Le chemin des Patriarches (9)

Je m’aperçois que j’ai laissé les Patriarches en Samarie*. Il est temps qu’ils reprennent leur route.
Cette fois, ils sortent de Samarie  et vont droit vers le nord à travers la Galilée,  dans leur pérégrinations vers les oasis de Syrie.

(le chemin des Patriarches est en bleu foncé sur la carte)

Ils descendent les sentiers escarpés des monts de Samarie et grimpent certainement sur le Tel Megiddo pour admirer la vue; une très large vallée s’étend à leurs pieds: la vallée de Yezreel.


Megiddo est une bonne étape pour les Patriarches.
Ce n’est pas alors  un site archéologique mais un bourg fortifié. Situé sur une colline et entre deux sources d’eau, son emplacement est idéal. C’est un point stratégique important qui domine le carrefour principal de deux des plus importantes routes commerciales de l’époque: la route sud-nord qui aboutit en Phénicie et la route sud-est qui se poursuit sur les hauteurs du Golan et mène à Damas et en Mésopotamie.
La ville est mentionnée de nombreuses fois dans le Tanakh, elle se trouve sur le territoire de la tribu de Menashe bien que celle-ci n’ait jamais vraiment pris le contrôle de son territoire:
Pour Menashe, il ne déposséda point les gens de Beth-Shean et de ses dépendances, ceux de Taanakh et de ses dépendances, ni les habitants de Dor et de ses dépendances, ni ceux de Yivleâm avec les siennes, ni ceux de Megiddo avec les siennes, le Cananéen persistant à demeurer dans ce pays. (Juges 1 27)

Mais n’anticipons pas. Nous ne sommes pas encore à la période des Juges.
Il y a donc déjà à l’époque des Patriarches une ville prospère et organisée. Megiddo est un site extraordinaire pour les archéologues: on n’y compte pas moins de 30 couches archéologiques, donc 30 villes empilées les unes sur les autres. On passe des Cananéens, aux Hébreux, on découvre que le roi Salomon y fit construire un palais somptueux* et de célèbres écuries dont les archéologues pensent qu’elles pouvaient contenir de 400 à 500 chevaux. On découvre ensuite des ruines datant de la dynastie des Omrides et aussi des signes d’une présence militaire égyptienne (c’est loin de chez eux mais les Égyptiens avaient un peu partout des avant-postes fortifiés qui contrôlaient le commerce de Moyen- Orient).
La taille des murailles , la porte dite à triple tenaille,

(Une photo de la porte à triple tenaille de ‘Hatzor en Galilée. Elle est en meilleur état que celle de Megiddo. Site bible.archeologie.free.fr)

le système hydraulique très complexe, construit sous le roi d’Israel Yeroboam II. La galerie souterraine se trouve à 25 m de profondeur et débouche sur une grotte

(site antikforever.com)

ainsi que l’importance du palais et des écuries nous montrent que Megiddo fut, pendant plus de deux millénaires avant l’ère chrétienne, une ville d’une grande importance stratégique, militaire et commerciale.

Puis la ville décline. Il n’y a plus de traces ensuite d’un quelconque habitat suivi. Megiddo n’intéresse pas vraiment les Grecs ni même les Romains. Ils préféreront rejoindre leurs décapoles* en longeant la côte vers le nord.
Ensuite, les Arabes la laisseront de côté: ce sont des nomades et non des cultivateurs. La vallée si fertile sera abandonnée et deviendra une zone plus ou moins marécageuse.
Pourtant, les restes d’une église byzantine ont été découverts.

Ce qui s’explique car Har Megiddo (הר מגידו ), montagne de Megiddo, bien que ce ne soit qu’une petite colline, est mentionnée dans le livre de l’Apocalypse (Nouveau Testament) sous le nom de Armageddon.
« ... Ce sont des esprits de démons, qui font des prodiges, et qui vont vers les rois de toute la terre, afin de les rassembler pour le combat du grand jour du Dieu tout-puissant.
Voici, je viens comme un voleur. Heureux celui qui veille, et qui garde ses vêtements, afin qu’il ne marche pas nu et qu’on ne voie pas sa honte !
Ils les rassemblèrent dans le lieu appelé en hébreu Harmaguédon… Et la grande ville fut divisée en trois parties, et les villes des nations tombèrent. »
Le site verra même la visite du pape Paul VI en 1964.

En bas du Tel Megiddo, tout à côté, se trouve un charmant kibboutz nommé lui aussi Meggido.

Mais nous sommes déjà dans la vallée de Yizreel, si fertile que son nom יזרע-אל signifie Dieu a semé.
Les Patriarches vont traverser des hameaux et des champs cultivés. Ils ne le savent pas encore, mais environ 1000 ans après leur passage, c’est là que Dvora combattra Sisera, le Madianite:
Or Dvora, une prophétesse, femme de Lappidoth, gouvernait Israël à cette époque… Alors Dvora dit à Barak: « En avant! car c’est aujourd’hui que le Seigneur livre en tes mains Sisera; n’est-ce pas Dieu même qui marche devant toi? » … Debout, debout, Dvora! Eveille-toi, éveille-toi, et chante!… (livre des Juges chap 4 et 5)

Ici, Esther Rada chante le chant de Dvora lors des festivités du Yom Haatsmaout (fête de l’indépendance de l’état) en 2014.

Ce n’est qu’au 19 siècle que les premiers pionniers s’y installeront en achetant des terres à la famille libanaise des Sursuk,  l’un des plus gros propriétaires  fonciers de la vallée.
Dans les années 1870*, le gouvernement turc vendit des terres en Palestine* mais limita l’achat à des ressortissants ottomans non Juifs. C’est ainsi qu’une famille chrétienne de Beyrouth, les Sursuk, devint l’un des plus gros propriétaires fonciers de la région.
Bien que la vente de terres à des Juifs fut interdite par la loi, la famille Sursuk  ainsi que le gouvernement des Jeunes Turcs, toujours à court d’argent, étaient intéressés à ces transactions. En effet, le prix des terres était très élevé, bien plus élevé que leur valeur réelle d’autant que les organisations juives  indemnisaient aussi les familles des paysans arabes qui y vivaient… Après une interruption due à la première guerre mondiale, les transactions reprendront  jusque dans les années 30. Les dirigeants britanniques ne s’en mêlèrent pas jusqu’à ce que le mukhtar de Nazareth (qui pourtant ne se trouve pas dans la vallée de Yezreel) lance à plusieurs reprises des émeutiers contre les kibboutzim nouvellement créés et les anglais les interdirent à nouveau.

Dans la vidéo ci-dessous on voit le travail d’assèchement de la vallée en 1938, par les kibboutznikim de Ein ‘Harod Tel Yosef* et de Ein Dor:

Comme la plupart des noms des lieux que nous traversons, les noms de Ein ‘Harod et Ein Dor sont mentionnés dans le Tanakh.
Ein ‘Harod, la source de ‘Harod, est présentée dans le livre des Juges (chapitre 3) comme le lieu d’une des batailles de Gideon contre les Madianites. Il semble même que ‘Harod provienne de la  racine חרד (‘harad) qui signifie trembler. Ce serait en fait la source du tremblement (ou de ceux qui tremblent) ainsi qu’il est écrit:
Dès le matin, Yérubaal autrement dit Gédéon alla se camper avec tout son monde près d’Ein ‘Harod, ayant ainsi au nord le camp de Madian, qui commençait à la colline de Moré et s’étendait dans la vallée… et Dieu lui dit: … porte aux oreilles du peuple cet avis: Que ceux qui ont peur et qui tremblent (מִי-יָרֵא וְחָרֵד) rebroussent chemin et tournent du côté de la montagne de Guilaad…


Quant à Ein Dor, c’est là que le roi Shaoul, épuisé et désespéré fit invoquer l’esprit du prophète Samuel par une sorcière et l’entendit lui annoncer:
... Et il (Dieu) livrera également Israël, avec toi, au pouvoir des Philistins: demain, toi et tes fils vous serez où je suis, et l’armée d’Israël sera livrée par le Seigneur aux Philistins.

(le kibboutz Ein Dor aujourd’hui)

 

A bientôt,

*Ceci est le 9 ème article intitulé le chemin des Patriarches

* Le palais: En fait; il y en a deux: Le premier est attribué au roi Salomon par Yigal Yadin et le second a sans doute été construit bien plus tard par la dynastie des Omrides qui gouverna le royaume d’Israel, donc après le schisme qui suivit la mort du roi Salomon.

*La porte à triple tenaille: On en a trouvé sur les sites archéologiques de Megiddo, ‘Hatzor, Ashdod et Guézer

*Les décapoles:
https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9capole_(Proche-Orient)

*Le kibboutz de Tel Yosef a été fondé par des immigrants de la troisième alyia appartenant au bataillon du travail:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/07/10/un-garcon-semblable-a-un-cedre/

 

 

Tsvika Levy, le père des soldats isolés (1948-2018)

On a beaucoup parlé ces derniers temps d’Amos Oz, mort il y a quelques semaines.
Si Amos Oz vous intéresse, et si vous voulez sortir des hommages fidèles à la pensée unique, je vous invite à lire les excellents textes de Pierre Lurçat* sur Amos Oz. Celui-ci qui fut certainement un des grands écrivains israéliens mais il appartenait aussi à cette gauche déconnectée de la réalité qui veut faire la paix des cimetières avec des assassins qui, eux, ne cachent pas leur intention de nous exterminer.

En ce qui me concerne, je préfère m’attarder pour rendre hommage à  Tzvika Levy, décédé la même semaine, à l’âge de 70 ans de la maladie de Charcot, l’ALS.
Pendant, plus de 30 ans, le colonel Tzvika Levy, du kibboutz Yifat, a dédié sa vie aux soldats isolés par un engagement sans relâche.
Les soldats isolés sont des soldats qui n’ont pas de famille en Israel, soit parce qu’ils sont les seuls à avoir fait leur alyia, soit parce qu’ils sont orphelins ou issus de milieux particulièrement défavorisés ou rejetés comme ces jeunes arabes que leur engagement a coupé complètement de leur famille.

Dans une de ses interview, Tsvika Levy a raconté comment tout a commencé pour lui:
Jeune officier parachutiste, il perd soudain une de ses filles, Ofri. Pour l’aider à surmonter cette tragédie, Rafael Eytan* lui parle d’un projet qui lui tient à cœur et lui demande son aide:
Rafoul (Raphael Eytan) est venu me voir et m’a dit: Ecoute Tsvika, tu habites à côté de Midgal Haemek. Là bas, il y a un bon nombre de jeunes qui partent à la dérive. Aide moi à mettre sur pied un programme pour les aider à faire leur service militaire… Et c’est ce que j’ai fait… Tous les jours,
après avoir travaillé dans les champs toute la matinée, je partais à Migdal Haemek pour motiver des jeunes qui traînaient, désœuvrés et sans but.
Tsvika y réussit si bien que l’armée lui  demande de devenir le responsable de ce projet, devenu officiel.
Au fil des années, il aide ainsi des milliers de jeunes à intégrer l’armée et leur trouve des familles adoptives pour les entourer pendant leurs permissions.
(Quelques uns des 70 soldats isolés, choisis pour présenter leurs vœux au pays lors du dernier Yom Haastmaout:
De gauche à droite et de haut en bas, ils sont originaires de Chine, du Honduras, d’Israel, du Kenya, du Japon, de Colombie, d’Azerbaïdjan et d’Uruguay)

Pendant toutes ces années, il s’occupera de milliers de soldats et s’en souciera à tel point qu’il sera connu comme le père des soldats isolés, et que beaucoup d’entre eux l’appelleront même abba.

Il devra malheureusement  aussi aller à de nombreux enterrements et assister leurs familles endeuillées.

En 2017, lors de Yom Haatsmaout, Tsivka Levy a reçu le prix d’Israel en récompense de ses services rendus.


Lors de la cérémonie il a déclaré:
 » Avant que nous chantions l’Hatikva, je voudrais rappeler ceci: le 14 février 2001, il y a 16 ans, Julie Weiner,  soldate isolée venue de France, et adoptée par une famille du kibboutz Zikkim, était sur le point de commencer le cours d’officier.


Elle m’a téléphoné ce jour là de la station de bus au carrefour Azur et m’a dit: Tsvika lors de l’examen on va aussi vérifier que je connais par cœur les paroles de l’Hatikva.. Tu veux la chanter avec moi?
Je lui ai dit: avec joie.
J’ai chanté une strophe et elle une strophe et ceci, jusqu’à ce qu’elle la chante toute seule. Quand elle est arrivée à la phrase « être un peuple libre sur notre terre » , sa voix s’est tue. Je ne l’ai plus entendue. J’ai essayé en vain de la rappeler…
Soudain, j’entends une annonce sur Galei Tsahal (
la radio de l’armée): un attentat a eu lieu à la station de bus à Azur, 8 morts*. J’ai enfilé mon uniforme et j’ai volé jusque là. J’ai identifié Julie parmi les 8… Les derniers mots de Julie, nouvelle immigrante venue de France, ont été ceux de l’Hatikva « être un peuple libre sur notre terre ». Depuis, quand on chante l’Hatikva, à chaque Yom Haatsmaout ou à Yom Hazikaron, son souvenir se rappelle à moi dans mon sang et dans mon âme ».

Une semaine avant de mourir, Tsvika Levy a réussi à terminer le livre pour enfants « Les histoires de grand-père Tsvika », qu’il a écrit avec l’aide des muscles oculaires, seuls encore actifs dans son corps paralysé. Son livre devrait être mis en vente le 13 janvier, jour de son anniversaire et tous ses revenus seront transférés à l’aide aux familles de patients atteints de ALS.

J’écris ces lignes et Tsvika Levy me fait penser à un autre héros, Sim’ha Holzberg, mort en 1994, lui aussi récipiendaire du Prix Israel, et surnommé le père des blessés. Né à Varsovie en 1924, et ayant survécu au ghetto et à l’extermination, il disait que son nom Sim’ha (la joie) l’obligeait à dispenser le plus de joie possible autour de lui. C’est pour cela qu’il consacrait sa vie aux blessés de Tsahal.
(Simha Holzberg au mariage d’un soldat blessé)

L’acteur Tuvia Sapir lui a consacré un petit film destiné aux enfants:

Que le souvenir de ces deux héros soit une bénédiction pour le peuple d’Israel.

A bientôt,

 

* Pierre Lurçat:
http://vudejerusalem.over-blog.com/2018/12/quand-amos-oz-s-appelait-encore-amos-klausner-une-histoire-de-des-amour-et-de-tenebres-pierre-lurcat.html
La trahison des clercs d’Israel
http://www.tribunejuive.info/livres/pierre-lurcat-loccident-nest-plus-capable-de-regarder-israel-dune-maniere-objective

* Raphael Eytan:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Rafael_Eitan_(militaire)

* Attentat à la station d’autobus au carrefour d’Azur:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Attentat_d%27Azor_en_2001

 

 

 

Un homme, des arbres et des conseils.

J’ai souvent entendu parler  du magnifique verger de saba Avraham par Ariel. Il en rapportait des avocats et des mangues magnifiques.
Mais qui est donc ce saba? demandais-je souvent
La réponse etait laconique, il s’agissait du grand-père de sa fiancée Sapir, et il avait le plus beau verger de Pardess ‘Hanna… Et il connaissait Ben Gourion!
Alors, j’ai cherché, curieuse… et voici:
Avraham ben Yaakov est né à Pardes ‘Hanna en 1930. A l’époque Pardess ‘Hanna n’était rien qu’un petit village.

pardess-hanna-annees-30

(groupe d’agriculteurs de Pardes ‘Hanna dans les années 30)

Venu de la République tchèque, son père s’y était installé comme fermier. A ce moment là, l’agriculture dite moderne commençait à peine à voir le jour et les agrumes étaient ce qui convenaient le mieux au milieu naturel. Cependant les attaques incessantes des bandes arabes rendaient le travail des paysans très difficile. Il était en effet dangereux de s’occuper des vergers, même armé.
De plus, le déclenchement de la seconde guerre mondiale empêcha les exportations vers l’Europe et la famille fut ruinée. Comme beaucoup, le père d’Avraham s’engagea dans l’armée britannique. Malgré leur pauvreté, la mère d’Avraham envoya son fils étudier l’agriculture à Mikve Israel où se trouvaient à l’époque tous les experts en agriculture.
En 1948, Avraham est lui aussi mobilisé. Gravement blessé, il passe un an à l’hôpital où il continue à étudier comme il le peut tous les traités sur l’agriculture. Il part ensuite dans la vallée du Jourdain, travailler au kibbutz Avuka*, à côté de Beit Shean  où il se lance dans la vigne puis à l’Institut Ruppin où Yshayahou Leibowitz lui enseigne la génétique. 
En 1952, il est appelé comme expert par David Ben Gourion et fait partie des fondateurs de l’école d’agriculture de Sde Boker. Les deux hommes ont chacun un caractère rude et s’opposent souvent mais Ben Gourion le garde auprès de lui tant il apprécie ses conseils.

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(Abraham Ben Yaakov et Ben Gourion à Sde Boker)

Apres avoir passé quelques années dans le désert, il se spécialise dans la culture des plantes en milieu sub-tropical et en particulier à celle des avocats et des mangues. Il pense qu’ils s’adapteront très bien dans les zones humides d’Israel d’autant que deux plants de mangues apportés par deux soldats de la brigade juive prospéraient déjà à Beit Dagan*.
En 1962 , il rejoint le département des plantations subtropicales de l’Institut Volcani*en tant que chercheur. Et se lance dans la recherche sur l’avocat.
Son étude sur l’avocat va durer 30 ans pendant lesquels il travaillera avec 60 équipes sur 200.000 arbres. Pour ce faire il partira au Mexique et en Amérique du Sud pour collecter les échantillons génétiques en sélectionnant les arbres les plus fertiles et les plus robustes, résistant le mieux au moisissures car Avraham est partisan d’une culture organique sans pesticides.

Surnommé familièrement le père de l’avocat, Abraham a reçu de nombreux prix et une reconnaissance internationale pour son travail.

Dans le même temps, aidé par son épouse Tami, Abraham a continué à cultiver son propre verger biologique à Pardes ‘Hanna. Il a nommé les espèces de mangues et d’avocats qu’il avait sélectionnées d’après les noms de ses petit-enfants.

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(Avraham et Tami ben Yaakov)

Avraham ben Yaakov est mort le premier Tichri, Rosh Hashanah,  alors qu’on soufflait dans le shofar.
Dans la Thora, il est dit que l’homme est un עץ (etz) arbre des champs*. Le mot עץ (etz) et le mot עצה  (etza) (conseil)  viennent de la même racine. Ben Gourion le savait. Les עצות (etzot) conseils de celui qui cultive des עצים  (etzim) arbres ne peuvent être que bons.

Ce shabbat, c’etait Tou Bisvat*, le nouvel an des arbres.
Cette semaine, les écoles ont organisé des excursions dans tout le pays.

tu-bishvat-tiyul-2

Yael est ainsi partie avec sa classe découvrir l’agriculture biologique au kibboutz Sde Eliahou* dans la vallée du Jourdain.

A une vingtaine de km de chez moi se trouve l’école d’agriculture du kibboutz Kfar Etsion*.
Voici quelques photos prises cette semaine dans les champs de Judée:

les coquelicots*,
coquelicots-kfar-etsion-2017

les amandiers en fleur:
amandiers-kfar-etsion-2017

des fleurs d’amandier,
amandier-en-fleur-2017
que butine une abeille:
amandier-en-fleur-2017-2

(Photos de Yaron Rosenthal pour l’école d’agriculture de Kfar Etzion)

Bonne fête de Tou Bishvat, bonne année aux arbres!

A bientôt, 

*Pardes ‘Hanna (le verger de ‘Hanna):
https://en.wikipedia.org/wiki/Pardes_Hanna-Karkur

*Fondé en 1941, le kibbutz Avuka n’existe plus. Des dissensions entre ses membres et des difficultés propres à la rudesse de la région et des sabotages perpétrés par les Jordaniens ont fait qu’il a été abandonné en 1958.

*Beit Dagan: petite ville du centre du pays où se trouve l’Institut Volcani:
https://en.wikipedia.org/wiki/Agricultural_Research_Organization,_Volcani_Center

*Tu Bishvat:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/02/04/tout-refleurit/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/01/16/le-mois-de-shvat/

*Le kibboutz Sde Elihaou:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/07/28/sde-eliahou/

*Les coquelicots:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/02/28/le-sud-en-rouge/

*Le kibbutz Kfar Etsion:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/12/27/la-vallee-du-terebinthe/

 

 

 

 

 

http://www.gfn.co.il/inner.asp?item=711

http://www.agri.gov.il/he/pages/849.aspx

A bientot

Institut volcani ou ARO:
http://www.agri.gov.il/en/pages/1023.aspx

Un garçon semblable à un cèdre

Un garçon semblable à un cèdre בחור כארז (Ba’hour keerez): l’expression est tirée du  שיר השירים (Shir haShirim), le Cantique des Cantiques (5,15)

שׁוֹקָיו עַמּוּדֵי שֵׁשׁ, מְיֻסָּדִים עַל-אַדְנֵי-פָז; מַרְאֵהוּ, כַּלְּבָנוֹן–בָּחוּר, כָּאֲרָזִים. « Ses jambes sont des colonnes de marbre fixées sur des socles d’or; son aspect est celui du Liban, superbe comme les cèdres ».

Le cèdre qui a servi à la construction du Temple de Jerusalem, est synonyme de courage physique et  de rectitude. On dirait en français que ce garçon est « sans peur et sans reproche ». Au début des années 20, un inconnu composa une ballade sur les amours d’Avinoam, semblable à un cèdre,  et  de la belle Ra’hel.

« Sur la colline  toute proche a lieu une triste affaire: le fils du paysan*, le fils du moukhtar* (le chef du village) est tombé amoureux d’une pionnière. En haut de la colline s’est installé le Bataillon du Travail, et là bas habite la belle Ra’hel, la fière ukrainienne. Le jeune Avinoam lui rend visite chaque soir, ensemble ils se promènent dans les bosquets et dans les champs. Avinoam, un garçon comme un cèdre, qui possède une vigne et un verger, et a une tante en Amérique qui lui envoie de l’argent de temps en temps!… Elle est belle comme la Shulamit*, aux boucles  noires, mais quelle tristesse, c’est une pionnière, une pionnière du Bataillon du Travail »!

על הגבעה הסמוכה קרה מקרה בלתי נעים בן האיכר הוא בן המוכתר התאהב בחלוצה.

על הגבעה הנעלה שם תגור פלוגת הגדוד שם תגור גם רחל היפה בת אוקראינה הגאה.

מדי ערב יבקרנה אבינועם הצעיר וביחד יטיילו גם בחוּרשה גם בניר.

אבינועם בחור כארז יש לו כרם וגם פרדס, יש לו דודה באמריקה – כסף תשלח כל עת ועת.

ומה יפה כשולמית – תלתליה שחורים משחור, אך הצרה שהיא חלוצה חלוצה מגדוד העבודה.

On croirait  entendre les vieux du village assis sur leur banc:

banc vieux portugais

Que se passe-t-il donc? Avinoam est fils d’un paysan de la première alyia. Le mot איכר (Ikar) veut dire paysan. Ici il est synonyme de paysans déjà bien installés. Avinoam est un בן טובים (Ben Tovim), le fils d’une famille aisée. Les vieux sur leur banc commentent en soulignant qu’il est  aussi בן המוכטר, (Ben Mukhtar) le fils du maire*. Il a en plus une tante en Amérique (!) qui lui envoie de l’argent, et il est propriétaire d’un vignoble et d’un verger! Comment a t-il pu tomber amoureux d’une pionnière sans le sou, de la belle Ra’hel, la fière ukrainienne du Bataillon du travail?

bataillon du travail 2

Cette ballade parle en fait des luttes nombreuses qui opposent les Juifs du yishouv en cette après première guerre mondiale. Ne croyez pas que l’édification de l’état d’Israel s’est faite sans heurts. Même en ces années considérées par tous comme l’époque des pionniers, les immigrants s’installent plus volontiers en ville, où ils peuvent reproduire le style de vie de leurs parents, que dans des villages où tout est à construire. La vie communautaire ne fait pas vraiment recette: un immigrant sur six seulement décide de s’installer dans une kvutza (une commune) ancêtre du kibboutz. De plus, même parmi ceux qui choisissent la vie des pionniers, beaucoup restent fidèles au mode de vie juif  traditionnel, bien loin de celui du Bataillon du travail fondé par Trumpeldor. La « modernité socialiste » des femmes du Bataillon fait peur à beaucoup: cheveux coupés, bras découverts, pantalons! De telles horreurs peuvent arriver en Europe mais pas ici dans une bonne famille juive! Enfin,  les immigrants de cette troisième alyia sont confrontés à des problèmes économiques criants et se retrouvent face à des paysans juifs bien installés qui ne se souviennent plus combien eux aussi ont souffert dans leurs débuts.

On a souvent parle des différences entre sepharades et ashkenazes mais pensez-vous qu’entre Polonais, Ukrainiens, Bielorusses* et autres, les relations étaient plus simples? Manitou* disait un jour qu’ Israel est comme un immeuble dont chaque appartement est occupé par une famille au mode de vie particulier. Et qu’est donc ce ciment qui fait que l’immeuble n’explose pas? Le fait que tous les locataires sont Juifs et attachés à leur pays! Pendant ces dernières 67 années, Israel a du intégrer avec succès plusieurs millions de personnes aux modes de vie extrêmement différents. De nos jours, la nouvelle génération est le plus souvent le fruit de ce קיבוץ גלויות (kibboutz galouyot ou rassemblement des exilés) si difficile à réaliser et encore en devenir.

Le creuset israélien a dû se forger avec difficulté dans tous les domaines. Prenons par exemple le cas de l’hébreu: Ne pensez pas qu’Eliezer Ben Yehuda* avait réussi à convaincre tout le monde et que tous les Juifs avaient adopté l’hébreu comme un seul homme. S’il est vrai que l’enseignement dans les écoles se faisait en hébreu, dans la vie quotidienne c’était plus compliqué: quand les gens rentraient d’une journée de travail épuisante, ils revenaient naturellement à leur langue maternelle. Les plaisanteries, les mots doux ou les injures sonnent toujours mieux lorsqu’ils sont donc exprimés dans la langue familiale.
Au cours des siècles, les Juifs, croyants et non assimilés, ont gardé l’hébreu comme langue religieuse présente dans tous les moments de la vie. Par contre ils ne l’utilisaient pas pour le trivial. Et donc nombreuses étaient les oppositions, quelles soient d’ordre religieux (on ne doit pas abîmer la langue de la Thora) ou culturelles (oui, à l’hébreu pour la poésie ou les romans, mais pas pour les sciences).
En 1913, se déclarera même la « guerre des langues ». Elle concernait essentiellement le Technion*. Cet Institut, nouvellement créé, était subventionné par une organisation juive allemande qui voulait imposer l’allemand dans l’éducation technologique et scientifique. Cette guerre ne dura que peu de temps. L’usage de l’allemand rencontra une opposition ferme de la part des dirigeants du yishouv.
De plus, dès 1914, le déclenchement de la première guerre mondiale et la défaite de l’Allemagne ruinèrent les efforts du judaïsme allemand pour imposer leur langue dans l’enseignement des sciences.
Ceci est un exemple qui montre bien à que point le processus du kiboutz galouyot fut compliqué.
Quand, en 1922, l’hébreu est adoptée officiellement comme la langue des Juifs du Yishouv, elle est déjà la langue quotidienne de la majorité des Juifs de Palestine.

Pour en revenir à Avinoam, nul ne sait s’il a épousé la belle Ra’hel et s’ils vécurent longtemps, heureux, entourés de nombreux enfants… Avinoam et Ra’hel sont restés les symboles d’une société en construction et de ce fameux kibboutz galouyiot qui mijote depuis  des années, mélange d’ ingrédients multiples et différents, pour donner l’identité israélienne.

A bientôt,

PS: si vous pensez faire votre alyia et vous dispenser d’apprendre l’hébreu, oubliez ça tout de suite, il y a belle lurette que l’hébreu a triomphé!

* Shulamit est le nom de la bien-aimée dans le Cantique des Cantiques.

* Mukhtar est le mot arabe pour désigner le chef ou le maire d’un village. C’est dire si cette famille s’est assimilée et n’a rien à voir avec les pionniers nouvellement arrivés.

*Manitou: est le totem scout du Rav Leon Ashkenazi qui comme son nom l’indique était séfarade. En effet, de nombreux séfarades porte le nom d’Ashkenazi, indiquant par là que leurs ancêtres avaient vécu en Europe avant une des nombreuses expulsions et avaient trouvé refuge du côté sud de la Méditerranée.

*Eliezer ben Yehuda; https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/10/16/eliezer-ben-yehouda/

*Le Technion: Israel Institut of Technology. Il a été fondé en 1912 ce qui en fait la plus ancienne université israélienne. Connu dans le monde entier pour son excellence, il est jumelé avec le MIT à Boston et fournit aujourd’hui l’élite de l’intelligentsia scientifique en Israel.

Yossef Trumpeldor, l’homme nouveau

בַּגָּלִיל, בְּתֵל חַי,
טְרוּמְפֶּלְדּוֹר נָפַל.
בְּעַד עַמֵּנוּ, בְּעַד אַרְצֵנוּ
גִּבּוֹר יוֹסֵף נָפַל.
דֶּרֶך הָרִים, דֶּרֶךְ גְּבָעוֹת
רָץ לִגְאֹל אֶת שֵׁם תֵּל חַי,
לֵאמֹר לָאַחִים שָׁם:
לְכוּ בְּעִקְּבוֹתַי
.בְּכָל מָקוֹם

וּבְכָל רֶגַע
תִּזְכְּרוּ אוֹתִי,
כִּי נִלְחַמְתִּי וְגַם נָפַלְתִּי
בְּעַד מוֹלַדְתִּי.
כָּל הַיּוֹם אֲנִי חָרַשְׁתִּי
וּבַלַּיְלָה קְנֵה רוֹבֶה בְּיָדִי אָחַזְתִּי
.עַד הָרֶגַע הָאַחֲרוֹן

« En Galilée à Tel Haï, Trumpeldor est tombé. Pour notre peuple pour notre terre, le héros Yossef est tombé. A travers les montagnes, à travers les collines, court le nom de Tel ‘Haï, il dit a chacun: Prends sa suite! A chaque endroit, à chaque moment, souviens-toi que j’ai combattu et que je suis tombé pour ma patrie. Toute la journée j’ai labouré et la nuit j’ai veillé un fusil à la main jusqu’au dernier moment« .200px-Joseph_Trumpeldor_1917-cropped

(Yosef Trumpeldor, 1880-1920)

Le premier mars 1920 des bandes arabes attaquent Tel Haï et Kfar Guiladi qui sont deux implantations agricoles en Haute Galilée.

Tel hai kfar giladi le chemin(Le sentier entre Tel ‘Hai et Kfar Guiladi fait maintenant partie
du parc commémoratif de la bataille de Tel ‘Haï)

Les habitants se défendent courageusement mais en vain, ils doivent se replier sur Metula en laissant 8 morts dont  Yossef Trumpeldor.
Ses dernières paroles deviendront célèbres: « אין דבר טוב למות בעד ארצנו (Ein davar, tov lamout bead artsenou),
 Ça ne fait rien, il est bon de mourir pour notre pays« .

tel hai le lion rugissant

(Monument en souvenir des victimes de l’attaque de Tel ‘Haï
au cimetière se trouvant entre Kfar Giladi et Tel ‘Haï à côté de Kiriat Shemona)

Cette attaque n’est qu’une parmi d’autres qui se succèdent dans tout le yishouv, en particulier dans cette région de Haute Galilée revendiquée à la fois par  les Français et les Anglais. La ligne de démarcation entre les deux protectorats n’est pas vraiment établie et les Arabes veulent affirmer leur force. A Damas où séjourne déjà Fayçal*, les membres du Congrès Arabe appuient ces escarmouches.

Dans le Yishouv, le deuil est immense. Pourquoi?
Yossef Trumpeldor est une personnalité de premier plan dans le yishouv mais il est surtout le premier Juif à mourir en combattant pour son propre pays. C’est la première fois qu’un Juif meurt pour son pays. Alors, pour les Juifs du yishouv, peu importe s’il a vraiment prononcé cette phrase ou non, l’important est qu’elle reflète une nouvelle réalité: un nouveau Juif est en train de naître.
Ce que je viens d’écrire sonne sans doute grandiloquent,  mais cela correspond à la conception du monde des immigrants de cette troisième alyia (1918-1923) qui entreprendra des grands travaux dans le pays, et dessinera le personnage du pionnier, travaillant la terre le fusil à portée de main, vivant en communauté, tel qu’il a été popularisé dans l’imaginaire juif jusqu’à ces dernières années.

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(La plupart des grands axes routiers israéliens ont été tracés et pavés
par les immigrants de la 3 ème aliya)

Ces immigrants, pratiquement tous originaires de l’empire tsariste sont marqués par l’antisémitisme violent qu’ils ont connu de façon continue:  les pogroms, les exactions sur le front germano-russe et celles de la révolution bolchevique. Ils sont excédés d’être les victimes permanentes qui n’ont pas la possibilité de se défendre.
De plus, ils n’ont jamais été considérés comme des citoyens fiables méritant de défendre le pays où ils sont nés. En effet, jusqu’à la fin du 19 ème siècle, dans la plupart des états européens, l’armée n’accepte aucun Juif dans ses rangs* car ils sont perçus comme des traîtres potentiels. Ce n’est qu’au cours du 19ème siècle que leur situation changera mais dès ce moment là, se répand alors cette image du Juif couard qui préfère envoyer les non-Juifs se faire tuer à sa place. Image d’autant plus facile à propager que les Juifs sont une minorité très minoritaire sauf  dans l’imaginaire antisémite traditionnel qui voit des millions de Juifs partout.
Or Trumpeldor est le contraire de ce Juif là: il est le seul officier juif de l’armée tsariste. Il a obtenu ses galons en se battant mutilé (il a perdu un bras lors des combats) lors de la guerre russo-japonaise. Exilé en Egypte par les Turcs en 1914, il met sur pied avec Jabotinsky  cet embryon d’armée juive qui deviendra le Bataillon des Muletiers de Sion* et  recrée une milice juive dans le pays pour succéder aux Shomerim que les Turcs ont décimés. Sa milice est si efficace que les Arabes eux-même commencent à changer d’avis sur les Juifs: ils ne les appellent plus « awlat le mawet » (les fils de la mort) mais « shayatim », les diables, ce qui est un progrès décisif!

De plus, cette troisième alyia est façonnée par les idées des Tolstoï, reprises et revisitées par les mouvements socialistes du début du 20ème siècle: émancipation des travailleurs et retour à la terre. Pour eux, un homme nouveau doit naître, un homme nouveau responsable de lui même qui n’est plus asservi au capitalisme et qui est capable de défendre sa famille. Ici l’homme nouveau est juif, il retrouve sa patrie, il y retourne, il la met en valeur et la défend.
Ce sont aussi les débuts du communisme mais ici, on ne lutte pas pour l’union des prolétaires du monde entier mais pour l’union des juifs prolétaires et asservis qui s’émancipent à la fois de leur servitude et de l’exil en retrouvant leur patrie. Cette idée d’un Juif nouveau dépasse les clivages politiques et se retrouve autant à gauche qu’à droite.


3 ème alia juifs de hollande 1923(Tous ne viennent pas de Russie, ce groupe arrive de Hollande en 1923)

C’est ainsi que Trumpeldor servira de modèle au Juifs du Beitar*: un homme infirme qui se dévoue jusqu’au bout pour défendre ses camarades, autant que ses compagnons qui créeront le Bataillon du Travail dont le but était la reconstruction du pays tout en fédérant les travailleurs selon des principes communautaires:.

3 ème aliya fondation de la histadrout

(1920,fondation de la Histadrout, Confédération des Travailleurs)

Je relis mon texte qui va sans doute sonner grandiloquent aux oreilles de nombre d’entre vous. En Occident, les notions de patrie et de défense de la patrie ont été dévaluées par deux guerres mondiales. Les massacres de masse et les millions de morts ont rendu l’Occident aveugle aux réalités: tout plutôt que la guerre, tout plutôt que se défendre et devoir tuer. C’est une pensée très noble et tout à fait suicidaire.
Mais ici, l’amour de la patrie, la mise en valeur du pays et sa défense sont une réalité pour les pionniers de la troisième aliya et contrairement à ce qu’on peut lire à l’heure actuelle dans de nombreux journaux, elles reflètent toujours la conception du monde de la plupart des Israéliens d’aujourd’hui.
C’est pourquoi ils passent souvent pour des guerriers impitoyables qui ne connaissent que la violence. Ceux d’entre vous qui sont venus nous voir et qui sont un peu au courant des réalités israéliennes savent bien que c’est le contraire. Simplement, les gens d’ici aiment la vie et leur pays.
Cela se sent déjà dans l’éducation des enfants: à l’école primaire, les leçons d’histoire-géographie sont regroupées en שיעורי מולדת (shiourei moledet), les « leçons de la patrie ». Les enfants apprennent à connaitre la géographie du pays et à admirer les héros juifs du Tanakh comme les héros modernes. Ce qui ne les empêchera pas d’avoir plus tard un regard critique sur ces mêmes héros. Mais le modèle donné est toujours le même: celui qui est admirable est celui qui aime et protège son peuple et son pays.

Une  chanson du groupe Kaveret s’appelle justement שיעורי מולדת (Shiourei Moledet):  » une image sur le mur de la classe, un paysan laboure sa terre, grâce à lui la terre donnera du pain. La maîtresse leur parle des prochaines pluies qui se répandront sur les champs de la vallée… un pays de bergers et d’artisans... »

Mon mari est né et a grandi au Maroc. Au lendemain de la fin de la guerre des 6 jours, alors que l’information de la victoire totale des israéliens parvenait aux marocains, il entendit des réflexions des ses camarades de classe musulmans qu’il côtoyait depuis son enfance:  « Les Juifs, là-bas (en Israel) ne sont pas comme les nôtres. Eux se défendent durement quand on les attaque« . A ce jour, mon mari n’a pas oublié cette réflexion qui l’avait choqué et lui avait fait comprendre quelle image  les musulmans avaient de leurs concitoyens juifs marocains.

Ce m’a rappelé l’histoire d’un de mes proches dont j’ai déjà parlé dans un de mes articles: Shaya, avait pu fuir la Pologne à temps et se réfugier en Grande Bretagne. Là, il s’était enrôlé dans l’armée d’Anders, composée de soldats polonais, juifs ou non, qui partaient se battre au Moyen-Orient. Arrivés en Palestine mandataire,  il avait entendu un officier polonais dire à ses soldats non juifs : « Ici, vous allez voir beaucoup de Juifs, mais ne les battez pas, car ici, ils vous rendront les coups ! »*

A bientôt,

*Fayçal à Damas:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/06/12/hayim-et-faycal/

* Cette situation a varié selon les pays. Mais ce fut le cas pendant des siècles. Même lorsqu’ils étaient relégués dans des ghettos*, la garde armée qui les empêchait de sortir était composée de soldats non juifs (mais payes par les Juifs).La France les accepte depuis la Révolution. L’empire austro-hongrois a été assez libéral à ce sujet. En Russie, le Tsar Nicolas 1 er les incorpore de force, dès leur enfance pour un service de 25 ans afin de les convertir de force.

* Le nom Beitar בית »ר fait référence à la dernière forteresse juive tombée sous les coups des Romains lors de la révolte de Bar Kokhba (https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/06/24/les-generations-oubliees-1/) et l’acronyme de ברית יוסף טרומפךדור (Brit Yossef Trumpeldor)ת Alliance Yosef Trumpeldor,  quoique le nom de Trumpeldor, טרוצפלדור, se soit orthographié avec un ט et non un ת.

* https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/04/07/tout-homme-a-un-nom/

Bonne fête de Shavouot

Dimanche ce sera Shavouot, fête du don de la Thora* et des moissons. C’est dans les kibboutzim que les festivités sont les plus gaies:

défilés de tracteurs,

shavouot tracteurs 2

chants et danses,

shavouot dances kibboutz Dorot

 

mais aussi présentation des meilleurs produits du kibboutz  et en premier, les enfants. Ceux qui sont nés dans l’année seront les premiers à défiler.
Voici la cérémonie de Shavouot au kibboutz Dan, à la frontière libanaise:

Bonne fête de Shavouot

חג שבועות שמח

A bientôt,

*
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/05/12/la-thora-un-gateau-au-fromage-et-une-princesse/

Le sionisme d’avant 1914: nous les femmes!

J’ai appris qu’on avait célébré partout cette semaine la Journée Internationale de la Femme.

Je vous le dis tout de suite, je n’ai jamais été en faveur des Journées de…(mettez y ce que vous voulez). Ça m’a toujours semblé au mieux ridicule et souvent tragique, un peu de poudre aux yeux et de contentement de soi pour cacher les drames dont en fait nul ne se soucie. Cet état d’esprit doit me venir de ma mère qui refusait mes dessins de fête des mères car célébrer une fête que Petain avait mis à l’honneur lui était était inacceptable !
La Journée de la Femme étant d’origine soviétique,  je n’ai donc pas là non plus d’atomes crochus et  quand je vois comment nos voisins la célèbrent…

journee de la femme Ramallah

(11 femmes terroristes à l »honneur à Ramallah pour la Journée de la Femme)

Cela dit, la seconde aliya qui verra 40 000 Juifs s’installer en Palestine ottomane, verra aussi les débuts d’un mouvement d’émancipation des femmes juives.

Partout dans le monde occidental, à la fin du 19 ème et au début du 20 ème, il était communément accepté qu’une femme puisse travailler avec son mari. Ce qui l’etait moins, c’est qu’elle travaille en dehors du cadre familial. On voit alors apparaître des mouvements féministes qui luttent pour l’émancipation des femmes et pour l’obtention de l’égalité des droits. Mais la route sera encore bien longue comme chacun sait, malgré leur entrée sur le marché du travail au moment de la première guerre mondiale quand elles remplaceront les soldats dans les fermes et les entreprises, nécessité faisant loi.

Mais qu’en est-il des femmes de cette seconde aliya si créative par de nombreux aspects?
Les femmes juives de Palestine commencent aussi à s’émanciper. Un bon nombre choisira l’enseignement. S’occuper des enfants, même de ceux des autres, est bien accepté car pour beaucoup d’hommes, il s’agit d’un prolongement de l’éducation maternelle. Elles ne sortent donc pas trop de leur rôle traditionnel. Cela dit, quand elles enseignent, certaines révolutionnent la conception même de l’enseignement, en particulier de l’enseignement pour les tout-petits.

C’est la cas d’Hasya Sukenik Feinsod. En arrivant en Eretz Israel, Hasya a un but bien précis: créer des écoles maternelles qui ne soient pas que de simples garderies. Pour cela elle décide de former à de nouvelles méthodes des enseignants de qualité. Elle milite pour l’utilisation de l’hébreu à l’école et dirige le Séminaire Hébraïque pour les Enseignants de maternelle.

Sukenik-Hasya(Hasya Sukenik Feinsod)

Fania Meitman Cohen arrive, elle, avec son mari et ses enfants comme institutrice de maternelle. Mais elle ne se contentera pas de cela. Elle fondera le Gymnasia Herzliya de Tel Aviv*, première école secondaire non-religieuse.

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(Fania Meitman-Cohen) 

Les enseignantes et directrices d’école seront plusieurs fois renvoyées à leur rôle de « femme ». Ainsi Fania elle-même doit laver les planchers parce que ce n’est pas un travail d’homme, Cila Feinberg doit se battre pour créer des cours de gymnastique où les jeunes filles porteront des pantalons, une troisième pionnière de l’éducation, Judith Harari, sera temporairement renvoyée car la naissance de son bébé la rendait « inapte à un travail en dehors de la maison« .  Malgré tout, le Gymnasia Herzliya introduit dès le départ  la notion d’éducation égale pour les garçons et les filles dans le système éducatif juif palestinien.

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(Yehudit Harari-Eisenberg, dont le père Aharon fut l’un des fondateurs de Rehovot)

Shulamit Ruppin (1878-1912) est professeur de chant et de musique. Elle a fait son alya en 1908 avec son mari Arthur Ruppin, directeur de l’Office palestinien. En 1910, elle a fondé les premières écoles de musique de Jaffa et de Jérusalem. Pour elle, musicienne professionnelle, la promotion de l’éducation musicale doit aller de pair avec le renouveau de la société juive en Palestine. Son sentiment dominant est que « des choses merveilleuses commencent à se produire dans ce pays« . En plus de motiver les musiciens juifs à immigrer en Palestine et à enseigner dans ses institutions, Shulamit Ruppin persuade de riches donateurs sionistes de Russie à soutenir financièrement son projet.

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(Shulamit et Arthur Ruppin)

Les noms de Sarah Azaryahu, Sarah Gliklich, Amita Pinchover sont peu connus. Ce furent pourtant elles aussi des enseignantes qui promouvaient l’égalité homme-femme en Eretz Israel, en particulier dans le monde du travail.

Pas très loin de chez moi, il y a une rue Thon.

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Malheureusement, elle a été nommée en l’honneur de Yaakov Thon* et non pas de sa femme Sarah.

Sarah Thon est pourtant une femme remarquable qui dirige l’Association des Femmes pour le Travail Culturel en Palestine, association fondée au 8 ème congrès sioniste en 1907. Cette association s’es fixée un double objectif : offrir aux jeunes femmes un moyen de subsistance mais aussi une éducation hébraïque.
Sarah fondera des ateliers d’artisanat pour des centaines de jeunes femmes à travers tout le pays et sera reconnue pour son travail.

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(Sarah Thon enseigne la broderie)

Son mari, Yaakov Thon devait avoir la même vision: après la mort de Sarah, sa deuxieme femme, Hannah (Helena) Thon, sera également très impliquée dans le travail social envers les femmes. Egalement journaliste, elle fondera la journal האשה (Haisha), la femme,  le premier magazine féminin en Palestine.

Malgré ces réalisations, des archives nous indiquent que la plupart des femmes travaillent dur pour survivre et sont cantonnées à des travaux mal payés..
A des lecteurs qui s’intéressent aux  possibilités de travail pour les femmes en Palestine, Shenkin, alors directeur de l’Information et du Bureau de l’Immigration, explique qu’en Palestine comme ailleurs, les professions féminines sont toujours les mêmes: pour quelques enseignantes ou infirmières diplômées, il y a de nombreuses couturières, sages-femmes*, masseuses et cuisinières. Selon ses mots: « Non seulement en Palestine, mais partout dans le monde, il est plus difficile pour une femme de s’en sortir que pour un homme. Les femmes sont moins bien préparées à la lutte pour la vie ».

Il est vrai que pour accéder à des professions plus gratifiantes, il faut étudier or très peu de femmes ont accès à l’Université.
Dans un article publié en 1910, Sarah Thon reprend le même constat tout en insistant sur l’importance du travail féminin: « La construction d’Eretz Israel ne se fera qu’avec la participation active des femmes. Il faut non seulement faire refleurir le désert mais réaliser une réforme sociale, réforme qui ne peut avoir avoir lieu en excluant les femmes ».
Dans un article poursuivant la réflexion de Sarah Thon, l’historien Joseph Klausner insiste sur l’importance des études féminines car dit-il: »il y a une très nette corrélation entre le niveau intellectuel des femmes et surtout leur maîtrise de l’hébreu et la réussite de l’intégration familiale dans le pays ».

Toutes les femmes ne s’installent pas en ville. Certaines ont choisi le retour à la terre  et la vie en communauté dans les colonies agricoles qui formeront les premiers kibbutzim. Elles ont une conception de l’égalité entre hommes et femmes qui surprend parfois leurs consœurs.

Pour les חלוצות (‘haloutzot) pionnières, être les égales des hommes signifie vivre et agir comme eux. Leur conditions de vie si difficiles ne leur laissent souvent pas le choix. Tout le monde vit à la dure, par nécessité. Mais il y a aussi chez ces femmes un désir de s’affranchir de toutes les conventions en vue d’adopter un mode de vie totalement étranger , presqu’un désir d’ascétisme, comme si toute notion de confort devait être reprouvée.
« Notre habitation près du Kinneret était composée d’une seule pièce dans une maison en ruines. La piece servait à tout et à tous, y compris  à des serpents et des scorpions… Nous dormions sur le toit sur lequel nous grimpions par un trou dans un mur. Il ne nous était même pas venu à l’idée de construire une échelle… J’ai fait la cuisine en plein air sur quelques pierres, dans la chaleur torride, sans un brin d’ombre. J’avais à faire la cuisine pour trente personnes… Personne n’eut l’idée de bâtir une cuisine, moi même je n’en eus pas l’idée… Je n’éprouvais plus de peur devant rien… J’allais toujours seule (à Tiberiade)…Il m’arrivait de transporter toute seule, à dos d’âne, de gros sacs de pain… » (Souvenirs de Sarah Melkin*).


Sarah Melkin et ses camarades(Sarah Melkin et un groupe de pionniers)

En fait ce désir d’être « un homme comme les autres » vient à la fois de la nécessité de survivre quotidiennement et aussi de ne plus ressembler aux Juifs de l’exil. « Tout s’était passé comme si, de courbée qu’elle était dans l’exil, ma personne se dressait maintenant toute droite« .
Cette compréhension particuliere de l’égalité homme-femme se transformera parfois en idéologie, ce qui amènera bien plus tard  Arthur Koestler, vivant alors dans un kibboutz, à regretter  que les filles du kibbutz « tiennent les bâtons de rouge pour une invention du diable qui habite la Babel de Tel Aviv« *. Certains trouveront sa remarque sexiste mais j’ai toujours eu un faible pour Koestler!

Il faudra attendre l’après-guerre pour que Sarah Thon et Judith Harari notent « qu’elles ont une volonté excessive de ressembler aux hommes.. de leur désir d’être des hommes en toute choses » et lire sous la plume de Sarah Glicklich Slouschz, dans sa brochure  אל האשה (El haIshah) (à la femme) que les femmes ne devraient pas renier leur féminité: «Les femmes doivent enfin comprendre que leurs caractéristiques sont en effet différentes de celles des hommes. Et en accord avec ces caractéristiques, leurs activités sont également différentes; mais par rapport à leur valeur, hommes et femmes sont égaux. « 

Pour les femmes de la 2 ème aliya, ces désirs d’indépendance économique et de réalisation personnelle sont liés à leur volonté de jouer un rôle important dans la construction du pays. Ce thème revient sans cesse dans leur écriture: travail de la terre, travail artisanal, enseignement, tout est vu comme une renaissance personnelle et nationale.
L’artiste Ira Jan a eu la chance d’être remarquée des son jeune âge pour ses talents artistiques et envoyée à Moscou où elle étudie avec Leonid Pasternak, puis à Paris avec Raphael Collin. Mais elle sent que seule l’aliya lui permettra de se réaliser elle-même:
« Je pars… parce que je veux vivre la vie d’un artiste libre, sur la Terre d’Israël, qui m’attire de plus en plus chaque jour …  » Après son aliya, elle déclarera: « Quelque chose de nouveau est en train de naître ici. Pour moi, tout fleurit ici « 

Ira Jan dessin

( Ira Jan: jeune fille Jerusalem 1910  fusain)

Je dois aussi mentionner Rahel (Rahel Bleustein) dont j’évoquais le souvenir dans l’article: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/02/07/escapade-au-kinneret/
En ce début du 20 ème siècle, Rahel n’est pas encore tuberculeuse, elle le deviendra sans doute en s’occupant de réfugiés pendant la première guerre mondiale.
Elle fait partie des pionniers qui se sont installés au bord du Kinneret dans la communauté Kvutzat Kinneret (le kibbutz Kinneret actuellement). Elle y travaille et étudie l’agriculture.

kibbutz kevutzat kinneret

et c’est là qu’elle écrira la plupart de ses poèmes. Les promeneurs lisent toujours des poèmes de Rahel sur sa tombe:

שם הרי גולן
« Au loin les monts du Golan, tends la mains pour les toucher »

 

Les mémoires et les écrits de ces quelques femmes, qui ont tracé un chemin en faveur de l’émancipation féminine, suggèrent que pour elles, l’importance de l’éducation, de leur émancipation par le travail, et la construction d’une nouvelle société juive libre sur sa terre, étaient un tout. 
Voici une émission pour enfants à la gloire des חלוצות (haloutzot) pionnières, qui n’oublie pas celles venues du Yemen et qui se moque gentiment de Golda Meir  (mais ceci est une autre histoire).

A bientôt,

*Yaakov Thon, leader et aide d’Arthur Ruppin au bureau palestinien de l’Organisation sioniste

*Il s’agit de sages femmes sans diplôme. Un autre texte dont je n’ai pas pu avoir l’original en hébreu parle de femmes dentistes sans diplôme!

*Sarah Melkin: 1885-1949, pionnière de la deuxième aliya, a l’origine d’une organisation ouvrière féminine

* Arthur Koestler: La tour d’Ezra