Tango démocratique

 

Les premières élections israéliennes en 1949, furent pour de nombreux Juifs, le début de l’apprentissage de la démocratie.
En effet, la plupart d’entre eux venaient  de pays où ce seul  mot était dangereux à prononcer. Pendant des siècles, les Juifs n’ont été que des dhimmis en terre musulmane, et en terre chrétienne, bien que certains avaient obtenu avec le temps le statut de Juifs utiles, ensuite de juifs tolérés, ils n’en étaient pas pour autant considérés comme faisant partie de  la société, qui de toute manière ignorait le mot de démocratie.
Pourtant, que se passait-il à l’intérieur des communautés juives? Des élections! Et parfois, vraiment bien organisées et réglementées comme ce fut le cas dans le royaume de Pologne.
Dans les grandes communautés comme celles de Lvov, Poznan, Cracovie, les consultations électorales étaient organisées tous les ans, le premier jour de ‘hol hamoed Pessah*. Les membres du Grand Conseil élisaient  le « Comité de réglementation », lui même chargé d’élire des représentants du public.
Le premier vote concernait l’élection du ראש הקהילה (Rosh haKehila) ou פרנס (parnas) le chef de la communauté. Ce nom de famille Parnas (ou parfois Parness) existe encore en particulier chez les Juifs des Balkans ou de Turquie, exilés d’Espagne.
Le Parnas devait décider de l’exigibilité à résidence; en conformation avec les lois émises par le gouverneur non-juif de la ville ou de la province qui ne tolérait qu’un nombre limite de Juifs dans la ville, il percevait les impôts dus au même gouverneur et fournissait une garantie pour les prêts entre les membres de la communauté.
De plus, le comité devait aussi élire les טובים (Tovim) qu’on pourrait traduire par les Bons, suppléants du Parnas. Le mot bon au pluriel טובים (Tovim) a donné lieu à deux expressions בני טובים (Bnei Tovim), littéralement les enfants des Bons en fait, les gens de bonne famille et שם טוב (Shem Tov), le bon nom, c’est à dire celui qui a une bonne réputation*. Shem Tov est d’ailleurs une nom de famille assez répandu.
Ensuite, avait lieu l’élection des גבאיים (gabbaim), Ces gabbaim avaient un rôle équivalent aux comités de la Knesset actuelle*. Ils étaient chargés des institutions caritatives, de la חברה קדישה (‘hevra kadisha), la société funéraire, de la synagogue, du מקווה (mikve)*, le bain rituel, de l’hôpital, de la vérification des poids et balances au marché ainsi que du ramassage des ordures. Les gabbaim organisaient aussi la surveillance nocturne des rues, étaient responsables des écoles, de l’alerte incendie, sans compter du fonds pour le rachat des captifs*, du fonds pour Eretz Israel etc…
Et j’allais oublier, il étaient aussi chargés de l’enregistrement des actes d’état-civil!  Gabbay est d’ailleurs aussi devenu un nom de famille…

Pour chapeauter toutes ces activités , un grand conseil, le Conseil des Quatre Pays avait été créé en 1550. Les 4 pays étant les 4 grandes provinces de la Pologne.

(Recueil du Conseil des 4 pays, ce document a appartenu à l’historien Simon Doubnov, assassiné en 1941 par les nazis à Riga)

Ce comité coordonnait tout un réseau de fonctionnaires envoyés dans les petites villes où villages où il y avait une communauté juive. Ce fut la plus haute institution centrale du judaïsme devant les autorités polonaises. Ce Conseil des 4 pays fonctionna jusqu’en 1764. A cette date, il fut interdit par le Parlement polonais et s’effondra totalement lors de la partition de la Pologne.

(Réunion à Lublin des chefs des 4 pays, musée de la Diaspora à Tel Aviv)

On a beaucoup entendu ces derniers temps des pères-la-morale fustiger la dégradation de la vie politique en Israel, en proie à la violence verbale. L’un d’eux a même parlé de guerre civile virtuelle. Je ne vais pas revenir sur les messages lus sur les réseaux sociaux, que je ne fréquente que très peu et qui servent d’exutoire à tous les frustrés du monde, fébriles et bien protégés derrière leur clavier, mais j’avoue qu’autour de moi, je n’ai rien entendu de violent même si s’exprimaient des idées radicalement opposées. Ou alors, c’est  que je n’ai que de bonnes fréquentations…
Plus sérieusement, un journaliste s’est quand même exclamé: Vous parlez de violence, mais relisez, réécoutez ce qui se disait au début de la création de l’état. Par comparaison, ce qui se passe maintenant, c’est Disneyland!

Il y a une trentaine d’années, Ehud Manor écrivait cette ode à la fragilité démocratique et à ses limites, intitulée Tango démocratique:

Je te connais mieux que tu te connais
C’est pourquoi je ne te fais pas confiance
Dans de situations qui changent continuellement
Tu peux être encore une proie
Je sais te diriger vers les chaines importantes
Je sais te sauver quand tu te trompes ou bafouilles
Tu es fragile et te brise facilement
Entre ce qu’on veut et la réalité du monde
Quand on n’a pas le choix alors même le gris peut être bleu azur
Car les bonnes intentions n’ont pas apporte un jour meilleur
Et sur la route pour le paradis il y a des bouchons s’il n’y a pas de police
Voici l’horizon rougit et bientôt nous  nous endormirons
Demain nous nous lèverons et progresserons au delà*…

Le poème n’a jamais achevé ni donc mis en musique mais on peut le fredonner sur un air de tango, j’ai essayé…

אני מכיר אותך יותר טוב ממך,
לכן עליך עוד אינני סומך,
במצבים המשתנים בלי הרף,
את עלולה עוד להיות לטרף,
אני יודע לכוון אותך לערוצים המועילים,
אני מציל אותך כשאת טועה ומתבלבלת במילים.

את עדינה ואת נשברת בקלות,
ושנינו הן מאמינים בתלות,
שבין רצוי ומצוי בחלד,
כשאין ברירה- אז גם אפור הוא תכלת,
כי כוונות טובות עוד לא הביאו יום יפה יותר,
וגם בדרך לגן עדן יש פקקי תנועה אם אין שוטר

(הנה האופק מתאדם (וקרטיה
(ועוד מעט שוב נרדם (וקרטיה
(מחר נקום ונתקדם (קרטיה
לעבר… ».

Vous connaissez certainement mieux une autre chanson d’Ehud Manor, qui est a été souvent interprétée par les partisans des partis de droite comme de gauche אין לי ארץ  אחרת (ein li eretzz a’heret) Je n’ai pas d’autre pays

אין לי ארץ אחרת
גם אם אדמתי בוערת
רק מילה בעברית חודרת
אל עורקיי, אל נשמתי
בגוף כואב, בלב רעב
כאן הוא ביתי


Je n’ai pas d’autre pays, et si ma terre brûle, un seul mot en hébreu pénètre dans mes artères, dans mon âme, dans mon corps douloureux et mon cœur affamé, ici est ma maison.

J’ai toujours aimé cette phrase pleine d’humour de Churchill: « La démocratie est la pire forme de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont été essayées! J’aimerais rajouter celle que prononça Mena’hem Begin:  » L’anarchie sera rejetée par tout homme sage, une dictature guérira tout homme libre, la raison et la liberté, en tant que telles, nécessitent généralement la décision de la majorité, à condition que la majorité respecte les droits de la minorité.
Nous verrons bien ce qui sortira de ces réunions où s’empoignent les plus grands ego du pays. J’aimerais rajouter une autre phrase de David Ben Gourion que je relis sur un post de Kravi*: « Celui qui ne croit pas aux miracles en Israel n’est pas réaliste »*.

 

A bientôt,

*mikve:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2018/07/05/tant-quil-y-a-de-leau-il-y-a-de-lespoir/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2019/06/07/monter-a-jerusalem/

*Shem Tov, comme le Baal Shem Tov bien sûr!

*Conseil des 4 pays
http://akadem.org/medias/documents/8_Conseil-4-pays.pdf

8Le rachat des captifs:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/08/28/le-rachat-des-captifs/

*Knesset Israel:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/03/20/knesset-israel/

*L’article posté par Kravi:
https://dovkravi.blogspot.com/2019/09/elections-le-compromis-nest-pas-une.html