Tourner comme une toupie

Le jeu traditionnel de ‘Hanouka est celui du סביבון (sevivon) la toupie.

Certains soutiennent que l’origine du jeu remonte à l’époque de l’occupation romaine. Les Romains étaient en général indifférents aux cultures et aux religions des peuples qu’ils soumettaient. Mais comme les Juifs refusaient de respecter les divinités romaines et surtout de reconnaître l’empereur comme d’essence divine, les Romains devinrent féroces et s’en prirent  aux coutumes juives, imitant ainsi les Grecs de l’époque d’Antiochus*. 
En jouant au jeu du sevivon, jeu populaire dans toutes les cultures et inoffensif à première vue pour les occupants, les Juifs se rappelaient ainsi l’histoire des Makabim,  leur victoire sur l’occupant et leur liberté passée…
נס גדול היה פה (
Ness Gadol Haya Po), disaient-ils en soupirant, « Oy, nous avons eu droit à un grand miracle ici même! »*

D’autre affirment que l’origine de ce jeu est beaucoup plus récente. Le jeu du sevivon serait la version juive d’un jeu de  toupie allemand. On a retrouvé des toupies allemandes datant du Moyen-Age sur les côtés desquelles étaient indiqués par une lettre les gains des joueurs: N pour Nicht, rien (le joueur ne gagne rien), G pour Ganz, tout (le joueur rafle la mise), H pour Halb, moitié (le joueur rafle la moitié de la mise) et Sch pour Schtil, tranquille, (le joueur doit passer son tour).
Comme les Sages de la Thora s’opposaient en vain aux jeux de hasard, ils voulurent donner à ce jeu une coloration spirituelle et déclarèrent que ces lettres, N, G, H et Sch, en hébreu נ- ג- ה -ש , étaient les initiales de נס (ness) miracle, de גדול (gadol) grand, de היה (haya) était, et de שם (sham) là-bas et signifiaient: « Ness Gadol Haya Sham« *, un grand miracle avait eu lieu la bas.

Je ne pense pas que le jeu du sevivon ait été populaire dans les communautés orientales avant  ces 50 dernières années. Aussi,  la deuxième explication me semble la plus plausible. Mais si certains d’entre vous avaient des souvenirs familiaux différents à ce sujet, je serais heureuse que vous les partagiez avec nous.

Mais d’ou vient ce mot sevivon? Est-il mentionné dans la Thora ou dans l’hébreu de la Mishna? Non, nulle part. Pour désigner la toupie de ‘Hanouka, les communautés ashkenazes parlaient de דריידל dreidel (en judeo-allemand et en yiddish) qui vient de l’allemand drehen (tourner).

C’est à la fin du 19 ème siècle que ce mot sevivon fut inventé par Itamar Ben Avi, le fils d’Eliezer ben Yehuda*. Il raconte dans ses souvenirs: «  Je devais avoir 5 ans et je jouais avec le dreidel de ‘Hanouka quand tout à coup j’appelais ma mère, je venais de trouver un nom hébraïque au dreidel, sevivon, de la racine סוב,! »
Imaginez le ravissement de sa mère, persuadée comme nous toutes, d’avoir mis au monde un génie!
Quoi qu’il en soit, le mot  sevivon est mentionné pour la première fois en 1897 dans le journal Hatsfira comme étant le mot hébraïque pour dreidel.
Sevivon s’est rapidement imposé malgré quelques concurrents sérieux comme גלגלן (galgalan) ou même קרקר (kirkar), mot  proposé par le poète Bialik dans son poème לכבוד חנוכה (Likhvod ha’Hanouka) en l’honneur de ‘Hanouka:

מוֹרִי הֵבִיא כִּרְכָּר לִי mon maître m’a donné une toupie (un kirkar)

Sevivon est quand même plus facile à prononcer que kirkar

Bialik sevivon

(fête de Hanouka dans la maison de Bialik à Tel Aviv)

(Mon père a allumé les bougies pour moi, mon maître m’a donné un sevivon, ma mère m’a donné une leviva* tout chaude, mon oncle m’a donné une petite pièce… Savez-vous en quel honneur? En l’honneur de ‘Hanouka)

 Le jeu du sevivon est  un jeu d’argent. Autrefois les enfants ne recevaient pas de cadeau à ‘Hanouka mais de l’argent, דמי חנוכה (dmei ‘Hanouka). Avec l’influence de Noel dans le monde occidental, les cadeaux ont peu à peu remplacé l’argent de Hanouca qui subsiste sous forme de pièces en chocolat.

sevivon pieces
L’argent de ‘Hanouka se dit דמי חנוכה (dmei ‘Hanouka). דמי (dmei) est le premier terme de l’expression « dmei ‘Hanouka« . S’il n’était pas employé sous forme composée, on dirait דמים (damim).
Ce mot  דמים (damim) n’est-il pas le pluriel de דם dam, le sang?
Le mot דם (dam) sang ne s’emploie généralement qu’au singulier mais on le trouve au pluriel dans le livre de l’Exode (22,2):

 « Si un voleur est pris sur le fait d’effraction, si on le frappe et qu’il meure, son sang ne sera point vengé« . 
אִם-בַּמַּחְתֶּרֶת יִמָּצֵא הַגַּנָּב וְהֻכָּה וָמֵת אֵין לוֹ דָּמִים.

Dans le livre de l’Exode il est question de sang, mais dès l’époque de la Michna, l’expression biblique אֵין לו דָּמִים, qui signifie  « son sang ne sera pas vengé » ( littéralement: il n’a pas de sang), a pris le sens de « il n’a pas de prix« .
« Il n’a pas de prix » peut se comprendre de deux manières: soit il s’agit d’un prix ridiculement bas et c’est sans doute comme ça qu’il faut comprendre l’expression דמי חנוכה (dmei ‘hanouka), les piécettes de ‘Hanouka*, soit il s’agit de quelque chose d’inestimable. Souvenez- vous qu’on parle du prix du sang dans de nombreuses cultures:

ביבון סוב סוב סוב חנוכה הוא חג טוב-Sevivon sov, sov, sov, ‘Hanouka hou ‘hag tov-toupie tourne, tourne, tourne, ‘Hanouka est une bonne fête)

On ne joue plus vraiment au sevivon à ‘Hanouka aujourd’hui mais il s’en vend pourtant énormément chaque année.
Les sevivon peuvent être
en bois

sevivon emmanuel bois peint

 

en plastique, en métal ou même en chocolat

sevivon chocolat

Certains sont de véritables oeuvres d’art.

sevivon gregori ruvinski

Et ils sont toujours l’un des symboles de Hanouka.

Que vous jouiez ou pas au Sevivon, je vous souhaite un

חנוכה שמח ‘Hanouka Sameah,

hanoukia avions

( photo: Israel Air Force)

A bientôt,

*Antiochus:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/12/09/hanou-ka-ou-hanouka/

Et pour ceux qui se débrouillent en hébreu, deux vidéo de Latma (oui Latma revient!)

* Ness Gadol Haya Po: Il y eut un grand miracle ici, pour les sevivonim en Israel
Ness Gadol Haya Sham: il y eut un grand miracle la bas, pour les sevivonim en Galuth

* leviva ou latkess (yiddish):
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/10/16/eliezer-ben-yehouda/

*Itamar Ben Avi: fils d’Eliezer Ben Yehuda né en 1882, il a donc inventé le mot sevivon en 1887
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/10/16/eliezer-ben-yehouda/

*L’expression argent de poche se traduit parדמי כיס (dmei kis) les piécettes de la poche