Shana Tova 5779 שנה טובה

Comme vous le savez, Rosh Hashana n’est que l’un des 4 débuts de l’année juive*. Comme ce début du 1er Tishri est la date anniversaire de la création de l’homme, s’est imposée, à l’époque de la Mishna, l’idée que ce serait à ce moment là que Dieu déciderait de nous donner une bonne ou une mauvaise année!
Nos ancêtres se souhaitaient certainement une bonne année, mais ils le faisaient oralement. La poste n’existait pas et les quelques coursiers n’emportaient que des lettres officielles.
La première mention d’un Shana Tova date du 14 ème siècle. Elle se trouve dans une lettre écrite par Yaakov ben Moshe Moelin*, célèbre פוסק (possek) de Mayence en Allemagne. Mais ceci resta aussi exceptionnel que pouvaient l’être les lettres personnelles.*
Et puis la famille et les amis, tous habitaient dans le même village alors pourquoi envoyer des voeux? Quant à ceux qui partaient au loin, ils donnaient si rarement de leurs nouvelles*…


(Peinture d’Itzik Beller, tirée de son livre La vie au shtetl)

Mais, tout change avec l’apparition des premières cartes postales à la fin du 19 ème siècle.
En 1880 sont imprimées les premières cartes postales pour Rosh Hashana et pendant un siècle, la majorité des cartes envoyées par des Juifs le seront à cette occasion.
Elle sont écrites principalement en yiddish et en hébreu décorées de 
motifs traditionnels: shofar, maguen david, murailles de Jerusalem, pomme dans le miel…
Elles sont aussi souvent liées à l’actualité du moment, comme celle-ci avec le portrait d’Alfred Dreyfus. Il ne faut pas oublier que la condamnation d’Alfred Dreyfus a plongé dans le désespoir les communautés d’Europe de l’est, persuadées qu’en France rien de mauvais ne pouvait arriver aux Juifs*:


Elles  décrivent l’espoir des populations juives qui fuient les pogroms en Europe pour le Nouveau Monde: sur celle-ci, face à l’aigle impérial russe menaçant, 
l’aigle américain porte une banderole où est écrit cette phrase tirée du livre de Tehilim (17,8): Garde-moi comme la prunelle des yeux, abrite-moi à l’ombre de tes ailes.


Celle-ci date de 1934. Elle est particulièrement tragique:  une jeune fille, représentant la nouvelle année (naye jor en yiddish) désigne avec espoir un Hitler en train de se noyer:

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Dans tout le yishouv et le monde juif sioniste, de nombreuses cartes postales sont dédiées à l’édification du futur état d’Israel.
Sur celle-ci datant de la fin du 19 ème siècle, on voit Théodore Herzl et le sultan ottoman, alors en pourparlers:


Elles expriment aussi l’espoir que notre retour sur notre terre, donnera des idées au Mashiah:

המשיח מגיע (צילום: באדיבות הספרייה הלאומית) (צילום: באדיבות הספרייה הלאומית)

Comme le dit le refrain de ce chant populaire: s’il vient à cheval, ce sera une bonne année, s’il vient en voiture, nous aurons de bons moments, et s’il vient à pied, ah! alors tous les Juifs reviendront en Eretz Israel.


Que les hébraïsants me pardonnent, pour une fois, la vidéo est en yiddish et non pas en hébreu!

Celle-ci imite le passeport d’un état pas encore né, et, dans les 2 pages intérieures, décrit d’une manière humoristique le titulaire fictif: c’est un Juif avec toutes les fêtes (sic!), dont l’âge va jusqu’à 120 ans, dont le métier est d’attendre le Mashiah, qui est riche de paquets de soucis, et des douleurs du Mashiah etc…

Les années passant, l’édification du futur état fait la part belle au travail de la terre et des ‘haloutzim:

הזורעים בדמעה... (צילום: באדיבות הספרייה הלאומית) (צילום: באדיבות הספרייה הלאומית)Il est écrit: Ceux qui ont semé dans les larmes, recolteront dans la joie!  הַזֹּרְעִים בְּדִמְעָה– בְּרִנָּה יִקְצֹרוּ, (Psaumes=Tehilim 125,5)

Ci dessous, la famille de Tsvi Weiss souhaite: une bonne et fructueuse année à notre pays:


Après 1948, et surtout 1967, on voit beaucoup l’image du soldat juif qui sert dans une armée juive, comme disait ma mère, admirative de son petit-fils:

Mais au long de ce siècle, ce qui domine, c’est l’amour, bien sûr:

et toujours…

 

Et quand on n’a pas de cartes postales, une carriole suffit pour exprimer son espoir d’une bonne année:

(En 1925, en Lituanie, le conducteur fait le tour du village avec les prières des selihot et des voeux de bonne année)

 

שנה טובה ומתוקה
שנת אושר
שנת בריאות
שנת שלווה

Bonne année 5779

 

A bientôt,

 

*Nos 4 débuts d’année: il est écrit dans la Mishna
-Le 15 du mois de Shevat (Tou Bishvat): le nouvel an des arbres et donc le décompte de leurs années
-Le 1er du mois de Nissan: décompte des années de règne des rois
-Le 1er du mois de Eloul, le décompte du maasser, la dîme (bien que Rabbi Elazar et Rabbi Shimon préfèrent le 1 er tishri) .
-Le 1 er du mois de Tishri: date de la création de l’homme et donc le début du décompte des années humaines

*Un possek est un rav ayant autorité pour prendre des décisions selon la Halakha https://en.wikipedia.org/wiki/Yaakov_ben_Moshe_Levi_Moelin

*On écrivait pour les grandes occasions et non pas pour un simple bonne année d’autant que la taxe de transport coûtait cher et incombait au receveur. Une héroïne de Jane Austen n’ose pas écrire à son frère de crainte qu’il n’ait pas encore reçu sa solde de marin* et qu’il ne puisse payer la taxe postale et recevoir sa lettre. Il s’agit de personnage de Fanny dans Mansfield Park .
Pour la petite histoire, en 1840 Sir Rowland Hill, Directeur des Postes de Grande Bretagne, fut témoin d’une scène curieuse: une servante avait refusé une lettre que le facteur venait de lui apporter. Elle avait alors avoué à Sir Rowland que son fiancé et elle avaient imaginé un stratagème pour se donner de leurs nouvelles selon un code sur l’enveloppe, sans payer la taxe. Sir Rowland décida alors que la taxe serait payée par l’expéditeur de la lettre.

*Dreyfus à Kasrilevke: une nouvelle de Sholem Aleichem sur l’affaire Dreyfus (malheureusement je n’ai pas trouvé de traduction en français:
http://sholemaleichem.org/dreyfus-in-kasrilevke/
Un excellent article d’Ada Shlaen sur l’affaire Dreyfus, la reliant à l’affaire Beilis (plus tardive) et mentionnant une lettre de Sholem Aleichem à Menahem Mendel Beilis:
https://mabatim.info/2018/01/10/de-laffaire-dreyfus-a-laffaire-beilis/

 

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Shana Tova שנה טובה

Chers amis,
Nous entrons dans l’année 5778. Comme me l’a fait remarquer une de mes amies, 5778 c’est un nombre divisible par 18.
Le 18 יח(youd ‘het) ou חי (‘Hai) qui veut dire vivant.
Je vous souhaite une bonne année pleine de de vie, d’instants de bonheur et de découvertes passionnantes.

שנה טובה ומתוקה
שנת אושר
שנת בריאות
שנת שלווה

Bonne année 5778

A bientôt,

Les 4 saisons

Les premières pluies sont enfin arrivées! Elle n’ont duré que deux jours mais ont fait du bien au pays, au Kinneret et à mes géraniums qui n’en pouvaient plus. Quelques centimètres de neige sont même tombés sur le ‘Hermon.
Les feuilles rougissent, les citrons sont déjà confits et je dois cueillir les 8 oranges de mon petit oranger.
Ce matin, ma fille a pris cette photo près de  l’Université:

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Si vous habitez en Europe ou en Amérique du Nord, ces arbres rouges vous sembleront bien peu nombreux mais pour nous qui connaissons surtout une flore méditerranéenne ou désertique, c’est une couleur d’automne rare qui nous réjouit.
Avons nous réellement 4 saisons? Officiellement oui, 4 saisons et 4 mots pour les désigner mais en fait, le printemps et l’automne sont bien plus courts qu’en Europe.

Traditionnellement, Sukkot et Pessa’h marquent les changements de saison.
Si à la fin de Sukkot, nous disons dans nos prières משיב הרוח ומוריד הגשם (mashiv harua’h umorid hageshem), fais venir le vent et tomber la pluie, c’est qu’à partir de ce moment là, les pluies sont nécessaires.

Le mot סתו (stav), automne n’apparaît qu’une fois dans le Tanakh, il signifie en fait saison des pluies. Dans Shir Hashirim (2, 11) il est écrit :
כִּי-הִנֵּה הַסְּתָו, עָבָר; הַגֶּשֶׁם, חָלַף הָלַךְ לוֹ
Car voilà l’hiver qui est passé, la saison des pluies est finie, elle a cédé la place…

Et tout le reste du texte est une ode au renouveau.

Pour les linguistes, le mot חורף (‘horef) signifie temps de la récolte (entre autre celle des olives) et pour Rashi c’est l’époque où sont semées les légumineuses qui arrivent rapidement à maturité.

timbre-hiver

Traditionnellement, l’indifférenciation entre l’hiver et l’automne se retrouve dans l’hébreu rabbinique. Dans sa traduction en araméen du verset ci dessous de Bereshit, Onkelos traduit חורף (‘horef) hiver par סתו (stav) automne ou saison des pluies:
עֹד, כָּל-יְמֵי הָאָרֶץ: זֶרַע וְקָצִיר וְקֹר וָחֹם וְקַיִץ וָחֹרֶף, וְיוֹם וָלַיְלָה–לֹא יִשְׁבֹּתוּ.
Tandis que la traduction du rabbinat préfère le mot hiver:
Plus jamais, tant que durera la terre, semailles et récolte, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit, ne seront interrompus.

timbre-automne

Il en est de même pour le printemps et l’été:
Le mois de Nissan pendant lequel nous fêtons Pessah, est aussi appelé Aviv, printemps ou germination. Il est écrit dans le livre de Shemot (l’Exode 9,31):
הַיּוֹם, אַתֶּם יֹצְאִים, בְּחֹדֶשׁ, הָאָבִיב.
C’est aujourd’hui que vous partez, dans le mois de la germination.

Germination? Mais aussi parfois maturité: ici aviv signifie épi:
Or, le lin et l’orge avaient été abattus, parce que l’orge était en épi et le lin en fleur.
וְהַפִּשְׁתָּה וְהַשְּׂעֹרָה, נֻכָּתָה: כִּי הַשְּׂעֹרָה אָבִיב, וְהַפִּשְׁתָּה גִּבְעֹל. Shemot (Exode: 9, 31)

Le mot aviv vient de la racine A.B.B (ou A.V.V) qui signifie faire pousser des plantes, ou monter en tige, en d’autres termes renaître.
Vous le savez déjà: Tel Aviv n’est pas la colline du printemps mais celle qui vient d’un passé lointain et toujours se revivifie comme le printemps*.

Mais savez-vous que le nom d’une autre ville dans le monde a la même signification?
Addis Abeba!
L’éthiopien fait partie des langues sémitiques. Addis a comme racine les consonnes H D SH (semblables au mot hébreu hadash=nouveau) et Abeba, ça ne vous rappelle pas Aviv?

timbre-printemps

Une fois le renouveau terminé, on arrive en קיץ (kayitz), en été. Ce mot est un dérivé de l’araméen Kayit (d’ou les kaytanot* de vos enfants). Ce mot est relié à קוץ (kotz) l’épine, eh oui, en été tout est sec! Et au mot קץ (ketz,) l’extrémité, car l’été se termine avec Rosh Hashana, mais aussi le verbe cueillir, קצצ,  selon le verset du prophète Mikha 7, 1:
אַלְלַי לִי, כִּי הָיִיתִי כְּאָסְפֵּי-קַיִץ
Je suis là comme après la récolte des fruits (d’été= les figues).

timbre-ete

En attendant il neige sur le ‘Hermon, les nuages s’accumulent au-dessus de nous et on veut croire à des pluies abondantes.

A bientôt

*Signification du mot Tel Aviv:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/06/05/lancienne-gare-de-jerusalem/

*Les kayanot: Centres aérés. Le mot est juste pour ceux qui ont lieu en été mais que dire de l’emploi kaytanot pour les vacances de ‘Hanukka? Bon, je chipote!

 

 

 

 

 

La création du monde ou le feuilleton de Rosh Hashana (1ère et 2ème partie)

Première partie

Rosh Hashana est pour nous l’anniversaire de la création du monde*.

creation-du-monde

Mais  lorsqu’on fête un anniversaire il faut savoir combien de bougies mettre sur le gâteau. Or, une des contradictions les plus évidentes entre ce que dit la Torah et ce que dit la science est l’âge de l’univers. A-t-il des milliards d’années, selon les données scientifiques, ou seulement quelques milliers d’années, selon les données bibliques?
Lorsque l’on additionne les générations de la Bible et les siècles qui suivent sa rédaction nous arrivons à moins de 6000 ans. Or, les données du télescope Hubble ou celles des télescopes terrestres d’Hawaï, indiquent un nombre d’environ 15 milliards d’années, à plus ou moins 10%.
telescope-hubble

Chaque camp s’arque-boute sur ses positions en traitant le second soit de vieux fossile rétrograde soit d’apikoïros*…
Or un scientifique et érudit en Torah, Gerald Schroeder*, a étudié le sujet  en utilisant et les commentaires bibliques anciens et les connaissances de la  physique actuelle. Je rapporte ici une synthèse qui a été faite de son ouvrage « Genesis and the Big Bang » .

Pour ce qui est des commentaires bibliques, il a utilisé le texte de la Torah, la traduction en araméen d’Onkelos (1 er siècle de l’ère chrétienne), les textes du Talmud (4 ème siècle), et les trois principaux commentateurs de la Torah  reconnus et acceptés par tous: ceux de Rachi (11 ème siècle), qui apporte la compréhension du texte au niveau du Pshat, ceux de Maimonide, le Rambam (12 ème siècle) qui gère les concepts philosophiques et enfin ceux de Nahmanide, le Ramban (13 siècle) qui est un des plus importants cabalistes. Ces anciens commentaires ont été finalisés bien avant la naissance du grand-père-du-grand-père d’Hubble lui-même. Il n’y a donc aucune possibilité pour que des données scientifiques modernes aient pu les influencer. C’est un élément clef pour la recherche de Gerald Schroeder.

Un peu d’histoire:
En 1959, le magazine Scientific American réalisa une enquête auprès d’éminents scientifiques américains. Une des questions portait sur l’âge de l’univers. Les deux tiers répondirent que l’univers n’avait pas de commencement, et que Platon et Aristote nous ont démontré il y a déjà 2400 ans que l’univers est éternel. Et quand on leur opposa que le premier mot du premier verset de la Bible est: בראשית  (Bereshit) « au commencement« *, ils répondirent que c’était une très jolie histoire à raconter aux enfants lorsqu’on les met au lit.

Or, en 1965, Arno Penzias et Robert Wilson découvrirent l’écho du Big Bang et tout d’un coup, le monde commença à parler d’un commencement. La science expliqua alors que notre univers a un début, exactement comme l’avait dit la Torah.
Exactement? Pas tout a fait car qui dit commencement ne dit pas s’il y a un acteur à ce commencement. Savoir si Dieu créa le ciel et la terre… c’est encore une autre histoire. Mais ce n’est pas le sujet de cet article. Ici, il s’agit seulement de l’âge de notre univers et non de nous interroger sur son créateur.

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(gribouillis scientifiques divins à partir des deux premiers versets de Bereshit?)

Il y a donc un commencement, mais de quand date-t-il?
Selon le calendrier juif, si l’on ajoute les générations depuis Adam dénombrées dans le texte biblique et les siècles suivants, on obtient environ 6000 ans. Plus précieusement nous entrons maintenant dans la 5777 ème année.
Oui, mais avant Adam,  il y a les 6 jours de la création et ils n’entrent pas dans le décompte traditionnel.
Moïse nous dit observer dans ce verset l’empreinte de Dieu:
« Souviens-toi des jours anciens, médite les années de génération en génération; interroge ton père, il te l’apprendra, tes vieillards, ils te le diront!
זְכֹר יְמוֹת עוֹלָם, בִּינוּ שְׁנוֹת דֹּר-וָדֹר; שְׁאַל אָבִיךָ וְיַגֵּדְךָ, זְקֵנֶיךָ וְיֹאמְרוּ לָךְ (Deutéronome-Devarim 32,7)
Le Ramban se pose cette question:  » Pour quelle raison Moïse a-t-il scindé le calendrier en deux parties ? » (les jours anciens et les années des nombreuses générations). Et il en conclut que: « examine les jours anciens » est relatif aux Six jours de la Création tandis que « les années des nombreuses générations » concerne toutes les époques depuis Adam.
La raison pour laquelle les 6 jours sont exclus est que le temps y est décrit d’une manière différente.
Quand on lit « il y eut un soir, il y eut un matin » cela n’a rien a voir avec le temps humain. Le temps « humain » n’est pris en compte qu’à partir d’Adam. A partir d’Adam, le texte prend la peine de nous donner la durée précise de la vie des hommes (même si les premiers humains vivent bien trop longtemps selon nos critères) et aussi l’age auquel ils engendrent les générations suivantes  (si cela vous dit, lisez le chapitre 5 du livre de Bereshit-Genèse).

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(Photo Yuval Moran, all-art.co.il)

Pour retomber sur le compte de 15 milliards d’années auquel arrivent les données scientifiques actuelles, il est souvent dit que dans le récit de la création le mot jour veut dire période. C’est une bonne idée. Mais voila que les commentateurs juifs s’obstinent. Les sages du Talmud (traité ‘Hagiga), et plus tard Rachi et le Ramban, nous disent qu’un jour c’est bien un jour, et ceci  bien que la création du soleil soit indiquée seulement le 4 ème jour. Il y a bien 6 jours, leur durée n’est que de 24 heures et ils contiennent tous les âges du monde!

Comment est-ce possible?
Revenons aux six jours de la Création et analysons le vocabulaire en prenant deux citations:
Dans le but de comprendre les subtilités de la Torah, le Talmud (traite ‘Hagiga) analyse le mot חושך (‘hochekh), traduit par obscurité. Le mot « ‘hochekh » apparaît un première fois dans le deuxième verset de Bereshit:
וְהָאָרֶץ, הָיְתָה תֹהוּ וָבֹהוּ, וְחֹשֶׁךְ, עַל-פְּנֵי תְהוֹם
« Or la terre n’était que solitude et chaos; des ténèbres couvraient la face de l’abîme… ».
La traduction nous dit que des ténèbres couvraient la face de l’abîme. Mais ce n’est qu’une traduction, comme toujours rien ne vaut l’original.

Le Talmud explique qu’ici le mot ‘hoshekh est un « feu noir, énergie noire« , une sorte d’énergie qui est si puissante qu’on ne peut la voir.

Deux versets plus loin (Genèse 1 :4) le mot ‘hoshekh revient:
וַיַּבְדֵּל אֱלֹהִים, בֵּין הָאוֹר וּבֵין הַחֹשֶׁךְ.
« Il établit une distinction entre la lumière et les ténèbres ».
Le Talmud explique que cette fois, חושך (‘hochekh) signifie obscurité, c’est à dire absence de lumière.
Ceci est confirmé dans Genèse 1:5:
וַיִּקְרָא אֱלֹהִים לָאוֹר יוֹם, וְלַחֹשֶׁךְ קָרָא לָיְלָה; וַיְהִי-עֶרֶב וַיְהִי-בֹקֶר.
Dieu appela la lumière jour et l’obscurité nuit

La suite du verset est déroutante: « il y eut un soir et un matin ». C’est la première fois que le jour est quantifié: un soir et un matin. Le Ramban discute tout d’abord de la signification de l’expression « un soir et un matin« .
Est-ce que l’expression signifie qu’il y eut un coucher de soleil suivi d’un lever de soleil ?
 Certainement pas, le soleil n’étant mentionné que le quatrième jour. Comment peut-il exister, lors de ces trois premiers jours, un concept de soir et de matin si par ailleurs le soleil n’apparaît qu’au quatrième jour? Pour le Ramban, l’expression ויהי ערב (Vayehi Erev) ne veut pas dire qu’ « il y eut un soir« . Il nous explique que les lettres hébraïques ע (Aïn), ר (Rech), ב (Beth) composant la racine de ערב (erev) signifient chaos, mélange, désordre. Le soir est appelé  ערב (erev), car à mesure que le soleil se couche la perception des choses devient floue. Le sens littéral est « il y avait du désordre« .
Quant au matin, le mot est בוקר (boker). La racine בקר  signifie discerner. C’est pour cela que le soleil n’est mentionné qu’au quatrième jour. En fait, le passage du soir au matin correspond au passage de ce qui est désordonné à ce qui est ordonné, au passage du chaos au cosmos.
Or dans la nature l’ordre ne peut spontanément surgir du désordre. C’est au contraire l’inverse qui se produit. La variable désordre augmente en permanence dans l’univers. C’est de la thermodynamique pure.
Cette contradiction signifie en fait que pour la Thora le système était « guidé ». La Torah veut que vous soyez stupéfaits par cette progression de l’ordre, débutant par un plasma chaotique et finissant par une symphonie de vie. Jour après jour lors de sa création, le monde progresse de niveau en niveau, l’ordre surgissant du désordre. Et cela est relaté selon la terminologie d’il y a plus de 3000 ans.

Mais le 5 ème verset se continue par ces deux mots: jour un, יוֹם אֶחָד (Yom e’had), c’est assez déroutant: pourquoi jour un et non pas premier?
Si chaque jour de la création est numéroté, une discontinuité affecte cette numérotation. En effet si le texte nous parle tout d’abord de « jour un« , pour les jours suivants, c’est complètement différent. Le second jour il n’est pas dit « soir et matin, jour deux » mais « soir et matin, un second jour« . Ensuite, la Torah continue en utilisant cette expression « soir et matin, un troisième jour … un quatrième jour … un cinquième jour … le sixième jour« . C’est seulement pour le premier jour que le texte emploie une forme différente: non pas « premier jour« , mais « jour un » יום אחד (yom e’had). Comme le soulève le Ramban, cette discontinuité entre « un » et « premier » est importante qualitativement. Un désigne l’absolu alors que premier désigne le comparatif.
Le Ramban explique l’emploi du mot « un » par le fait que le temps a été créé le « Jour Un ».
Je peux comprendre ce que signifie le concept de création de matière ou bien même celui de création d’espace. Mais concernant le temps, comment peut-on créer le temps ?
On ne peut saisir le temps ni même le voir. On peut voir l’espace, voir la matière, sentir l’énergie, voir la lumière. Là je peux comprendre la notion de création. Mais comment peut-on parler de création du temps ?
Huit cents ans avant les découvertes de la physique moderne, Na’hmanide a perçu cette finesse du fait de  l’expression: « Jour Un« .
Et ceci est très exactement ce qu’Einstein nous dit dans sa Théorie de la Relativité: il y a non seulement eu création de l’espace mais aussi création du temps lui-même. Albert Einstein nous a enseigné que le Big Bang a donné naissance non seulement à l’espace et à la matière mais aussi au temps. Le temps est une dimension. Le temps est affecté par la perception qu’on en a et ceci dépend de l’endroit où l’on observe. Une minute s’écoule sur la lune plus rapidement que sur la terre tandis qu’une minute s’écoule sur le soleil plus lentement. Sur le soleil la dilatation du temps est telle que si l’on pouvait y déposer une horloge, celle ci ferait tic-tac plus lentement. La différence est certes minime, mais elle n’en est pas moins mesurable et mesurée.
Si nous étions sur la lune ou le soleil ressentirions nous cette différence de la dilatation du temps? Non car notre rythme biologique est synchronisé avec le temps local mais si nous pouvions observer un système depuis un autre système, alors nous percevrions le temps de façon très différente du fait de facteurs tels que la gravité et la vitesse.
Voici un exemple:
Imaginons une planète lointaine où le temps y serait dilaté de telle façon que si l’on vivait deux ans sur la terre alors seulement trois minutes s’écouleraient sur cette planète. Ces endroits existent et sont observés. Si nous pouvions observer la terre depuis cette planète, notre perception du temps serait telle que nous verrions les habitants sur terre se déplacer très rapidement. Tandis que si nous, sur terre, nous levions les yeux vers le ciel, nous verrions les habitants de cette planète se mouvoir très lentement.

Qu’est-ce qui est correct? Deux années ou trois minutes ? La réponse est la suivante: les deux sont correctes. Il y a simultanéité.
C’est là, l’héritage d’Albert Einstein. Cela se produit littéralement en des milliards d’endroits de l’univers: ainsi, si vous pouviez déposer une horloge en un tel endroit, son tic-tac serait tellement lent que selon notre perception (si nous pouvions vivre aussi longtemps) 15 milliards d’années s’écouleraient tandis qu’à cet endroit ce serait seulement 6 jours. Personne ne conteste cela.
Mais en quoi ceci nous aide-t-il à expliquer ce que dit la Thora? De toute façon le Talmud et les commentateurs semblent dire que chacun des six jours de la création a une durée régulière de 24 heures !

 

Deuxième partie

Donc, que s’est-il passé à la création du monde? Analysons donc les choses un peu plus en profondeur avec Rabbi Moshe ben Nahman, c’est à dire le Ramban (ou Na’hmanide)


rabbi_moses_ben_nachman_nahmanides_-_wall_painting_in_acre_israel(mur peint à Akkko) 

Les sources classiques juives nous expliquent qu’avant le commencement nous ne savons pas ce qu’il y a eu. On ne peut décrire ce qui précède l’univers. Le Ramban (Na’hmanide) dit qu’avant l’univers, il n’y avait rien … puis soudain l’univers se forme à partir d’une graine minuscule sans matière qui contient tout ce qui est nécessaire à son développement. Les autres créations furent d’ordre spirituel et concernèrent le נפש (Néfèch) l’âme animale et la נשמה (Néchama) l’âme humaine. Toute la matière de base nécessaire à la création de l’univers était contenue dans cette graine. Na’hmanide en fait la description suivante:  » דק מאוד אין בו ממש (dak me’od, ein bo mamach) totalement minuscule, sans substance. C’est à dire, avec nos mots d’aujourd’hui: une concentration d’énergie. 

Le Ramban, toujours lui, écrit plus loin: « משיש יתפוס בו זמן (Micheyech, yitfos bozman) ». Il explique ainsi que le temps ne commence à compter qu’à l’instant où la matière se forme. De quelle matière parle-t-il? De cette graine (énergie) qui est devenue matière à mesure que l’espace a commencé à se dilater et s’est refroidi. L’horloge biblique démarre lorsque de cette énergie initiale apparaissent les premières particules constitutives de la matière.
C’est là une déclaration phénoménale quand on pense que le Ramban vivait au 13ème siècle.

En effet, ce n’est que 7 siècles plus tard que nous apprenons cela de la théorie du Big Bang. Einstein avait par ailleurs établi la corrélation entre énergie et matière avec sa fameuse équation E=MC2. Matière et énergie ne sont que deux formes différentes d’une même entité. Ainsi Einstein, utilisant le chemin de la science, nous confirme que le temps ne commence à compter qu’avec l’apparition de la matière. 

Il nous apprend aussi que l’énergie – telle que les faisceaux de lumière, les ondes radio, les rayons gamma ou bien les rayons x – se déplace à la vitesse de la lumière, c’est à dire à la vitesse de 300 millions de mètres par seconde. A cette vitesse là, le temps ne s’écoule pas, il est figé. Le temps ne commence à s’écouler qu’avec l’apparition de la matière. Le temps nécessaire à l’apparition de la matière est estimé à 1/100 000 ième de seconde. Un temps infime certes, mais durant lequel, l’univers s’est dilaté partant de la taille d’une « graine » minuscule et la matière s’est formée. Alors l’horloge démarre.

Dans sa théorie de la relativité, Einstein a établi que le temps varie d’un endroit à l’autre de l’univers, de même la perspective qu’on en a dépend de l’endroit où l’on se situe. 

Si la Thora avait considéré le temps selon l’époque de Moïse et du mont Sinaï, longtemps après qu’ait vécu Adam, le texte n’aurait pas utilisé l’expression Jour Un pour désigner le premier jour de la création, car à l’époque du mont Sinaï des millions de jours s’étaient déjà écoulés. Et alors, puisqu’un temps considérable s’était déjà écoulé par rapport au Jour Un, le texte de Bereshit-Genèse aurait du employer l’expression « un Premier Jour« .
De plus, même si la Torah avait considéré le temps selon l’époque d’Adam, le texte de Bereshit aurait employé l’expression « un premier jour » car c’est selon ses dires qu’il y a eu six jours. La Torah utilise l’expression « Jour Un » parce qu’elle regarde en avant à partir du début, à partir de la création. A la question: « En combien de temps le monde fut-il créé« ? Elle répond: « En six jours« .
En comptant le temps depuis le début jusqu’à Adam, on obtient six jours!
Mais nous, nous ne comptons pas depuis le début, nous comptons à partir de notre cadre spatio-temporel en regardant vers le passé et c’est pour cela que pour nous l’univers est âgé de 15 milliards d’années. Telle est la conception qu’Einstein a de la relativité.

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En fait, l’élément clé est que la Torah regarde en avant dans le temps, depuis un cadre spatio-temporel très différent du notre, à une époque où l’univers était très petit. Il y a eu ensuite une expansion de l’univers. L’espace s’est dilaté et c’est cette dilatation qui a produit un changement dans la perception du temps.
Difficile à comprendre!
Mais essayons d’imaginer que nous puissions remonter des milliards d’années en arrière jusqu’au commencement du temps.

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Supposons donc qu’à ce moment là, lorsque le temps a pris forme, il y avait une communauté intelligente (ceci est totalement fictif!). Supposons que cette communauté intelligente disposait d’un laser et qu’elle s’est mise à émettre des impulsions de lumière: une impulsion de lumière à chaque seconde d’intervalle. Supposons que des milliards d’années plus tard grâce à une antenne satellite nous recevions sur terre cette impulsion lumineuse. Sur cette impulsion de lumière est imprimé le message suivant:  » Je vous envoie une impulsion toutes les secondes « . Puis une seconde s’écoule et une autre impulsion est émise avec le même message.

La lumière voyage à la vitesse de 300 millions de mètres à la seconde. Par conséquent les deux impulsions lumineuses sont séparées à l’origine par 300 millions de mètres. Elles voyagent à travers l’espace pendant des milliards d’années pour atteindre la terre des milliards d’années plus tard.
Mais, un instant: L’univers est-il statique ?
Non. L’univers est en expansion.
Cela peut-il dire qu’il est en expansion dans un espace vide situé à l’extérieur de l’univers?
Non! Car il n’y a pas d’espace à l’extérieur de l’univers. L’univers est en expansion du fait de la propre dilatation de l’espace qu’il occupe.
Alors, qu’est-il donc arrivé à ces impulsions de lumière qui ont voyagé durant des milliards d’années alors qu’il y a eu expansion de l’univers? Ces impulsions se sont trouvées de plus en plus distantes les unes des autres du fait justement de la dilatation de l’espace entre ces impulsions.

Lorsque des milliards d’années plus tard, la première impulsion arrive, on s’exclame:  » Oh, une impulsion!  » Avec écrit dessus:  » Je vous envoie une impulsion toutes les secondes « .
Là, nous appelons tous nos amis et nous attendons l’impulsion suivante. Mais arrive-t-elle une seconde plus tard ? Non! Une année plus tard ? Non plus. Mais des milliards d’années plus tard. Car ce qui va permettre de mesurer la dilatation qui s’est produite, c’est le temps qu’aura passé l’impulsion de lumière à voyager à travers l’espace. Ceci relève de la cosmologie commune.

Alors, 15 milliards d’années ou bien six jours ?

Aujourd’hui nous considérons le temps en regardant en arrière et nous voyons 15 milliards d’années.
En regardant en avant lorsque l’univers était très petit – des milliards de fois plus petit – la Torah voit, elle, six jours de création. En vérité les deux visions sont correctes.

Ce qu’il y a de sensationnel dans les quelques années qui se sont écoulées dans le domaine de la cosmologie, c’est le fait que nous disposons aujourd’hui des données permettant de connaître la relation qui existe entre la perception du temps à l’origine et celle qu’on a du temps aujourd’hui. Le rapport entre le temps proche de l’origine et celui d’aujourd’hui se chiffre à un million de millions. C’est un nombre composé d’un 1 suivi de 12 zéros.
Si donc une observation depuis l’origine conduisait à dire  » je vous envoie une impulsion toutes les secondes« , verrions-nous pour autant arriver ces impulsions toutes les secondes? Non.
Nous les verrions arriver distantes d’un million de millions de secondes. Cela est dû à l’effet de dilatation induit par l’expansion de l’univers.

La Torah nous parle de six jours.
Comment percevrions-nous ces six jours ? Si la Torah disait qu’il est transmis de l’information pendant six jours, recevrait-on cette information sur 6 jours ?
Non. Nous la recevrions sur une période de 6 millions de millions de jours soit 15 milliards d’années. Car la Torah, en nous parlant de 6 jours, regarde depuis le début vers l’avant. Pas mal pour un texte de plus de 3000 ans!

A présent on peut aller un cran plus loin.
Considérons le développement du temps, jour après jour en nous appuyant sur le facteur d’expansion.
A chaque fois que l’univers double, la perception du temps est divisée par deux. Lorsque l’univers était très petit il a doublé très rapidement. Mais à mesure que l’univers a grandi le temps de doublement s’est allongé exponentiellement. C’est le rapport initial qui a changé exponentiellement à mesure que l’univers s’est dilaté.

  • Le premier des jours dont parle la Thora a duré 24 heures selon la perspective « du commencement du temps« . Cependant, selon notre perspective scientifique du temps, la durée a été de 8 milliards d’années.
  • Le deuxième jour a duré 24 heures selon la perspective de la Thora. Selon la nôtre, la durée a été la moitié du jour précédent, soit 4 milliards d’années.
  • Le troisième jour a aussi duré la moitié du jour précédent, soit 2 milliards d’années.
  • Le quatrième jour, un milliard d’années.
  • Le cinquième jour, un demi-milliard d’années.
  • Le sixième jour, un quart de milliard d’années.

Lorsqu’on additionne les Six Jours, on obtient pour l’âge de l’univers 15,75 milliards d’années (plus la broutille des 6000 années depuis Adam), le même que celui obtenu par la cosmologie moderne. Est-ce le fruit du hasard ?
Mais il y a plus. La Thora va plus loin et nous dit ce qui s’est produit chaque jour. A présent vous pouvez étudier la cosmologie, la paléontologie, l’archéologie et parcourir l’histoire du monde et constater, jour après jour, que ces périodes coïncident.

J’espère que cet article ne vous a pas paru trop rébarbatif en ce début d’année, moi même, j’ai du m’accrocher mais j’ai trouvé cette étude intéressante et j’ai eu envie de vous la faire partager.

Science et Torah, deux visions différentes du monde qui peuvent cohabiter et plutôt que de se disputer sur le nombre d’années, l’important est: 

Que vous soyez inscrits dans le livre de la vie!

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(www1.amalnet.k12.il, Lea)

Je vous souhaite une bonne et douce année, comme le miel sur la pomme. Que vous soyez comme un arbre planté auprès des cours d’eau, qui donne ses fruits en leur saison, et dont les feuilles ne se flétrissent point, droits comme les palmiers et majestueux comme les cèdres!

 

A bientôt,

*Nous disons que Rosh Hashana est הרת העולם (Harat Haolam) c’est à dire la conception, la grossesse du monde. La racine הרה (HRH) signifie engendrer, être enceinte, et a aussi donné le mot montagne הר (har): le mont Sinaï serait selon Raphael Draï non pas vraiment une montagne (quoiqu’il ne l’exclut pas) mais la conception de la Thora. Mais je m’égare…

*Bereshit: devrait se traduire en fait par « Au commencement de » et ce de laisse la porte ouverte  à tout un monde de commentaires mais aussi par « Entête » selon André Chouraqui. Si Chouraqui vous intéresse, lisez le livre de Cyril Aslanov: « Pour comprendre la Bible : la Leçon d’André Chouraqui » Ed. Le Rocher 1999

*Apikoïros: Disciple d’Epicure. Dans la Mishna ce mot a pris le sens de disciple des philosophes grecs ayant tourné le dos a la Thora. Prononcé apikoïros à la manière ashkenaze c’est beaucoup plus grave

*Gerald Schroeder:
https://en.wikipedia.org/wiki/Gerald_Schroeder

Le groupe clandestin des souffleurs de shofar

Comme vous le savez déjà, le shofar n’est pas pour nous qu’une trompette primitive*.
Ce fut même notre arme secrète à l’époque du Tanakh: souvenez-vous que le son du shofar fut la bande sonore au moment du don de la Thora au Sinaï (Exode 19), souvenez-vous de Yehoshua et son armée soufflant dans les shofar tout autour des murailles de Jericho (Josué chap 6):

trompettes de Jericho Jean Fouquet 1452

(Tableau de Jean Fouquet 1452)

ou bien de Gideon se battant contre les Madianites (livre des Juges, chap 7):

800px-Poussin_La_Victoire_de_Gédéon_contre_les_Madianite(Tableau de Poussin: La victoire de Gidéon contre les Madianites)

A l’époque du mandat britannique, les Anglais, soucieux de se concilier les potentats arabes, qui ne supportaient que l’appel des muezzin*, déclarèrent le shofar hors la loi.
Voici quelle était la situation:
Dans les années 30, les Juifs qui priaient au Kotel s’entassaient dans un boyau étroit,  se protégeant tant bien que mal des pierres que les Arabes leur lançaient (déjà!) depuis l’esplanade du Temple où se trouve la mosquée d’El Aksa.

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Ils avaient le droit de prier au Kotel  mais sous étroite surveillance. Bref, entassés et se protégeant comme ils le pouvaient, les Juifs priaient… Apres tout, cela avait toujours été comme ça, et ils en avaient l’habitude…
Ce qui changea, dès le début du Mandat britannique, ce fut l’attitude de plus en plus conciliante des british envers les exigences du Grand Mufti de Jerusalem, Had Amin Al ‘Husseini. Celui-ci décréta que les prières des Juifs gênaient les musulmans.
Les Anglais décidèrent donc d’interdire les tables pour le kidoush* et des arches pour abriter la Thora*. Même sa lecture fut interdite. Pour lire la Thora,  il fallait aller dans une des synagogues du quartier juif mais surtout pas au Kotel.
Finalement, le son du shofar fut même interdit pendant les célébrations du nouvel an juif à Rosh Hashana et aussi le jour de Kippour.

Un groupe clandestin des souffleurs de shofar se forma naturellement aussitôt*. Le premier qui défia la police anglaise fut Moshe Segal en 1930. Il avait caché son shofar sous son talith et le sorti pour la prière de la Neila* de Kippour. Il fut aussitôt arrêté. Le Rav Abraham Ytz’hak Kook* décida de poursuivre le jeune de Kippour et resta donc sans manger ni boire jusqu’à la libération de Moshe Segal. Les Anglais ne voulant pas risquer la vie du Rav Kook, trop célèbre dans le monde juif, libérèrent Moshe Segal au bout de quelques heures.
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Pendant 17 ans, jusqu’à la création de l’état d’Israel en 1948, de jeunes Juifs se relayèrent chaque année pour souffler dans le shofar. Ils étaient recrutés secrètement. Les volontaires s’entraînaient clandestinement pendant toute l’année et les souffleurs étaient désignés au dernier moment.

Six d’entre eux se sont retrouvés ces jours au Kotel:

Ils racontent:
– Nous avions juré de donner nos vie pour que revive le peuple juif

– Une jeune femme accompagnée d’une petite fille est venue vers moi et m’a dit: on t’emmène au Kotel.
– Où est le shofar?
– C’est la petite fille qui l’a
« 

La situation s’aggrava pour Rosh Hashana 1946 quand les Anglais fermèrent les entrées du quartier juif menant au Kotel.
Dans la vidéo ci-dessous, les volontaires racontent qu’ils sautèrent de balcon en balcon dans le quartier juif, passèrent de jardin en jardin et arrivèrent ainsi au Kotel…
Là, un poste de police britannique et une flopée de policiers…
Les policiers britanniques ne parlaient pas hébreu et les messages secrets étaient délivrés en hébreu en psalmodiant les phrases comme celles des prières…
Le shofar introduit clandestinement passait de mains en mains. Les Juifs gardaient leur tête baissée sous le talith pour que le récipiendaire ne voit pas leur visage et puisse les dénoncer au cas où il serait torturé… Les volontaires opéraient par trois. Dès que sur un des côtés du Kotel, l’un d’eux  avait soufflé dans le shofar, les policiers accouraient vers lui, mais plus de shofar! Un autre volontaire sonnait de l’autre côté et enfin le shofar se faisait entendre au milieu du Mur…

Certains volontaires furent arrêtés et envoyés en prison pour plusieurs mois, d’autres s’échappèrent comme Mordekhai She’hori en 1942 qui, une fois arrêté, entendit la foule psalmodier : « N’aie pas peur nous te libérerons, nous les pousserons et tu essayeras de t’échapper »
Soudain quelqu’un cria « Vas-y » et des centaines de gens poussèrent les policiers… Mordekhai parvint jusqu’au au centre ville où l’attendait Moshe Segal, le premier souffleur de shofar.

L’histoire des souffleurs de shofar se termine à Kippour 1947. De 1948 à 1967 le Kotel se retrouvera aux mains des Jordaniens et pendant cette période aucun Israelien ou Juif ne put prier au Kotel…

Nous pouvons y prier maintenant même si la situation n’est pas facile. Les Arabes entassent toujours des pierres dans la mosquée d’El Aksa qu’ils ont transformée en dépôt de munitions*. Comme ça ils ont tout sous la main…

Pierres a El Aksa

Oubliez l’indulgence de certains pour les « lanceurs de pierre ». C’est vrai, ca fait travail d’amateur, un peu comme les missiles du ‘Hamas qualifiés d’artisanaux. Mais malheureusement les pierres tuent.

La dernière victime s’appelle Alexandre Levlovitch, il a été assassiné le soir de Rosh Hashana dans le quartier de Armon Hanatsiv, pas très loin de chez moi:

Alexandre Levlovitch

Quant au scandale de la situation qui prévaut sur le Mont du Temple (que vous connaissez mieux sous le nom d’Esplanade des Mosquées), je vous en parlerai plus tard dans un prochain article.

A bientôt,

*Le shofar:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/09/10/shofar/

*L’appel du muezzin: hier encore il s’est déchaîné dans son minaret!
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/07/22/vendredi/

*les tables de kidoush: petites tables sur lesquelles on pose bouteille et verres pour la bénédiction sur le vin
les arches pour la Thora sont des petits coffres de rangement pour les rouleaux de la Thora

*Ils étaient tous membres du Beitar, on les  voit en uniforme sur la vidéo. Merci à Pierre Lurcat!

*Neila: derniere partie de la priere de Kippour qui se termine par le son du shofar

*Le rav Abraham Yitz’hak Kook: https://fr.wikipedia.org/wiki/Abraham_Isaac_Kook
*La mosquée d’El Aksa devenu un entrepot d’armes:
http://www.israel-flash.com/2014/11/jerusalemvideo-les-femmes-musulmanes-font-de-la-contrebande-darmes-a-laide-de-leurs-vetements-sur-le-mont-du-temple/

Une pomme dans le miel

Une chanson de Naomi Shemer pour Rosh Hachana a pour thème une pomme trempée dans le miel.

מה חדש תפוח בדבש
הי הו תפוח בדבש
איך המרגש תפוח בדבש
בחיי תפוח בדבש

« Quoi de neuf? une pomme dans le miel!
Hey ho, une pomme dans le miel,
Comme c’est émouvant une pomme dans le miel,
Sur ma vie, une pomme dans le miel! »

La phrase « Quoi de neuf? Une pomme dans le miel » (rimée en hébreu « Ha’hadash? Tapoua’h bidvash) est restée célèbre dans la langue de tous les jours.

Si à Rosh Hashana on a l’habitude de manger des pommes c’est tout simplement par ce que… c’est la saison!

rosh-hashana2
Mais pas seulement bien sûr!
Dans le שיר השירים (Shir Hashirim) ou Cantique des Cantiques, la bien-aimée implore : « Restaurez-moi avec des pommes, car je suis dolente d’amour. »

סַמְּכוּנִי, בָּאֲשִׁישׁוֹת–רַפְּדוּנִי, בַּתַּפּוּחִים: כִּי-חוֹלַת אַהֲבָה, אָנִי.

Pour Avraham Ibn Ezra, il s’agissait d’un véritable traitement médical: il traduisait « restaurez-moi » par « soignez-moi ». Il ajoutait que le mot pomme venait d’une racine signifiant embaumer. Ce fruit ne pouvait être donc que bienfaisant. En fait, il s’agissait d’aromathérapie.

La pomme nous donnera des forces pour toute l’année et si en plus on la trempe dans le miel!…

Mais le miel? De quel miel parle-t-on?
Quand le Tanakh parle d’un « pays ruisselant de lait et de miel« , ארץ זבת  חלב ודבש (Eretz zavat udvash), il est question du sirop des dattes mûres. On l’appelle en hébreu סילאן (silan)

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Cependant pour Rosh Hashana, on ne trempe pas la pomme dans ce « miel » aux connotations bibliques. On la trempe  dans du miel d’abeilles, récolté en bravant leurs dards: la douceur de cette nouvelle année ne nous sera pas accordée sans que nous ayons à surmonter nos peurs et sans que nous affrontions des dangers…
C’est ce que chantait Naomi Shemer lorsqu’elle écrivait (Al hadvash veal haoketz, al hamar vehamatok, shmor na li Eli hatov):

על הדבש ועל העוקץ
על המר והמתוק
שמור נא לי, אלי הטוב

Garde pour moi mon Dieu le miel et le dard, l’amertume et la douceur


Je vous souhaite une bonne année, que les pommes vous fortifient et que cette année vous soit douce comme le miel, 

A bientôt,

Sharav ou ‘Hamsin? Quelle poussière!

Dans tout le pays,  nous subissons depuis mardi une grosse vague de chaleur accompagnée de vent de sable. C’est ce qu’on appelle le שרב (sharav).

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(le sharav à Tel Aviv et les embouteillages du matin sur l’Ayalon)

En fait le vent qui nous l’a apporté est tombé rapidement mais le sable est resté en suspension dans l’air. C’est un phénomène connu ici, qui se produit toujours à la fin de l’été ou de l’hiver. Cette année il est particulièrement sévère.

sharav 2015(A Jerusalem, la rue Yaffo et le tramway)

L’époque biblique connaissait bien sûr le שרב (sharav) et le prophète Isaïe en parle à plusieurs reprises:

« Ils n’éprouveront ni faim ni soif; ni sécheresse ni soleil brûlant ne les feront souffrir, car Celui qui les a pris en pitié les dirigera et les mènera près des sources d’eau. » (Isaie 49,10)

לֹא יִרְעָבוּ וְלֹא יִצְמָאוּ, וְלֹא-יַכֵּם שָׁרָב וָשָׁמֶשׁ: כִּי-מְרַחֲמָם יְנַהֲגֵם, וְעַל-מַבּוּעֵי מַיִם יְנַהֲלֵם.

A cette époque, le mot a aussi le sens de mirage comme dans cette phrase:

Le mirage deviendra une nappe d’eau et le pays de la soif aura ses fontaines. La demeure où gîtent les bêtes sauvages sera une région couverte de roseaux et de joncs.)Isaïe 35, 7)
וְהָיָה הַשָּׁרָב לַאֲגַם, וְצִמָּאוֹן לְמַבּוּעֵי מָיִם; בִּנְוֵה תַנִּים רִבְצָהּ, חָצִיר לְקָנֶה וָגֹמֶא.

Comme cette semaine, on n’y voyait pas à 10 mètres je n’ai pas remarqué de mirage:

sharav 2015 3 vallee des gazelles

(La vallée des gazelles dans le centre ville*)

Le mot arabe ‘hamsin a été longtemps employé à la place de sharav. Vous le connaissez certainement. Mais le ‘hamsin n’est pas le sharav: le ‘hamsin est un vent du sud, brûlant, qui souffle en Egypte parfois pendant 50 jours, d’où son nom (‘hamsin=50 en arabe). Ce sont les soldats anglais stationnés en Egypte qui ont ensuite rapporté ce mot de ‘hamsin chez nous ,pendant la période mandataire.

Le sharav de ces jours ci nous est envoyé de Syrie. Les pays limitrophes au Nord Est d’Israel sont les plus touchés.
sharav satellite 2

Pendant ces 4 jours, la radio et la télévision ont égrené les conseils de prudence…
Enfin, depuis ce matin nous pouvons voir la colline de Gilo, et le jaune du ciel disparaît sous un bleu léger.
Nous avons pu nettoyer la maison où  tout était recouvert d’une mince couche de sable malgré les fenêtres fermées. Les yeux et la peau sont moins irrités, nous pouvons enfin respirer à pleins poumons… Il fera encore très chaud jusqu’à dimanche mais nous rentrerons dans la nouvelle année sous un ciel étoilé.

 

A Rosh Hashana, on passera vraiment du ‘hol au kodesh*  et puis, les premières pluies arriveront comme toujours à Soukot. Deux semaines à attendre, c’est tout!

A bientôt,

*La vallée des gazelles:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/04/09/la-vallee-des-gazelles/

* Le mot חול (‘hol) le sable a aussi la signification de « profane ». Je mets des guillemet à profane parce que certains mots sont intraduisibles en français. Le mot ‘hol, non-religieux, profane, a donné le mot ‘hiloni, non-pratiquant (et surtout pas laïque comme il est presque toujours traduit, la laïcité est une spécificité française qui ne rend pas compte de la réalité juive ou israélienne). Opposé au mot חול (‘hol) le mot קודש (kodesh) lui même- ne signifie pas saint ou sacré mais séparé, mis à part:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/03/30/tout-est-en-ordre/