Prends ton sac et ton bâton…

Les cartables sont bientot vidés, les livres rendus. Les cahiers, eux, sont rangés dans une sorte de gheniza familiale où ils passeront l’été sans qu’on les ait ouverts, avant d’être définitivement jetés fin août.
-Mais connaissez-vous l’histoire des cartables et sacs, ai-je demande à mes petits enfants?

La chanson de la vidéo ci-dessus s’appelle  קח תרמיל קח מקל (Ka’h tarmil, ka’h makel) « Prends un sac, prends un bâton » et nous invite à partir en Galilée.

Le mot sac est תרמיל (tarmil), besace de berger, est un mot d’origine araméenne (en araméen on dit tarmila) et entre dans l’hébreu à l’époque de la Mishna. Comme le dit ce proverbe:  » אין הסומא יוצא במקלו ולא הרועה בתרמילו , aucun aveugle ne sort sans son bâton et aucun berger sans sa besace. On le connait aussi grâce à la traduction en arameen de la Thora de Yonathan Ben Ouziel.

(tombeau de Yonathan ben Ouziel à Tsfat)

Le premier sac dont on parle dans la Bible est aussi une besace, et une besace remplie de pierres pour l’occasion:
1 Samuel, 17 40: « Il (David) prit son bâton à la main, choisit dans le torrent cinq cailloux lisses, qu’il mit dans sa panetière de berger, et, muni de sa fronde, s’avança vers le Philistin. »
וַיִּקַּח מַקְלוֹ בְּיָדוֹ, וַיִּבְחַר-לוֹ חֲמִשָּׁה חַלֻּקֵי-אֲבָנִים מִן-הַנַּחַל וַיָּשֶׂם אֹתָם בִּכְלִי הָרֹעִים אֲשֶׁר -לוֹ וּבַיַּלְקוּט– וְקַלְעוֹ בְיָדוֹ; וַיִּגַּשׁ, אֶל-הַפְּלִשְׁתִּי
La traduction française parle joliment de la panetière de berger (l’hébreu est moins précis כלי רועה (kli roe), c’est un « contenant » de berger) mais « oublie » le mot suivant ובילקוט (ubyalkout) dans une besace: il a mis les pierres dans son « contenant » de berger (peut-être une petite bourse) et dans sa besace.
De nos jours, la besace du roi David, ילקוט (yalkout) est devenue un cartable tout en ayant aussi, depuis le Moyen-Age, le sens de fichiers reliés et donc de recueil  comme, par exemple, le célèbre recueil des  canulars de Palma’h*.

Tarmil, yalkout sont les mots les plus courants pour designer des sacs. Mais deux autres ont été également utilisés: Amta’hat et Tsiklon.

Le premier, d’origine akkadienne, אַמְתַּחַת (amta’hat), nous est parvenu grâce au récit où  Joseph accuse son frère Benjamin d’avoir volé une coupe en argent. Il s’agit sans doute d’un grand sac, comme un sac de voyage:
« Joseph donna cet ordre à l’intendant de sa maison: Remplis de vivres les sacs de ces hommes… Et ma coupe, la coupe d’argent, tu la mettras à l’entrée du sac du plus jeune… » (GenèseBereshit, 44, 1)
וַיְצַו אֶת-אֲשֶׁר עַל-בֵּיתוֹ, לֵאמֹר, מַלֵּא אֶת-אַמְתְּחֹת הָאֲנָשִׁים אֹכֶל…וְשִׂים כֶּסֶף-אִישׁ, בְּפִי אַמְתַּחְתּוֹ. ב וְאֶת-גְּבִיעִי גְּבִיעַ הַכֶּסֶף, תָּשִׂים בְּפִי אַמְתַּחַת הַקָּטֹן

Le second, ציקלון (tsiklon) se trouve dans le livre des Rois (2 Rois 24 42). Après que le prophète Elisha eut ramené à la vie le fils de la Sunamite, il est question d’un cadeau inattendu, du pain, alors que règne le famine:
Un homme, venant de Baal-Chalicha, apporta un jour à l’homme de Dieu, comme pain de prémices, vingt pains d’orge et du gruau dans sa panetière.
וְאִישׁ בָּא מִבַּעַל שָׁלִשָׁה, וַיָּבֵא לְאִישׁ הָאֱלֹהִים לֶחֶם בִּכּוּרִים עֶשְׂרִים-לֶחֶם שְׂעֹרִים, וְכַרְמֶל, בְּצִקְלֹנוֹ
Tsiklon est sans doute d’origine ugarit où le mot basaql veut dire culture ou gerbe.

De nos jours, à l’armée, les recrues ont toutes leur שק חפצים (sak ‘hafatsim) sac polochon.


On pourrait penser que le mot sac est un ajout récent à l’hébreu, et bien non. Lui aussi se trouve dans le Tanakh. Toujours dans la même histoire des retrouvailles entre Joseph et ses frères, il est écrit (Bereshit-Genèse 42,35):
« Or, comme ils vidaient leurs sacs, voici que chacun retrouva son argent serré dans son sac« 
וַיְהִי, הֵם מְרִיקִים שַׂקֵּיהֶם, וְהִנֵּה-אִישׁ צְרוֹר-כַּסְפּוֹ, בְּשַׂקּוֹ

Charger un sac sur son épaule pour partir est un des gestes plus plus anciens de l’humanité et en hébreu la racine sh-k-m a donné shekem, l’épaule, et  le verbe se lever tôt.
Gen 21 14: « Abraham se leva de bon matin, prit du pain et une outre pleine d’eau, les remit à Agar en les lui posant sur l’épaule
וַיַּשְׁכֵּם אַבְרָהָם בַּבֹּקֶר וַיִּקַּח-לֶחֶם וְחֵמַת מַיִם וַיִּתֵּן אֶל-הָגָר שָׂם עַל-שִׁכְמָהּ

A cette époque, on l’attachait en enroulant une corde en lin des épaules a la taille. C’était une expression courante pour dire qu’on se préparait à un voyage. C’est ainsi que Dieu dit au prophète Jérémie:
 »
Va, achète-toi une ceinture de lin et attache-la sur tes reins… »Prends la ceinture que tu as achetée, et qui couvre tes reins, mets-toi en route pour gagner l’Euphrate…
Ce geste de charger son sac sur une épaule se retrouve dans la racine כתפ (k.t.f) qui signifie charger et aussi épaule. Ainsi,  Mendele Mokher Sefarim* écrira:
ובדרך היה פונה כה וכה ומביט כגנב נזהר לנפשו, מכתף את תרמילו המלא, פעם על כתף זו ופעם על כתף זו » .
En chemin, il se tournait ça et là et regardait comme un voleur prudent, soucieux de sa sécurité, chargeant (mekatef) son sac plein d’une épaule (katef) à l’autre. (Le livre des gueux 1909)

Aujourd’hui, pour le cartable, on emploie aussi souvent le terme général de תיק (tik) d’origine greque (θηκη, theke) et même תיק גב (tik gav), puisqu’il s’agit d’un sac à dos.

Et le bâton מקך (makel)? Le voici, compagnon du sac תרמיל (tarmil).
Dans le livre de Chemot (l’Exode) il est écrit au moment du premier Pessa’h: « Et voici comme vous le mangerez: la ceinture aux reins, la chaussure aux pieds, le bâton à la main
וְכָכָה, תֹּאכְלוּ אֹתוֹ–מָתְנֵיכֶם חֲגֻרִים, נַעֲלֵיכֶם בְּרַגְלֵיכֶם וּמַקֶּלְכֶם בְּיֶדְכֶם

Le mot makel est à relier au verbe lehakel alléger, car le bâton aide à marcher et allège ainsi les difficultés du voyage.

Mais les mots sac et bâton ont parfois aussi une connotation négative. Ils sont aussi synonymes de saleté, voire de violence. C’est pourquoi il est écrit dans le Talmud qu’il était interdit pour un homme d’entrer dans le Temple avec son sac et son bâton, וּבַיַּלְקוּטו ובמקלו, et avec de la poussière sur ses pieds. On dirait aujourd’hui avec armes et bagages. Et l’expression populaire   בא אליו במקלו ובתרמילו (ba elav bemaklo uvetarmilo) veut dire:  il l’a attaqué violemment.

De nos jours le tarmil et le makel sont signes de randonnées et les randonneurs sont les תרמילאים (tarmilayim) qui prennent parfois des chemins périlleux:


(vers la grotte de Keshet en Galilée)

 

A bientôt,

* Targoum Yonatan ou Targoum Yerushalmi: traduction de la Thora en araméen attribuée à Yonatan ben Ouziel qui  s’éloigne parfois du texte pour y inclure des midrashim

* Le canulars du Palma’h sont un recueil d’histoire humoristiques, absurdes et souvent critiques que se racontaient les soldats pendant la guerre d’Indépendance.

* Medele Mokher Sefarim: Mendele le vendeur de livres, ou Shalom Yaakov Abramowicz (1836-1917), auteur yiddish et hébraïque, originaire d’Odessa.

* Le mot תיק (tik) et tik veut aussi dire sac à main et dossier. Ouvrir un tik contre quelqu’un c’est le mettre en examen.

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A la recherche des artistes disparus….

Il y a quelques jours, je suis allée au Musée Israel voir l’exposition « La nuit tombe sur Berlin », nommée ainsi d’après le tableau de Horst Strempel « Nuit sur l’Allemagne ».

La nuit sur l'Allemagne

Elle rassemble un certain nombre d’œuvres d’artistes « dégénérés » ou considérés comme tels par les nazis. Le gouvernement nazi leur avait même consacré une exposition en 1937 pour les soumettre à la vindicte publique et magnifier en contre partie l’oeuvre d’artistes hitlériens. Au début, appliquée aux arts plastiques, cette conception d’Art dégénéré fut étendue à la musique, la littérature et au cinéma.
En peinture, étaient condamnés les expressionnistes et les peintres non figuratifs*, en architecture le Bauhaus, en musique Schoenberg, pour le cinema Max Ophuls et Fritz Lang… Tous ces artistes n’étaient pas Juifs mais tous les Juifs étaient dégénérés. De nombreux tableaux furent détruits et d’autre récupérés en douce par Goebbels qui attendait de les revendre à des collectionneurs hors d’Allemagne.


caricature de Michel Kishka(caricature de Michel Kishka)

Un jour, quelqu’un m’a doctement expliqué, qu’au cours des siècles, les Juifs n’avaient vraiment pas été productifs en ces domaines. J’ai eu beaucoup de mal à faire accepter à mon interlocuteur qu’il y avaient toujours eu des artistes juifs mais qu’ils n’avaient pas pu accéder à la célébrité étant donné que l’entrée dans la société non-juive leur avait été interdite jusqu’au milieu du 19 ème siècle*.
En fait, le peuple juif a toujours mis l’art à l’honneur. Le Tanakh lui-même contient un certains nombres de textes poétiques comme les תהילים (Tehilim) ou Psaumes et le שיר השירים (shir hashirim).
« Que tes pas sont ravissants dans tes sandales, fille de noble famille! Les contours de tes hanches sont comme des colliers, œuvre d’une main d’artiste*« .
מַה-יָּפוּ פְעָמַיִךְ בַּנְּעָלִים, בַּת-נָדִיב; חַמּוּקֵי יְרֵכַיִךְ–כְּמוֹ חֲלָאִים, מַעֲשֵׂה יְדֵי אָמָּן.

Quant à la construction du premier bâtiment officiel, le משכן (mishkan) ou tabernacle, toutes les exigences divines nous sont répétées sept fois dans trois parashiot différentes avec de multiples détails.
mishkan coupe

(Le tabernacle en coupe)

Bien que les Hébreux se trouvent en plein désert et pérégrinent vers Eretz Israel, ce n’est pas une raison pour le bâcler. Il faut donc trouver des artistes. Mais y en a t-il encore après 400 ans d’esclavage en Egypte? Certains ont-ils pu garder un sens artistique malgré toutes leurs souffrances?
Qu’à cela ne tienne:
« L’Éternel parla à Moïse en ces termes:  Vois, j’ai désigné expressément Betsalel, fils d’Ouri, fils de Hour, de la tribu de Juda, et je l’ai rempli d’une inspiration divine, d’habileté, de jugement, de science et d’aptitude pour tous les arts.
וַיְדַבֵּר יְהוָה, אֶל-מֹשֶׁה לֵּאמֹר. רְאֵה, קָרָאתִי בְשֵׁם, בְּצַלְאֵל בֶּן-אוּרִי בֶן-חוּר, לְמַטֵּה יְהוּדָה. וָאֲמַלֵּא אֹתוֹ, רוּחַ אֱלֹהִים, בְּחָכְמָה וּבִתְבוּנָה וּבְדַעַת, וּבְכָל-מְלָאכָה
De plus, je lui ai adjoint Oholiab, fils d’Ahisamakh, de la tribu de Dan ainsi que d’autres esprits industrieux que j’ai doués d’habileté. »

וַאֲנִי הִנֵּה נָתַתִּי אִתּוֹ, אֵת אָהֳלִיאָב בֶּן-אֲחִיסָמָךְ לְמַטֵּה-דָן, וּבְלֵב כָּל-חֲכַם-לֵב, נָתַתִּי חָכְמָה

Dieu se charge donc de leur attribuer inspiration (divine), habileté, jugement, science et aptitude pour tous les arts. Le nom même de בצלל (Betsalel) signifie à l’ombre de Dieu et indique cette proximité divine. 
Mais pourquoi  Dieu s’adressant à Moshé mentionne t-il le nom du grand-père de Betsalel? 
Annoncer ouvertement la généalogie de Betsalel, c’est rappeler au peuple qu’il s’agit bien du neveu de Moshe (fils de sa sœur Efrat-Myriam). Mais c’est préciser en même temps que c’est Dieu qui en a décidé ainsi ce qui permet à Moshe d’échapper à toute accusation de népotisme.
De plus pour que tout le peuple se sente concerné par ces nominations, le premier nommé, Betsalel, est choisi dans l’importante tribu de Yehuda, alors que le deuxième artiste,  אהליאב (Oholiav) n’a lui aucun lien avec le pouvoir. Son père אחיסמך (Ahimasakh) vient de la tribu de Dan, tribu bien moins importante.

Dieu nomme aussi les esprits industrieux dont on ne connait pas les noms.
La tradition les désigne comme des קנים (Kenim), synonyme de forgeron. Les Kenim sont des experts dans le travail des métaux et en particulier des métaux nobles comme le cuivre, l’argent et l’or. Ils connaissent aussi les alliages comme l’airain. Dans le parc de Timna (entre Eilat et Arad), on trouve encore des vestiges de la production de cuivre.


On les appelle aussi צורף (tsoref), forgeron et orfèvre. Yithro, beau-père de Moshe* est désigne comme Keni. 

« Les descendants de Kéni, beau-père de Moïse, montèrent avec ceux de Juda de la ville des Palmiers au désert de Juda, qui est au midi d’Arad; et ils s’y établirent parmi le peuple ».
וַתֹּאמֶר לוֹ הָבָה-לִּי בְרָכָה, כִּי אֶרֶץ הַנֶּגֶב נְתַתָּנִי, וְנָתַתָּה לִי, גֻּלֹּת מָיִם; וַיִּתֶּן-לָהּ כָּלֵב, אֵת גֻּלֹּת עִלִּית, וְאֵת, גֻּלֹּת תַּחְתִּית.
Il semblerait donc que Yithro ait enseigné bien d’autres choses au peuple juif que son organisation juridique. Sa famille a également participé à la construction du Mishkan. 
Ces industrieux forgerons et orfèvres sont restés proches du peuple juif pendant toute la période biblique. Le roi Shaoul les protège lorsqu’il va combattre Amalek, le roi David leur distribue une partie de son butin. Plus tard, une de leurs famille va fonder le groupe des Rekhabites*.
Leur sens moral élevé les sauvera de tous les malheurs qui s’abattront sur les Juifs au moment de la chute de Jerusalem en 586 avant l’ère chrétienne:
« …Le Dieu d’Israël, parle ainsi: Voici, je vais faire fondre sur Juda et sur tous les habitants de Jérusalem tous les maux que j’ai décrétés contre eux, puisque je leur ai parlé et qu’ils n’ont point écouté, puisque je les ai appelés et qu’ils n’ont pas répondu! «   Mais à la famille des Rekhabites (il est dit):…Puisque vous avez obéi à l’ordre de Yehonadav, votre père, observé toutes ses prescriptions et exécuté tout ce qu’il vous a recommandé… en aucun temps, il ne manquera à Yehonadav, fils de Rekhab, des hommes pour se tenir en ma présence. » (Prophète Jérémie 35)
A l’époque du Talmud, on  parle encore des Kenim avec respect. De nos jours, leurs descendants, les Druzes, dont je parlais dans un précédent article*, se réclament encore de Yithro. Certains disent que parmi les multiples couleurs du drapeau druze actuel, les couleurs rouges et jaunes sont le souvenir des teintures dont était aussi spécialiste la famille de Yithro:

drapeaux druse et juif
La nuit est tombée sur Berlin et nombre des artistes juifs de cette époque ont été assassinés mais les noms de Betsalel et d’Oholiav sont toujours vivants. Ce sont des prénoms encore actuels et des rues ont été nommées en leur honneur.
La célèbre école des Beaux Arts de Jerusalem s’appelle Ecole Betsalel. 

Ecole Betzalel(bâtiment historique de l’Ecole des Beaux Arts, Betsalel, dans le centre de Jerusalem)

Oholiav, plus modestement se contente d’une petite synagogue dans le quartier de Na’halat Tsion:
synagogue oholiav

A bientôt, 

*L’art dégénéré: les styles incriminés étaient très nombreux: le dadaïsme, le cubisme, l’expressionnisme, le fauvisme, le surréalisme, l’abstraction et le futurisme.

*Si on excepte le cas de Salomone de Rossi (1770-1630) qui fut musicien à la cour du prince de Mantoue:


Adon Olam: prière de shabbat

 

*Les mots artistes et artisans, Oman et Ouman, s’écrivent de la même manière et viennent tous deux de la même racine אמן qui a aussi donnée les mots foi et entrainement. Il y aurait beaucoup à raconter…

*Oholiav ne venait pas d’une famille célèbre mais  un des ses descendants fut  Hiram de Tyr, un artiste de la tribu d’Ephraim qui participa à la construction du Temple de Salomon:
« Le roi Salomon fit venir Hiram de Tyr. C’était le fils d’une veuve de la tribu de Nephtali, et son père était un Tyrien, ouvrier en cuivre; lui-même était plein de talent et d’industrie, habile à tous les travaux du cuivre. Il se rendit auprès du roi Salomon et exécuta tous ses ouvrages » ( 1 Rois 7 13)
וַיִּשְׁלַח הַמֶּלֶךְ שְׁלֹמֹה, וַיִּקַּח אֶת-חִירָם מִצֹּר. יד בֶּן-אִשָּׁה אַלְמָנָה הוּא מִמַּטֵּה נַפְתָּלִי, וְאָבִיו אִישׁ-צֹרִי חֹרֵשׁ נְחֹשֶׁת, וַיִּמָּלֵא אֶת-הַחָכְמָה וְאֶת-הַתְּבוּנָה וְאֶת-הַדַּעַת, לַעֲשׂוֹת כָּל-מְלָאכָה בַּנְּחֹשֶׁת; וַיָּבוֹא אֶל-הַמֶּלֶךְ שְׁלֹמֹה, וַיַּעַשׂ אֶת-כָּל-מְלַאכְתּוֹ.
Selon les sages du Talmud, les arbres se prosternaient devant lui!
Une tradition raconte qu’on retrouve le souvenir  d’Hiram dans le nom d’un village du Sud Liban, Soudjoud, qui signifie « se prosterner »en araméen.

*Les Rekabites: Ce sont les descendants de Yehonadav ben Rekhab, de la famille des Kenim donc de Yithro. Leur ancêtre Yehonadav leur enjoignit de ne pas boire du vin.

*Yithro et les Druzes:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/02/12/yitro-et-nous/

*Ecole Betsalel:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/01/15/ballade-en-hiver-dans-nahlaot/

 

 

 

Hadrien, si tu savais!

On raconte que l’archéologue Israel Eldad avait l’habitude d’aller au Musée Israel le jour de Tisha Beav*. Il se plantait devant le buste de  l’empereur Hadrien et lui disait: « L‘empire romain n’existe plus. De toute ta puissance que reste-t-il? Rien que des statues. Et voici qu’à nouveau existe un état juif indépendant, Hadrien, Hadrien! C’est toi qui a appelé cet endroit Aelia Capitolina et ce pays Palestine. Ouvre les yeux et regarde où tu te trouves: au Musée Israel, à Jerusalem! »

Empereur Hadrien Musee Israel Jerusalem
Je ne sais pas ce que pense Hadrien sous sa cloche de verre dans l’aile Archéologie du Musée Israel.

Le 29 novembre 1947*, les Juifs de Rome organisèrent une marche  jusqu’à l’arc de triomphe de Titus pour célébrer la renaissance d’Israel.
9av marche des juifs de Rome 1947 arc de triomphe de TitusCette photo parut dans les journaux israéliens et pour la fête de Hannouka 1947, le peintre Arieh Navon dessina une caricature où l’on voit David Ben Gourion rapportant la Menorah  et l’Arche d’alliance en Israel,

9 Av Caricature  arc de triomphe de Titus

rappelant le bas-relief de l’Arc de Titus où l’on voit les romains transporter la Menorah et l’Arche jusqu’à Rome après la destruction du Temple….
9 Av arc de triomphe de Titus 2
Enfin le groupe Tshizbatron fondé par des soldats du Palma’h a rendu célèbre la chanson: « Tous les chemins mènent à Rome. »

« Tous les chemins mènent à Rome, ne désespère pas mon enfant. Tous les chemins mènent à Rome, nous nous rencontrerons là bas. Là bas, nous nous promènerons à l’ombre de la cathédrale, sur la place Saint Pierre, au Vatican. Le pape et tous les cardinaux ne pensent même plus que nous puissions être la.
Un couple amoureux, des sabras de Canaan, Ruth et Amnon d’Emek Israel!  Une promenade qu’ils n’ont jamais faite auparavant, à l’Arc de Titus en pleine nuit, à minuit.
Sous l’ Arc de Titus à l’ombre des ruines, nous nous embrasserons, qu’y a t il encore à attendre?
Oh Titus, Titus, tu n’as pas vu pour qui était le triomphe et pour qui les chants de louange.
A côté de l’Arc que tu a construit, un couple amoureux d’Eretz Israel,  à côté de l’Arc que tu construisis pour ton triomphe d’empereur, un couple de soldats,  justement d’Eretz Israel!

Le chant évoque aussi une éventuelle promenade à Berlin sur le Unten den Linden mais le couple préfère rentrer à la maison: « J‘ai la nostalgie de notre maison, des voix des enfants, des sonneries des troupeaux, des parfums des vergers, des verres de jus d’orange… le Jourdain, la rivière Kishon… viens rentrons à la maison, chanter des berceuses aux enfants au bord du Kinneret »
 
Pour nous, l’exil fut long et douloureux et nous pleurons toujours, chaque année le 9 Av, la destruction du Temple, de Jerusalem et la perte de notre liberté. C’est pour nous un jour de jeune et de prière et surtout de réflexion,  y compris pour ceux qui ne jeûnent pas.

Nous lisons un texte terrible, איכה  (Eikha), Les lamentations du prophète Jérémie.
9Av Jeremie rembrandt

(Le prophète Jérémie, par Rembrandt)
Certains se demandent pourquoi nous nous tournons toujours vers le passé et pourquoi nous pleurons encore la destruction de Jerusalem d’il y a 2000 ans alors que nous avons vécu bien d’autres catastrophes.
Il y a de nombreuses raisons à cela mais je me pose simplement la question: si pendant tous ces siècles, depuis les exilés à Babylone après la destruction du premier Temple jusqu’à nos jours, les Juifs n’avaient pas continué à pleurer leur liberté passée et à mettre Jerusalem au  dessus de toutes leurs espérances, n’aurions nous pas disparu comme d’autres civilisations?
C’est grâce à ces Juifs obscurs,  à nos ancêtres dispersés aux 4 coins du monde, obstinés et entêtés dans leurs prières que les autres nations considéraient comme stériles, c’est grâce à eux que nous avons pu rentrer à la maison.
Israel revit aujourd’hui même si les difficultés et les craintes sont toujours présentes. Il y a un an, nous étions en guerre, nous vivions au rythme des sirènes: 70 soldats ont été tués, nombreux sont les blessés qui ne se remettront jamais, le Dôme de Fer n’a pas pu protéger toute la population et en particulier Daniel Tregerman…
Daniel Tregerman

Daniel Tregerman

Mais l’envie de vivre a pris le dessus. Ce printemps, nous avons eu une explosion des naissances! C’est ainsi après chaque guerre et cette fois de nombreux bébés se sont appelés Eytan*.
A bientôt,
PS: j’ai trouvé une partie de ces informations sur l’excellent blog (en hébreu) http://onegshabbat.blogspot.co.il/
*Le prénom איתן Eytan veut dire fort. L’opération militaire contre le ‘Hamas a Gaza s’etait appelée צוק איתן,Tzouk Eytan: Rocher solide (ou bordure protectrice comme cela a été traduit)

L’amour couleur grenade

Lorsqu’Israel reçu la Thora, les 7 plantes* accoururent, fières d’avoir choisi un tel peuple et une telle terre. Puis elles commencèrent à se quereller pour savoir laquelle décorerait les rouleaux de la Thora.

– C’est moi dit le blé! Ne mangez-vous pas tous les jours du bon pain grâce à moi et des ‘Hallot* chaque shabbat?
– Et moi dit l’orge, non seulement je peux donner du pain mais je prépare aussi la bière que vous aimez tant.
La vigne jubila, in petto:
-Comment feriez-vous le kidoush* sans moi?

Calmement le figuier s’avança:
-Mes fruits sont bons et juteux et se conservent séchés tout au long de l’année. De plus, ne vous ai-je pas entendu dire que la Thora est douce au palais comme une figue?

L’olivier :
-Et sans mon huile comment brûleraient les lampes de shabbat?

La datte les regarda avec autorité:
-Je suis moi, le roi du désert, produisant du miel en abondance et permettant aux hommes de construire des cabanes avec mes branches.

La grenade aux joues déjà roses, rougit encore plus et resta silencieuse…
Comme toujours dans ce genre d’histoires c’est celui qui reste humble qui se voit  choisi et c’est ce qui arriva.


Mais les grenades furent bien plus qu’une décoration des rouleaux de la Thora:

Elles firent partie des fruits que rapportèrent les espions lors de l’arrivée en Eretz Israel,

grenade les espions(tableau d’Ahuva Klein)

embellirent les vêtements des Cohanim dans le Temple. Symbole de la gloire céleste, la grenade était même tissée sur la robe du Grand- Prêtre : « Des grenades de fils bleus, pourpre et écarlates, autour de l’ourlet de la robe, avec des cloches d’or entre eux » (Exode 28).

grenade robe du grand pretre
Elles devinrent  un élément décoratif important du Temple de Jérusalem.
Comme l’écrivait le prophète Jérémie : « Autour du chapiteau il y avait un treillis et des grenades, le tout d’airain; il en était de même pour la seconde colonne avec des grenades. Il y avait quatre-vingt-seize grenades de chaque côté, et toutes les grenades autour du treillis étaient au nombre de cent » (Jérémie 52).
Et par conséquent celui de nombreuses synagogues:

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

(panier rempli de grenades sur le sol en mosaïque d’une synagogue du Neguev)

Entre 66 et 73 de notre ère, le fruit royal apparaît sur des pièces de monnaies retrouvées en Judée portant l’inscription hébraïque: « Jérusalem la Sainte ».

grenade shekel

On le retrouve aujourd’hui sur les pièces de 2 shekel

grenade 2_Shekel_

Des colonnes du Temple à la robe du Grand-Prêtre jusqu’aux rouleaux de la Tora de la plupart des synagogues, la Grenade est un fruit de prédilection pour l’art juif, une source d’inspiration constante pour les artistes. Il est certain que cette tradition d’orner les bois qui portent le rouleau de la Thora et les couronner de grenades s’est imposée peu à peu au cours des siècles en souvenir des colonnes du Temples de Salomon.

grenade sefer thora 3(Rimonim (grenades) d’un rouleau de la Thora)

Mais pour la mystique juive la grenade est bien plus qu’un élément décoratif. La grenade évoque en effet dans la Kabbalah l’expérience mystique par excellence, l’entrée dans « le jardin des grenades ».

Dans le שיר השירים (Shir hashirim ou Cantique des cantique), la grenade, de par l’harmonie de ses formes et sa couleur passion, dès la floraison

grenade fleurs 2

(Fleurs de grenade)

ou arrivée à maturité

grenades

évoque l’amour et la sensualité* ainsi que l’amour de Dieu pour son peuple.

Le Cantique des Cantique est lu tous les vendredis soir à la tombée de la nuit.

…Tes lèvres sont comme un fil d’écarlate et ta bouche est charmante; ta tempe est comme une tranche de grenade à travers ton voile
כְּחוּט הַשָּׁנִי שִׂפְתוֹתַיִךְ, וּמִדְבָּרֵךְ נָאוֶה; כְּפֶלַח הָרִמּוֹן רַקָּתֵךְ, מִבַּעַד לְצַמָּתֵךְ

 …C’est un jardin clos que ma sœur, ma fiancée, une source fermée, une fontaine scellée; un verger où poussent des grenades et tous les beaux fruits,

גַּן נָעוּל, אֲחֹתִי כַלָּה; גַּל נָעוּל, מַעְיָן חָתוּם. יג שְׁלָחַיִךְ פַּרְדֵּס רִמּוֹנִים, עִם פְּרִי מְגָדִים:
 

Parmi les chants les plus populaires du shabbat, nombreux sont ceux qui s’inspirent du Shir Hashirim. En voici un composé au 11 ème siècle par Shlomo Ibn Gvirol*: שלום לך דודי (Shalom lekha Dodi),
Salut ô mon bien aimé*

Salut mon bien aimé, pur et vermeil,  aux tempes tendres comme la grenade »

Dans la poésie juive le thème de la grenade  traverse les siècles.Haim Nahman Bialik* compare à un jardin clos une jeune fille qui aspire à trouver son aimé:

« אִמְרִי לוֹ: הַגָּ‏ן פּ‏וֹ‏רֵחַ‏,נָ‏עוּ‏ל הוּ‏א וְאֵין פּ‏וֹ‏תֵחַ‏;רִמּ‏וֹ‏ן פָ‏ּ‏ז שָׁ‏ם יֵשׁ בֵּ‏ין עָ‏לָ‏יו –אַ‏ךְ אֵין מִי שֶׁ‏יְּ‏בָ‏רֵךְ עָ‏לָ‏יו »

Dis-lui, le jardin est en fleurs, mais il est clos et personne pour l’ouvrir.
Là, entre les feuilles, une grenade en or mais personne pour la bénir »

De nos jours on retrouve la grenade dans des chansons d’amour comme celle-ci, le grenadier, עץ הרימון

« Le grenadier a offert son parfum depuis la Mer de Sel jusqu’à Jericho« 

 

Derrière son apparence lisse et uniforme, la grenade regorge de significations. Le Talmud enseigne que « même les méchants en Israël sont remplis de bonnes actions comme les grenades sont remplies de graines».
Rosh Hashana, le jour du Nouvel An, la dégustation d’une grenade vient symboliser, toutes les bonnes actions réalisées pendant l’année car selon la tradition le nombre de graines contenues dans le fruit est au nombre au nombre de 613, correspondant précisément au nombre des commandements divins*.

grenades 2


 Plus prosaïquement, la grenade s’emploie dans la cuisine, soit pour décorer les plats soit pour aciduler les sauces, on utilise alors la mélasse de grenade légèrement âpre. Le vin de grenade est un délice à boire en apéritif.

Vous connaissez le proverbe « une pomme le matin éloigne le médecin« .
En Israel, vous remplacerez la pomme par la grenade.
Les Israéliens suivent les enseignements du Rambam* qui en célébrait les vertus et en consomment tant que que plus de 10 000 hectares de verger de grenades ont été plantés ces 20 dernières années.

grenades champ

A bientôt,
Je vous souhaite une bonne année, pleine de multiples bonheurs aussi nombreux que les grains de la grenade


שנה טובה ומתוקה

* 7 plantes:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/01/16/sept-plantes/

* ‘Halla (pl ‘Hallot) pain de shabbat

*bénédiction sur le vin

* dans de nombreuses civilisations la grenade est le symbole de la fertilité

* une grenade contient en moyenne 600 grains et je suis sûre que certains les ont comptés!

*Shlomo Ibn Gvirol (1021-1058) poete juif du Moyen Age espagnol

*Hayim Nahman Bialik (1873-1934) l’un des grands de la poésie hébraïque du 20 ème siècle, parfois surnommé le Victor Hugo d’Israel

*Rambam: Rav Moshe ben Maimon ou Maimonide, commentateur, philosphe et médecin juif du début du Moyen-Age (né à Cordoue en 1135- mort à Fostat en 1204)

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