un temps infime certes, mais durant lequel, l’univers s’est dilaté partant de la taille d’une « graine » minuscule et la matière s’est formée. Alors l’horloge démarre.

Dans sa théorie de la relativité, Einstein a établi que le temps varie d’un endroit à l’autre de l’univers, de même la perspective qu’on en a dépend de l’endroit où l’on se situe. 

Si la Thora avait considéré le temps selon l’époque de Moïse et du mont Sinaï, longtemps après qu’ait vécu Adam, le texte n’aurait pas utilisé l’expression Jour Un pour désigner le premier jour de la création, car à l’époque du mont Sinaï des millions de jours s’étaient déjà écoulés. Et alors, puisqu’un temps considérable s’était déjà écoulé par rapport au Jour Un, le texte de Bereshit-Genèse aurait du employer l’expression « un Premier Jour« .
De plus, même si la Torah avait considéré le temps selon l’époque d’Adam, le texte de Bereshit aurait employé l’expression « un premier jour » car c’est selon ses dires qu’il y a eu six jours. La Torah utilise l’expression « Jour Un » parce qu’elle regarde en avant à partir du début, à partir de la création. A la question: « En combien de temps le monde fut-il créé« ? Elle répond: « En six jours« .
En comptant le temps depuis le début jusqu’à Adam, on obtient six jours!
Mais nous, nous ne comptons pas depuis le début, nous comptons à partir de notre cadre spatio-temporel en regardant vers le passé et c’est pour cela que pour nous l’univers est âgé de 15 milliards d’années. Telle est la conception qu’Einstein a de la relativité.

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En fait, l’élément clé est que la Torah regarde en avant dans le temps, depuis un cadre spatio-temporel très différent du notre, à une époque où l’univers était très petit. Il y a eu ensuite une expansion de l’univers. L’espace s’est dilaté et c’est cette dilatation qui a produit un changement dans la perception du temps.
Difficile à comprendre!
Mais essayons d’imaginer que nous puissions remonter des milliards d’années en arrière jusqu’au commencement du temps.

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Supposons donc qu’à ce moment là, lorsque le temps a pris forme, il y avait une communauté intelligente (ceci est totalement fictif!). Supposons que cette communauté intelligente disposait d’un laser et qu’elle s’est mise à émettre des impulsions de lumière: une impulsion de lumière à chaque seconde d’intervalle. Supposons que des milliards d’années plus tard grâce à une antenne satellite nous recevions sur terre cette impulsion lumineuse. Sur cette impulsion de lumière est imprimé le message suivant:  » Je vous envoie une impulsion toutes les secondes « . Puis une seconde s’écoule et une autre impulsion est émise avec le même message.

La lumière voyage à la vitesse de 300 millions de mètres à la seconde. Par conséquent les deux impulsions lumineuses sont séparées à l’origine par 300 millions de mètres. Elles voyagent à travers l’espace pendant des milliards d’années pour atteindre la terre des milliards d’années plus tard.
Mais, un instant: L’univers est-il statique ?
Non. L’univers est en expansion.
Cela peut-il dire qu’il est en expansion dans un espace vide situé à l’extérieur de l’univers?
Non! Car il n’y a pas d’espace à l’extérieur de l’univers. L’univers est en expansion du fait de la propre dilatation de l’espace qu’il occupe.
Alors, qu’est-il donc arrivé à ces impulsions de lumière qui ont voyagé durant des milliards d’années alors qu’il y a eu expansion de l’univers? Ces impulsions se sont trouvées de plus en plus distantes les unes des autres du fait justement de la dilatation de l’espace entre ces impulsions.

Lorsque des milliards d’années plus tard, la première impulsion arrive, on s’exclame:  » Oh, une impulsion!  » Avec écrit dessus:  » Je vous envoie une impulsion toutes les secondes « .
Là, nous appelons tous nos amis et nous attendons l’impulsion suivante. Mais arrive-t-elle une seconde plus tard ? Non! Une année plus tard ? Non plus. Mais des milliards d’années plus tard. Car ce qui va permettre de mesurer la dilatation qui s’est produite, c’est le temps qu’aura passé l’impulsion de lumière à voyager à travers l’espace. Ceci relève de la cosmologie commune.

Alors, 15 milliards d’années ou bien six jours ?

Aujourd’hui nous considérons le temps en regardant en arrière et nous voyons 15 milliards d’années.
En regardant en avant lorsque l’univers était très petit – des milliards de fois plus petit – la Torah voit, elle, six jours de création. En vérité les deux visions sont correctes.

Ce qu’il y a de sensationnel dans les quelques années qui se sont écoulées dans le domaine de la cosmologie, c’est le fait que nous disposons aujourd’hui des données permettant de connaître la relation qui existe entre la perception du temps à l’origine et celle qu’on a du temps aujourd’hui. Le rapport entre le temps proche de l’origine et celui d’aujourd’hui se chiffre à un million de millions. C’est un nombre composé d’un 1 suivi de 12 zéros.
Si donc une observation depuis l’origine conduisait à dire  » je vous envoie une impulsion toutes les secondes« , verrions-nous pour autant arriver ces impulsions toutes les secondes? Non.
Nous les verrions arriver distantes d’un million de millions de secondes. Cela est dû à l’effet de dilatation induit par l’expansion de l’univers.

La Torah nous parle de six jours.
Comment percevrions-nous ces six jours ? Si la Torah disait qu’il est transmis de l’information pendant six jours, recevrait-on cette information sur 6 jours ?
Non. Nous la recevrions sur une période de 6 millions de millions de jours soit 15 milliards d’années. Car la Torah, en nous parlant de 6 jours, regarde depuis le début vers l’avant. Pas mal pour un texte de plus de 3000 ans!

A présent on peut aller un cran plus loin.
Considérons le développement du temps, jour après jour en nous appuyant sur le facteur d’expansion.
A chaque fois que l’univers double, la perception du temps est divisée par deux. Lorsque l’univers était très petit il a doublé très rapidement. Mais à mesure que l’univers a grandi le temps de doublement s’est allongé exponentiellement. C’est le rapport initial qui a changé exponentiellement à mesure que l’univers s’est dilaté.

  • Le premier des jours dont parle la Thora a duré 24 heures selon la perspective « du commencement du temps« . Cependant, selon notre perspective scientifique du temps, la durée a été de 8 milliards d’années.
  • Le deuxième jour a duré 24 heures selon la perspective de la Thora. Selon la nôtre, la durée a été la moitié du jour précédent, soit 4 milliards d’années.
  • Le troisième jour a aussi duré la moitié du jour précédent, soit 2 milliards d’années.
  • Le quatrième jour, un milliard d’années.
  • Le cinquième jour, un demi-milliard d’années.
  • Le sixième jour, un quart de milliard d’années.

Lorsqu’on additionne les Six Jours, on obtient pour l’âge de l’univers 15,75 milliards d’années (plus la broutille des 6000 années depuis Adam), le même que celui obtenu par la cosmologie moderne. Est-ce le fruit du hasard ?
Mais il y a plus. La Thora va plus loin et nous dit ce qui s’est produit chaque jour. A présent vous pouvez étudier la cosmologie, la paléontologie, l’archéologie et parcourir l’histoire du monde et constater, jour après jour, que ces périodes coïncident.

J’espère que cet article ne vous a pas paru trop rébarbatif en ce début d’année, moi même, j’ai du m’accrocher mais j’ai trouvé cette étude intéressante et j’ai eu envie de vous la faire partager.

Science et Torah, deux visions différentes du monde qui peuvent cohabiter et plutôt que de se disputer sur le nombre d’années, l’important est: 

Que vous soyez inscrits dans le livre de la vie!

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(www1.amalnet.k12.il, Lea)

Je vous souhaite une bonne et douce année, comme le miel sur la pomme. Que vous soyez comme un arbre planté auprès des cours d’eau, qui donne ses fruits en leur saison, et dont les feuilles ne se flétrissent point, droits comme les palmiers et majestueux comme les cèdres!

 

A bientôt,

*Nous disons que Rosh Hashana est הרת העולם (Harat Haolam) c’est à dire la conception, la grossesse du monde. La racine הרה (HRH) signifie engendrer, être enceinte, et a aussi donné le mot montagne הר (har): le mont Sinaï serait selon Raphael Draï non pas vraiment une montagne (quoiqu’il ne l’exclut pas) mais la conception de la Thora. Mais je m’égare…

*Bereshit: devrait se traduire en fait par « Au commencement de » et ce de laisse la porte ouverte  à tout un monde de commentaires mais aussi par « Entête » selon André Chouraqui. Si Chouraqui vous intéresse, lisez le livre de Cyril Aslanov: « Pour comprendre la Bible : la Leçon d’André Chouraqui » Ed. Le Rocher 1999

*Apikoïros: Disciple d’Epicure. Dans la Mishna ce mot a pris le sens de disciple des philosophes grecs ayant tourné le dos a la Thora. Prononcé apikoïros à la manière ashkenaze c’est beaucoup plus grave

*Gerald Schroeder:
https://en.wikipedia.org/wiki/Gerald_Schroeder

La création du monde ou le feuilleton de Rosh Hashana (1)

 

Rosh Hashana est pour nous l’anniversaire de la création du monde*.

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Mais  lorsqu’on fête un anniversaire il faut savoir combien de bougies mettre sur le gâteau. Or, une des contradictions les plus évidentes entre ce que dit la Torah et ce que dit la science est l’âge de l’univers. A-t-il des milliards d’années, selon les données scientifiques, ou seulement quelques milliers d’années, selon les données bibliques?
Lorsque l’on additionne les générations de la Bible et les siècles qui suivent sa rédaction nous arrivons à moins de 6000 ans. Or, les données du télescope Hubble ou celles des télescopes terrestres d’Hawaï, indiquent un nombre d’environ 15 milliards d’années, à plus ou moins 10%.
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Chaque camp s’arque-boute sur ses positions en traitant le second soit de vieux fossile rétrograde soit d’apikoïros*…
Or un scientifique et érudit en Torah, Gerald Schroeder*, a étudié le sujet  en utilisant et les commentaires bibliques anciens et les connaissances de la  physique actuelle. Je rapporte ici une synthèse qui a été faite de son ouvrage « Genesis and the Big Bang » .

Pour ce qui est des commentaires bibliques, il a utilisé le texte de la Torah, la traduction en araméen d’Onkelos (1 er siècle de l’ère chrétienne), les textes du Talmud (4 ème siècle), et les trois principaux commentateurs de la Torah  reconnus et acceptés par tous: ceux de Rachi (11 ème siècle), qui apporte la compréhension du texte au niveau du Pshat, ceux de Maimonide, le Rambam (12 ème siècle) qui gère les concepts philosophiques et enfin ceux de Nahmanide, le Ramban (13 siècle) qui est un des plus importants cabalistes. Ces anciens commentaires ont été finalisés bien avant la naissance du grand-père-du-grand-père d’Hubble lui-même. Il n’y a donc aucune possibilité pour que des données scientifiques modernes aient pu les influencer. C’est un élément clef pour la recherche de Gerald Schroeder.

Un peu d’histoire:
En 1959, le magazine Scientific American réalisa une enquête auprès d’éminents scientifiques américains. Une des questions portait sur l’âge de l’univers. Les deux tiers répondirent que l’univers n’avait pas de commencement, et que Platon et Aristote nous ont démontré il y a déjà 2400 ans que l’univers est éternel. Et quand on leur opposa que le premier mot du premier verset de la Bible est: בראשית  (Bereshit) « au commencement« *, ils répondirent que c’était une très jolie histoire à raconter aux enfants lorsqu’on les met au lit.

Or, en 1965, Arno Penzias et Robert Wilson découvrirent l’écho du Big Bang et tout d’un coup, le monde commença à parler d’un commencement. La science expliqua alors que notre univers a un début, exactement comme l’avait dit la Torah.
Exactement? Pas tout a fait car qui dit commencement ne dit pas s’il y a un acteur à ce commencement. Savoir si Dieu créa le ciel et la terre… c’est encore une autre histoire. Mais ce n’est pas le sujet de cet article. Ici, il s’agit seulement de l’âge de notre univers et non de nous interroger sur son créateur.

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(gribouillis scientifiques divins à partir des deux premiers versets de Bereshit?)

Il y a donc un commencement, mais de quand date-t-il?
Selon le calendrier juif, si l’on ajoute les générations depuis Adam dénombrées dans le texte biblique et les siècles suivants, on obtient environ 6000 ans. Plus précieusement nous entrons maintenant dans la 5777 ème année.
Oui, mais avant Adam,  il y a les 6 jours de la création et ils n’entrent pas dans le décompte traditionnel.
Moïse nous dit observer dans ce verset l’empreinte de Dieu:
« Souviens-toi des jours anciens, médite les années de génération en génération; interroge ton père, il te l’apprendra, tes vieillards, ils te le diront!
זְכֹר יְמוֹת עוֹלָם, בִּינוּ שְׁנוֹת דֹּר-וָדֹר; שְׁאַל אָבִיךָ וְיַגֵּדְךָ, זְקֵנֶיךָ וְיֹאמְרוּ לָךְ (Deutéronome-Devarim 32,7)
Le Ramban se pose cette question:  » Pour quelle raison Moïse a-t-il scindé le calendrier en deux parties ? » (les jours anciens et les années des nombreuses générations). Et il en conclut que: « examine les jours anciens » est relatif aux Six jours de la Création tandis que « les années des nombreuses générations » concerne toutes les époques depuis Adam.
La raison pour laquelle les 6 jours sont exclus est que le temps y est décrit d’une manière différente.
Quand on lit « il y eut un soir, il y eut un matin » cela n’a rien a voir avec le temps humain. Le temps « humain » n’est pris en compte qu’à partir d’Adam. A partir d’Adam, le texte prend la peine de nous donner la durée précise de la vie des hommes (même si les premiers humains vivent bien trop longtemps selon nos critères) et aussi l’age auquel ils engendrent les générations suivantes  (si cela vous dit, lisez le chapitre 5 du livre de Bereshit-Genèse).

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(Photo Yuval Moran, all-art.co.il)

Pour retomber sur le compte de 15 milliards d’années auquel arrivent les données scientifiques actuelles, il est souvent dit que dans le récit de la création le mot jour veut dire période. C’est une bonne idée. Mais voila que les commentateurs juifs s’obstinent. Les sages du Talmud (traité ‘Hagiga), et plus tard Rachi et le Ramban, nous disent qu’un jour c’est bien un jour, et ceci  bien que la création du soleil soit indiquée seulement le 4 ème jour. Il y a bien 6 jours, leur durée n’est que de 24 heures et ils contiennent tous les âges du monde!

Comment est-ce possible?
Revenons aux six jours de la Création et analysons le vocabulaire en prenant deux citations:
Dans le but de comprendre les subtilités de la Torah, le Talmud (traite ‘Hagiga) analyse le mot חושך (‘hochekh), traduit par obscurité. Le mot « ‘hochekh » apparaît un première fois dans le deuxième verset de Bereshit:
וְהָאָרֶץ, הָיְתָה תֹהוּ וָבֹהוּ, וְחֹשֶׁךְ, עַל-פְּנֵי תְהוֹם
« Or la terre n’était que solitude et chaos; des ténèbres couvraient la face de l’abîme… ».
La traduction nous dit que des ténèbres couvraient la face de l’abîme. Mais ce n’est qu’une traduction, comme toujours rien ne vaut l’original.

Le Talmud explique qu’ici le mot ‘hoshekh est un « feu noir, énergie noire« , une sorte d’énergie qui est si puissante qu’on ne peut la voir.

Deux versets plus loin (Genèse 1 :4) le mot ‘hoshekh revient:
וַיַּבְדֵּל אֱלֹהִים, בֵּין הָאוֹר וּבֵין הַחֹשֶׁךְ.
« Il établit une distinction entre la lumière et les ténèbres ».
Le Talmud explique que cette fois, חושך (‘hochekh) signifie obscurité, c’est à dire absence de lumière.
Ceci est confirmé dans Genèse 1:5:
וַיִּקְרָא אֱלֹהִים לָאוֹר יוֹם, וְלַחֹשֶׁךְ קָרָא לָיְלָה; וַיְהִי-עֶרֶב וַיְהִי-בֹקֶר.
Dieu appela la lumière jour et l’obscurité nuit

La suite du verset est déroutante: « il y eut un soir et un matin ». C’est la première fois que le jour est quantifié: un soir et un matin. Le Ramban discute tout d’abord de la signification de l’expression « un soir et un matin« .
Est-ce que l’expression signifie qu’il y eut un coucher de soleil suivi d’un lever de soleil ?
 Certainement pas, le soleil n’étant mentionné que le quatrième jour. Comment peut-il exister, lors de ces trois premiers jours, un concept de soir et de matin si par ailleurs le soleil n’apparaît qu’au quatrième jour? Pour le Ramban, l’expression ויהי ערב (Vayehi Erev) ne veut pas dire qu’ « il y eut un soir« . Il nous explique que les lettres hébraïques ע (Aïn), ר (Rech), ב (Beth) composant la racine de ערב (erev) signifient chaos, mélange, désordre. Le soir est appelé  ערב (erev), car à mesure que le soleil se couche la perception des choses devient floue. Le sens littéral est « il y avait du désordre« .
Quant au matin, le mot est בוקר (boker). La racine בקר  signifie discerner. C’est pour cela que le soleil n’est mentionné qu’au quatrième jour. En fait, le passage du soir au matin correspond au passage de ce qui est désordonné à ce qui est ordonné, au passage du chaos au cosmos.
Or dans la nature l’ordre ne peut spontanément surgir du désordre. C’est au contraire l’inverse qui se produit. La variable désordre augmente en permanence dans l’univers. C’est de la thermodynamique pure.
Cette contradiction signifie en fait que pour la Thora le système était « guidé ». La Torah veut que vous soyez stupéfaits par cette progression de l’ordre, débutant par un plasma chaotique et finissant par une symphonie de vie. Jour après jour lors de sa création, le monde progresse de niveau en niveau, l’ordre surgissant du désordre. Et cela est relaté selon la terminologie d’il y a plus de 3000 ans.

Mais le 5 ème verset se continue par ces deux mots: jour un, יוֹם אֶחָד (Yom e’had), c’est assez déroutant: pourquoi jour un et non pas premier?
Si chaque jour de la création est numéroté, une discontinuité affecte cette numérotation. En effet si le texte nous parle tout d’abord de « jour un« , pour les jours suivants, c’est complètement différent. Le second jour il n’est pas dit « soir et matin, jour deux » mais « soir et matin, un second jour« . Ensuite, la Torah continue en utilisant cette expression « soir et matin, un troisième jour … un quatrième jour … un cinquième jour … le sixième jour« . C’est seulement pour le premier jour que le texte emploie une forme différente: non pas « premier jour« , mais « jour un » יום אחד (yom e’had). Comme le soulève le Ramban, cette discontinuité entre « un » et « premier » est importante qualitativement. Un désigne l’absolu alors que premier désigne le comparatif.
Le Ramban explique l’emploi du mot « un » par le fait que le temps a été créé le « Jour Un ».
Je peux comprendre ce que signifie le concept de création de matière ou bien même celui de création d’espace. Mais concernant le temps, comment peut-on créer le temps ?
On ne peut saisir le temps ni même le voir. On peut voir l’espace, voir la matière, sentir l’énergie, voir la lumière. Là je peux comprendre la notion de création. Mais comment peut-on parler de création du temps ?
Huit cents ans avant les découvertes de la physique moderne, Na’hmanide a perçu cette finesse du fait de  l’expression: « Jour Un« .
Et ceci est très exactement ce qu’Einstein nous dit dans sa Théorie de la Relativité: il y a non seulement eu création de l’espace mais aussi création du temps lui-même. Albert Einstein nous a enseigné que le Big Bang a donné naissance non seulement à l’espace et à la matière mais aussi au temps. Le temps est une dimension. Le temps est affecté par la perception qu’on en a et ceci dépend de l’endroit où l’on observe. Une minute s’écoule sur la lune plus rapidement que sur la terre tandis qu’une minute s’écoule sur le soleil plus lentement. Sur le soleil la dilatation du temps est telle que si l’on pouvait y déposer une horloge, celle ci ferait tic-tac plus lentement. La différence est certes minime, mais elle n’en est pas moins mesurable et mesurée.
Si nous étions sur la lune ou le soleil ressentirions nous cette différence de la dilatation du temps? Non car notre rythme biologique est synchronisé avec le temps local mais si nous pouvions observer un système depuis un autre système, alors nous percevrions le temps de façon très différente du fait de facteurs tels que la gravité et la vitesse.
Voici un exemple:
Imaginons une planète lointaine où le temps y serait dilaté de telle façon que si l’on vivait deux ans sur la terre alors seulement trois minutes s’écouleraient sur cette planète. Ces endroits existent et sont observés. Si nous pouvions observer la terre depuis cette planète, notre perception du temps serait telle que nous verrions les habitants sur terre se déplacer très rapidement. Tandis que si nous, sur terre, nous levions les yeux vers le ciel, nous verrions les habitants de cette planète se mouvoir très lentement.

Qu’est-ce qui est correct? Deux années ou trois minutes ? La réponse est la suivante: les deux sont correctes. Il y a simultanéité.
C’est là l’héritage d’Albert Einstein. Cela se produit littéralement en des milliards d’endroits de l’univers: ainsi, si vous pouviez déposer une horloge en un tel endroit, son tic-tac serait tellement lent que selon notre perception (si nous pouvions vivre aussi longtemps) 15 milliards d’années s’écouleraient tandis qu’à cet endroit ce serait seulement 6 jours. Personne ne conteste cela.
Mais en quoi ceci nous aide-t-il à expliquer ce que dit la Thora? De toute façon le Talmud et les commentateurs semblent dire que chacun des six jours de la création a une durée régulière de 24 heures !
Et bien, nous en parlerons la semaine prochaine!

Je vous souhaite une bonne et douce année, comme le miel sur la pomme. Que vous soyez comme un arbre planté auprès des cours d’eau, qui donne ses fruits en leur saison, et dont les feuilles ne se flétrissent point, droits comme les palmiers et majestueux comme les cèdres! 

A l’année prochaine,

*Nous disons que Rosh Hashana est הרת העולם (Harat Haolam) c’est à dire la conception, la grossesse du monde. La racine הרה (HRH) signifie engendrer, être enceinte, et a aussi donné le mot montagne הר (har): le mont Sinaï serait selon Raphael Draï non pas vraiment une montagne (quoiqu’il ne l’exclut pas) mais la conception de la Thora. Mais je m’égare…

*Bereshit: devrait se traduire en fait par « Au commencement de » et ce de laisse la porte ouverte  à tout un monde de commentaires mais aussi par « Entête » selon André Chouraqui. Si Chouraqui vous intéresse, lisez le livre de Cyril Aslanov: « Pour comprendre la Bible : la Leçon d’André Chouraqui » Ed. Le Rocher 1999

*Apikoïros: Disciple d’Epicure. Dans la Mishna ce mot a pris le sens de disciple des philosophes grecs ayant tourné le dos a la Thora. Prononcé apikoïros à la manière ashkenaze c’est beaucoup plus grave

*Gerald Schroeder:
https://en.wikipedia.org/wiki/Gerald_Schroeder

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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