En quoi cette nuit est-elle différente des autres nuits?

La sortie d’Egypte est le moment phare de la construction du peuple juif.
Un vrai film d’aventures:
Tout d’abord ne sont épargnés que ceux qui enduisent les linteaux de leur porte avec le sang d’un agneau. On raconte qu’une bonne partie du peuple refusa, car cela leur semblait certainement stupide et qu’une partie des Egyptiens s’y conforma car ils étaient effrayés par les 9 plaies qui s’étaient déjà produites dans le pays. Le repas sur le pouce, agneau et matsa, fut à la fois rituel et pique-nique rapide avant le départ vers une terre promise mais inconnue.
Et depuis, nous nous souvenons de ce que nous* avons vécu en célébrant le Seder.
Mais pourquoi célébrer notre passage de la servitude à la liberté par une telle mise en scène?
Pourquoi une telle théâtralisation au lieu d’un repas en famille?
L’organisation du seder, tel que nous le connaissons, est relativement récente. Elle date de l’époque de la Mishna, soit du début de l’ère chrétienne. De nombreux historiens ont fait un parallèle avec le symposium grec.

Voici ce que dit Plutarque d’un symposium:
C’est au plus haut du printemps que l’endroit [les thermes d’Aïdepsos en Eubée] est particulièrement animé ; car beaucoup de gens y viennent au cours de cette saison, ils se convient mutuellement à des banquets où tout est à profusion, et, comme ils en ont le loisir, passent le plus clair de leur temps à discuter.
Discuter le plus clair de leur temps, oui mais aussi boire en abondance! Et à la fin du repas on faisait venir les hétaïres…


Notre Seder, repas fondateur de notre identité, serait-il une pale copie aseptisée de ces banquets gréco-romains?

Il est vrai que nous devons boire une coupe accoudés. Il nous est précisé « comme des hommes libres » car dans le monde gréco-romain seuls les hommes libres adoptaient la position allongée et buvaient accoudés. Les esclaves  restaient debout derrière leur maître.
L’œuf, les herbes amères et le carpass présents sur le plateau du Seder rappellent l’anecoena, ou premier plat des repas greco-romains qui commençaient par diverses salades vertes non assaisonnées et par des œufs. Un proverbe romain « ab ovo ad mala« , de l’œuf à la pomme » pour dire du début à la fin.

(fresque à Pompéi: les œufs durs premier service du banquet)

Le ‘harosset* du plateau, rappelle les fruits secs, dattes ou figues, eux aussi faisant partie du premier service du symposium. Heracleides de Tarentes, un médecin du premier siècle de l’ère chrétienne, recommandait de manger des dattes et des figues en début et non en fin de repas.
Pessah harosset

Nous buvons 4 coupes de vin entre chaque partie du Seder, les services du banquet étaient entrecoupés de libation de vin.
On peut même rajouter  a cette liste le sandwich de Hillel, qui réunit de la salade verte, du ‘harosset dans deux morceaux de matsa: là encore, les aliments du premier service se mangeaient souvent en sandwich dans une sorte de pita.

Alors, serions-nous de vils copieurs?
Il y a longtemps que les commentateurs se sont aperçu de ces similitudes comme ils avaient noté les similitudes existantes dans certains passages de la Thora et des récits non-juifs comme celui du déluge dans l’épopée de Gilgamesh. 
Mais comme me le disait un de mes professeurs, Alexandre Derczanski: lorsque tu compares, n’examine pas ce qui est ressemblant et donc évident, examine et analyse ce qui est différent.
Si on examine les récits de Gilgamesh et du déluge, les deux histoires se ressemblent vraiment mais:
-Dans le premier cas le monde est détruit par simple caprice des dieux mésopotamiens, que les activités humaines empêchent de dormir, somme toute un problème de voisinage!
-Dans le second cas, Dieu décide de détruire le monde pour des raisons morales. C’est la violence, ‘Hamas en hébreu (Ça ne s’invente pas!), qui pousse Dieu à agir et le survivant Noa’h est choisi pour sa rectitude morale. Il est un צדיק בדורו (tsadik bedoro), un tsadik pour sa génération, donc peut être pas un « saint » mais certainement un homme bien en comparaison avec ses voisins.

Mais revenons au Seder. Il est sûr que les Juifs  n’ont jamais vécu hors sol et connaissaient de près la culture gréco-romaine. Cependant:
– Tandis que le symposium ne concerne que des hommes libres et érudits (on dirait maintenant l’élite auto-proclamée) au Seder, tous sont conviés: hommes,  femmes et les enfants, même les tous petits, ainsi que ceux qui ne se sentent pas concernés. Il n’y a pas d’esclave en retrait puisqu’il s’agit de célébrer la fin de notre servitude. Et c’est aux enfants que revient les 4 grandes questions, simples seulement en apparence*.


(Seder au kibboutz Eyn Hashofet, les enfants et leurs grands-parents)

En quoi cette nuit diffère-t-elle des autres nuits ?
Car toutes les nuits, nous mangeons du pain levé ou azyme
pourquoi ne mange-t-on cette nuit que des azymes ?
Car toutes les nuits, nous mangeons toutes sortes d’herbes
pourquoi mange-t-on cette nuit des herbes amères ?
Car toutes les nuits, nous ne trempons pas même une fois
pourquoi trempe-t-on cette nuit deux fois ?
Car toutes les nuits, nous mangeons assis ou accoudés
pourquoi, cette nuit, sommes-nous tous accoudés ?

Cela n’a rien à voir avec un banquet d’érudits ivrognes qui n’acceptent ni les enfants, ni les ignorants, ni les esclaves et n’y convient que des femmes courtisanes.

– L’œuf, les herbes amères, salades vertes et le ‘harosset  ne sont plus seulement les aliments courants dans le premier servie d’un banquet. Ils sont chargés de sens: l’œuf symbolise le deuil du Temple, les différentes salades vertes sont les herbes amères et le maigre repas de nos ancêtres, quant au ‘harosset si délicieux, cette pâte de fruits secs est devenu l’argile des briques que nous devions former et c’est pourquoi on le mélange de morceaux de cannelle, symbolisant la paille.


– Le sandwich de Hillel contient notre amertume, nos « travaux forcés » entre deux « pains de misère » la matza. Depuis la destruction du Temple, nous n’y ajoutons pas un morceau d’agneau puisqu’il n’y a plus de sacrifice pascal.


– Les libations sont remplacées par 4 coupes de vin dont l’une des significations est d’étonner les enfants. On ne boit jamais 4 coupes de vin!

Nous arrivons maintenant à l’afikoman qui a gardé son nom grec.
Dans le monde grec l’epikomion était l’après-banquet, un mot formé de « epi » après et de « komos » banquet*. Les participants, déjà bien éméchés sortaient pour continuer leur beuverie dans d’autres banquets. Pour nous, l’afikoman est devenue bien plus sobrement une demi matsa, symbole elle aussi de l’agneau pascal, cachée par le père de famille avec la promesse d’un cadeau pour qui la retrouvera, ce qui permettra aux enfants de rester éveillés jusqu’à la fin. On retrouve donc dans l’afikoman la même idée de dialogue familial en opposition au banquet où seuls quelques « happy few » pouvaient converser.
Il est même écrit dans la Mishna « on ne peut pas rajouter un afikoman après avoir mangé de l’agneau pascal », c’est à dire qu’après avoir mangé le sandwich de Hillel, il est interdit de passer de notre afikoman juif à l’afikoman grec et de s’enivrer, au cas où certains Juifs « hellénisés » n’auraient pas compris et voudraient continuer à boire chez les voisins.

Pour nos ancêtres, le monde gréco-romain était à la fois très proche comme le montrent ces mosaïques de la maison de Dionysos à Tsippori 

et totalement étranger comme on le voit avec toutes ce pseudo repas  à la grecque destiné à déconcerter les enfants: En quoi cette nuit est-elle différente des autres nuits?

Sortez bien d’Egypte!
חג פסח שמח

 

A bientôt,

*Nous: parce que nous devons nous considérer comme étant nous-mêmes sortis d’Egypte

*Le Seder:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/03/30/tout-est-en-ordre/

*Les 4 questions du Ma Nishtana sont appelées en hébreu les 4 קושיות (koushiot) ou difficultés.

*Mélodie du Ma Nishtana:
Ephraim Avilea écrivit en 1936 un oratorio intitulé Hag Haherout (« fête de la liberté ») : son air, rapidement adopté et considéré depuis lors comme la « mélodie traditionnelle » du ma nishtana, en fait l’un des chants de Pessa’h les plus populaires

*komos: banquet, fête avec une connotation de  beuverie

 

 

 

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Jerusalem d’or

A tous ceux qui l’ont aimée et en ont rêvé…

A ceux qui rêvent d’y habiter.

A ceux qui y habitent et en rêvent…

Boker Tov Yerushalayim, c’est ce que je dis tous les matins en ouvrant ma fenêtre.

Jérusalem n’est pas une ville sainte. Jérusalem est notre capitale depuis 3000 ans, depuis que le roi David en a décidé ainsi. Une capitale jamais oubliée même au plus fort de l’exil. On a rêvé de Jérusalem, on l’a chantée, on l’a pleurée. Bref, elle était là, avec nous, faisait partie de nous… Rien que ce nom, Jérusalem, illuminait le regard de nos parents, mouillait leurs yeux…Connaissez-vous d’autres villes qui restent vivantes dans le cœur de ceux qui n’y habitent plus et ceci pendant des siècles ?

cervera bible espagne 1300 national librairy Lisbonne

Je ne vais pas vous relater toute l’histoire biblique et post-biblique de Jérusalem mais sachez simplement que la ville est citée 349 fois dans la Thora sous le nom de Jérusalem, sans compter les textes où on la désigne sous le nom de Moriah, en référence à l’endroit où Yitshak a été ligoté, où Jacob a rêvé, où le Temple a été construit, mais aussi sous d’autres noms, le plus fréquent étant Tsion (108 fois).

Dans les prières journalières, Jérusalem est mentionnée maintes fois, le Seder de Pessah se termine par « l’an prochain à Jérusalem ». C’est également la phrase qui conclut l’office de Yom Kippour.L'an prochain  Jerusalem

(Haggadah de Barcelone: « l’année prochaine à Jérusalem).

Depuis des milliers d’années, le peuple juif a toujours considéré le Mont Moriah, le mont du Temple, comme le lieu où la présence de Dieu se fait sentir de manière plus intense qu’en tout autre lieu. Et ce lien, que les Juifs entretiennent avec lui, est toujours actuel.

Voici l’entrée des tunnels qui se trouvent sous le Kotel et qui nous ramènent à l’époque du premier Temple.

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Trois fois par jour, pendant la prière, les Juifs se tournent vers Jérusalem, et ceux qui se trouvent à Jérusalem se tournent vers le Mont du Temple.

mizrah en bois marquete d'ivoire(Mizrah: tableau en bois marqueté d’ivoire, se place sur le mur du cote est de la maison)

Chaque année à Ticha BéAv on commémore la destruction du premier et du second Temple (https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/07/29/le-mois-de-av/)

Le souvenir de cette destruction est une permanence de la vie juive. Ainsi même au cours d’un mariage, moment de grande joie, le marié rappelle cette catastrophe en brisant un verre en signe de deuil. Il récite ensuite un extrait du psaume 137 : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite m’oublie, que ma langue s’attache à mon palais si je ne me souviens pas de toi, si je ne place pas Jérusalem au sommet de ma joie« .

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Nombreux aussi sont les Juifs qui laissent dans leur maison une petite surface de mur brut et sans peinture en souvenir de la destruction du Temple.

Alors à ceux qui nous parlent d’internationalisation, nous répondons que nous ne voulons plus dépendre de nations étrangères. A ceux qui nous demande de la diviser, nous répondons qu’elle l’a déjà été et quelle était la situation quand elle était jordanienne? Après l’expulsion des Juifs de leur quartier ancestral dans les murailles de la vieille ville, plus personne de nationalité israélienne, juifs ou non juifs, ne pouvait y pénétrer. Quant aux touristes occidentaux, ils devaient présenter un certificat de baptême. Maintenant, tout le monde vit ici comme bon lui semble, peut se déplacer sans contrainte et prier comme il en a envie. N’en déplaise à certains journalistes, les Arabes vivent avec nous, travaillent avec nous. Certains vont même habiter dans les « colonies juives »  comme c’est le cas à Pisgat Zeev, mais chut… ce n’est pas politiquement correct donc personne ne l’écrit.

Vous avez sans doute entendu dire que le nom de Yerushalayim est un mot composé de עיר, Ir, la ville, et שלום, Shalom, la paix et qui veut donc dire la ville de la paix. C’est une possibilité d’autant qu’à l’époque d’Avraham c’est la ville de Melkitsedek, le roi de justice, mais ce sera la paix avec la justice pour chacun. Nous ne serons plus alors les « victimes (ou sacrifiés) de la paix *» (korban hashalom). Expression favorite de la gauche bien-pensante qui juge les attentats comme inévitables dans le processus de paix. La racine, שלם, du mot Shalom, שלום, est aussi celle du mot shalem, שלם, entier, et certains pensent que Yerushalaim veut dire la ville entière, complète, ירושלם Yerushalem,  à qui on a rajouté le yod י qui symbolise Dieu.

En 1967, la ville a été libérée du joug jordanien. Je me souviens de ce mois de mai 1967 où  les pays arabes menaçaient Israël de destruction…Ce même mois avait lieu dans la ville le festival de la chanson pour lequel le maire,Teddy Kollek, avait demande à Naomi Shemer une chanson sur Jérusalem. C’est ainsi que naquit Yerusahalaim shel zahav, Jerusalem d’or. L’interprétation de Shuli Nathan conquit tout Israël qui vivait dans l’angoisse de la guerre. Le chef d’Etat-Major, Yitshak Rabin, était présent au festival lorsqu’il reçu un message lui indiquant que Nasser venait de fermer le détroit de Tiran. Quelques jours plus tard, l’armée commença a mobiliser les réservistes et cette chanson devint celle des soldats. La guerre des 6 jours éclata le 5 juin 1967, le vieille ville fut conquise le 7 juin. Les soldats chantèrent Yerushalaim shel Zahav au Kotel avec Shlomo Goren, le rabbin de Tsahal. Le journaliste Yossi Ronen raconte que, ému, il se joignit se joignit à eux et en oublia de filmer.

guerre des 6 jours soldats au kotel

Pour ceux qui se souviennent de cette année 1967, voici la couverture du premier disque que possédait chaque famille:

jerusalem d'or disque

En voici les paroles en français :

L’air des montagnes est enivrant comme le vin et l’odeur des pins monte dans le vent du soir avec la voix des cloches. Et dans le sommeil de l’arbre et de la pierre emprisonnée dans son rêve, la ville se tient solitaire, un  mur dans son cœur.
Yerushalayim d’or, de cuivre et de lumière, pour tous tes chants, je serai le violon

Combien  les points d’eau sont asséchés! La place du marche est vide, personne ne fréquente le Mont du Temple dans la Vieille Ville. Dans les grottes des rochers hurlent les vents et personne ne descend par le chemin de Jéricho.
Cependant, je viens te chanter  te tresser des couronnes, moi,  le plus petit de tes fils et le dernier de tes poètes car ton nom brûle les lèvres du baiser d’un séraphin…Si je t’oublie Jérusalem qui est toute en or…
Yerushalayim d’or, de cuivre et de lumière, pour tous tes chants, je serai le violon.

Enfin, cette dernière strophe a été rajoutée par Naomi Shemer après la guerre des six jours (juin 1967)

Nous sommes revenus vers les puits d’eau au marche sur la place, le shofar appelle sur le mont du temple dans la vieille ville et dans les grottes du rocher des milliers de soleils brillent, nous reviendrons par le chemin de Jéricho…
Yerushalayim d’or, de cuivre et de lumière, pour tous tes chants, je serai le violon.

Yerushalayim shel Zahav  devint comme un second hymne national, joué lors de nombreuses cérémonies officielles et dépassa les frontières du pays. On l’entend maintenant non seulement en hébreu mais dans de nombreuses langues, dont le chinois. En France, il devint populaire grâce aux Compagnons de la chanson et à Rika Zarai. On l’entend aussi à la fin du film de Steven Spielberg: La liste de Schindler.

Le titre de la chanson nous ramène à l’époque de la Mishna. En ce temps la, la Jérusalem d’or était un bijou, diadème porté par les femmes de Jérusalem et en particulier par les jeunes mariées. Dans la Guémara, on mentionne ce diadème qui devait être si beau et si cher que certains sages n’autorisaient pas les femmes à le porter en dehors de leur maison. Il est surtout célèbre grâce à cet épisode de la vie de Rabbi Akiva: La femme de Rabbi Akiva l’avait épousé contre la volonté de son père et avait été déshéritée pour cela. Elle avait accepté de vivre dans la plus grande pauvreté pour que son mari puisse étudier. Devenu le fameux Rabbi Akiva, il lui avait alors offert ce diadème. Bien sur, cette histoire avait provoqué la jalousie de quelques-unes et en particulier celle de la femme du Nassi* lui-même, Rabban Gamliel, qui avait reproché à son mari de ne pas lui avoir fait le même cadeau. Celui-ci lui aurait rétorqué: « Tu n’aurais jamais fait pour moi ce qu’elle a fait pour lui, elle a vendu jusqu’à ses tresses pour qu’il puisse étudier ! »

Tout le texte de la chanson est truffe de références bibliques, par exemple « la cité qui se tient solitaire » vient du livre des Lamentations et « si je t’oublie Jerusalem » vient du psaume 137, mais aussi d’emprunts à des poèmes de Yehuda Halevy*.

Tous les ans, nous fêtons le Jour de Jérusalem. Cette année, c’est mercredi, le 8 mai.

yom yerushalayim

A bientôt,

*Après les accords d’Oslo et la vague de terrorisme qui a suivi, la gauche parlait des inévitables victimes, les victimes de la paix, pour que se poursuivent les concessions aux Palestiniens
*Nassi: actuellement le president de l’Etat. A l’époque de la Mishna, le Nassi était le président du Sanhédrin
*Yehuda Halevy: né à Tudela dans l émirat de Saragosse en 1075, mort à Jérusalem en 1141. Il fut un des plus grands poètes juifs du Moyen-Age

Tout est en ordre?

Le Seder est fini pour cette année.  Nous sommes dans ‘Hol Hamoed. Voici l’exemple type d’une phrase en judeo-français qui donne sur un site de traduction automatique : « cette année  l’ordre est terminé, nous sommes dans le sable fixé »!

Vous avez tous compris que la semaine dernière nous avons célébré le Seder, soirée inaugurale de

Seder

la fête, et que nous sommes maintenant dans la semaine de Pessah!

Le seder,  le repas du soir de Pessah diffère des autres repas de fête  sur un point : il est pris dans le contexte d’un scénario dramatiquement ordonné. C’est un סדר (seder),  mot lié au verbe  לסדר   (lesadder), « arranger, ordonner. »

On retrouve cette racine dans les textes rituels juifs. Par exemple, le livre de prières est appelé סדור  (siddur). L’un des noms donné au passage de la Thora lu chaque semaine le samedi à la synagogue est la סדרה (sidrah), mot qui vient de la même racine mais en araméen. La Mishnah est divisée en six סדרים (sedarim).

La racine  ס-ד-ר (samekh, dalet, resh) peut aussi exprimer des situations plus ou moins organisées qui n’ont rien à voir avec le domaine religieux :
– Mes petites filles vont m’expliquer qu’elles ont un  סדר-היום (seder hayom), ou emploi du temps, très serré!
– Si vous travaillez dans un kibboutz, la personne avec qui vous devez absolument être ami  est le סדרן עבודה (sadran ha-avodah), l’organisateur du travail.

kibutz sidur avoda

– Le  סדרן (sadran)  “l’ouvreur” est une figure importante des théâtres israéliens qui évitera que chacun se rue sur les meilleures places אי-סדר (i-seder) « sans ordre »
– Un אדם מסודר (adam mesudar)  est un homme ordonné, mais surtout, dans la langue de tous les jours quelqu’un à l’aise financièrement.
– De quelqu’un qui retombe toujours sur ses pieds, on dira הוא יודע להסתדר (hou yode’a le-histader), « il sait se débrouiller ».
– 
Depuis toujours, l’une des  plus importantes institutions israéliennes est la הסתדרות (histadrout), la Confédération du Travail, le principal, sinon le seul syndicat. Un de ses anciens dirigeants est le député Amir Peretz (maintenant ministre) que sa moustache a fait surnommer le petit père des peuples!

amir_peretz


– Dans la langue courante, on peut entendre « אתה באמת לא בסדר (Ata  beemet lo beseder) » C’est-à-dire « Tu ne te conduis vraiment pas bien ! » (Tu n’es vraiment pas en ordre !).
– 
Si vous vous avez épaté vos amis ou si vous vous êtes joués d’eux, vous dites : אני סדרתי אותם (ani sidarti otam), « Je les ai eu. » Et quand vous voulez les rassurer, vous leur direz que tout est en ordre הכול בסדר (ha-kol be-seder).

Quant à ‘Hol hamoed c’est un peu plus compliqué. Le mot moed, traduit souvent par fête  veut dire en fait un temps fixé à l’avance, un rendez-vous,une convocation, et est employé uniquement pour les fêtes religieuses. Alors que le mot plus courant ‘Hag, la fête, s’emploie aussi pour une fête d’anniversaire.

Le mot ‘Hol, signifie le profane, le non-religieux. Etre dans ‘Hol hamoed, c’est se trouver dans une période  non soumise aux mêmes règles religieuses que la fête mais qui en fait quand même partie.

Mais pour compliquer les choses, le mot ‘Hol signifie aussi le sable. Je me souviens d’un très beau texte d’Amnon Shamosh* dans lequel il raconte des souvenirs d’enfance: ceux d’un nouvel immigrant de Syrie, venant d’une famille pratiquante et voulant tellement ressembler à ses camarades de classe « eretzisraelim » (nés en Israël  on dit aussi Tsabarim ou Sabras). Il est gêné par l’hébreu de sa mère mélangé à l’arabe et au français et aussi par des coutumes familiales  trop contraignantes.  Ses parents ne lui permettent pas d’aller à la plage le Shabbat comme le font ses camarades. Il y va alors en secret, croit-il, mais lorsqu’il rentre à la maison, ses pieds nus sur le carrelage laissent des traces révélatrices. « Tu as fait rentrer du ‘hol (sable) à la maison, tu as fait rentrer du ‘hol (profane) dans shabbat » lui dit sa mère tristement.

Nous sommes dans ‘Hol Hamoed, et donc  dans de gigantesques bouchons sur les routes,

bouchons route numero 1

(autoroute Jérusalem Tel-Aviv avant-hier)

mais bon, nous prierons encore cette année à Pessah pour que, dans le monde entier, tout  soit  בסדר (beseder), en ordre.

Et comme le printemps est arrivé pour de bon, je vous offre cette vidéo:
Cinq jeunes femmes chantant à capella un mélange de chants de Pessah et du Printemps de Vivaldi:

A bientôt,

*Ammon Shamosh, écrivain israélien né à Alep en Syrie. Arrivé dans son enfance en Israël  il est l’un des fondateurs du kibbutz Maayan Baruch. Son livre le plus célèbre s’appelle Michel Ezra Safra et fils. Si vous le trouvez en bibliothèque (je ne pense pas qu’il ait été réédité en français), lisez le!

[edit]

Et vous raconterez à vos enfants…

Si on ouvrez une Haggadah, vous serez surpris de ne pas y trouver vraiment l’histoire de la sortie Égypte. Elle est bien morcelée ici et là, mais pour l’essentiel, le texte est un composé de prières et de commentaires. Les enfants sont supposés la connaître déjà (ou d’avoir vu le film !)

Tout d’abord le texte est en hébreu, mais, la plupart du temps,  vous trouverez de nombreuses haggadot bilingues.

En voici une en hébreu et en russe

judaisme pessah haggada russe

En voici une autre en hébreu et en perse:

judaisme pessah Haggadah perse bilingue

Certaines sont émouvantes et chargées d’histoire  comme celle-ci écrite en 1947 en Allemagne dans un camp de personnes déplacées:

judaisme pessah haggada camps de refugies allemagne 1947

Mais dans toutes, quelque soit leur provenance, vous lirez le même texte et les mêmes commentaires, vous direz les mêmes prières, vous ferez les mêmes gestes et tout cela dans le même ordre quelque soit l’endroit,

pessah tsahal

ou l’époque:

Haggadah_Barcelona_Seder_BH_20B_A

(haggadah de Barcelone)

Cependant on trouve ici en Israël, un certain nombre de Haggadot qui  se réfèrent non seulement à la sortie d’Egypte mais aussi à l’histoire moderne : la lutte contre l’occupant britannique, les valeurs des halutzim (pionniers),  la Shoah et l’édification de l’Etat.  En fait, de nos jours, pour beaucoup d’Israéliens la fête de Pessah n’est que le début de tout un mois de commémorations où se suivent Yom Hashoah vehagvura (le jour de la Shoah et de la vaillance), Yom Hazikarone (jour du souvenir pour les soldats et les victimes du terrorisme) et enfin Yom Haatsmaout (le jour de l’ Indépendance)

Pour l’heure, je voudrais vous présenter trois Haggadot très particulières,

La première ne se trouve pas en Israël. Elle est conservée au musée de Sarajevo en Bosnie:

haggada sarajevo musee

La Haggadah de Sarajevo est un manuscrit enluminé dont on pense qu’il fut écrit et illustré à Barcelone en 1350 et emporté par son propriétaire d’alors lors de l’expulsion d’Espagne en 1492.

haggadah de sarajevo2

Le texte est  écrit sur un parchemin de veau et enluminé à la feuille d’or et de cuivre.

haggadah sarajevo 2

Apres 1492, il est difficile de suivre ses pérégrinations  On sait seulement qu’il refait surface en Italie en 1500 et puis plus rien jusqu’à  l’année 1894 où un Juif de Sarajevo, Joseph Cohen, le vend au musée de la ville parce qu’il n’a pas de quoi nourrir sa famille. Pendant la deuxième guerre mondiale, ce manuscrit échappera à la destruction nazie grâce au conservateur du musée, le Dr Dervis Korkuts qui le cachera dans le sous sol d’une mosquée.

Pendant la guerre de Bosnie, il y a un peu plus de 20 ans, le manuscrit s’est a nouveau trouvé en danger car le musée de Sarajevo se trouvait sur la ligne de front. Il a été à nouveau sauvé de la destruction par le directeur du musée  Enver Imanovic,  et transporté dans un coffre de la Banque Nationale. En 1999 pendant la guerre au Kossovo,  le fils et la petite fille du Dr Korkuts furent accueillis comme réfugiés en Israël grâce au témoignage de Mira Papo à qui le Dr Korkuts avait sauvé la vie pendant la Shoah.

La deuxième est la Haggada de Mahanaim: « Jacob se mit en chemin et il rencontra des envoyés du Seigneur. Il dit, en les voyant, ceci est le camp du Seigneur. il appela alors l’endroit Mahanayim » (Genèse 32:2-3).

En fait, il ne s’agit pas d’une mais de quatre Haggadot, écrites à la main sur des feuilles de papier reliées en cahier et  illustrées, prolongeant ainsi la tradition médiévale des manuscrits juifs enluminés.

haggadah mahanaim 2

Là,  pas de feuille de cuivre ou d’or. Nous sommes entre 1941 et 1944 et le village de Lanteuil, en Corrèze   ne sait pas que, pour la famille Neher, il s’appelle Mahanaim. Ces 4 Haggadot sont le fruit d’un travail en commun: Albert Neher, le père du philosophe André Neher* dessine les illustrations, ses fils  se chargent des commentaires et son gendre écrit le texte.

Pourquoi ce travail? Quand elle s’enfuit de devant les Allemands, la famille ne prend qu’une Haggadah, persuadée comme beaucoup que la guerre ne durera pas

Albert Neher commence  la première Haggadah pour sa petite fille dont le père est prisonnier et continuera pour toute la famille jusqu’à la fin de la guerre.   Dans chacune l’iconographie est centrée sur Jérusalem. et elles finissent sur le même point d’orgue : un juif, le bâton à la main et le sac à l’épaule, se tient dans la brisure de deux collines noires et acérées entre lesquelles, soudain, il découvre pour la première fois, Jérusalem.

haggadah mahanaim 3

Les quatre Haggadot feront ce voyage et se trouvent maintenant a Jérusalem

Enfin la dernière Haggadah dont je veux vous parler  n’est ni particulièrement célèbre ni particulièrement belle. Je ne peux même pas vous la présenter, elle a disparu dans un déménagement. C’est la Haggadah du rabbin Jean Schwartz avec des dessins à colorier. Il y avaient deux pages  qui me faisaient rêver: Sur la première  on voyait  des adolescents heureux de fuir barbelés et miradors et sur l’autre, tout au début, on lisait un discours qui me rendait très fière, celui de  David ben Gourion  en réponse au secrétaire d’état John Foster Dulles qui lui demandait quels Juifs il représentait:

« Dites-moi, Monsieur le Premier ministre – Qui donc, vous et votre état êtes censés représenter?
Les Juifs de la Pologne, ou ceux du Yémen, de Roumanie, du Maroc, d’Irak, de Russie ou peut-être du Brésil ? ….Après 2000 ans d’exil pouvez-vous honnêtement parler d’une seule nation, d’ une culture unique?
Pouvez-vous parler d’un héritage unique ou peut-être une seule tradition juive? « 

Ben Gourion avait alors répondu:

« Il y a quelque trois cents ans, le Mayflower chargé d’immigrants vers le nouveau monde, quittait les rives d’Angleterre. C’était un évènement de première importance, tant pour l’Angleterre que pour l’Amérique. Mais on aimerait savoir s’il existe un Anglais qui sache la date exacte de cet embarquement et combien la savent parmi les Américains ? Et savent-ils le nombre d’émigrés embarqués sur ce navire ? Et quel genre de pain ils mangeaient en partant ? … Voici pourtant que, quelque trois mille et trois cents ans avant le Mayflower, les Juifs sont sortis d’Egypte, et tous les Juifs de monde, en Amérique comme en Russie, savent exactement la date de ce départ qui est le 15 du mois de Nissan. Et ils savent tous exactement quel genre de pain ils mangeaient, un pain non levé. Et jusqu’à ce jour, le 15 Nissan, tous les Juifs du monde mangent du pain azyme. Ils racontent, et la sortie d’Egypte et les souffrances qu’ont dû subir les Juifs depuis le jour où ils ont été dispersés, et ils terminent ce récit par deux phrases : Cette année esclaves, l’an prochain homme libres à Jérusalem. »

Pour finir j’aimerais vous faire entendre le dernier chant du Seder de Pessah dans sa version  judeo-espagnol tel qu’il était chanté à Salonique, au Maroc et ailleurs…

A bientôt,

PS Je prie mes chers  abonnés de pardonner ma mauvaise manipulation de ce matin. Ils ont reçu un article qui n’était pas fini. La faute en est au ménage de Pessah!

*André Neher (1914-1988) est un  écrivain et philosophe juif alsacien qui fut avec Emmanuel Levinas et surtout Leon Ashkenazi (Manitou) l’un des fondateurs et artisans de  qu’on a appelé l’Ecole de Pensée Juive de Paris et un des principaux artisans du renouveau du judaïsme français après la Shoah, il émigrera en Israël peu après  1967, en réponse à la fameuse phrase du Général de Gaulle qualifiant le peuple juif de « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur »

Il cosignera avec son épouse, Renée Neher,  l’Histoire biblique du peuple d’Israël, ouvrage de référence que j’appelle la Bible de ceux qui aiment la Bible. et lui même publiera de nombreux ouvrage de pensée juive dont Moise et la vocations juive, Le puits de l’exil, L’exil de la parole…etc…

Bonne année 2013

Un jour, quelqu’un m’a demandé « En Israël,vous avez des lits ? » Mon mauvais esprit m’a poussée à répondre non, bien sûr !  Mais je vous rassure, non seulement nous dormons dans des lits mais nous  savons aussi nous asseoir et nous reposer.

La ville est parsemée de bancs publics. On en trouve partout, certains sont en bois, d’autres en pierre:

banc arc en ciel

Certains sont occupés par des joueurs d’échecs:

banc +joueurs d'echecs

En voici un surmonté de branches de palmier, Soukot oblige, même pour une petite halte dans la journée, vous pourrez observer la mitsva de séjourner dans la Souka:

banc+ souka kikar hashabbat

Que pensez-vous de ce banc bibliothèque du quartier de Mousrara ? Quel bon repos pour celui qui tient un livre en ses mains:

banc jerusalem

Quand vous attendez que votre voiture soit prête, au lieu de rester debout, Mahmoud, de Beit Safafa, vous fera de la place sur ses chaises de jardins. Un peu déglinguées il est vrai, un peu sales aussi peut être, mais pourquoi chipoter ? Si vous arrivez vers midi, ses employés vous proposeront même de partager leur houmous:

chaises station service beit safafa

Si vous êtes timide, asseyez-vous sur celui-ci : vous pourrez contempler l’élu (e) de votre cœur du coin de l’œil. On l’appelle aussi le banc du shidoukh:

shidduch-bench

c’est la version haredite du banc de Peynet:

banc peynet

Et voici la chaise de la kala: la kala est la fiancée qui trônera comme une reine avant la cérémonie du mariage pour recevoir « neshikot et hibukim » de sa famille et de ses amis. Ce siège de kala se trouve à côté de la houppa où sera célébré le mariage:

chaise kala

Sur celui-ci s’assied le Sandak qui tiendra le bébé au moment de la circoncision:

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On l’appelle le siège d’Eliahou Hanavi, car Eliahou le prophète est un habitué des circoncisions. En fait on peut dire qu’il fait partie de la famille : il fait la Havdala avec nous à la fin de chabbat,

Eliahou Havdala jpg

On lui ouvre la porte pendant le seder de Pessah et son verre se trouve en bonne place sur la table,

eliahou hanavi au seder

C’’est donc logique qu’il vienne à chaque Brit Mila.

Enfin, qu’importe le siège, pourvu que la compagnie soit bonne! 

Comme il est écrit dans le Tanakh : Qu’il est bon et agréable pour des frères d ’être assis ensemble

Et vous êtes invités au koumsitz:

« Un vent frais souffle, ajouter des chaises vers le feu, nos bras sont rougies par le feu qui s’élève, notre chant s’enflamme et le finjan passe de main en main. »

A bientôt, je vous souhaite une bonne année 2013 où vous pourrez partager un banc avec ceux que vous aimez,

Shidoukh: mariage par présentation

Haredi: très pratiquant

Neshikot et hiboukim: littéralement baisers et câlins

Koumsitz: Mot qui vient du yiddish « viens t’asseoir! » et qui signifie maintenant réunion d’amis avec chants, blagues, feu de camp…

finjan: la bouilloire pour le café turc (mot arabe)