שארית הפליטה Les survivants

Un jour, un étudiant m’avait demandé pourquoi j’évoquais les grandes difficultés à survivre des rescapés de la Shoah.
C’est vrai
m’avait-il dit, après tout la guerre était finie! J’avoue être restée interloquée!

En fait si en 1945, si de nombreux européens doivent reconstruire leurs pays et sont confrontés aux séquelles de la guerre, pour les Juifs, la situation est vraiment épouvantable. Bien sûr, les nazis ne les pourchassent plus, mais certaines populations locales le font. C’est un euphémisme de dire qu’ils ne sont pas  toujours les bienvenus.

En Europe de l’Ouest, cela se passe poliment. L’administration fait parfois la sourde oreille lorsqu’il s’agit de rendre à un fonctionnaire son poste, un appartement, un magasin ou une entreprise à ses propriétaires. On leur assènent qu’ils ne sont pas les seuls malheureux et qu’expulser une famille avec des enfants en bas âge pour qu’y vive un seul occupant… Personne ne relève cette simple évidence: si une seule personne réclame cet appartement, c’est qu’un seul membre de la famille a survécu.
En Europe orientale, la situation est bien pire. Non seulement les habitants font violemment front commun contre eux,  mais les assassinats de Juifs isolés sont monnaie courante. La Pologne en particulier, mais pas seulement, est le théâtre de nombreux actes de violences contre les Juifs survivants, rescapés des camps ou cachés dans les forêts. Alors qu’ils reviennent dans leurs villages, ils sont accueillis aux cris de : « Quoi, ils ne sont pas tous morts ? ». Des Juifs disparaissent, d’’autres sont retrouvés morts. Qui les attaquent? Ceux qui ont volé leurs maison et pillé leurs biens, ceux qui les ont dénoncés … Ici ou là, les gens retrouvaient leurs meubles, un objet ayant appartenu aux parents, une voiture d’enfant… chez le voisin d’à côté ou d’en face qui avait dénoncé leur famille*.
En un an, on dénombrera un millier de Juifs assassinés par les populations locales rien qu’en Pologne, Républiques Baltes et Biélorussie et ce après la guerre! Je cite de mémoire le pogrom de Rzeszow (juin 1945), de Cracovie (août 1945), de Kielce (juillet 1946), celui de Velke Topolcany en Slovaquie (septembre 1945), et celui de Kunmadaras en Hongrie (1946) mais il y en a beaucoup d’autres …

A Kielce en 1946, un garçon polonais, Henryk Błaszczyk, fait une fugue. A son retour, il raconte à ses parents qu’il a été séquestré dans une cave par des Juifs qui voulaient le tuer. Il désigne une maison habitée par des réfugiés juifs.  Cette maison n’a pas de cave mais personne ne relève ce fait, d’autant que son récit reprend les traditionnelles accusations de meurtre rituel*.
La situation des Juifs est alors tellement critique en Pologne, que les autorités soviétiques leur permettent de garder des armes de poing chez eux. Mais, en ce début du mois de juillet à Kielce, la police polonaise les désarme et les livre ainsi à la foule qui se déchaînera contre tous les Juifs de la ville le 4 et le 5 juillet. Il y aura 42 morts et quatre-vingt blessés, hommes, femmes, enfants, parmi eux un bébé de trois semaines, y compris à l’hôpital où seront achevés des blessés, mais aussi dans les trains aux alentours..
Un historienne polonaise* raconte que:
« Jusqu’au 4 juillet 1946, les Juifs polonais indiquaient que les événements du passé [ principalement la Shoah] leur fournissaient leur principale raison d’émigrer… Après le pogrom de Kielce, la situation changea radicalement. Les rapports tant juifs que polonais parlaient d’une atmosphère de panique parmi la société juive dans l’été 1946. Les Juifs ne croyaient plus qu’ils pourraient être en sécurité en Pologne. En dépit d’une milice importante et d’une présence militaire dans la ville de Kielce, des Juifs y avaient été assassinés de sang-froid, en public, et pendant plus de cinq heures. On chuchotait que la milice et l’armée avaient pris part au pogrom. De juillet 1945 à juin 1946, environ cinquante mille Juifs passèrent la frontière polonaise illégalement. En juillet 1946, presque vingt mille décidèrent de quitter la Pologne. En août 1946, le nombre crut à trente mille. En septembre 1946, douze mille Juifs quittèrent la Pologne. »
Leur nombre passera rapidement à 100 000.

A la fin de la guerre, tous les Juifs qui le peuvent fuient à l’Ouest, se retrouvent en Allemagne et en Autriche dans des camps de D.P, Displaced Persons, à côté ou dans les mêmes camps qu’ils viennent de quitter* Ils y côtoient parfois des nazis!
Fin 1946, ces camps abritent environ 250 000 Juifs, désireux de partir soit pour l’Amérique, soit pour la Palestine britannique dont les frontières leurs sont fermées.
Heureusement, ils rencontrent aussi des soldats de la Brigade Juive, basés dans le Nord de l’Italie et en Autriche. Ces survivants sont  bouleversés par l’apparition de jeunes Juifs de Palestine portant les symboles nationaux juifs sur leur uniforme et parlant parlant hébreu ainsi que le yiddish. Le lien entre un grand nombre de Juifs rescapés avec Eretz Israel, est non seulement un lien idéologique , mais aussi parfois familial et la Brigade juive les aide aussi, autant que faire ce peut, à retrouver des parents déjà installés en Palestine.
En attendant leur départ, les survivants apprennent soit l’anglais, soit l’hébreu.

(école du camp de Wegscheid, Allemagne, 1948)

Pour aider ces derniers, les Juifs de Palestine leur envoient des alphabets, des dictionnaires hébreu-yiddish, des livres pour enfants et aussi des machines à imprimer. Parmi ces livres, une version du Petit Chaperon Rouge, légèrement modifiée, où le dialogue entre la petite fille et le loup rappelle un texte biblique: cette peau (celle du loup) est celle d’un ours mais cette voix est celle d’un agneau*.
D’autres livres sont plus axés sur ce qu’a vécu le peuple juif depuis le début de la Shoah et donnent au enfants l’espoir de vivre libres, ainsi une comptine qui se termine par Montons à Jerusalem!

 

ou bien celui-ci qui s’appelle Eden dont la couverture est très parlante:

En allant de droite à gauche dans le sens des aiguilles d’une montre, chaque image décrit ce qu’ont vécu ces enfants et vers quoi ils aspirent. Ce qui est émouvant, c’est que ces illustrations sont celles d’un auteur pour enfants, Raphael Gutman, qui ne put jamais monter en Israel: originaire de Varsovie, il fut assassiné dans le ghetto de Byalistok en 1943.
Je me rends compte qu’en fait, comme les Haggadot, la plupart des livres pour enfants d’après guerre reprennent cette idée: depuis la Shoah, jusqu’à la terre promise*.

Il n’y a pas que l’apprentissage de l’hébreu! Les survivants étudient, apprennent des métiers manuels,

 

(source; Yad Vashem)

et s’expriment grâce au sport, à la musique et au théâtre. Peu à peu, ils reprennent gout à la vie, certains se marient, des bébés naissent…


(Mariage de Dolly Fraenkel et de Mordekhai Baron, tous deux originaires de Lodz, dans le « kibboutz » Habonim Dror » au camp de Cesarea, Italie, Yad Vashem)

Les candidats au départ pour la Palestine sont pris en main par le mouvement הבריחה (Habri’ha), déjà fondé en Pologne pendant la guerre par les résistants juifs et repris par les membres de la Brigade juive et la Hagannah. Son activité se concentre sur  les zones d’occupation américaine où ils sont souvent aidés par les soldats, et la Brigade juive y transfère donc le plus possible de Juifs. Pour cela, il leur faut éviter les contrôles de l’armée britannique qui veut empêcher les Juifs de rejoindre la Palestine.
De là, les convois partent soit vers l’Autriche et l’Italie ou vers la France en vue de prendre la mer.

Le passage de la frontière française est difficile, il nécessite un visa d’entrée et la promesse que les passagers des camions ne restent pas sur le territoire français…
Et quand les navires arrivent à prendre la mer, les ennuis ne sont pas finis. La plupart du temps, ils sont arraisonnés par la marine britannique et leurs occupants transférés, entre autre, vers de nouveaux camps à Chypre. La plupart de survivants y resteront jusqu’en 1948.

 


Cette accusation de meurtre rituel qui a mené au pogrom de Kielce ne devrait surprendre personne. Tout d’abord, elle est le résultat d’un enseignement, au mieux, du mépris (comme disait Jules Isaac) mais aussi souvent de haine à l’encontre des Juifs et ceci pendant 2000 ans.
Mon père m’avait un jour acheté deux livres de catéchisme, datant de la fin du 19 ème siècle qu’il avait trouvé chez un bouquiniste, l’un protestant et l’autre catholique. Comme je lui demandais le pourquoi d’un tel achat, il m’avait répondu: lis les pages qui concernent les Juifs et du comprendras! Toutes les personnes adultes pendant la Shoah ont étudié dans des livres comme ceux-ci!
Je pensais que depuis 1945, beaucoup de choses avaient changé en bien en Europe. En fait, je n’en suis plus si sûre! L’accusation de meurtre rituel se poursuit en remplaçant le mot juif par Israel*.
Dernièrement dans un village polonais, a été remise à l’honneur la coutume ancestrale de brûler une poupée censée représenter Judas et quant on regarde sa tête, on voit que ce Judas a toutes les caractéristiques d’une caricature d’un Juif: chapeau noir, nez crochu et longues peot*.


(https://www.dreuz.info/2019/04/23/leurope-sacharne-sur-les-juifs-depuis-2000-ans/)

Ce soir à 20h commencera la longue journée de Yom Hashoah,

Vous pourrez voir la cérémonie de Yom Hashoah en direct depuis cette vidéo:

 

A bientôt,

*Sheerit Haplita est une expression qu’on trouve dans le Tanakh pour évoquer ceux qui ont survécu à la destruction du premier et du deuxième Temple de Jerusalem

* Accusation de meurtre rituel:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Accusation_de_meurtre_rituel_contre_les_Juifs
Elle perdura jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale dans de nombreux pays européens
Elle a repris du service en remplaçant le mot Juif par Israel:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/05/29/lere-de-la-calomnie/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/04/14/reflexions-tristes-le-jour-de-yom-hashoah/

* Le massacre des survivants:
Le Massacre des survivants en Pologne, 1945-1947, Marc Hillel, Plon, 1985
Jan T. Gross « Fear » Anti-semitism in Poland after Auschwitz », 2006)

*  Témoignage de Bożena Szaynok, historienne à l’université de Wroclaw.

* À Kaupering, un camp satellite de de Dachau, une organisation publique et politique dirigée par les vétérans sionistes de Kovno. Leur groupe prend le nom de kibboutz Buchenwald.

*Haggada pour les enfants du rabbin Schwartz:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/03/21/et-vous-raconterez-a-vos-enfants-3/

 

Tout homme a un nom

Ce soir, c’est Yom HaShoah.

Le mot Shoah est utilisé tel quel dans la plupart des langues. Peut être parce que ce n’est pas simple de le traduire. Le terme est repris du verset du prophète Isaïe (47:11) qui dit: « C’est pourquoi un malheur s’abat sur toi que tu ne sauras prévenir, une catastrophe t’atteint que tu ne pourras conjurer: La ruine (« shoah ») t’accable soudain, sans que tu l’aies prévue. »

Mais comment en parler ?

Je ne vais pas vous parler de la sirène qui nous stoppe où que nous soyons en Israël:

yom hashoah ni des cérémonies:

yom hashoah ceremonie

ni de cette journée de deuil tournée entièrement vers le souvenir d’un passé encore si présent…

Non, je vais vous parler d’un sentiment de vertige et d’impuissance.
Tout d’abord il y a les chiffres. Des chiffres qui nous donnent le vertige et qui nous paralysent. Derrière ces chiffres, des millions de gens qui avaient une vie, une famille, une histoire et dont on ne sait rien…
Et pourtant, tout homme a un nom…
Pour essayer de retrouver l’identité de tous ces morts et parfois leur visage ou même un pan de leur vie, des centaines de personnes  travaillent sans relâche depuis des années. J’aimerais mentionner:
-Yad Vashem à Jérusalem (http://www.yadvashem.org). Ce n’est pas seulement un musée. C’est aussi et surtout un centre de Recherche et d’Éducation sur la Shoah. Il possède une base de données où sont déjà classés plus de trois millions de noms. En exergue de cette base de données est écrite cette phrase poignante : «  J’aimerais qu’on se souvienne qu’un jour a vécu quelqu’un appelé David Berger* » .
– Le United States Holocauste Memorial Museum de Washington (http://www.ushmm.org/) qui remplit plus ou moins les mêmes fonctions.
– L’extraordinaire travail du Père Desbois que vous connaissez sans doute. Voici le blog de son association : http://www.yahadinunum.org/
– Des sites comme celui de missing identity (http://www.missing-identity.net/) dédié aux orphelins trop jeunes à l’époque pour se souvenir de leur véritable nom et de leurs parents.
-Ceux qui travaillent tous seuls, comme Véronique Chevillon du site http://www.sonderkommando.info  qui donne une voix à ceux qui  étaient affectés aux crématoires.
-Et ceux qui, chaque année, lisent les noms que d’autres bénévoles ont pu répertorier sur des listes difficilement établies (celle de Serge Klarsfeld pour la  France, Liliana Picciotto pour l’Italie etc…)

Nous devons les honorer pour leur travail bénévole et opiniâtre.

Tout homme a un nom
Que Dieu lui a donné
Que ses parents lui ont donné
Tout homme a un nom
Que sa taille et son sourire lui ont donné
Que ses vêtements lui ont donné
Tout homme a un nom
Que les montagnes lui ont donné
Que ses murailles lui ont donné
Tout homme a un nom
Que les étoiles lui ont donné
Que ses voisins lui ont donné
Tout homme a un nom
Que ses péchés lui ont donné
Que ses désirs lui ont donné
Tout homme a un nom
Que ses ennemis lui ont donné
Que son aimée lui a donné
Tout homme a un nom
Que les fêtes lui ont donné
Que son travail lui a donné
Tout homme a un nom
Que les saisons lui ont donné
Que sa cécité lui a donné
Tout homme a un nom
Que la mer lui a donné
Que sa mort
Lui a donné

(Zelda*)

Ensuite, il y a ce sentiment que si nous sommes en vie, c’est uniquement parce que le travail des bourreaux a été stoppé à temps pour nous, car  nous étions nous aussi programmés pour être assassinés.

Nous avons perdu la moitié de notre peuple et la minorité qui ne vivait pas en Europe occupée a dû son salut aux victoires des Alliés en décembre 1942. En Afrique du Nord, les lois raciales étaient appliquées plus largement qu’en France, les Juifs du Moyen-Orient  voyaient des formations paramilitaires pro-nazies les attaquer, comme en Irak. Les Einzatgruppen* attendaient à Athènes la victoire du Maréchal Rommel en Lybie pour fondre sur le Moyen Orient et y pratiquer comme en Europe ce que le père Patrick Desbois* appelle la Shoah par balles.
Oui, notre sort était commun quelques soient notre origine géographique, nos convictions politiques ou même religieuses*.

Jusqu’à ce que je vienne m’installer ici, j’étais lasse des commémorations qui ne sont que des ronrons, de cette  phrase creuse que j’ai entendue toute ma vie: « Plus jamais ça ! » Plus jamais ça quoi ? Plus jamais les massacres ou plus jamais  le début poli et administratif de la mise à l’écart d’une partie de la population sans que personne ne songe à lever un sourcil?

Un de mes proches, Shaya, avait pu fuir la Pologne à temps et se réfugier en Grande Bretagne. Là, il s’était enrôlé dans l’armée d’Anders*, composée de soldats polonais, juifs ou non, qui partaient se battre au Moyen-Orient. Arrivés en Palestine mandataire,  il avait entendu un officier polonais dire à ses soldats non juifs : « Ici, vous allez voir beaucoup de Juifs, mais ne les battez pas, car ici, ils vous rendront les coups ! »

Et c’est ainsi qu’en souvenir de Shaya, je voudrai vous parler de la gvoura ( גבורה ) l’héroïsme.
En France on ne parle que de la Shoah, l’extermination. Chaque fois que j’essayais de parler de la gvoura, on me rétorquait que seule la Shoah était commémorée, « On n’est pas en Israël ici ! ». Je soupçonne beaucoup de gens de nous aimer petits, misérables et apeurés pour ne pas dire déjà morts. Or, non seulement les Juifs ont été très nombreux à participer aux mouvements de résistance mais il y a eu une résistance juive complètement occultée :

– En France et en Europe Occidentale les nombreux réseaux de résistance juive (celui des Eclaireurs Israélites, l’Armée Juive de Combat et bien d’autres….)
En Europe Orientale, les partisans juifs devaient se battre contre les nazis mais aussi parfois contre les résistants locaux bien trop contents de les voir disparaître.
-Les révoltes dans les ghetto, et pas seulement  celle du ghetto de Varsovie même si elle est la plus mémorable car les Juifs ont tenus presque un mois contre les troupes allemandes.
– Dans la Palestine mandataire, les volontaires de la  Brigade Juive de Palestine, les parachutistes  Hanna Senesh, Enzo Sereni, Haviva Reik et bien d’autres encore…
Le nom de Hanna Senesh vous est sans doute connu car elle a laissé un cahier de poèmes, écrits au kibboutz Sdot Yam avant d’être envoyée en mission. Deux d’entre eux sont régulièrement interprétés pour Yom Hashoah:

Eli, Eli: 

Mon Dieu, mon Dieu,
Que jamais ne s’arrête le sable et la mer,
Le clapotis de l’eau,
L’éclair dans le ciel
La prière de l’homme

Heureuse est l’allumette: 

Heureuse est l’allumette qui en brûlant a allumé des flammes
Heureuse la flamme qui brûle dans le secret de nos coeurs
Heureuses sont les flammes qui ont su mourir dans l’honneur
Heureuse est l’allumette qui en brûlant a allumé des flammes

Non, nous ne sommes pas partis comme des moutons à l’abattoir, nous nous sommes défendus et nous avons combattu sans aucun espoir de vaincre.
Nous ne sommes pas une cause humanitaire, nous ne l’avons jamais été. Nous ne voulons pas qu’on nous plaigne et  qu’on pleure sur nous.
Nous voudrions que le monde arrête de se repentir en paroles pour agir, qu’il  arrête de nous considérer comme des fusibles qui sautent chaque fois que la société est malade. Combien de fois ai-je entendu ce raisonnement abject : « Mais vous devez comprendre que l’Allemagne était exsangue après la première guerre mondiale, que la situation économique était catastrophique, que la situation politique était tout à fait instable !… »
Et alors? Parce que l’Allemagne était malade, il fallait tuer les Juifs? Vous connaissez certainement cette blague idiote. Si vous dites à quelqu’un:  Demain on arrête les Juifs et les coiffeurs! Il y en a toujours qui répondront: Et pourquoi les coiffeurs?

Un livre est sorti après le meurtre d’Ilan Halimi. Il s’appelle « Un canari dans la mine » C’est une expression plus jolie que fusible mais ça veut dire la même chose.

On peut à nouveau tuer des Juifs et cette fois, la raison en est qu’une partie de la population  française fait des Juifs ses boucs émissaires. Après les assassinats à Toulouse de Jonathan, Arieh et Gabriel Sandler et de Myriam Monsonego,  ce ne sont pas des victimes dont on parle mais essentiellement du tueur et de sa famille pour qui des arguments cosmétiques sont trouvés.
Nous ne sommes pas des victimes expiatoires ! Nous sommes des Juifs ! Nous sommes des êtres humains qui ne veulent plus être ni menacés ni assassinés. Est-ce trop demander ?

A bientôt,

*David Berger vivait à Vilno en Lithuanie. Il s’agit de sa dernière lettre destinée à une amie qui avait pu s’enfuir en Palestine. il a été tué en 1941, il avait 19 ans:

*Einzatzgruppen: groupes d’intervention chargés des missions d’extermination en particulier en Europe Orientale

*Le Père Patrick Debois a créé une association Yahad–In Unum chargée de  rassembler plus d’informations sur la Shoah principalement en Ukraine et en Bielorussie perpétrée par les Einzatzgruppen, entre 1941 et 1944. Des témoins contemporains ukrainiens sont interrogés par Patrick Desbois et son équipe sur les fusillades massives qui se sont déroulées à côté de chez eux. Ces enquêtes permettent de localiser les fosses communes. Patrick Desbois estime qu’il n’y a pas moins d’un million de victimes enterrées dans 1 200 fosses en Ukraine. Il raconte son expérience dans le livre Porteur de mémoires.

*Comme la carmélite Edith Stein et d’autres Juifs convertis au christianisme

*Zelda Schneersohn Mishkovsky (1914 –1984), poétesse israélienne connue sous le nom de Zelda

* L’armée d’Anders: le général polonais Wladyslaw Anders, commandant des forces armées polonaises en URSS (Armia Andersa) qu’il réussit à faire évacuer  vers l’Iran en 1942. Il devient commandant en chef de l’Armée polonaise au Moyen-Orient, intégrée aux troupes britanniques : en Iran, en Irak, puis en Palestine.

 

Et vous raconterez à vos enfants…

Si on ouvrez une Haggadah, vous serez surpris de ne pas y trouver vraiment l’histoire de la sortie Égypte. Elle est bien morcelée ici et là, mais pour l’essentiel, le texte est un composé de prières et de commentaires. Les enfants sont supposés la connaître déjà (ou d’avoir vu le film !)

Tout d’abord le texte est en hébreu, mais, la plupart du temps,  vous trouverez de nombreuses haggadot bilingues.

En voici une en hébreu et en russe

judaisme pessah haggada russe

En voici une autre en hébreu et en perse:

judaisme pessah Haggadah perse bilingue

Certaines sont émouvantes et chargées d’histoire  comme celle-ci écrite en 1947 en Allemagne dans un camp de personnes déplacées:

judaisme pessah haggada camps de refugies allemagne 1947

Mais dans toutes, quelque soit leur provenance, vous lirez le même texte et les mêmes commentaires, vous direz les mêmes prières, vous ferez les mêmes gestes et tout cela dans le même ordre quelque soit l’endroit,

pessah tsahal

ou l’époque:

Haggadah_Barcelona_Seder_BH_20B_A

(haggadah de Barcelone)

Cependant on trouve ici en Israël, un certain nombre de Haggadot qui  se réfèrent non seulement à la sortie d’Egypte mais aussi à l’histoire moderne : la lutte contre l’occupant britannique, les valeurs des halutzim (pionniers),  la Shoah et l’édification de l’Etat.  En fait, de nos jours, pour beaucoup d’Israéliens la fête de Pessah n’est que le début de tout un mois de commémorations où se suivent Yom Hashoah vehagvura (le jour de la Shoah et de la vaillance), Yom Hazikarone (jour du souvenir pour les soldats et les victimes du terrorisme) et enfin Yom Haatsmaout (le jour de l’ Indépendance)

Pour l’heure, je voudrais vous présenter trois Haggadot très particulières,

La première ne se trouve pas en Israël. Elle est conservée au musée de Sarajevo en Bosnie:

haggada sarajevo musee

La Haggadah de Sarajevo est un manuscrit enluminé dont on pense qu’il fut écrit et illustré à Barcelone en 1350 et emporté par son propriétaire d’alors lors de l’expulsion d’Espagne en 1492.

haggadah de sarajevo2

Le texte est  écrit sur un parchemin de veau et enluminé à la feuille d’or et de cuivre.

haggadah sarajevo 2

Apres 1492, il est difficile de suivre ses pérégrinations  On sait seulement qu’il refait surface en Italie en 1500 et puis plus rien jusqu’à  l’année 1894 où un Juif de Sarajevo, Joseph Cohen, le vend au musée de la ville parce qu’il n’a pas de quoi nourrir sa famille. Pendant la deuxième guerre mondiale, ce manuscrit échappera à la destruction nazie grâce au conservateur du musée, le Dr Dervis Korkuts qui le cachera dans le sous sol d’une mosquée.

Pendant la guerre de Bosnie, il y a un peu plus de 20 ans, le manuscrit s’est a nouveau trouvé en danger car le musée de Sarajevo se trouvait sur la ligne de front. Il a été à nouveau sauvé de la destruction par le directeur du musée  Enver Imanovic,  et transporté dans un coffre de la Banque Nationale. En 1999 pendant la guerre au Kossovo,  le fils et la petite fille du Dr Korkuts furent accueillis comme réfugiés en Israël grâce au témoignage de Mira Papo à qui le Dr Korkuts avait sauvé la vie pendant la Shoah.

La deuxième est la Haggada de Mahanaim: « Jacob se mit en chemin et il rencontra des envoyés du Seigneur. Il dit, en les voyant, ceci est le camp du Seigneur. il appela alors l’endroit Mahanayim » (Genèse 32:2-3).

En fait, il ne s’agit pas d’une mais de quatre Haggadot, écrites à la main sur des feuilles de papier reliées en cahier et  illustrées, prolongeant ainsi la tradition médiévale des manuscrits juifs enluminés.

haggadah mahanaim 2

Là,  pas de feuille de cuivre ou d’or. Nous sommes entre 1941 et 1944 et le village de Lanteuil, en Corrèze   ne sait pas que, pour la famille Neher, il s’appelle Mahanaim. Ces 4 Haggadot sont le fruit d’un travail en commun: Albert Neher, le père du philosophe André Neher* dessine les illustrations, ses fils  se chargent des commentaires et son gendre écrit le texte.

Pourquoi ce travail? Quand elle s’enfuit de devant les Allemands, la famille ne prend qu’une Haggadah, persuadée comme beaucoup que la guerre ne durera pas

Albert Neher commence  la première Haggadah pour sa petite fille dont le père est prisonnier et continuera pour toute la famille jusqu’à la fin de la guerre.   Dans chacune l’iconographie est centrée sur Jérusalem. et elles finissent sur le même point d’orgue : un juif, le bâton à la main et le sac à l’épaule, se tient dans la brisure de deux collines noires et acérées entre lesquelles, soudain, il découvre pour la première fois, Jérusalem.

haggadah mahanaim 3

Les quatre Haggadot feront ce voyage et se trouvent maintenant a Jérusalem

Enfin la dernière Haggadah dont je veux vous parler  n’est ni particulièrement célèbre ni particulièrement belle. Je ne peux même pas vous la présenter, elle a disparu dans un déménagement. C’est la Haggadah du rabbin Jean Schwartz avec des dessins à colorier. Il y avaient deux pages  qui me faisaient rêver: Sur la première  on voyait  des adolescents heureux de fuir barbelés et miradors et sur l’autre, tout au début, on lisait un discours qui me rendait très fière, celui de  David ben Gourion  en réponse au secrétaire d’état John Foster Dulles qui lui demandait quels Juifs il représentait:

« Dites-moi, Monsieur le Premier ministre – Qui donc, vous et votre état êtes censés représenter?
Les Juifs de la Pologne, ou ceux du Yémen, de Roumanie, du Maroc, d’Irak, de Russie ou peut-être du Brésil ? ….Après 2000 ans d’exil pouvez-vous honnêtement parler d’une seule nation, d’ une culture unique?
Pouvez-vous parler d’un héritage unique ou peut-être une seule tradition juive? « 

Ben Gourion avait alors répondu:

« Il y a quelque trois cents ans, le Mayflower chargé d’immigrants vers le nouveau monde, quittait les rives d’Angleterre. C’était un évènement de première importance, tant pour l’Angleterre que pour l’Amérique. Mais on aimerait savoir s’il existe un Anglais qui sache la date exacte de cet embarquement et combien la savent parmi les Américains ? Et savent-ils le nombre d’émigrés embarqués sur ce navire ? Et quel genre de pain ils mangeaient en partant ? … Voici pourtant que, quelque trois mille et trois cents ans avant le Mayflower, les Juifs sont sortis d’Egypte, et tous les Juifs de monde, en Amérique comme en Russie, savent exactement la date de ce départ qui est le 15 du mois de Nissan. Et ils savent tous exactement quel genre de pain ils mangeaient, un pain non levé. Et jusqu’à ce jour, le 15 Nissan, tous les Juifs du monde mangent du pain azyme. Ils racontent, et la sortie d’Egypte et les souffrances qu’ont dû subir les Juifs depuis le jour où ils ont été dispersés, et ils terminent ce récit par deux phrases : Cette année esclaves, l’an prochain homme libres à Jérusalem. »

Pour finir j’aimerais vous faire entendre le dernier chant du Seder de Pessah dans sa version  judeo-espagnol tel qu’il était chanté à Salonique, au Maroc et ailleurs…

A bientôt,

PS Je prie mes chers  abonnés de pardonner ma mauvaise manipulation de ce matin. Ils ont reçu un article qui n’était pas fini. La faute en est au ménage de Pessah!

*André Neher (1914-1988) est un  écrivain et philosophe juif alsacien qui fut avec Emmanuel Levinas et surtout Leon Ashkenazi (Manitou) l’un des fondateurs et artisans de  qu’on a appelé l’Ecole de Pensée Juive de Paris et un des principaux artisans du renouveau du judaïsme français après la Shoah, il émigrera en Israël peu après  1967, en réponse à la fameuse phrase du Général de Gaulle qualifiant le peuple juif de « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur »

Il cosignera avec son épouse, Renée Neher,  l’Histoire biblique du peuple d’Israël, ouvrage de référence que j’appelle la Bible de ceux qui aiment la Bible. et lui même publiera de nombreux ouvrage de pensée juive dont Moise et la vocations juive, Le puits de l’exil, L’exil de la parole…etc…