A nice cup of tea?

Le mandat britannique ne dura que 30 ans mais son influence transforma la société juive de Palestine.
En 1918, après les affres de la première guerre mondiale qui fut longue et meurtrière* pour les populations civiles, enfin un pouvoir britannique « civilisé » remplace celui des Turcs qui occupaient la Palestine depuis cinq siècles. La déclaration Balfour* vient de doter les Juifs d’un Foyer National. L’ambiance est à la fête même si Churchill a fait publier le premier Livre Blanc où il déclare: il faut restreindre l’arrivée des Juifs, on ne peut  faire entrer un chat  de plus dans ce pays!
Les Anglais sont des gens éduqués, ils sont polis, tiennent la porte aux dames, boivent le thé avec distinction et s’ils ne mangent pas des kremschnitt ou du strudel, ils introduisent les scones, muffins et cakes au raisin. Bref, la bourgeoisie juive, qui ne veut pas qu’on la confonde avec ces ploucs de pionniers des kibboutzim, se pâme  pour les nouveaux occupants. Ce qu’elle ne comprend pas, c’est que sa persistance à parler allemand ou russe, ou pire, son accent mitteleuropa en anglais, la rend un peu ridicule.

Je me moque mais il est vrai qu’après la cruauté des Turcs, et malgré toutes les difficultés et privations de l’époque,  l’arrivée des Britanniques les remplissait d’espoir.
Tout cela se fissurera après 1929, et surtout 1936 lorsque les Anglais prendront de plus en plus cause pour les Arabes. Mais entre temps…

Ces jours, se tient au musée de מגדל דויד (migdal David) la Tour de David  une exposition qui reconstitue ce que fut la vie d’une partie de la population de Jerusalem entre les deux guerres mondiales. Comme à chaque fois, il ne s’agit pas seulement de regarder de vieilles photos ou documents jaunis par le temps, mais d’utiliser aussi de grands écrans fenêtres qui présentent le développement culturel de la ville, de voir de petits films grâce aux nombreux I pad et même d’entrer dans une salle de cinéma, reconstituée avec ses vieux fauteuils en bois, pour revoir de vieux films comme le Magicien d’Oz. La ville comptait alors 10 cinémas. Ils ont bien sûr tous disparu sauf un, le Smadar, dans le quartier de Emek Refayim. Il se trouve dans la rue Loyd George.

La radio émettait en hébreu, en anglais et en arabe. L’une des émissions les plus prisées en hébreu commençait par: Allo, on vous parle depuis Jerusalem.
Bref, la modernité avait enfin atteint la ville que les Ottomans avaient négligée pendant des siècles:

(la célèbre actrice Hanna Rovina en 1940 à radio Jerusalem)

On pouvait assister à des concerts en plein air:

Et  les élégantes buvaient le thé en famille dans les jardins de l’église écossaise.


Tout cela est bel et bon, mais où allaient donc les soldats anglais pour siroter une bière? 
Chez Fink!
Vous trouvez ce menu sans doute très banal. Mais pour l’époque et pour une ville aussi peu cosmopolite que Jerusalem, c’était extrêmement nouveau.
Vous remarquerez que s’il y avait de quoi satisfaire les soldats britanniques ou autres étrangers, la vodka, le sliwowitz et ke Kirchenwasser étaient là pour nous rappeler que nous n’étions pas en Grande Bretagne.
Le premier propriétaire, Moshe Fink était d’ailleurs d’origine hongroise et j’ai toujours pensé que l’ambiance du bar était plus celle d’un Weinstube  que celle d’un pub.

                                                                                      (Dave Rothschild, le successeur de Moshe Fink)

Les Britanniques partirent et furent remplacés par des célébrités du monde politique et artistique. Dave Rothschild succéda à Moshe Fink, et enfin Mouli Azrieli à Dave, son beau-père.
Les amis de Mouli pouvaient venir avec leurs  enfants, qui bénéficiaient d’une protektsia  spéciale. Les enfants se tenaient très sages en dégustant le célèbre goulash  et le foi haché que leur servait Itsik, le serveur centenaire (selon mon fils) et tremblotant. Lorsque Mouli avait du temps, il leur montrait ses albums garnis de photos, autographes ou dessins collectés pendant toutes ces années. Je les ai revus avec nostalgie, lors de cette exposition.
La deuxième intifada causa la fin de Fink. Le bar  se trouvait dans le centre ville, entre les rues Ben Yehuda, King George et Yaffo qui furent la cible de nombreux attentats.
Mouli et son épouse ont prêté au musée de Migdal David tout ce qu’ils avaient gardé. Ainsi a pu être reconstitué le légendaire bar Fink.
La reconstitution est visuelle et sonore. On peut entendre le brouhaha des conversations, le tintement des verres, de vieilles chansons…

 

Mais ce n’est plus Fink, le vrai Fink hélas…

Il nous restera de ces quelques années où Jerusalem et le yishouv furent presque britanniques, le nom de la monnaie israélienne, la livre, jusqu’en 1980, l’utilisation de la langue anglaise comme langue internationale (d’autant qu’il y eu un consensus évident pour bannir l’allemand, chers aux universitaires du début du 20 ème siècle) la rue George Hamelekh (le roi George) que tout le monde appelle encore rue King George  le fromage cottage dont la recette est d’origine indienne et aussi cet ancien poste de guet aux croisement des rues ‘Aza et Tchernikhovsky, décoré il y a peu de horse-guards…

A bientôt,

*La première guerre mondiale:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/03/27/le-yishouv-en-guerre/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/10/09/lepopee-du-nili/

*La déclaration Balfour:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/05/08/lord-balfour-ecrit-une-lettre/

*Dans les albums de Mouli, on peut voir les autographes ou dessins de Marc Chagall, Leonard Bernstein, Isaac Stern, Kirk Douglas, Michael Douglas, Arthur Rubinstein,  Romy Schneider, Vittorio De Sica, Danny Kaye, John Steinbeck, Martha Graham, Claude Lanzmann, Harold Pinter, Zubin Mehta,  Shirley MacLaine…sans compter  Teddy Kollek, Golda Meir, Yitzhak Rabin, Shimon Peres, Ariel Sharon et Bibi.

 

 

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Des « Livres Blancs » mais pas très propres

J’avais intitulé mon article du 29 février: « Désarrois juifs dans l’entre deux guerres »*.
Dans les années 30, les Juifs du Yishuv* voient leurs conditions de vie et leur liberté être restreintes chaque jour un peu plus. Les Anglais les empêchent de s’installer et de se défendre alors que les Arabes sont de plus en plus agressifs et violents.
Comme vous les savez, la guerre éclate à la fin de l’été 1939. Les juifs du Yishuv sont alors totalement séparés de leur famille restée en Europe ou en Afrique du Nord.
Or, quelques mois avant le début de la guerre, les Anglais ont publié leur troisième Livre Blanc.

British White Paper of 1939

Dès l’année 1922, un premier Livre Blanc avait déjà:
-restreint le territoire destiné au Foyer Juif, en donnant à l’émir Abdallah* le contrôle des terres situées à l’est du Jourdain, qu’ils nommeront Transjordanie.
-restreint l’immigration juive en posant comme condition première à l’immigration que les candidats aient des moyens d’existence suffisamment élevés.
-décidé que la Palestine ne pouvait être conçue comme une entité politique exclusivement juive.

Palestine_et_Transjordanie_(1922_-_1948)

Le deuxième Livre Blanc avait été publie le 21 octobre 1930 après les émeutes sanglantes de 1929 et le pogrom d’Hebron.
Celui-ci allait encore plus loin, car le gouvernement britannique y remettait en cause le principe même de l’immigration juive tout en  favorisant celle des Arabes et leur priorité à l’emploi, y compris dans les institutions juives. A un moment où les Juifs allemands cherchaient désespérément à fuir leur pays, le nombre de certificats d’immigration accordés était inférieur au nombre de demandes.

Quant au troisième Livre Blanc, promulgué de 17 mai 1939:
-Il limite la vente de terres  aux Juifs. Dans certains endroits, elle est complètement interdite comme en Samarie, à Gaza ou dans la région de Beer Sheva. Dans le reste du Neguev et la vallée du Jourdain elle est autorisée au compte-goutte et reste libre à Tel Aviv ou Haïfa.
-Il interdit presque entièrement l’immigration juive: seuls 75 000 Juifs pourront s’installer en Palestine de façon à ce que le nombre de Juifs ne représente que le tiers de la population locale. Alors que, dans le même temps,  celle-ci augmente grâce à un afflux de musulmans favorisés par les lois britanniques et attirés par des perspectives économiques bien meilleures que dans leur pays d’origine.
-Déclare enfin que l’immigration juive devra ensuite être soumise au consentement des Arabes et du gouvernement arabe en devenir.
Les Anglais confirment donc ce qu’ils avaient écrit dans le premier Livre Blanc et y disent très clairement qu’ils ne veulent pas d’un état juif en Palestine.

Ce troisième Livre Blanc est promulgué sans état d’âme par le gouvernement britannique alors que:
-Les émeutes anti-juives battent leur plein en Palestine depuis déjà trois ans sous l’impulsion du Grand Mufti de Jerusalem, Hadj Amin Al Husseini, qui suit les directives nazies contre les Juifs dans tout le Moyen-Orient.
-En Europe, les Juifs allemands sont victime des lois raciales et ceux qui sont d’origine polonaise ont été déjà expulsés à l’est. Les Juifs autrichiens sont pris dans la nasse à cause de l’Anschluss. Les Juifs polonais, roumains, hongrois vivent sous des régimes dictatoriaux et antisémites. Tous ceux qui ont pu fuir en Europe occidentale se retrouvent apatrides du fait que ces pays là, ainsi que l’Italie fasciste, ne renouvellent pas les passeports de leurs ressortissants juifs réfugiés à l’étranger, appliquant ainsi leurs lois raciales.

Les Juifs de Palestine regardent alors les Britanniques comme leurs ennemis. Cependant tous ne le sont pas.
En 1936, un officier anglais, le Major Orde Wingate, considéré comme profondément excentrique, est sioniste: Il parle non seulement l’arabe mais aussi l’hébreu! Il fonde les Special Night Squads ou SNS : 4 sections totalisant 200 hommes dont 150 servent déjà dans la police juive: Les Notrim*. Ils effectuent des missions de nuit – d’où leur nom – pour protéger les kibboutzim isolés, principalement en Galilée, mais aussi l’oléoduc de l’Irak Petroleum Company qui alimente le port de ‘Haifa.
Wingate est un représentant du sionisme chrétien pour qui les Juifs doivent retourner sur leur terre afin de hâter la venue du Messie. Considéré comme un héros par les Juifs de Palestine, il les entraîne à se battre comme une armée moderne et les encourage aussi moralement. Les Juifs du Yishuv le désignent par son surnom הידיד (Hayedid) l’Ami. Certains disent que le cri de ralliement des officiers israéliens au combat « אחרי (a’haraï), après moi, était celui de Wingate.

orde wingate

Tout cela provoque la colère de ses supérieurs qui le mutent en 1939. Sur son passeport sera inscrit: »“The holder of this passport is not allowed to enter Palestine or Trans-Jordan”, le titulaire de ce passeport n’est pas autorisé à entrer en Palestine ou en Transjordanie »*
Son souvenir est resté vivace en Israel. Le Centre National Israélien pour l’Education physique et le Sport a été nomme le Wingate Institut en souvenir de l’Ami, le Major Orde Wingate.

Wingate Institut

Mais en fait, malgré quelques amis comme Orde Wingate, les Juifs de Palestine se sentent impuissants, à la merci d’un pouvoir britannique de plus en plus en faveur des Arabes .Que peuvent-ils faire?
Ils manifestent! Pour ce que cela vaut!
Je me souviens de toutes les manifestations auxquelles j’ai participé en France pour les refuznik, pour Israel… Elles ne servaient qu’à nous donner un sentiment curieux: d’un côté nous étions là, entre nous, et c’était chaleureux. D’un autre côté, nous étions là, seulement entre nous, et c’était effrayant de solitude.

manifestation a Jerusalem contre le Livre Blanc de 1939(Manisfestation à Jerusalem)

Heureusement, les Juifs du Yishuv ne font pas que manifester. Ils s’engagent de diverses manières, luttant et espérant échapper au sort des Juifs prisonniers en Europe et obtenir un jour un état juif.


Dans la vidéo ci-dessus, Fred Dunkel a filmé les troupes juives, habillées de bric et de broc: Dans le camion ouvert se trouve un jeune soldat, Moshe Dayan*.
Le chant est un poème de Nathan Alterman: זמר הפלוגות, le Chant de plougot (bataillons)

Nombreux sont ceux qui rejoignent la Haganah, d’autres s’enrôlent dans l’Irgoun. Certains vont s’engager dans l’armée britannique. A contre-cœur les Anglais acceptent de créer 15 bataillons palestiniens qui seront incorporés à l’armée britannique en septembre 1940 et seront chargés de participer à la défense stratégique du Moyen-Orient*.

En parallèle, le Yishouv organise depuis 1934  l’alyia clandestine, עליה ב (Alyia Bet), pour contrer les quota d’immigration.

affiche haapala

Sur cette affiche, il est écrit la première phrase du poème de Yehuda Halevy: Sion ne te soucieras-tu pas du sort de tes captifs?

Les Juifs du Yishuv refusent le qualificatif d’immigration illégale. Ils préfèrent celui de clandestine ou mieux celui de  העפלה (Haapala) l’ascension. Les nouveaux arrivants ne sont pas considérés comme des réfugiés mais comme des מעפילים (maapilim) des grimpeurs, avec toujours et encore cette idée de עליה (aliya) montée en Eretz Israel,  mais en même temps, de  renforcement de la population du yishuv. La racine עפל signifie autant fortifier, renforcer que grimper.

A bientôt,

* Désarrois juifs dans l’entre-deux guerres:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/02/29/desarrois-juifs-dans-lentre-deux-guerres/

*Yishuv: établissement des Juifs en Palestine avant 1948

*l’emir Abdallah: Abdallah bin al Hussein, né à la Mecque en 1882, émir de Transjordanie de 1921 à 1946, puis roi de Transjordanie de 1946 à 1949 sous le nom d’Abdallah Ier puis roi de Jordanie jusqu’en 1948, arrière grand-père du roi Abdallah II de Jordanie

* Lois raciales en Allemagne: 1935, en Italie:1938, en Autriche: 1938, en Slovaquie et en Hongrie: 1939…
« By 1938, Germany and Austria did not stand alone in Europe in terms of the enactment of anti-Semitic laws. Anti-Semitic laws found a home in Bulgaria, Hungary, Poland, Romania, and Slovakia. Finzi6 notes that in Poland, which contained one of Europe’s largest Jewish communities, the 1930s ushered in a systematic economic boycott of many Jewish producers and a series of prohibitions excluding Polish Jews from several occupations and educational opportunities. In Romania, the formation of the Goga-Cuzist government following the December 1937 national elections produced Europe’s second anti-Semitic regime. »Cambridge University Press 0521773083 – Roots of Hate: Anti-Semitism in Europe before the Holocaust William I. Brustein

* Les Notrim נוטרים,  gardes, était une force de police juive qui fut fondée par les Britanniques. Ses membres faisaient pour la plupart également partie de la Haganah et contrevenaient souvent aux directives britanniques

* Orde Wingate sera envoyé en Afrique. Il créera la « force Gédéon » en souvenir du héros biblique qui réussit avec une toute petite armée à défaire les troupes plus nombreuses des Madianites: Avec seulement 1700 hommes, il capturera en Ethiopie plus de 20 000 Italiens. Il sera envoyé ensuite en Asie où il créera les Chindit, qui combattront les Japonais derrière les lignes ennemies. Il mourra dans un accident d’avion en 1944 en Inde.

* Les unités juives combattent aux cötés des Alliés en Grèce en 1941 : 100 Juifs palestiniens sont tués et 1 700 faits prisonniers par les Allemands. Le 6 août 1942, l’armée britannique constitue un régiment palestinien à partir de trois bataillons juifs et d’un bataillon arabe. Ce régiment combat en Egypte et en Afrique du Nord.

*Moshe Dayan (1915-1981) engagé dans la Hagana en 1938 à l’âge de 14 ans, il perdra son œil dans un accrochage avec les troupes de Vichy le 7 juin 1941