Revêts, mon peuple, tes vêtements de splendeur

En cette veille de shabbat, pluvieux, venteux et froid, j’ai choisi de vous parler chiffons pour aborder un sujet plus agréable que l’actualité qui ne s’arrange pas: comme tous les jours, il y a encore eu un attentat au couteau en ce début d’après-midi.

Il y a quelques mois, je visitais  au Musée Israel de Jerusalem une grande exposition sur le vêtement juif à travers les תפוצות (tefoutsot) ou dispersions.
Les costumes présentés dataient pour la plupart de la fin du 19 ème siècle ou de la première moitié du 20 ème.

Les Juifs ont toujours porté des vêtements semblables  à ceux de leur voisins non-Juifs, comme par exemple, ce vêtement de femme juive éthiopienne:

costume ethiopie

ou ces costumes de mariage géorgiens qui rappellent ceux des Tcherkessim*.

costume de mariage georgien

(mariage géorgien au kibboutz Ein Hashofet)

La bonne Hausfrau (ou balbouste=maîtresse de maison) ashkenaze ne se distinguait pas des maîtresses de maison chrétiennes:

costume Allemagne

(Robe du Sud de l’Allemagne)

et une Juive du Moyen-Orient était obligée de couvrir son visage comme les musulmanes si elle voulait sortir sans danger dans la rue,

costume baghdad femme voilee                                                 (vêtement de juive irakienne à la fin du 19 ème siècle)

même si chez elle, elle adoptait une mode beaucoup plus occidentale et moderne, comme cette mariée égyptienne dans les années 20:

robe Alexandrie

A partir du 20 ème siècle, l’influence de la mode occidentale fait qu’on voit peu de différence entre une robe de Salonique, au nord de la Grèce,

costume saloniquede Tlemcen en Algérie,
robe Tlemcen
et celle d’une Juive baghdadi* de Calcutta, se voulant à la pointe de la mode moderne contrairement aux femmes Bnei Israel* encore vêtues d’un sari:

robe Calcutta Juifs baghdadi

De nos jours, le costume de mariée yéménite,

costume femme yemen
la « Grande Robe » du nord du Maroc, réplique des robes castillanes du 16 ème siècle:

costume Marocou la curieuse robe tunisienne avec son pantalon,

119 - Tunisia bride 002

sont encore portés lors des cérémonies de ‘Hena*.

hena yemenite(‘Hena yéménite)

En fait, en quoi un vêtement juif était-il différent d’un vêtement non-juif?
Parfois, certaines broderies ou certains procédés de fabrication étaient particuliers. Par exemple, à Boukhara, on reconnaissait un costume juif au fait qu’il était teint selon un procédé appelé Ikat dont les Juifs étaient les spécialistes:

562 - Entry 078a - Kalltshak Lorna 002 Woman’s Coat with a richly decorated lining Bukhara, Uzbekistan, late 19th century Brocaded silk, lining: silk and cotton, ikat-dyed B64.12.4226 מעיל אישה עם בטנת פאר בוכארה, אוזבכיסתאן, סוף המאה ה-19 משי מדוגם, בטנה: כותנה ומשי בצביעת איקט

                               (Manteau de Boukhara teint selon le procédé Ikat)

Mais, pour l’essentiel, les Juifs et les non-Juifs étaient vêtus de la même façon. Il en était de même pour leur coiffure. Les hommes et les femmes mariées, Juifs ou non, avaient la tête couverte*. Bien que cela semble curieux et désuet aujourd’hui, il était malséant pour une femme de sortir »en cheveux » et cela jusqu’aux années 50.
Quant aux ‘Hassidim amateurs de Streimel*, ils portaient et portent encore le costume des bourgeois polonais du 18 ème siècle dont ils sont persuadés qu’il est le garant de leur identité!
En fait, il y avait des différences: celles imposées par les pouvoirs en place comme l’obligation d’un signe distinctif sur les vêtements: par exemple la rouelle jaune pour les Juifs en Europe occidentale à partir du Concile du Latran en 1215.

Jewish_man_-_worms_-_16th_century(Aquarelle du 16 ème siècle représentant un Juif portant la rouelle sur sa cape.
Elle est associée à un sac de pièces, rappelant les 30 deniers de Judas)

et dans le monde musulman par l’interdiction de certaines couleurs ou, là encore, un signe distinctif visible depuis le pacte d’Omar.

Y a t-il alors un seul vêtement juif?
Uniquement le talith*, le châle de prière, vêtement bordé de franges, les ציצית (tsitsit),  comme le prescrit la Thora:


« Parle aux enfants d’Israël, et dis-leur de se faire des franges aux coins de leurs vêtements, dans toutes leurs générations, et d’ajouter à la frange de chaque coin un cordon d’azur. Cela formera pour vous des franges dont la vue vous rappellera tous les commandements de l’Éternel, « 
 דַּבֵּר אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל, וְאָמַרְתָּ אֲלֵהֶם, וְעָשׂוּ לָהֶם צִיצִת עַל-כַּנְפֵי בִגְדֵיהֶם, לְדֹרֹתָם; וְנָתְנוּ עַל-צִיצִת הַכָּנָף, פְּתִיל תְּכֵלֶת. לט וְהָיָה לָכֶם, לְצִיצִת, וּרְאִיתֶם אֹתוֹ וּזְכַרְתֶּם אֶת-כָּל-מִצְו‍ֹת יְהוָה,

Juifs en priere ghetto de varsovie Yad Vashem

(Juifs en prière dans le ghetto de Varsovie, coll. Yad Vashem)

Et aussi le kittel, vêtement blanc rappelant pour certains le linceul, pour d’autres, plus optimistes, que nos péchés deviendront blancs comme la neige, une fois pardonnés. Il était porté autrefois par les hommes le jour de Kippour. Cette coutume est tombée en désuétude mais l’habitude de se vêtir en blanc ce jour là est restée, en particulier à Jerusalem.

Man's ritual robe (Kittle) Romania, early 20th c. Linen (?), open-work embroidery, machin made L114 W82 cm Gift of Anna Lang , Kfar Saba B87.0067

(kittel de Roumanie, du début du 20 ème siècle, Musée Israel)

 

La racine ב-ג-ד (bgd) a donné le mot בגד (Begued = le vêtement) mais aussi בגידה (beguida = la trahison). Le mot malversation se dit מעילה (meila)  à rapprocher du mot מעיל (Meil =  le manteau), ce qu’on met par dessus מ על (Me-Al).

Dans le Tanakh, nombreuses sont les histoires où les vêtements jouent un rôle important. En voici quelques unes:
Après avoir croqué « la pomme », Adam et ‘Hava accèdent à la connaissance. Leur nouvelle humanité leur fait prendre conscience de leur désobéissance et du fait qu’ils sont nus dans tous les sens du terme. La feuille de figuier est une dérisoire tentative de protection pour ceux qui étaient auparavant, selon le Midrash, recouverts de אור (Or = lumière), mot qui commence avec le א de אלוהים, (Elohim). Dieu leur confectionne donc les premiers vêtements en peau, עור (or) dont la première lettre ע est le symbole de la matérialité dans laquelle ils doivent vivre.
Le vêtement biblique est aussi un signe de pouvoir:
David coupa un pan du manteau du roi Shaoul à Ein Guedi (I Samuel, 24,4)  sans lui enlever complètement ce signe de royauté par respect:

« Et David alla couper sans bruit le bord du manteau de Saül.  Mais ensuite le cœur lui battit d’avoir coupé le vêtement de Saül,« 
וַיָּקָם דָּוִד, וַיִּכְרֹת אֶת-כְּנַף-הַמְּעִיל אֲשֶׁר-לְשָׁאוּל–בַּלָּט. ה וַיְהִי, אַחֲרֵי-כֵן, וַיַּךְ לֵב-דָּוִד, אֹתוֹ–עַל אֲשֶׁר כָּרַת, אֶת-כָּנָף אֲשֶׁר לְשָׁאוּל

Revêtir quelqu’un du manteau du roi est un signe d’honneur suprême: dans le livre d’Esther, A’hashverush, roi de Perse, revêt Mordekhai de son manteau car ce dernier lui a sauvé la vie en déjouant un complot. Dans ce texte c’est la racine לבש, habiller qui est utilisée pour le mot לבוש (levoush), vêtement: « S’il est un homme que le roi ait à cœur d’honorer, qu’on fasse venir un vêtement royal qu’a porté le roi… »

 

521 - Entry 093 - Ottoman Rabbi 003 Clothes of Rabbi Hayyim Moshe Bejerano Efendi, chief rabbi of Turkey (1920–1931) Turkey, early 20th century Broadcloth, gilt metal thread couched embroidery Gift of Diamant Baratz Béjarano and Arnaldo Béjarano, Courbevoie, France B77.1140 גלימת השרד של הרב חיים משה בז'ראנו אפנדי, רבה הראשי של תורכיה (1920–1931) תורכיה, ראשית המאה ה-20 צמר לבוד, רקמה בחוטי מתכת מאוחזים מתנת דיאמנט באראץ בז'רנו, פריז, וארנולד בז'ראנו, קורבוואה, צרפת

(manteau d’apparat du Grand Rabbin de Turquie, Rabbi Hayim Moshe Barajano, début 20 ème siècle donné au Musée Israel par Diamant Baratz  et Alfonson Barajano de Courbevoie)

Le rôle du vêtement est très ambivalent: il révèle qui nous sommes mais il nous permet aussi de nous masquer. En hébreu, le verbe utilisé pour désigner le fait de se déguiser est  להתחפש (lehithapes),  de la racine חפש dont le sens premier est « se chercher« . Du travail en perspective pour les psy!… 


Pendant la deuxième guerre mondiale, le gouvernement britannique, qui voulait recruter des auxiliaires féminines juives en Palestine, avait eu soin d’ajouter cette phrase sur ses affiches: « Revêts les vêtements de splendeur« . Elle parlait au cœur de chaque Juif car elle provenait du livre du prophète Isaie (52.1) et se comprenait comme le sursaut nécessaire dans lutte contre le nazisme.

costume poster_british-army_women

 Réveille-toi, réveille-toi! Pare-toi de ta force, ô Sion! Revêts tes habits de fête, ô Jérusalem, Cité sainte!
עוּרִי עוּרִי לִבְשִׁי עֻזֵּךְ, צִיּוֹן: לִבְשִׁי בִּגְדֵי תִפְאַרְתֵּךְ, יְרוּשָׁלִַם עִיר הַקֹּדֶשׁ

Le prophète Isaïe inspira Shlomo Alkabetz lorsqu’il écrivit le לך דודי (Lekha Dodi), « Viens mon bien-aimé », que tout le monde connait et chante le vendredi soir.
Le chant ci-dessous « Revêts tes vêtements de splendeur » reprend les strophes  du Lekha Dodi qui parlent  de la reconstruction d’Israel:

 
(images d’archives des différentes alyiot)

« Réveille-toi, relève-toi de la poussière, revêts tes vêtements de splendeur mon peuple, grâce au fils de Yishai (le roi David) de Bethlehem, la délivrance s’approche de notre âme »
התנערי, מעפר קומי,
לבשי בגדי תפארתך עמי,
על יד בן ישי בית הלחמי,
קרבה אל נפשי גאלה.

 

A bientôt,

*les vêtements des Tcherkessim:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/05/22/les-tcherkessim/

*Les Juifs baghdadi en Inde: Juifs arrivés d’Irak au début du 19 ème siècle.

*la cérémonie de la ‘Hena se tient avant le mariage proprement dit. Le henné, dont sont colorées les paumes des mains des fiancés, symbolise leur futur bonheur. Elle n’est pas une coutume juive mais est commune à tous les peuples se trouvant au sud de la Méditerranée jusqu’en Inde

*Les couvres-chefs; le Streimel:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/08/16/il-vaut-mieux-un-juif-sans-chapeau-quun-chapeau-sans-juif/

*Shlomo Alkabetz auteur du celebre « Lekha Dodi »:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/11/21/les-generations-oubliees-6/

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