Mais que mangeait-on au temps de la Bible?

 

 

Mes petites filles m’ont demandé ce que nous mangions à l’époque du Tanakh, je suis donc partie à la recherche des saveurs ancestrales.

 

Si on suit de façon chronologique le texte biblique, on voit que nous sommes passés du statut de nomade, lorsque nous n’étions qu’une grande famille, à celui d’agriculteur, lors de notre entrée en Canaan. Entre les deux, une longue parenthèse, notre esclavage en Egypte, nous a mis en contact avec une civilisation sédentaire très développée et les 40 années de nos pérégrinations dans le désert du Sinaï ont été nécessaires à notre éducation: nous étions partis tribus, nous sommes devenus un peuple.
Nous  avons survécu dans le désert grâce à la manne mystérieuse qui tombait du ciel chaque jour. Beaucoup se sont demandés ce que pouvait bien être cette manne. La manne comblait tous nos besoins nutritifs mais nul ne sait quel était son goût. Un midrash nous dit qu’elle avait le goût qu’on voulait lui donner. Était-ce suffisant? Oui sans doute, mais les récalcitrants regrettaient les marmites de viande, de poireaux et d’oignons qu’ils avaient mangés en Egypte.
« Nous nous souvenons du poisson que nous mangions pour rien (!) en Egypte, des concombres et des melons (ou pastèques), des poireaux, des oignons et de l’ail »(Bamidbar-Nombres 11,5)
Comme quoi, face aux difficultés, les populations mythifient toujours le passé. Avions-nous déjà  pris goût à l’agriculture?



Mais n’oublions pas que si la manne était un plat « divin », elle avait donc aussi un rôle éducatif:
La signification de son nom en est la preuve. Son nom est en fait une question. Il vient de מן (min –  d’où?), d’où cela vient-il? Ou מן הוא (man hou)? Qu’est ce que c’est? L’esclave, homme-objet- devait commencer à questionner pour devenir un homme-sujet.
De plus, elle nous aidait à rythmer nos semaines selon la tradition. Ainsi avant chaque shabbat, nous en recevions une double portion.

A notre arrivée en Eretz Israel, nous avons cultivé les 7 espèces traditionnelles de la région*: l’olivier, le figuier, le blé, l’orge, la vigne, le grenadier et le dattier. Nous pouvons rajouter les agrumes, dès la fin de la période biblique. Ainsi une archéo-botaniste, le  Prof. Dafna Langguton, a trouvé dernièrement des traces de pollen d’etrog datant du retour de l’exil de Babylone, 500 ans avant son apparition en Italie.
Le riz apparaît dans la région à la même période ou peu après, au 3 ème siècle avant l’ère chrétienne, importé par les troupes d’Alexandre.

Les céréales  formaient l’essentiel de la nourriture. Mais quel sorte de pain mangions-nous?
Dans la Haggadah, on récite que cette nuit est différente des autres nuits où on mange et du ‘hametz (pain levé) et de la matsa*(pain non levé). La matsa est le symbole de notre misère en Egypte mais aussi celui de la liberté. C’est la nourriture des bergers qui vont et viennent et des nomades qui n’ont pas le temps de faire lever la pâte. Au contraire, le pain levé est le symbole de l’Egypte à la culture sédentaire, et une des rares régions où on récolte du blé panifiable à cette époque.
Bien avant notre esclavage en Egypte, quand les anges viennent voir Avraham*, Sarah prépare aussitôt du pain sans levain, donc des matzot. Du pain au levain, nous en mangerons plus tard quand nous serons devenus agriculteurs (avons-nous rapporté les secrets de la panification égyptienne?) . Il restera toujours le pain pour shabbat, les fêtes ou les grandes occasions.
Que buvions-nous? De l’eau évidemment mais, bien que le Tanakh n’en parle pas, sans doute aussi de la bière car l’orge était une des céréales courantes et on a trouvé les restes d’une brasserie dans le nord du Neguev.

Quant au vin, nous sommes avertis de ses méfaits dès le livre de Bereshit: Noa’h est le premier alcoolique connu.
Le livre de la Genèse, ne parle pas de culture du vin avant que Noa’h ne décide de planter une vigne. Il est écrit: » Noa’h d’abord cultivateur, planta une vigne » et l’expression de nos voisins ougarites « poignée de main d’un ivrogne » est équivalent de notre « serment d’ivrogne« .

Mais revenons au moment ou Avraham reçoit les trois anges alors qu’il se repose de sa circoncision. Sarah prépare donc du pain mais apporte aussi de la crème et du beurre:
« Il (Avraham) prit de la crème et du lait, puis le veau qu’on avait préparé et le leur servit. »
Avraham a préparé un festin royal à ses hôtes. En effet les gens ne mangent que très peu de viande de bœuf ou même d’ovin. Ils consomment essentiellement des volailles. Curieusement, on ne parle pas d’élevage de poules et la mitsva qui nous ordonne d’éloigner la mère-oiseau quand on prend ses œufs, pour qu’elle ne s’en rende pas compte, fait référence à des œufs dans un nid et non pas dans un poulailler:

« Si tu rencontres un nid d’oiseau sur ton chemin ou à terre, de jeunes oiseaux ou des œufs sur lesquels soit posée la mère, tu ne prendras pas la mère avec sa couvée. Tu es tenu de laisser s’envoler la mère sauf à t’emparer des petits. »
Cela dit, l’élevage des pigeons et autres volailles (en hébreu ברבור – barbour – mot utilisé actuellement pour désigner un cygne) est pratiqué par tous.

On peut visiter dans les grottes de Maresha à Beit Guvrin, un columbarium pouvant contenir plusieurs milliers de volailles.*

Mais pas de restrictions au palais royal. Le roi Salomon et sa cour consomment chaque jour « dix bœufs engraissés, vingt de libre pâture, et cent pièces de menu bétail sans compter les cerfs, chevreuils, daims et sans compter les volailles engraissées. »

Dans la vie quotidienne, outres les céréales, le repas se compose essentiellement de légumineuses. Toutefois on ne parle pas de pois chiches dans le Tanakh, alors qu’ils sont pourtant mentionnés en Mésopotamie sous le nom de hallaru, déjà 3000 ans avant l’ère chrétienne!
Dans la Mishna, on mentionne que la bouillie la plus commune  est un mélange d’haricots secs écrasés et de blé, assaisonné d’ail et d’herbes comme le coriandre.


Quand on ne mange pas des haricots, on mange des lentilles.
Evidemment, vous pensez au ragoût de lentilles qu’ Esav a préféré à son droit d’aînesse. Cette histoire m’a toujours semblé curieuse. Esav rentre de la chasse épuisé, demande du ragoût de lentilles qui mijote sur le fourneau de Yaakov, et, alors que ce dernier profite de la situation, n’a même pas l’idée de faire signe à un des nombreux serviteurs pour en obtenir un sans contre-partie, alors que ce plat basique doit certainement mijoter aussi sur tous les fourneaux de la famille. J’ai toujours pensé qu’en fait Esav avait sauté sur l’occasion. Comme il vivait toujours dans l’immédiateté, sans capacité de construire à long terme et donc de devenir un bon chef de tribu, son statut d’aîné devait peser trop lourd sur ses épaules.

Les produits laitiers proviennent surtout du lait de chèvre. Pour faire du fromage, pas d’enzyme provenant de l’estomac d’une vache* mais une résine de figuier.
Dans le Tamlud Yerushalmi, il est question d’une sérieuse discussion entre Rabbi Eliezer et Rabbi Yehoshua pour savoir quelle partie du figuier exactement devait être utilisée en guise de présure.

(Fromage blanc préparé encore aujourd’hui de cette manière par les Samaritains*)

On ignore si la coutume voulait que le repas se termine par un mets sucré mais les fruits et le miel* sont toujours présents. Lorsque la belle et intelligente Avigail nourrit David et ses compagnons, alors en fuite devant le roi Shaoul, « en toute hâte, elle prit deux cents pains, deux outres de vin, cinq brebis toutes accommodées, cinq mesures de froment grillé, cents gâteaux de raisins secs et deux cent gâteaux de figues, qu’elle fit charger sur des ânes ».
Pas étonnant, que David ait décidé de l’épouser!

Que sont donc ces gâteaux de raisins secs et de figues? Des pâtisseries ou simplement des fruits séchés et agglomérés?
Et que penser du texte de Shir hashirim (2,5)?
Réconfortez-moi par des gâteaux (au sucre) de raisin, restaurez-moi avec des pommes, car je suis dolente d’amour.
סַמְּכוּנִי בָּאֲשִׁישׁוֹת רַפְּדוּנִי בַּתַּפּוּחִים כִּי חוֹלַת אַהֲבָה אָנִי
Le mot אשישות (ashishot), gâteaux au sucre de raisin, vient de la racine אשש (Alef, Sh, Sh), raffermir, qui a donné le  verbe להתאשש (lehitoshesh), se reprendre en mains, recouvrer la santé. Grâce à la quantité importante de sucre qu’ils contiennent (sucre de raisin), ils permettent à l’amante de recouvrer quelques forces.
Mais quels en sont les autres ingrédients?
Bien qu’un des rédacteurs de la Mishna nous parle lui de gâteaux de semoule au miel, la plupart pense qu’il s’agissait tout simplement de crêpes épaisses de farine de lentilles:

 

Le Talmud nous a même transmis une recette, un peu différente cependant, puisque le sucre de raisin est remplace par du miel.
Que ne ferais- je pour vous? Je l’ai testée!
Il faut (selon le Musée des Pays de la Bible*): un verre de farine de lentilles, deux cuillerées à soupe de farine de blé, deux verres d’eau, une cuillerée à soupe de miel, un peu de sel, de la cannelle et de l’huile pour la friture.
J’en ai trouvé une autre peut-être moins réconfortante (sans miel), mais à mon avis bien meilleure, selon laquelle on incorpore des oignons dorés, du coriandre frais et du cumin.

Quand j’ai fait part de mes recherches à mes petites filles, elle m’ont répondu, pragmatiques: Donc, on pouvait manger des schnitzel, sans doute de la salade verte, mais ni frites ni ketchup!
A bientôt,

PS: Dans de précédents articles, j’avais traité de la shehita

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La ville de David עיר דוד

A tous nos ancêtres qui, fidèlement, obstinément, ont pleuré la destruction de Jerusalem et n’ont pas pu la voir revivre.

Au sud du Kotel et du mont du Temple se trouve un grand site archéologique, עיר דויד (ir David) ou ville de David. Il fait partie du parc national Les murailles de Jerusalem qui sont une large bande de verdure qui contourne les murailles de la ville.


Le site se trouve sur la colline de l’Ophel qui est le nom d’une forteresse gardant la ville au sud-est*.  Il est question de la muraille de l’Ophel sur la stèle de Mesha* trouvée en bordure du site et du village de Silwan.

(La stèle de Mesha se trouve actuellement au Musée du Louvre,
elle raconte les guerres entre les rois du royaume d’Israel et les Moabites)

Le village de Silwan a ceci de particulier qu’il était habité par de nombreux Juifs originaires du Yemen ainsi que des Juifs Karaïtes qui en ont été chasses en 1948  et s’y sont réinstallés après la guerre des 6 jours en 1967. Bien que la population musulmane y soit souvent violente à leur égard, 62 familles juives y sont retournées à ce jour,  dont la famille Meyuhas qui a reconstruit sa maison datant de 1875.

Mais retournons à la période biblique. Silwan autrefois s’appelait Shiloa’h, célèbre pour sa piscine, le grand réservoir d’eau de la ville dans l’antiquité.

C’est là qu’avaient lieu les festivités de שמחת בית השואבה (sim’hat beit hashoeva). Ça devait être hollywoodien me disait mon ami Yossi Cohen*.
Il est écrit dans la Mishna מִי שֶׁלֹּא רָאָה שִׂמְחַת בֵּית הַשּׁוֹאֵבָה – לֹא רָאָה שִׂמְחָה מִיָּמָיו. Celui qui n’a pas vu la joie de sim’hat beit hashoeva, n’a jamais vu de joie de sa vie .
 Des milliers des personnes  y participaient en chantant et en dansant au son des lyres et des tambourins, des trompettes et des shofars, pendant que les Cohanim, ayant offert un sacrifice,  puisaient de l’eau et la versaient depuis une soucoupe en or dans une tasse en argent,  percée par le fond, pour la laisser s’écouler en libation. Ils priaient ainsi pour que l’année soit pluvieuse.


(dessin Dafna Levanon)

Voici une video qui présente le chemin allant de la piscine de Shiloa’h au Kotel.

Le Roi David avait conquis cette forteresse יבוס-Yebus (Jebus).
David et tous les Israélites marchèrent sur Jérusalem, qui s’appelait Jébus. Là étaient les Jébuséens, qui occupaient le pays.  Mais ceux-ci dirent à David: « Tu n’entreras pas ici. » Toutefois, David s’empara de la forteresse de Sion, qui est la Cité de David. David avait dit: « Celui qui battra les Jébuséens en premier deviendra chef et prince. » Ce fut Yoav, fils de Cerouya, qui monta le premier, et il devint chef.  David s’établit dans la forteresse, qu’on nomma pour cette raison Cité de David.  Il ajouta des constructions à la ronde. Quant à Yoav, il restaura le reste de la ville...(2 livre de Samuel, 5)

David l’avait conquise pour des raisons à la fois
– Militaires: Le site se trouve à environ 800 m d’altitude et est donc facile à défendre

– Mais aussi politiques: Elle se trouve à la limite entre la Judée, territoire de la tribu de David (tribu de Yehuda) et celui de la tribu du roi déchu Shaoul (tribu de Binyamin)
– Et enfin, religieuses: Une des collines, le mont Moriah, celle qui accueillera plus tard le temple, est déjà considérée comme l’endroit ou Yits’hak aurait du être sacrifié par son père Avraham.

De nombreuses sources donnent de l’eau à la ville chaque printemps. La plus importante est le Gi’hon.


Bien plus tard, le roi Hizkiyahou entreprendra des travaux d’importance pour ravitailler plus facilement la ville :
Ce fut Ezéchias qui boucha l’issue supérieure des eaux du Ghihôn et les dirigea par en bas du côté occidental vers la cité de David, et Ezéchias réussit dans toutes ses entreprises. (2 Livre des Chroniques 33 30)
וְהוּא יְחִזְקִיָּהוּ, סָתַם אֶת-מוֹצָא מֵימֵי גִיחוֹן הָעֶלְיוֹן, וַיַּישְּׁרֵם לְמַטָּה-מַּעְרָבָה, לְעִיר דָּוִיד; וַיַּצְלַח יְחִזְקִיָּהוּ, בְּכָל-מַעֲשֵׂהוּ.
Le tunnel a une longueur de 533 m sur un dénivelé de 2,27 m.
Pourquoi ces grands travaux?  Ce grand tunnel et la construction de murailles plus conséquentes* sont généralement expliqués par le besoin de nourrir une population grossie de nombreux réfugiés lors de la chute du royaume d’Israel et de sa capitale Shomron.

A quelques mètres de la sortie du tunnel a été découverte en 1860 une pierre portant l’inscription suivante en hébreu:
Le creusement. Voici l’histoire du creusement. Pendant que les tailleurs de la roche brandissaient leurs outils chacun en face de ses compagnons, un moment où manquaient trois coudée (1,50 m) pour la perforation, la voix d’un homme fut entendue, demandant à son compagnon pourquoi il y avait une crevasse. À la droite… Le jour de la perforation, les mineurs frappèrent chacun pour rencontrer son compagnon… et les eaux s’écoulèrent de la source jusqu’à la piscine, environ 1200 coudées (533 m). La roche était à 100 coudées (50 m) au-dessus de la tête des tailleurs de la roche. 

(Cette pierre se trouve au musée des Œuvres de l’Orient Ancien à Istambul)

En 2005, l’archéologue Eilat Mazar annonce qu’elle a découvert les restes d’un grand bâtiment, pour elle il s’agit du palais du roi David. Elle se base sur le texte biblique, corroboré par les trouvailles de poteries datant du 10 ème siècle avant l’ère chrétienne et aussi sur le fait qu’une construction aussi élaborée avec de pareilles dimensions ne pouvait pas appartenir à l’ancienne forteresse militaire jebuséene.

De nombreux artefacts ont été retrouvés depuis. La plupart témoignent de la vie quotidienne aux périodes du premier et du deuxième Temple* et quelques uns de la période hellénistique. Il y a peu, les archéologues ont mit à jour des habitations, des restes calcinés d’arbres, des poteries et même de la nourriture (grains de raisons, arêtes de poissons) datant de la destruction du premier Temple par les Babyloniens en 586 avant l’ère chrétienne.

Ce sont les mêmes trouvailles que celles extraites des tonnes de terres rejetées par les bulldozers du Waqf*qui s’affairent sur le Mont du Temple pour détruire toute trace d’une présence juive.
Des découvertes fascinantes ont été faites, comme des tessons de récipients en pierre, des bijoux, des perles, des figurines en terre cuite, des pointes de flèches et autres armes, des poids de balances, des accessoires de mode, des dés à jouer, des incrustations d’os et de coquillages, des décorations de meubles, des objets en os et en ivoire et des fragments d’inscriptions sur pierre ou sur poterie.

Ce qui a bien amusé les volontaires à ces fouilles, ce sont tous ces dés, en os et en ivoire, datant de la période romaine. Il faut dire que dans la Mishna, les joueurs de dés étaient récusés comme témoins!
Ce sceau de la période du roi David  a fait les gros titres:

(photo Zeev Radovan Zachi Dvira)

Il a été découvert par Matvei Tcepliaev, un jeune volontaire de 10 ans qui participait aux fouilles pendant ses vacances.
En fait, dans toute cette zone, chaque seau de terre  contient des artefacts de toutes les périodes depuis la prise de Jebus par David, il y a presque 3,000 ans. 

Ce jour de Tisha Be’Av*, nous commémorons la destruction du Temple. J’ai eu envie de vous faire part de ces découvertes. Elles montrent  à quel point notre enracinement dans ce pays et dans cette ville est profond et ancien.
La chanteuse Etty Ankry raconte qu’un jour, prise dans un embouteillage sur la route, elle leva les yeux vers un panneau  qui indiquait la direction de Jerusalem. Elle pensa soudain que si Yehouda Halevy était là, à côté d’elle, il n’en croirait pas ses yeux.
Lui qui écrivait il y a déjà 1000 ans:
Mon cœur est en Orient et moi je suis aux confins de l’Occident.
ליבי במזרח ואני בסוף מערב
Lui qui avait été assassiné par la lance d’un cavalier arabe alors qu’enfin arrivé à Jerusalem, il se tenait appuyé aux pierres du Kotel…
Voici un poème de Yehuda Halavy, Yefe Nof, qui célèbre la beauté de Jerusalem. Il est interprété par Etty Ankri

A bientôt,

*Les Juifs karaïtes:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/02/07/rencontre-avec-un-karaite/

*Joseph Cohen: L’histoire de l’écriture hébraïque, son origine, son évolution et ses secrets, ed Cosmogone, 1999

*Ophel en Samarie (Shomron):
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/08/10/la-samarie-et-les-samaritains/
Dans le Tanakh, il est mentionné que le prophète Elisha et son disciple habitaient à l’Ophel (partie fortifiée) de Shomron

*Histoire des murailles de Jerusalem:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/05/23/dans-tes-murs-dans-tes-portes-jerusalem/

*stèle de Mesha:
https://fr.wikipedia.org/wiki/St%C3%A8le_de_Mesha

*Trouvailles archéologiques sur le mont du Temple:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/11/25/bonnes-et-mauvaise-nouvelles/

*Tisha beAv:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/07/29/le-mois-de-av/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/07/26/hadrien-si-tu-savais/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/08/07/4980/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/07/15/tisha-beav/

Prends ton sac et ton bâton…

Les cartables sont bientot vidés, les livres rendus. Les cahiers, eux, sont rangés dans une sorte de gheniza familiale où ils passeront l’été sans qu’on les ait ouverts, avant d’être définitivement jetés fin août.
-Mais connaissez-vous l’histoire des cartables et sacs, ai-je demande à mes petits enfants?

La chanson de la vidéo ci-dessus s’appelle  קח תרמיל קח מקל (Ka’h tarmil, ka’h makel) « Prends un sac, prends un bâton » et nous invite à partir en Galilée.

Le mot sac est תרמיל (tarmil), besace de berger, est un mot d’origine araméenne (en araméen on dit tarmila) et entre dans l’hébreu à l’époque de la Mishna. Comme le dit ce proverbe:  » אין הסומא יוצא במקלו ולא הרועה בתרמילו , aucun aveugle ne sort sans son bâton et aucun berger sans sa besace. On le connait aussi grâce à la traduction en arameen de la Thora de Yonathan Ben Ouziel.

(tombeau de Yonathan ben Ouziel à Tsfat)

Le premier sac dont on parle dans la Bible est aussi une besace, et une besace remplie de pierres pour l’occasion:
1 Samuel, 17 40: « Il (David) prit son bâton à la main, choisit dans le torrent cinq cailloux lisses, qu’il mit dans sa panetière de berger, et, muni de sa fronde, s’avança vers le Philistin. »
וַיִּקַּח מַקְלוֹ בְּיָדוֹ, וַיִּבְחַר-לוֹ חֲמִשָּׁה חַלֻּקֵי-אֲבָנִים מִן-הַנַּחַל וַיָּשֶׂם אֹתָם בִּכְלִי הָרֹעִים אֲשֶׁר -לוֹ וּבַיַּלְקוּט– וְקַלְעוֹ בְיָדוֹ; וַיִּגַּשׁ, אֶל-הַפְּלִשְׁתִּי
La traduction française parle joliment de la panetière de berger (l’hébreu est moins précis כלי רועה (kli roe), c’est un « contenant » de berger) mais « oublie » le mot suivant ובילקוט (ubyalkout) dans une besace: il a mis les pierres dans son « contenant » de berger (peut-être une petite bourse) et dans sa besace.
De nos jours, la besace du roi David, ילקוט (yalkout) est devenue un cartable tout en ayant aussi, depuis le Moyen-Age, le sens de fichiers reliés et donc de recueil  comme, par exemple, le célèbre recueil des  canulars de Palma’h*.

Tarmil, yalkout sont les mots les plus courants pour designer des sacs. Mais deux autres ont été également utilisés: Amta’hat et Tsiklon.

Le premier, d’origine akkadienne, אַמְתַּחַת (amta’hat), nous est parvenu grâce au récit où  Joseph accuse son frère Benjamin d’avoir volé une coupe en argent. Il s’agit sans doute d’un grand sac, comme un sac de voyage:
« Joseph donna cet ordre à l’intendant de sa maison: Remplis de vivres les sacs de ces hommes… Et ma coupe, la coupe d’argent, tu la mettras à l’entrée du sac du plus jeune… » (GenèseBereshit, 44, 1)
וַיְצַו אֶת-אֲשֶׁר עַל-בֵּיתוֹ, לֵאמֹר, מַלֵּא אֶת-אַמְתְּחֹת הָאֲנָשִׁים אֹכֶל…וְשִׂים כֶּסֶף-אִישׁ, בְּפִי אַמְתַּחְתּוֹ. ב וְאֶת-גְּבִיעִי גְּבִיעַ הַכֶּסֶף, תָּשִׂים בְּפִי אַמְתַּחַת הַקָּטֹן

Le second, ציקלון (tsiklon) se trouve dans le livre des Rois (2 Rois 24 42). Après que le prophète Elisha eut ramené à la vie le fils de la Sunamite, il est question d’un cadeau inattendu, du pain, alors que règne le famine:
Un homme, venant de Baal-Chalicha, apporta un jour à l’homme de Dieu, comme pain de prémices, vingt pains d’orge et du gruau dans sa panetière.
וְאִישׁ בָּא מִבַּעַל שָׁלִשָׁה, וַיָּבֵא לְאִישׁ הָאֱלֹהִים לֶחֶם בִּכּוּרִים עֶשְׂרִים-לֶחֶם שְׂעֹרִים, וְכַרְמֶל, בְּצִקְלֹנוֹ
Tsiklon est sans doute d’origine ugarit où le mot basaql veut dire culture ou gerbe.

De nos jours, à l’armée, les recrues ont toutes leur שק חפצים (sak ‘hafatsim) sac polochon.


On pourrait penser que le mot sac est un ajout récent à l’hébreu, et bien non. Lui aussi se trouve dans le Tanakh. Toujours dans la même histoire des retrouvailles entre Joseph et ses frères, il est écrit (Bereshit-Genèse 42,35):
« Or, comme ils vidaient leurs sacs, voici que chacun retrouva son argent serré dans son sac« 
וַיְהִי, הֵם מְרִיקִים שַׂקֵּיהֶם, וְהִנֵּה-אִישׁ צְרוֹר-כַּסְפּוֹ, בְּשַׂקּוֹ

Charger un sac sur son épaule pour partir est un des gestes plus plus anciens de l’humanité et en hébreu la racine sh-k-m a donné shekem, l’épaule, et  le verbe se lever tôt.
Gen 21 14: « Abraham se leva de bon matin, prit du pain et une outre pleine d’eau, les remit à Agar en les lui posant sur l’épaule
וַיַּשְׁכֵּם אַבְרָהָם בַּבֹּקֶר וַיִּקַּח-לֶחֶם וְחֵמַת מַיִם וַיִּתֵּן אֶל-הָגָר שָׂם עַל-שִׁכְמָהּ

A cette époque, on l’attachait en enroulant une corde en lin des épaules a la taille. C’était une expression courante pour dire qu’on se préparait à un voyage. C’est ainsi que Dieu dit au prophète Jérémie:
 »
Va, achète-toi une ceinture de lin et attache-la sur tes reins… »Prends la ceinture que tu as achetée, et qui couvre tes reins, mets-toi en route pour gagner l’Euphrate…
Ce geste de charger son sac sur une épaule se retrouve dans la racine כתפ (k.t.f) qui signifie charger et aussi épaule. Ainsi,  Mendele Mokher Sefarim* écrira:
ובדרך היה פונה כה וכה ומביט כגנב נזהר לנפשו, מכתף את תרמילו המלא, פעם על כתף זו ופעם על כתף זו » .
En chemin, il se tournait ça et là et regardait comme un voleur prudent, soucieux de sa sécurité, chargeant (mekatef) son sac plein d’une épaule (katef) à l’autre. (Le livre des gueux 1909)

Aujourd’hui, pour le cartable, on emploie aussi souvent le terme général de תיק (tik) d’origine greque (θηκη, theke) et même תיק גב (tik gav), puisqu’il s’agit d’un sac à dos.

Et le bâton מקך (makel)? Le voici, compagnon du sac תרמיל (tarmil).
Dans le livre de Chemot (l’Exode) il est écrit au moment du premier Pessa’h: « Et voici comme vous le mangerez: la ceinture aux reins, la chaussure aux pieds, le bâton à la main
וְכָכָה, תֹּאכְלוּ אֹתוֹ–מָתְנֵיכֶם חֲגֻרִים, נַעֲלֵיכֶם בְּרַגְלֵיכֶם וּמַקֶּלְכֶם בְּיֶדְכֶם

Le mot makel est à relier au verbe lehakel alléger, car le bâton aide à marcher et allège ainsi les difficultés du voyage.

Mais les mots sac et bâton ont parfois aussi une connotation négative. Ils sont aussi synonymes de saleté, voire de violence. C’est pourquoi il est écrit dans le Talmud qu’il était interdit pour un homme d’entrer dans le Temple avec son sac et son bâton, וּבַיַּלְקוּטו ובמקלו, et avec de la poussière sur ses pieds. On dirait aujourd’hui avec armes et bagages. Et l’expression populaire   בא אליו במקלו ובתרמילו (ba elav bemaklo uvetarmilo) veut dire:  il l’a attaqué violemment.

De nos jours le tarmil et le makel sont signes de randonnées et les randonneurs sont les תרמילאים (tarmilayim) qui prennent parfois des chemins périlleux:


(vers la grotte de Keshet en Galilée)

 

A bientôt,

* Targoum Yonatan ou Targoum Yerushalmi: traduction de la Thora en araméen attribuée à Yonatan ben Ouziel qui  s’éloigne parfois du texte pour y inclure des midrashim

* Le canulars du Palma’h sont un recueil d’histoire humoristiques, absurdes et souvent critiques que se racontaient les soldats pendant la guerre d’Indépendance.

* Medele Mokher Sefarim: Mendele le vendeur de livres, ou Shalom Yaakov Abramowicz (1836-1917), auteur yiddish et hébraïque, originaire d’Odessa.

* Le mot תיק (tik) et tik veut aussi dire sac à main et dossier. Ouvrir un tik contre quelqu’un c’est le mettre en examen.

A vos balais!…

Vous qui me connaissez un peu, vous savez que j’ai commencé à traquer la poussière dans mes bibliothèques depuis טו בשבט (Tou Bishvat). Pourquoi si tôt avant les fêtes de Pessah? Parce qu’entre deux coups de chiffon, je me perds dans les pages de mes livres.

bibliotheque aquarelle 2015
Mais les chiffons ne suffisent pas, il faut aussi utiliser le מאטאטא (mataté), le balai.

Le mot מאטאטא (mataté) n’apparaît qu’une seule fois dans le Tanakh.
 « Oui, je me lèverai contre eux, dit l’Eternel-Cebaot et, de Babylone je détruirai le nom et la trace, tout descendant, toute postérité, dit le Seigneur; j’en ferai le domaine du hérisson, le réceptacle des eaux, je le balaierai du balai de la destruction, » dit l’Eternel-Cebaot.
וְקַמְתִּי עֲלֵיהֶם, נְאֻם יְהוָה צְבָאוֹת; וְהִכְרַתִּי לְבָבֶל שֵׁם וּשְׁאָר, וְנִין וָנֶכֶד–נְאֻם-יְהוָה.
כג וְשַׂמְתִּיהָ לְמוֹרַשׁ קִפֹּד, וְאַגְמֵי-מָיִם; וְטֵאטֵאתִיהָ בְּמַטְאֲטֵא הַשְׁמֵד, נְאֻם יְהוָה צְבָאוֹת (Isaie 14,  22-23)
Le balai de la destruction! Les Babyloniens ont donc été détruits à grand coup de balai. Intéressant comme arme de destruction massive!
Le balai de Dieu était certainement plus grand que le notre mais lui ressemblait-t-il? Au Moyen-Age, Abvraham Ibn Ezra s’était posé la même question: « Tous les commentateurs sont d’accord sur le fait que cette racine quadrilatère טאטא (T, Alef T, Alef), rare en hébreu,  n’a pas de מילה-אחות (mila-a’hot), mot-sœur (jolie expression pour dire synonyme) qui pourrait nous aider à le définir plus précisément ». 
Ibn Ezra n’était pas le seul à se poser cette question. Certains commentateurs ont essayé de relier מטאטא (mataté)  au mot טיט (tit), le limon, la boue. Certains se sont lancés dans des analogies* : de même que le mot דישן (dishan) signifie faire disparaitre le דשן (deshen) ou cendres grasses  de l’autel du Temple alors, de la même manière, le mot מטאטא (mataté) signifie ce qui fait disparaître le טיט (tit), la boue, et, par extension, la poussière.

En fait, dans la langue du Talmud, on ne balaye pas מטאטאים (metatim) sa maison, on l’ « honore« , מכבדים  (mekhabedim) de la racine כבד (K,V,D) qui veut dire honorer. Le balai se dit donc: מכבדת (mekhabedet) ou parfois מכבד (makhbed). Selon l’Ecole de Shamaï, on doit d’abord « honorer » sa maison et ensuite laver ses enfants. Evidemment, l’Ecole de Hillel pensait le contraire: on doit d’abord laver les enfants avant d’ « honorer » sa maison (Mishna Brakhot).
Mais les deux concluaient: « Conduits toi dans cet endroit comme si tu l’avais nettoyé et rangé toi-même! »

hillel-et-shamay
Plus simplement,  il est possible qu’il ne soit pas question d’honneur. En effet, de cette racine כבד (K,V,D) provient le mot כבוד (kavod), honneur, mais aussi le mot כבד (kaved) lourd. Ce balai se nomme מכבדת mekhabedet (ou parfois makhbed) comme la lourde branche de palmier. On « honorait » donc sa maison avec un balai en branche de palmier!

Continuons le ménage:
Comme le mot balai, le mot יעה (Yae), pelle, est déjà mentionné dans le Tanakh. Sous sa forme pluriel Yeaïm, il apparaît plusieurs fois comme ustensile du Temple:
« ll (Betzalel*) fabriqua tous les ustensiles de l’autel: les cendriers, les pelles, les bassins, les rateaux et les brasiers; il fit tous ces ustensiles de cuivre.
וַיַּעַשׂ אֶת-כָּל-כְּלֵי הַמִּזְבֵּחַ, אֶת-הַסִּירֹת וְאֶת-הַיָּעִים וְאֶת-הַמִּזְרָקֹת, אֶת-הַמִּזְלָגֹת, וְאֶת-הַמַּחְתֹּת; כָּל-כֵּלָיו, עָשָׂה נְחֹשֶׁת
(Shemot 38, 3)

Selon Onkelos*, Rashi* et bien d’autres, les Yeaïm étaient des sortes de râteaux utilisés pour débarrasser les cendres de l’autel dans le Temple. Vers le 18 ème siècle, יעה (Yae) est devenu une bêche ou une pelle et cela jusqu’à nos jours même si d’autres mots lui font concurrence.

Dans le Talmud de Jerusalem et celui de Babylone, il existe une histoire curieuse, aux multiples variantes, dans lesquelles nos sages passent pour ignorants devant une simple servante. Elle se passe à l’époque de la Mishna. Quelques uns de nos חכמים (‘hakhamim), savants, se rendent chez Rabbi Yehouda Hanassi* à qui ils veulent poser plusieurs questions d’importance.
La première question qui les turlupine est:
– Qui est le plus grand: le plus sage ou le plus vieux?
Or, la servante de Rabbi Yehuda les fait mettre d’autorité en rang selon leur âge avant de leur permettre d’entrer dans la maison.
Ils se consultent aussi sur certains mots compliqués à leurs yeux. Comment comprendre par exemple סלסלה (Salsela), סירוגין (Sirougin) et חגלוגות (‘Hoglogot)?
Alors cette même servante les gronde: 
« Jusqu’à quand allez-vous entrer par petits groupes (sirouguin, sirouguin) et demande à l’un d’eux si ses pourpiers, חגלוגות (‘hoglogot), se sont bien multipliés!
Un coup supplémentaire leur est porté lorsqu’elle se moque d’un des sages particulièrement coquet, « jusqu’à quand « exalteras »-tu ta chevelure? Comme il est dit dans le livre des Proverbes (Mishlei) 4,8: « סַלְסְלֶהָ ( Salsela) Exalte-la (la sagesse), et elle t’élève et te  vaudra de l’honneur, si tu t’attaches à elle. סַלְסְלֶהָ וּתְרוֹמְמֶךָּ; תְּכַבֵּדְךָ, כִּי תְחַבְּקֶנָּה
Enfin le coup final! Ils entendent la servante dire à une autre: « Prends un מאטאטא (mataté) balai, et nettoie la maison ». Ce qui leur permet de comprendre comment Dieu a détruit les Babyloniens!

Pourquoi cette histoire est-elle reprise dans les deux Talmud? Est ce pour nous montrer que nos Sages ne savaient pas ce qu’était un balai et qu’ils étaient parfois déconnectés de la réalité? Sans doute pas, mais n’oublions pas que nous sommes à l’époque de la Mishna et que le grec et l’araméen font des ravages parmi les Juifs de ce temps là. Il s’agit ainsi de mettre en valeur la langue hébraïque et de donner en modèle la maison de Rabbi Yehuda Hanassi où chacun parle un bel hébreu, y compris les serviteurs. Peut-être aussi s’agit-il de nous montrer qu’une simple servante pouvait être assez savante et assez libre pour en remontrer à des « intellectuels patentés »…

Rabbi Yehuda Hanassi(Dans cette brochure en hébreu facile pour nouveaux immigrants,
vous pouvez apprendre qui était Rabbi Yehuda Hanassi*)


Ils n’étaient donc pas si misogynes que cela!

Un petit ajout, bien que je n’aime pas mêler les balais et les femmes:
Trop souvent on ajoute un point d’interrogation au verset 10 du chapitre 31 des Proverbes: אשת חיל מי ימצא, comme s’il s’agissait d’un vœux pieux, d’une utopie: Qui trouvera une femme vaillante?
Or en hébreu le mot מי (mi) peut signifier qui (interrogatif) mais aussi, celui qui, sans interrogation. Ce qui donne en fait: « Celui qui trouvera une femme vaillante« . La traduction en français du rabbinat qui date du 19 ème siècle est encore plus féministe que moi.

Heureux qui a rencontré une femme vaillante!
אֵשֶׁת-חַיִל, מִי יִמְצָא

(On récite ce texte tous les vendredis soir et lors des mariages)

Restons calmes, poussière n’est pas ‘hametz comme le dit si bien le proverbe, soyons de bonnes balaboustes* mais ne nous transformons pas en sorcières malgré notre מטאטא (mataté).

 

nettoyage de Pessah grandma Roza Dianne Dengel

(Grand-Ma Roza, Dianne Dengel)

A bientôt,

* Parmi les règles de l’herméneutique rabbinique se trouve celle de l’analogie possible entre deux termes ou deux situations, procédé nommé גזרה שווה (guezera shava).

* Onkelos: l’un des commentateurs de la Mishna du 1er siècle de l’ère chrétienne. Il est aussi connu pour sa traduction du texte hébraïque en araméen..

*Rachi:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/09/24/yom-kippour-et-le-gros-poisson/

*Rabbi Yehuda Hanassi a vécu au 2 ème siècle de l’ere chretienne, il était le chef de la communaute juive d’Israel. Il a appris la Thora auprès de Rabbi Meir et auprès de Shimon Bar Yohai. Grâce à sa grande autorité et à son immense savoir en Thora, il a ete appelé Rabbi (mon maître) ou Rabenou (notre maître) sans qu’il soit besoin de rappeler son nom.

*balabouste ou balbouste:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/03/05/un-menage-ethique/

Le rachat des captifs

Ce matin à la radio, une émission sur les Selihot*…
Nous sommes à la fin du mois de Eloul*, les grosses chaleurs sont passées, les familles  achètent les fournitures scolaires et commencent à penser à Rosh Hashana…
Et soudain, j’entends ce poème de Rabbi Yehuda Halevy:

Sion! Que ne t’enquiers-tu du sort de tes captifs,
Ceux qui poursuivent la paix, les meilleurs de ton troupeau…

ציון הלא תשאלי לשלום הסיריך
דורשי שלומך והם יתר עדריך

Les captifs juifs: ce fut une constante dans l’histoire juive. A tel point qu’une des obligations codifiées par la Halakha s’appelle פידיון השבוים (pidyon hachevouyim) ou rachat des captifs. C’est une obligation à laquelle on ne peut jamais se soustraire. Les communautés ont toujours eu un fonds spécial pour le rachat des captifs. Selon Maimonide: « On ira jusqu’à vendre une synagogue pour financer ce rachat et on doit toujours faire libérer une femme avant un homme ».

Cela m’a rappelle cette anecdote que raconte le chanteur Gaï Zo-Aretz:
« Il y a environ 5 siècles, un de mes ancêtres nomme Suarès arriva à s’échapper du Portugal où il vivait sous une identité marrane et gagna Amsterdam.
En Hollande, il put reprendre son identité de Juif et ses descendants prospérèrent jusqu’à ce l’un d’eux soit capturé en Méditerranée par des pirates « barbaresques »  alors qu’il était parti en voyage pour ses affaires. Le marchand d’esclaves qui l’acheta se rendit compte de sa valeur: un homme bien portant, instruit mais surtout un Juif! Les Juifs étaient de bonnes prises pour les marchands d’esclaves. Ils pouvaient les revendre très cher aux communautés juives qui avaient toutes un fond pour le rachat des captifs. C’est ainsi qu’il revendit son esclave aux Juifs de Tripolitaine.
Mon ancêtre, descendant du marrane Suarez qui avait pu se réfugier à Amsterdam se retrouva donc à Tripoli en Lybie. Ma famille y vécut jusqu’en 1931, date à laquelle mes grands parents décidèrent de partir pour Eretz Israel. Certainement impatient d’arriver, mon grand père se trouvait sur le pont du bateau, scrutant l’horizon. Il s’écria en voyant la terre: Zo HaAretz: C’est la terre!
Et ainsi notre nom, Suarès, devint Zo Aretz. »

(les frères Zo Aretz interprètent un autre poème de Yehuda Halevy שמע אביוניך (Shema Evioneikha) Prête l’oreille à ceux qui sont dans la détresse)

Aujourd’hui, dans les territoires conquis par l’Etat Islamique, les Chrétiens d’Orient et les Yazidis sont massacrés ou retenus en esclavage. Un Juif canadien,  Steve Maman a créé cette année une organisation « The liberation of Christian and Yazidi children of Iraq » ou CYCI*, dont le but est de négocier la libération d’enfants chrétiens et yazidis, otages et esclaves sexuels des musulmans de l’Etat Islamique.

Pour lui, détourner les yeux, n’était pas une option. Il explique que son engagement vient de son éducation juive qui lui permet de ressentir une proximité viscérale avec les Chrétiens et Yazidis d’Irak. Les sauver est pour lui une obligation de la Thora même si les captifs ne sont pas Juifs.
Plus de 9.000 Yézidis ont déjà été exécutés. Selon le Bureau du Haut Commissaire pour les droits de l’homme des Nations Unies, 7000 Yézidis ont été réduits à l’esclavage: les garçons ont été convertis de force à l’islam et forcés de rejoindre l’Etat Islamique. Quant aux femmes et aux jeunes filles, elles sont devenues les esclaves sexuelles des combattants islamiques dont la cruauté est dédouanée par une fatwa les autorisant à tous les abus et perversions, puisqu’elles ne sont pas musulmanes. Ils ont aussi développé un marché aux esclaves fort lucratif puisqu’il faut débourser entre 2000 et 3000 dollars pour les libérer.
Ce sont ces jeunes filles que Steve Maman rachète peu à peu avec le concours d’un pasteur Cannon White Archer qui les réinstalle dans des zones non contrôlées par l’Etat Islamique.
En plus d’acheter leur liberté,l’organisation CYCI les aide également financièrement pour les aider à recommencer leur vie le mieux possible. Steve Maman a commencé avec ses propres fonds et ceux de la communauté juive de Montréal. Jusqu’à présent il a libéré environ 130 jeunes filles. Maintenant, les fonds commencent à arriver de diverses organisations canadiennes grâce au soutien du Premier Ministre Steve Harper.

Dans un récent post sur Facebook, Maman a essayé d’expliquer ce qui le motive: « Beaucoup de gens me demandent pourquoi je n’implique tellement dans la libération d’enfants chrétiens et yazidis irakiens. Chaque fois, je leur montre cette photo, celle de ma famille ».

Steve Maman
« Pour moi,  chaque enfant Yazidi ou chrétien, innocent, pris en otage en Irak a droit à une telle photo de famille ».
Pour ceux qui le critiquent de payer pour libérer les esclaves, Maman souligne que chaque fois que les gens remplissent le réservoir de leur voiture, ils donnent de l’argent à des régimes qui encouragent le terrorisme.

Steve Maman n’est pas le seul Juif à mobiliser sa communauté pour aider les Chrétiens irakiens. En 2015, Sir Georges Weidenfeld, un éditeur britannique qui avait pu fuir à temps l’Autriche en 1938 grâce à une organisation chrétienne, a créé le « Fonds Safe Havens » pour aider au sauvetage et à la réinstallation de familles chrétiennes fuyant l’Etat Islamique. Il a affrété un avion privé pour transporter le premier groupe – 150 chrétiens de Syrie – jusqu’en Pologne en Juillet 2015. Aidé par d’autres donateurs juifs et par le Fonds National Juif, Weidenfeld a promis de sauver plus de 2.000 familles chrétiennes.*

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Dans le Traité des Pères* il est écrit: « Là ou il n’y a pas d’homme, tâche d’en être un ».
Etre un homme, un Mensch, est le seul titre de noblesse des Juifs et Steve Maman et Sir Georges Weidenfeld sont des Mensch.

En Israel, la question du rachat des captifs est malheureusement toujours d’actualité. Nous avons perdu un certains nombres de soldats et de civils*, et les organisations terroristes comme le ‘Hezbollah ou le ‘Hamas refusent jusqu’à présent de nous donner le moindre renseignement sur leur destin ou de nous rendre leurs corps.
Le captif le plus célèbre est Guilad Shalit. Je me souviens du jour ou nous l’avons vu à sa libération, maigre comme un déporté.

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Tout le monde était ému mais beaucoup étaient d’accord avec l’organisation Almagor* qui s’opposait au prix obtenu par le ‘Hamas: contre un seul soldat, 1000 terroristes libérés dont certains ont depuis été impliqués dans de nouveaux attentats*.

Rav Meshulam Zusha avait l’habitude de dire : « Lorsque je mourrai et que je me présenterai devant mon Créateur, s’il me demande : Zusha, pourquoi n’as-tu pas été aussi grand qu’Abraham? Je n’aurai pas peur. Je dirai que je n’avais pas les capacités d’Abraham. Et s’il me demande : Zusha, pourquoi n’as-tu pas été Moïse ? Je répondrai que je n’avais pas son charisme. Mais quand il me demandera : Zusha, pourquoi n’as-tu pas été Zusha ? A cette question, je n’aurai pas de réponse. »
Cette dernière question ne sera sans doute pas posée à Steve Maman et à Sir Georges Weidenfeld.

A bientôt,

https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/09/11/les-selihot/https://

https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/08/30/le-mois-de-eloul-2/

* http://www.facebook.com/CYCIFoundation
https://liberationiraq.com/

* http://alyaexpress-news.com/2015/07/un-juif-britannique-de-94-ans-a-cree-un-fond-pour-sauver-les-chretiens-de-syrie-et-dirak/

*Al Magor: http://al-magor.com/en/

* http://fr.timesofisrael.com/les-cinq-echanges-de-prisonniers-les-plus-disproportionnes-de-lhistoire-disrael/

*Le Traité des Pères ou Pirkei Avot (פירקי אבות) est un traité de la Mishna

*Le dernier en date est Avraham Mengisto, un jeune homme d’origine éthiopienne, handicapé mental qui se trouverait à Gaza

Une autre Bethlehem

Il y a quelques temps,nous sommes allés nous promener à Bethlehem.
Non, ce n’est pas la ville de Bethlehem qui se trouve tout à côté de chez moi, contrôlée par l’autorité Palestinienne. Je parle de Bethlehem en Galilée, בית לחם הגלילית (Beit Lehem haGlilit)  entre Haifa et Nazareth. C’est en fait un moshav*  dans une région pastorale entourée des célèbres forêts de chênes de Alonei Abba, un autre moshav.
foret de chenes en Galilee

Bethlehem en Galilée est connue depuis l’époque biblique. Elle est mentionnée comme héritage de la tribu de זבולון (Zvouloun) Zebulon, dans le livre de Yoshua (chap 19,10-17) qui décrit très précisément le territoire échu à chaque tribu:
« Le troisième lot échut aux enfants de Zabulon, selon leurs familles. La frontière de leur possession s’étendait jusqu’à Sarid.  De là, elle montait à l’occident vers Mareala, touchait Dabbéchet et le torrent qui passe devant Yokneam, revenait de Sarid, vers l’orient, dans la direction du soleil levant, à la limite de Kislot-Thabor, ressortait vers Daberat et montait à Yaphïa. De là, elle passait à l’orient, vers Gat-Héfer, vers Et-Kacîn, aboutissait à Rimmôn-Metoar, à Néa, qu’elle contournait, par le nord, vers Hanatôn; et elle finissait la vallée de Yiftah-El, plus, Kattat, Nahalal, Chimrôn, Yideala et Beth-Léhem: douze villes, avec leurs bourgades.Telle fut la possession des enfants de ZabuIon selon leurs familles, comprenant ces villes avec leurs bourgades ».
Pour distinguer les deux Bethlehem, on les appelait respectivement Bethlehem de l’héritage de Zvulun et Bethlehem de l’héritage de Yehuda.
Les Cohanim et leurs familles se réfugièrent à Bethlehem en Galilée après la destruction du Temple et la révolte de Bar Kohkba*.
Elle fut une des plus importantes cités à l’époque de la Mishna et du Talmud quand la ville de Jerusalem était interdite aux Juifs, au point d’être considérée comme l’une des places-phare du renouveau juif.
Les vestiges découverts jusqu’à présent sont cependant plus tardifs puisqu’ils datent tous de l’époque byzantine, comme cette mosaïque d’une synagogue,
bethlehem haglilit mosaique byzantine
ou ce fragment de sol  et cette croix, vestiges d’une église byzantine.
Beitlehem hagalilit sol eglise et croix (site hayadan.co.il)

Actuellement dans les milieux de l’archéologie, a lieu une grande discussion sur le lieu de la naissance de Jésus. Certains archéologues sont persuadés que Jésus est né à Bethlehem en  Galilée et non pas en Judée. Cette idée peut choquer quelques uns d’entre vous car ces affirmations viennent contredire le texte des évangiles mais histoire et croyance sont souvent en opposition.

J’ai pensé que leurs raisons vous intéresseraient:
A l’appui de leur thèse, des fouilles faites pendant la période du mandat britannique ne montrent pas de signe d’habitat juif à la période d’Hérode dans Bethlehem en Judée. La ville est pourtant mentionnée dans le livre de Ruth et aussi comme le lieu de naissance du roi David. Aurait-elle été abandonnée par la suite? Il est vrai qu’on n’en parle plus après la fin de la période biblique*.
Ces mêmes archéologues affirment aussi que l’intérêt des populations chrétiennes pour cette ville est très tardif, ce qui est étonnant s’il s’agit de l’endroit où est né Jésus. Les vestiges chrétiens les plus anciens datent de la période de Constantin au 4 ème siècle.
Ils lui opposent Bethlehem en Galilée: bourgade juive mentionnée non seulement dans la Bible mais aussi dans les écrits de la Mishna et du Talmud.
Pour appuyer leur thèses, les archéologues insistent aussi sur le fait qu’elle ne se trouve qu’à une dizaine de km de Nazareth, or on parle de Jesus de Nazareth.

Mais comme si ce n’était pas assez compliqué, on se heurte à une difficulté supplémentaire avec le nom de Nazareth. Pour autant qu’on le sache, il n’y avait pas en Galilée ou ailleurs de bourgade nommée Nazareth à l’époque d’Hérode. Le nom de Nazareth n’est mentionné ni dans la Bible hébraïque, ni dans les écrits de Flavius Joseph.
Alors d’où viendrait ce nom de Nazareth?
En hébreu le nom se dit נצרת, Natzrath. La racine נצר (N-Ts-R) veut dire garder, préserver. Il y avait à l’époque romaine des Juifs appelés Notzrei HaThora, נצרי התורה,  les gardiens de la Thora, Juifs qui essayaient de conserver et transmettre la tradition hébraïque dans une époque particulièrement mouvementée, ouverte à la culture grecque et soumise aux diktat romains.
Or on sait que beaucoup s’étaient regroupés en Galilée (tout près de Bethlehem en Galilée) pour échapper à la fureur de Rome alors que d’autres comme Rabbi Yohanan Ben Zakai recréaient à Yavne le Sanhedrin et l’école de la Mishna*.
Il est donc possible que le nom de Nazareth ait désigné un groupe d’hommes en ce premier siècle de l’ère chrétienne. D’autant que, beaucoup plus tardivement,  ce nom de Nazareth sera mentionné dans des piyutim composés au 6 ème siècle* comme le nom d’un village où s’étaient réfugiés des prêtres après la destruction du Temple en 70 suivi par d’autres à la suite de la grande révolte de Bar Kokhba (en 133-135).
Alors Jésus est-il né en Galilée ou en Judée? Ce n’est certainement pas moi qui vais trancher!
Quoi qu’il en soit, il est sûr que maintenant il ne pourrait pas naître à Bethlehem en Judée*. Un Juif à Bethlehem? La ville sous Autorité Palestinienne est interdite aux Juifs. Certains journalistes occidentaux expliquent que Jésus était palestinien* (sous-entendu arabe et victime des Juifs). Dans ce cas il n’aurait jamais pu naître car Marie, enceinte d’un père autre que Joseph aurait été victime d’un crime d’honneur tel qu’il est pratiqué fréquemment encore aujourd’hui!

Mais laissons les vieilles pierres et les querelles d’experts.

Qu’en est il du village moderne? Il fut fondé en 1906 mais  pas par des pionniers de la 2 ème alyia. Il fut fondé par des  Templiers protestants allemands* qui y ont développé une colonie agricole. Malheureusement, à Bethlehem comme dans leurs autres implantations, ils se mirent activement au service du Troisième Reich et furent expulsés en Australie dès le déclenchement de la seconde guerre mondiale par le gouvernement mandataire britannique.
Le 17 avril 1948, les troupes du Palma’h conquirent Bethlehem et des fermiers juifs s’y installèrent.
Il ne reste des Templiers que quelques maisons solidement bâties,
Bet Lehem Haglilit
un centre culturel (la « maison du Peuple » fondée en 1917),
_Bethlehem_galilee Centre communautaire
le château d’eau,
bethlehem haglilit le chateau d'eautypiques de l’architecture des Templiers.
Ces dernières années le tourisme a remplacé l’agriculture même si on y trouve une pépinière un peu particulière, celle de Yossi Jaeger qui fait pousser tous les sapins de Noël du pays. Ses clients sont les chrétiens israéliens, les institutions religieuses et les consulats ou ambassades.
Sapiniere de Yossi Jaeger a Bethlehem
(Times of Israel)
Et aussi une exploitation agricole  » Le chemin des épices« *, ferme entièrement dédiée aux épices et aux plantes médicinales exportées dans le monde entier.
La route des epices
 Bref, si vous passez dans le coin…
A bientôt,
*Le moshav était à l’origine une exploitation agricole où les biens de production étaient mis en commun. Actuellement, très peu de moshavim vivent de l’agriculture, ils louent souvent des chambres d’hôtes.
 
*Pour nous la période biblique se termine avec le retour des Juifs de l’exil de Babylonie
* Destruction du Temple, Yohanan Ben Zakkai, révolte de Bar Kokhba:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/06/24/les-generations-oubliees-1/
* Élégie composée au 6 eme siècle par Eleazar Hakalir
*Jésus palestinien? Je rappelle aussi qu’à l’époque de Jésus la région ne s’appelait pas Palestine. Elle sera nommée Palestine par les Romains après la révolte de Bar Kokhba, soit un siècle et demi plus tard
* Il ne fait pas bon non plus d’être chrétien à Bethlehem. Malgré les interview officielles des quelques chrétiens qui y habitent encore, deux chiffres sont éloquents: il y a 20 ans, quand la ville était contrôlée par Israel, elle comptait 90 % de chrétiens, depuis qu’elle est passée entre les mains de l’Autorité Palestinienne, leur nombre baisse sans cesse. Il est actuellement de 30 %

Et nous verrons 36 chandelles!

Vous savez sans doute que la fête de Hanouka n’est pas d’origine biblique et que le récit de la victoire des Juifs sur les Grecs n’est pas inclus dans le canon biblique, ne serait-ce que parce qu’il est paradoxalement écrit en grec et non en hébreu.
Nous ne savons pas quand les festivités de Hanouka ont commencé mais, à l’époque de la Mishna, la fête est déjà connue. L’Ecole de Hillel est sortie victorieuse de sa controverse avec celle de Shamay: les lumières seront donc allumées selon l’opinion de Hillel,  en augmentant leur nombre chaque soir et non l’inverse comme le préconisait Shamay

hillel et shamay

L’habitude de mettre les lumières  près des fenêtres

hanouka jerusalem 3

ou devant les maisons

hanouka jerusalem 2

(Ces Hanoukiot fermées qu’on place à l’extérieur s’appellent Hanoukiot de Jerusalem. Photos trouvées sur le site: http://onegshabbat.blogspot.co.il/)

est déjà bien implantée à cette époque puisqu’on lit dans la Mishna que si « un chameau, portant un chargement de lin (hautement inflammable) heurte une lumière placée devant la porte d’une maison ou d’une boutique et provoque un incendie, le propriétaire du bâtiment est reconnu coupable sauf… s’il s’agit des lumières de Hanouka!

En ouvrant votre boite de bougies, vous en trouverez 44 ce qui correspond aux 36 chandelles nécessaires pour ces 8 jours et celles du shamash, bougie-serviteur, utilisée pour l’allumage des autres. Le nombre 36 est aussi celui de 36 Justes, les Lamed Vavnikim (les 36) qui veillent sur le monde et empêchent sa destruction par leurs mérites.
D’après le Zohar, le rôle des 36 Justes serait de rendre compte des actes de l’humanité devant Dieu et la tradition veut qu’ils restent anonymes et qu’ils ne se connaissent même pas entre eux.

Mais pourquoi 36?
Le Zohar qui commente ainsi un verset du prophète Isaie:30.18
« Cependant l’Éternel désire vous faire grâce, Et il se lèvera pour vous faire miséricorde; Car l’Éternel est un Dieu juste: Heureux tous ceux qui espèrent en lui! » Le mot « lui » s’écrit en hébreu לו (prononcer lo). Il est composé d’un ל (Lamed ou L, valeur numérique 30) et d’un ו (Vav ou O, valeur numérique 6). Ce verset peut donc se lire: Heureux tous ceux qui espèrent dans les 36 (Justes)

Bien que Hannouka ne soit pas une fête de la Thora, c’est une des plus populaires. Nous avons  fêté Soukot  deux mois auparavant et ces 8 jours de réjouissances sont les bienvenus. Et puis comment ne pas aimer une victoire du peuple juif sur ses ennemis? Ça réjouit toujours de voir que de temps en temps, on leur met une raclée!

Edda Servi Machlin, écrivain originaire de Pitigliano en Toscane*, décrit sa première fête de Hanouka à la fin de la Seconde Guerre Mondiale: « Un soldat américain nous avait invités à en célébrer la dernière soirée dans son camp militaire. J’ai été submergée par l’émotion quand j’ai aperçu l’étrange Menorah du Camp. Une rangée de 8 casques était sur le sol et sur chaque casque il y avait une bougie. Au centre, sur deux casques empilés,  se trouvait le shamash. C’était la première fois que je voyais utiliser des bougies au lieu de lampes à huile. Quand le jeune rabbin passa d’un casque à l’autre pour allumer les 8 bougies, je fus très émue de voir une de nos belles fêtes que nous ne pouvions célébrer que clandestinement ou  même plus du tout, célébrée ouvertement. C’était comme une sorte de miracle. J’en ai aimé chaque moment… »

hanouka 1945

(Hanouka dans un camp de réfugiés en Allemagne en 1945, célébrée avec l’armée américaine)

Bref, comme vous le savez déjà, nous allumons les lumières dans des Hanoukiot. Mais puisqu’il est question d’huile, il en sera aussi question dans la cuisine.
A Hanouka, nous mangeons toutes sortes de mets frits: poulet, légumes, fruits en beignets, beignets sans fruits etc…

Deux plats dominent: les latkes (levivot)

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(Ici, servis avec de la crème et de la compote de pomme non sucrée)

et les beignets (Soufganiot).

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Voici une recette de latkes pour 6 personnes:
1 kg de pommes de terre
2 gros œufs, sel, huile de friture
Epluchez et râpez finement les pommes de terre. Plongez-les directement dans l’eau froide, puis égouttez-les et pressez-les très fort avec les mains dans une passoire pour en extraire le maximum de liquide amidonné qui pourrait rendre les latkes pâteux. Battez les œufs avec du sel, ajoutez les pommes de terre et mélanger bien. Huilez le fond d’une poêle et faites chauffer, prenez le mélange à la cuillère et déposez en des petits tas dans l’huile chaude. Aplatissez les légèrement en baissant le feu pour que la cuisson soit uniforme. Lorsqu’une face est dorée, retournez le latkes pour dorer l’autre. Retirer du feu et servez chaud.
Quelques variantes dans la recette: on peut rajouter des oignons, du persil ou des olives hachés. On peut aussi diminuer la quantité de pomme de terre et inclure de fines tranches de pommes râpées.
On les accompagne souvent de saumon fumé et parfois de crème
Comme maintenant, nous avons tous ou presque tous les yeux rivés sur notre balance, certains font des latkes sans pommes de terre! Avec des courgettes par exemple. C’est bon mais ce ne sont pas de vrais latkes!

Mais d’ou vient donc ce mot latkes? Le yiddish l’a emprunté ce mot au bielorussien latka: crèpe. Et pourquoi en hébreu, les appelle-t-on leviva ou au pluriel levivot (presque comme לבבות (levavot) cœurs)? Tout en se léchant les doigts, nos commentateurs ont trouvé  un rapport avec la phrase du Shir Hashirim  ליבבתיני אחותי כלה ( libavtini a’hoti kala) tu as séduit mon cœur, ma sœur, ma fiancée:

לִבַּבְתִּנִי, אֲחֹתִי כַלָּה; לִבַּבְתִּנִי באחת  מֵעֵינַיִךְ, בְּאַחַד עֲנָק מִצַּוְּרֹנָיִךְ

Tu as séduit mon cœur, ô ma sœur, ma fiancée, tu as séduit mon cœur par un de tes regards, par un des colliers qui ornent ton cou.

Les levivot nous séduisent jusqu’à présent et fortifient notre cœur: autre expression idiomatique biblique qui veut dire encourager, soutenir. Alors, encourageons les 36 Justes et régalons-nous de levivot!

hanouka sameah

 

A bientôt,

PS
La recette des soufganiot? Piroulie en propose plusieurs:http://piroulie.canalblog.com/

*Pitigliano:http://www.comune.pitigliano.gr.it/index.php?T1=80000