Prends ton sac et ton bâton…

Les cartables sont bientot vidés, les livres rendus. Les cahiers, eux, sont rangés dans une sorte de gheniza familiale où ils passeront l’été sans qu’on les ait ouverts, avant d’être définitivement jetés fin août.
-Mais connaissez-vous l’histoire des cartables et sacs, ai-je demande à mes petits enfants?

La chanson de la vidéo ci-dessus s’appelle  קח תרמיל קח מקל (Ka’h tarmil, ka’h makel) « Prends un sac, prends un bâton » et nous invite à partir en Galilée.

Le mot sac est תרמיל (tarmil), besace de berger, est un mot d’origine araméenne (en araméen on dit tarmila) et entre dans l’hébreu à l’époque de la Mishna. Comme le dit ce proverbe:  » אין הסומא יוצא במקלו ולא הרועה בתרמילו , aucun aveugle ne sort sans son bâton et aucun berger sans sa besace. On le connait aussi grâce à la traduction en arameen de la Thora de Yonathan Ben Ouziel.

(tombeau de Yonathan ben Ouziel à Tsfat)

Le premier sac dont on parle dans la Bible est aussi une besace, et une besace remplie de pierres pour l’occasion:
1 Samuel, 17 40: « Il (David) prit son bâton à la main, choisit dans le torrent cinq cailloux lisses, qu’il mit dans sa panetière de berger, et, muni de sa fronde, s’avança vers le Philistin. »
וַיִּקַּח מַקְלוֹ בְּיָדוֹ, וַיִּבְחַר-לוֹ חֲמִשָּׁה חַלֻּקֵי-אֲבָנִים מִן-הַנַּחַל וַיָּשֶׂם אֹתָם בִּכְלִי הָרֹעִים אֲשֶׁר -לוֹ וּבַיַּלְקוּט– וְקַלְעוֹ בְיָדוֹ; וַיִּגַּשׁ, אֶל-הַפְּלִשְׁתִּי
La traduction française parle joliment de la panetière de berger (l’hébreu est moins précis כלי רועה (kli roe), c’est un « contenant » de berger) mais « oublie » le mot suivant ובילקוט (ubyalkout) dans une besace: il a mis les pierres dans son « contenant » de berger (peut-être une petite bourse) et dans sa besace.
De nos jours, la besace du roi David, ילקוט (yalkout) est devenue un cartable tout en ayant aussi, depuis le Moyen-Age, le sens de fichiers reliés et donc de recueil  comme, par exemple, le célèbre recueil des  canulars de Palma’h*.

Tarmil, yalkout sont les mots les plus courants pour designer des sacs. Mais deux autres ont été également utilisés: Amta’hat et Tsiklon.

Le premier, d’origine akkadienne, אַמְתַּחַת (amta’hat), nous est parvenu grâce au récit où  Joseph accuse son frère Benjamin d’avoir volé une coupe en argent. Il s’agit sans doute d’un grand sac, comme un sac de voyage:
« Joseph donna cet ordre à l’intendant de sa maison: Remplis de vivres les sacs de ces hommes… Et ma coupe, la coupe d’argent, tu la mettras à l’entrée du sac du plus jeune… » (GenèseBereshit, 44, 1)
וַיְצַו אֶת-אֲשֶׁר עַל-בֵּיתוֹ, לֵאמֹר, מַלֵּא אֶת-אַמְתְּחֹת הָאֲנָשִׁים אֹכֶל…וְשִׂים כֶּסֶף-אִישׁ, בְּפִי אַמְתַּחְתּוֹ. ב וְאֶת-גְּבִיעִי גְּבִיעַ הַכֶּסֶף, תָּשִׂים בְּפִי אַמְתַּחַת הַקָּטֹן

Le second, ציקלון (tsiklon) se trouve dans le livre des Rois (2 Rois 24 42). Après que le prophète Elisha eut ramené à la vie le fils de la Sunamite, il est question d’un cadeau inattendu, du pain, alors que règne le famine:
Un homme, venant de Baal-Chalicha, apporta un jour à l’homme de Dieu, comme pain de prémices, vingt pains d’orge et du gruau dans sa panetière.
וְאִישׁ בָּא מִבַּעַל שָׁלִשָׁה, וַיָּבֵא לְאִישׁ הָאֱלֹהִים לֶחֶם בִּכּוּרִים עֶשְׂרִים-לֶחֶם שְׂעֹרִים, וְכַרְמֶל, בְּצִקְלֹנוֹ
Tsiklon est sans doute d’origine ugarit où le mot basaql veut dire culture ou gerbe.

De nos jours, à l’armée, les recrues ont toutes leur שק חפצים (sak ‘hafatsim) sac polochon.


On pourrait penser que le mot sac est un ajout récent à l’hébreu, et bien non. Lui aussi se trouve dans le Tanakh. Toujours dans la même histoire des retrouvailles entre Joseph et ses frères, il est écrit (Bereshit-Genèse 42,35):
« Or, comme ils vidaient leurs sacs, voici que chacun retrouva son argent serré dans son sac« 
וַיְהִי, הֵם מְרִיקִים שַׂקֵּיהֶם, וְהִנֵּה-אִישׁ צְרוֹר-כַּסְפּוֹ, בְּשַׂקּוֹ

Charger un sac sur son épaule pour partir est un des gestes plus plus anciens de l’humanité et en hébreu la racine sh-k-m a donné shekem, l’épaule, et  le verbe se lever tôt.
Gen 21 14: « Abraham se leva de bon matin, prit du pain et une outre pleine d’eau, les remit à Agar en les lui posant sur l’épaule
וַיַּשְׁכֵּם אַבְרָהָם בַּבֹּקֶר וַיִּקַּח-לֶחֶם וְחֵמַת מַיִם וַיִּתֵּן אֶל-הָגָר שָׂם עַל-שִׁכְמָהּ

A cette époque, on l’attachait en enroulant une corde en lin des épaules a la taille. C’était une expression courante pour dire qu’on se préparait à un voyage. C’est ainsi que Dieu dit au prophète Jérémie:
 »
Va, achète-toi une ceinture de lin et attache-la sur tes reins… »Prends la ceinture que tu as achetée, et qui couvre tes reins, mets-toi en route pour gagner l’Euphrate…
Ce geste de charger son sac sur une épaule se retrouve dans la racine כתפ (k.t.f) qui signifie charger et aussi épaule. Ainsi,  Mendele Mokher Sefarim* écrira:
ובדרך היה פונה כה וכה ומביט כגנב נזהר לנפשו, מכתף את תרמילו המלא, פעם על כתף זו ופעם על כתף זו » .
En chemin, il se tournait ça et là et regardait comme un voleur prudent, soucieux de sa sécurité, chargeant (mekatef) son sac plein d’une épaule (katef) à l’autre. (Le livre des gueux 1909)

Aujourd’hui, pour le cartable, on emploie aussi souvent le terme général de תיק (tik) d’origine greque (θηκη, theke) et même תיק גב (tik gav), puisqu’il s’agit d’un sac à dos.

Et le bâton מקך (makel)? Le voici, compagnon du sac תרמיל (tarmil).
Dans le livre de Chemot (l’Exode) il est écrit au moment du premier Pessa’h: « Et voici comme vous le mangerez: la ceinture aux reins, la chaussure aux pieds, le bâton à la main
וְכָכָה, תֹּאכְלוּ אֹתוֹ–מָתְנֵיכֶם חֲגֻרִים, נַעֲלֵיכֶם בְּרַגְלֵיכֶם וּמַקֶּלְכֶם בְּיֶדְכֶם

Le mot makel est à relier au verbe lehakel alléger, car le bâton aide à marcher et allège ainsi les difficultés du voyage.

Mais les mots sac et bâton ont parfois aussi une connotation négative. Ils sont aussi synonymes de saleté, voire de violence. C’est pourquoi il est écrit dans le Talmud qu’il était interdit pour un homme d’entrer dans le Temple avec son sac et son bâton, וּבַיַּלְקוּטו ובמקלו, et avec de la poussière sur ses pieds. On dirait aujourd’hui avec armes et bagages. Et l’expression populaire   בא אליו במקלו ובתרמילו (ba elav bemaklo uvetarmilo) veut dire:  il l’a attaqué violemment.

De nos jours le tarmil et le makel sont signes de randonnées et les randonneurs sont les תרמילאים (tarmilayim) qui prennent parfois des chemins périlleux:


(vers la grotte de Keshet en Galilée)

 

A bientôt,

* Targoum Yonatan ou Targoum Yerushalmi: traduction de la Thora en araméen attribuée à Yonatan ben Ouziel qui  s’éloigne parfois du texte pour y inclure des midrashim

* Le canulars du Palma’h sont un recueil d’histoire humoristiques, absurdes et souvent critiques que se racontaient les soldats pendant la guerre d’Indépendance.

* Medele Mokher Sefarim: Mendele le vendeur de livres, ou Shalom Yaakov Abramowicz (1836-1917), auteur yiddish et hébraïque, originaire d’Odessa.

* Le mot תיק (tik) et tik veut aussi dire sac à main et dossier. Ouvrir un tik contre quelqu’un c’est le mettre en examen.

Une autre Bethlehem

Il y a quelques temps,nous sommes allés nous promener à Bethlehem.
Non, ce n’est pas la ville de Bethlehem qui se trouve tout à côté de chez moi, contrôlée par l’autorité Palestinienne. Je parle de Bethlehem en Galilée, בית לחם הגלילית (Beit Lehem haGlilit)  entre Haifa et Nazareth. C’est en fait un moshav*  dans une région pastorale entourée des célèbres forêts de chênes de Alonei Abba, un autre moshav.
foret de chenes en Galilee

Bethlehem en Galilée est connue depuis l’époque biblique. Elle est mentionnée comme héritage de la tribu de זבולון (Zvouloun) Zebulon, dans le livre de Yoshua (chap 19,10-17) qui décrit très précisément le territoire échu à chaque tribu:
« Le troisième lot échut aux enfants de Zabulon, selon leurs familles. La frontière de leur possession s’étendait jusqu’à Sarid.  De là, elle montait à l’occident vers Mareala, touchait Dabbéchet et le torrent qui passe devant Yokneam, revenait de Sarid, vers l’orient, dans la direction du soleil levant, à la limite de Kislot-Thabor, ressortait vers Daberat et montait à Yaphïa. De là, elle passait à l’orient, vers Gat-Héfer, vers Et-Kacîn, aboutissait à Rimmôn-Metoar, à Néa, qu’elle contournait, par le nord, vers Hanatôn; et elle finissait la vallée de Yiftah-El, plus, Kattat, Nahalal, Chimrôn, Yideala et Beth-Léhem: douze villes, avec leurs bourgades.Telle fut la possession des enfants de ZabuIon selon leurs familles, comprenant ces villes avec leurs bourgades ».
Pour distinguer les deux Bethlehem, on les appelait respectivement Bethlehem de l’héritage de Zvulun et Bethlehem de l’héritage de Yehuda.
Les Cohanim et leurs familles se réfugièrent à Bethlehem en Galilée après la destruction du Temple et la révolte de Bar Kohkba*.
Elle fut une des plus importantes cités à l’époque de la Mishna et du Talmud quand la ville de Jerusalem était interdite aux Juifs, au point d’être considérée comme l’une des places-phare du renouveau juif.
Les vestiges découverts jusqu’à présent sont cependant plus tardifs puisqu’ils datent tous de l’époque byzantine, comme cette mosaïque d’une synagogue,
bethlehem haglilit mosaique byzantine
ou ce fragment de sol  et cette croix, vestiges d’une église byzantine.
Beitlehem hagalilit sol eglise et croix (site hayadan.co.il)

Actuellement dans les milieux de l’archéologie, a lieu une grande discussion sur le lieu de la naissance de Jésus. Certains archéologues sont persuadés que Jésus est né à Bethlehem en  Galilée et non pas en Judée. Cette idée peut choquer quelques uns d’entre vous car ces affirmations viennent contredire le texte des évangiles mais histoire et croyance sont souvent en opposition.

J’ai pensé que leurs raisons vous intéresseraient:
A l’appui de leur thèse, des fouilles faites pendant la période du mandat britannique ne montrent pas de signe d’habitat juif à la période d’Hérode dans Bethlehem en Judée. La ville est pourtant mentionnée dans le livre de Ruth et aussi comme le lieu de naissance du roi David. Aurait-elle été abandonnée par la suite? Il est vrai qu’on n’en parle plus après la fin de la période biblique*.
Ces mêmes archéologues affirment aussi que l’intérêt des populations chrétiennes pour cette ville est très tardif, ce qui est étonnant s’il s’agit de l’endroit où est né Jésus. Les vestiges chrétiens les plus anciens datent de la période de Constantin au 4 ème siècle.
Ils lui opposent Bethlehem en Galilée: bourgade juive mentionnée non seulement dans la Bible mais aussi dans les écrits de la Mishna et du Talmud.
Pour appuyer leur thèses, les archéologues insistent aussi sur le fait qu’elle ne se trouve qu’à une dizaine de km de Nazareth, or on parle de Jesus de Nazareth.

Mais comme si ce n’était pas assez compliqué, on se heurte à une difficulté supplémentaire avec le nom de Nazareth. Pour autant qu’on le sache, il n’y avait pas en Galilée ou ailleurs de bourgade nommée Nazareth à l’époque d’Hérode. Le nom de Nazareth n’est mentionné ni dans la Bible hébraïque, ni dans les écrits de Flavius Joseph.
Alors d’où viendrait ce nom de Nazareth?
En hébreu le nom se dit נצרת, Natzrath. La racine נצר (N-Ts-R) veut dire garder, préserver. Il y avait à l’époque romaine des Juifs appelés Notzrei HaThora, נצרי התורה,  les gardiens de la Thora, Juifs qui essayaient de conserver et transmettre la tradition hébraïque dans une époque particulièrement mouvementée, ouverte à la culture grecque et soumise aux diktat romains.
Or on sait que beaucoup s’étaient regroupés en Galilée (tout près de Bethlehem en Galilée) pour échapper à la fureur de Rome alors que d’autres comme Rabbi Yohanan Ben Zakai recréaient à Yavne le Sanhedrin et l’école de la Mishna*.
Il est donc possible que le nom de Nazareth ait désigné un groupe d’hommes en ce premier siècle de l’ère chrétienne. D’autant que, beaucoup plus tardivement,  ce nom de Nazareth sera mentionné dans des piyutim composés au 6 ème siècle* comme le nom d’un village où s’étaient réfugiés des prêtres après la destruction du Temple en 70 suivi par d’autres à la suite de la grande révolte de Bar Kokhba (en 133-135).
Alors Jésus est-il né en Galilée ou en Judée? Ce n’est certainement pas moi qui vais trancher!
Quoi qu’il en soit, il est sûr que maintenant il ne pourrait pas naître à Bethlehem en Judée*. Un Juif à Bethlehem? La ville sous Autorité Palestinienne est interdite aux Juifs. Certains journalistes occidentaux expliquent que Jésus était palestinien* (sous-entendu arabe et victime des Juifs). Dans ce cas il n’aurait jamais pu naître car Marie, enceinte d’un père autre que Joseph aurait été victime d’un crime d’honneur tel qu’il est pratiqué fréquemment encore aujourd’hui!

Mais laissons les vieilles pierres et les querelles d’experts.

Qu’en est il du village moderne? Il fut fondé en 1906 mais  pas par des pionniers de la 2 ème alyia. Il fut fondé par des  Templiers protestants allemands* qui y ont développé une colonie agricole. Malheureusement, à Bethlehem comme dans leurs autres implantations, ils se mirent activement au service du Troisième Reich et furent expulsés en Australie dès le déclenchement de la seconde guerre mondiale par le gouvernement mandataire britannique.
Le 17 avril 1948, les troupes du Palma’h conquirent Bethlehem et des fermiers juifs s’y installèrent.
Il ne reste des Templiers que quelques maisons solidement bâties,
Bet Lehem Haglilit
un centre culturel (la « maison du Peuple » fondée en 1917),
_Bethlehem_galilee Centre communautaire
le château d’eau,
bethlehem haglilit le chateau d'eautypiques de l’architecture des Templiers.
Ces dernières années le tourisme a remplacé l’agriculture même si on y trouve une pépinière un peu particulière, celle de Yossi Jaeger qui fait pousser tous les sapins de Noël du pays. Ses clients sont les chrétiens israéliens, les institutions religieuses et les consulats ou ambassades.
Sapiniere de Yossi Jaeger a Bethlehem
(Times of Israel)
Et aussi une exploitation agricole  » Le chemin des épices« *, ferme entièrement dédiée aux épices et aux plantes médicinales exportées dans le monde entier.
La route des epices
 Bref, si vous passez dans le coin…
A bientôt,
*Le moshav était à l’origine une exploitation agricole où les biens de production étaient mis en commun. Actuellement, très peu de moshavim vivent de l’agriculture, ils louent souvent des chambres d’hôtes.
 
*Pour nous la période biblique se termine avec le retour des Juifs de l’exil de Babylonie
* Destruction du Temple, Yohanan Ben Zakkai, révolte de Bar Kokhba:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/06/24/les-generations-oubliees-1/
* Élégie composée au 6 eme siècle par Eleazar Hakalir
*Jésus palestinien? Je rappelle aussi qu’à l’époque de Jésus la région ne s’appelait pas Palestine. Elle sera nommée Palestine par les Romains après la révolte de Bar Kokhba, soit un siècle et demi plus tard
* Il ne fait pas bon non plus d’être chrétien à Bethlehem. Malgré les interview officielles des quelques chrétiens qui y habitent encore, deux chiffres sont éloquents: il y a 20 ans, quand la ville était contrôlée par Israel, elle comptait 90 % de chrétiens, depuis qu’elle est passée entre les mains de l’Autorité Palestinienne, leur nombre baisse sans cesse. Il est actuellement de 30 %

Les boulettes de la victoire

Nous avons quitté le mois de Tevet depuis quelques jours. C’est un mois d’hiver, sans fête particulière sinon un jour de jeûne le 10 du mois, qui commémore le siège de Jerusalem par les Babyloniens avec à leur tête Nabukhanetsar*. Ce ne fut que le premier d’une longue série, la ville de Jerusalem sera assiégée tout au long de son histoire…
La dernière fois c’était en 1948.
Dès le 2 décembre 1947, les Arabes  harcèlent la population par de multiples actions terroristes.
En ce début de l’année 1948, la ville est déjà entourée par les bandes armées arabes au Nord et au Sud, quant à l’Est, inutile d’y songer, le désert arrive aux portes de Jerusalem.Les villages de Neve Yaakov, Atarot, Beit Arava et Kalia sont évacués, le Goush Etsion est tombé*, la Vieille Ville de Jerusalem est au mains des Jordaniens et les habitants survivants expulsés…
guerre d'Independance pillage du quartier juif
(Pillage du quartier juif de la Vieille Ville de Jerusalem après l’expulsion de ses habitants,  wikipedia)
Les armées arabes composées de Jordaniens, Syriens, Irakiens et Bosniaques,  veulent isoler les 100 000 habitants de Jerusalem du reste de la population juive du pays.
Déjà en décembre 1947, le Comité d’Urgence pour la ville de Jerusalem avait commencé à stocker de la nourriture et du fuel en estimant que 4500 tonnes de nourriture par mois étaient nécessaires. En janvier 1948,  les convois d’approvisionnement n’arrivaient plus à en fournir que 3000. Les convois passaient de plus en plus difficilement du fait des incessantes attaques arabes.
En février 1948, Abd El Kadir Al Hussayni, neveu du Grand Mufti,  bloque la route en prenant position au monastère de Latrun qui contrôle le passage de Bad el Wad à l’entrée de l’étroite vallée qui monte à Jerusalem. Ceci empêche tout ravitaillement de la ville.
Pour dégager Jerusalem les soldats de la Haganah* et du Palma’h* engagent des batailles meurtrières.
guerre d'independance operation Nahshon site du Palmach
Celle de Bab El Wad est restée célèbre.
guerre d'independance bab el Wad
(Bab el Wad en 1948)
Une ballade sera composée en l’honneur de ceux qui y sont tombés:
« Bab el Wad, souviens-toi de nos noms, des convois qui ont forcé le blocus, sur les bas côtés sont jetés nos morts, les squelettes de fer se taisent comme nos compagnons« 
Bab El Wad, actuellement Shaar Hagay, domine la route numéro 1 qui descend sur Tel Aviv:
guerre d'independance shaar hagay
Les carcasses des blindés le jour de Yom Haatsmaout:
guerre d'independance restes de blindes route de Birmanie
Pendant que se déroulent des combats meurtriers pour le contrôle de cette route, Jerusalem assiégée est la cible d’actions de terreur continuelles. Le 22 février, un terroriste formé par les nazis, et deux déserteurs de l’armée britannique arrivent à faire passer deux camions remplis d’explosifs dans la rue Ben Yehuda*. L’explosion fera  plus de 150 morts civils.

La ville est aussi régulièrement bombardée par les canons de la Légion Arabe. Les Juifs de Jerusalem n’ont qu’un petit canon, ni fiable ni précis, surnommé le Davidka (le petit David) qu’ils transportent d’un endroit à un autre pour faire croire qu’ils en ont plusieurs.

guerre d'independance le Davidka

En mars, un convoi de 78 médecins et infirmières qui voulaient rejoindre l’hôpital Hadassah* tombe dans une embuscade, ils sont tous assassinés.

Dans la ville assiégée, la nourriture devient un souci permanent.
Les rations sont réduites à minima. La ration de pain qui est l’essentiel de la nourriture est fixée à 200g par jour.

guerre d'independance distribution de farine daat.co.il

(distribution de farine, site daat.co.il)

A cette ration se rajoutent par semaine 50g de fruits déshydratés, 200 gr de poisson salé, 2 oeufs (poudre d’œuf), 200 gr de viande, 2kg de matzot pendant Pessah et 1kg de pommes de terre.

guerre d'Independance carte de rationnement

(carte de rationnement, Lettres de Jerusalem 1947-1948 de Zippora Porath)

L’eau aussi est rationnée*.

guerre d'independance distribution de l'eau

(distribution de l’eau, site education.gov.il)

Comme vous pouvez le voir sur cette image, en janvier 1948, avec 10 litres d’eau par jour et par personne on peut vivre « normalement », laver le linge et nettoyer la maison*:

guerre d'independance conseil pour l'utilisation de l'eau.jpg 2

Une jeune étudiante Zipporah Porath,  écrit: « Depuis 3 semaines j’espérais avoir un œuf. J’y avais droit selon ma carte de rationnement mais l’épicier n’en avait pas. Aujourd’hui enfin, il en avait! …
L’épicier avait tendrement enveloppé l’œuf d’un papier et l’avait placé doucement au fond de mon panier avec ma ration de margarine. Dans le bus, je protégeais mon œuf autant que possible, mais soudain, je manquais une marche en descendant et cassais non petit trésor! J’en sauvais quand même une partie, rajoutais un peu de lait en poudre et d’œuf en poudre et je réussis à préparer un bon petit plat…
J’ai aussi acheté  une jolie chemise en popeline dont je n’avais pas besoin, pour deux livres … au cas où le magasin serait bombardé!… »

A la radio, on diffuse des programmes pour aider les habitants de la ville à cuisiner tout ce qui est comestible, entre autres, les plants de mauve qui poussent à foison sur les talus et dans les cours. « Cueillez des plants de mauve, ils sont riches en vitamines et en fer…« 

guerre d'independance plants de mauve(plants de mauve)

Une nouvelle recette voit le jour:
« Hachez les feuilles de mauve, les plonger dans l’eau bouillante, les mélanger avec de la poudre d’œuf et des miettes de pain, former des boulettes que vous ferez cuire avec un peu d’eau ou un peu de matière grasse. »

guerre d'independance poudre d'oeuf


(la poudre d’œuf: pour obtenir un œuf, mélanger 1 cuillerée de poudre et 2 cuillerées d’eau)

En entendant cela, les Jordaniens se frottent les mains. Radio Aman déclare: « si les Juifs en sont à manger de la nourriture pour animaux, c’est signe qu’ils sont prêts à se rendre… »

Mais non,  le Palma’h* a envoyé des bulldozers pour aplanir le terrain et établir une nouvelle route d’accès à Jerusalem*.  Mais comme ceux-ci  ne peuvent pas franchir les premières pentes abruptes, 200 volontaires de la Garde Civile vont alors conduire des caravanes de mules lourdement chargées de nourriture, matériel médical et d’armes à travers la montagne. Ces hommes ne sont pas jeunes. Ils sont tous dans la cinquantaine et pourtant ils porteront eux-même près de 30 kg sur leur dos, installeront mètre après mètre des tuyaux de fuel et d’eau et feront deux trajets aller-retour chaque nuit, c’est à dire près de 100km! Et cela pendant 5 nuits!

guerre d'independance, route de Birmanie, tuyaux onegshabbat

La route est enfin ouverte!

Le journaliste Gil Hovav rapporte les souvenirs d’enfance de sa mère:
« Soudain, je vis une voiture noire entrer dans notre cour. Je reconnus le chauffeur, c’était un cousin de Tel Aviv! La ville était donc libérée? Il sortait de la voiture des cageots et des cageots pleins de boites de sardines. Je courus frapper aux portes des voisins: Nous avons de la nourriture, venez manger, nous avons de la nourriture!
Les vieux, les jeunes, les enfants, chacun descendit avec sa chaise. On organisa une grande table dans la cour. On se serait cru le soir du Seder. Chacun mangeait tout en répétant à son voisin « Ne mange pas trop, ne mange pas trop! » C’est que la Shoah était encore très présente dans nos mémoires et nous nous souvenions que des déportés étaient morts après avoir mangé la nourriture trop riche que leurs distribuaient les soldats alliés..
. »

Gil Hovav ajoute: Je demandais à ma mère: »Et toi maman, combien as-tu mangé de sardines?

Elle me répondit: Je n’en ai pas mangé une seule, tellement je pleurais!

Les boulettes de mauve sont restées célèbres sous le nom de Boulettes de la Victoire.
De nombreuses familles de Jerusalem servent les Boulettes de la Victoire le jour de Yom Haatsmaout (en plus du mangal!*). C’est même assez « tendance », on trouve la recette et ses nombreuses variantes sur les forum dédiés à la cuisine.
Il est trop  tôt dans la saison pour trouver des pousses de mauve au marché. J’ai donc essayé la recette avec des feuilles de blettes hachées, mélangées à du pain sec passé au mixer  et je les ai fait dorer dans un peu d’huile. Délicieux!
Ma reconstitution fut la plus fidèle possible sauf sur un point: j’ai utilisé des œufs frais!

A bientôt,

*Nebukhanetsar ou Nabuchdonosor, roi de Babylonie: il assiégea et conquis Jerusalem en l’année 586 avant l’ère chrétienne.

*La fin du Goush Etsion: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/12/27/la-vallee-du-terebinthe/

*Le Palma’h: la force d’élite de la Haganah, créée en 1941, voici le site du musée du Palma’h: http://www.palmach.org.il/Web/English/Default.aspx

*la rue Ben Yehuda: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/10/16/eliezer-ben-yehouda/

* Le rationnement de l’eau; https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/07/18/quelle-chaleur/

*La route de Birmanie (Burma Road ou כביש בורמה): Ce nom lui fut donné en souvenir de la route stratégique entre la Chine et la Birmanie, construite par les Anglais dans des conditions très difficiles pendant la Seconde Guerre Mondiale.

* le mangal: barbecue https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/04/16/bon-anniversaire-israel/