Tsvika Levy, le père des soldats isolés (1948-2018)

On a beaucoup parlé ces derniers temps d’Amos Oz, mort il y a quelques semaines.
Si Amos Oz vous intéresse, et si vous voulez sortir des hommages fidèles à la pensée unique, je vous invite à lire les excellents textes de Pierre Lurçat* sur Amos Oz. Celui-ci qui fut certainement un des grands écrivains israéliens mais il appartenait aussi à cette gauche déconnectée de la réalité qui veut faire la paix des cimetières avec des assassins qui, eux, ne cachent pas leur intention de nous exterminer.

En ce qui me concerne, je préfère m’attarder pour rendre hommage à  Tzvika Levy, décédé la même semaine, à l’âge de 70 ans de la maladie de Charcot, l’ALS.
Pendant, plus de 30 ans, le colonel Tzvika Levy, du kibboutz Yifat, a dédié sa vie aux soldats isolés par un engagement sans relâche.
Les soldats isolés sont des soldats qui n’ont pas de famille en Israel, soit parce qu’ils sont les seuls à avoir fait leur alyia, soit parce qu’ils sont orphelins ou issus de milieux particulièrement défavorisés ou rejetés comme ces jeunes arabes que leur engagement a coupé complètement de leur famille.

Dans une de ses interview, Tsvika Levy a raconté comment tout a commencé pour lui:
Jeune officier parachutiste, il perd soudain une de ses filles, Ofri. Pour l’aider à surmonter cette tragédie, Rafael Eytan* lui parle d’un projet qui lui tient à cœur et lui demande son aide:
Rafoul (Raphael Eytan) est venu me voir et m’a dit: Ecoute Tsvika, tu habites à côté de Midgal Haemek. Là bas, il y a un bon nombre de jeunes qui partent à la dérive. Aide moi à mettre sur pied un programme pour les aider à faire leur service militaire… Et c’est ce que j’ai fait… Tous les jours,
après avoir travaillé dans les champs toute la matinée, je partais à Migdal Haemek pour motiver des jeunes qui traînaient, désœuvrés et sans but.
Tsvika y réussit si bien que l’armée lui  demande de devenir le responsable de ce projet, devenu officiel.
Au fil des années, il aide ainsi des milliers de jeunes à intégrer l’armée et leur trouve des familles adoptives pour les entourer pendant leurs permissions.
(Quelques uns des 70 soldats isolés, choisis pour présenter leurs vœux au pays lors du dernier Yom Haastmaout:
De gauche à droite et de haut en bas, ils sont originaires de Chine, du Honduras, d’Israel, du Kenya, du Japon, de Colombie, d’Azerbaïdjan et d’Uruguay)

Pendant toutes ces années, il s’occupera de milliers de soldats et s’en souciera à tel point qu’il sera connu comme le père des soldats isolés, et que beaucoup d’entre eux l’appelleront même abba.

Il devra malheureusement  aussi aller à de nombreux enterrements et assister leurs familles endeuillées.

En 2017, lors de Yom Haatsmaout, Tsivka Levy a reçu le prix d’Israel en récompense de ses services rendus.


Lors de la cérémonie il a déclaré:
 » Avant que nous chantions l’Hatikva, je voudrais rappeler ceci: le 14 février 2001, il y a 16 ans, Julie Weiner,  soldate isolée venue de France, et adoptée par une famille du kibboutz Zikkim, était sur le point de commencer le cours d’officier.


Elle m’a téléphoné ce jour là de la station de bus au carrefour Azur et m’a dit: Tsvika lors de l’examen on va aussi vérifier que je connais par cœur les paroles de l’Hatikva.. Tu veux la chanter avec moi?
Je lui ai dit: avec joie.
J’ai chanté une strophe et elle une strophe et ceci, jusqu’à ce qu’elle la chante toute seule. Quand elle est arrivée à la phrase « être un peuple libre sur notre terre » , sa voix s’est tue. Je ne l’ai plus entendue. J’ai essayé en vain de la rappeler…
Soudain, j’entends une annonce sur Galei Tsahal (
la radio de l’armée): un attentat a eu lieu à la station de bus à Azur, 8 morts*. J’ai enfilé mon uniforme et j’ai volé jusque là. J’ai identifié Julie parmi les 8… Les derniers mots de Julie, nouvelle immigrante venue de France, ont été ceux de l’Hatikva « être un peuple libre sur notre terre ». Depuis, quand on chante l’Hatikva, à chaque Yom Haatsmaout ou à Yom Hazikaron, son souvenir se rappelle à moi dans mon sang et dans mon âme ».

Une semaine avant de mourir, Tsvika Levy a réussi à terminer le livre pour enfants « Les histoires de grand-père Tsvika », qu’il a écrit avec l’aide des muscles oculaires, seuls encore actifs dans son corps paralysé. Son livre devrait être mis en vente le 13 janvier, jour de son anniversaire et tous ses revenus seront transférés à l’aide aux familles de patients atteints de ALS.

J’écris ces lignes et Tsvika Levy me fait penser à un autre héros, Sim’ha Holzberg, mort en 1994, lui aussi récipiendaire du Prix Israel, et surnommé le père des blessés. Né à Varsovie en 1924, et ayant survécu au ghetto et à l’extermination, il disait que son nom Sim’ha (la joie) l’obligeait à dispenser le plus de joie possible autour de lui. C’est pour cela qu’il consacrait sa vie aux blessés de Tsahal.
(Simha Holzberg au mariage d’un soldat blessé)

L’acteur Tuvia Sapir lui a consacré un petit film destiné aux enfants:

Que le souvenir de ces deux héros soit une bénédiction pour le peuple d’Israel.

A bientôt,

 

* Pierre Lurçat:
http://vudejerusalem.over-blog.com/2018/12/quand-amos-oz-s-appelait-encore-amos-klausner-une-histoire-de-des-amour-et-de-tenebres-pierre-lurcat.html
La trahison des clercs d’Israel
http://www.tribunejuive.info/livres/pierre-lurcat-loccident-nest-plus-capable-de-regarder-israel-dune-maniere-objective

* Raphael Eytan:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Rafael_Eitan_(militaire)

* Attentat à la station d’autobus au carrefour d’Azur:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Attentat_d%27Azor_en_2001

 

 

 

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Bonne année 2019!

Pour débuter cette nouvelle année, je vais vous parler de maisons…
Pas de maisons en bois ou en pierre… Non, de maisons en cuivre!
La cinquième grande vague d’immigration juive vers la Palestine mandataire a lieu entre 1930 et 1939. Elle commence modestement mais devient plus massive à partir de l’année 1933 qui voit les nazis arriver au pouvoir en Allemagne. La grande révolte arabe et ses pogroms antisémites de 1936 l’a fait légèrement ralentir mais la situation en Europe devient si préoccupante que les Juifs affluent par milliers entre 1938 et 1939, pour certains illégalement* car les Anglais refusent souvent de leur accorder un visa.
Cette vague d’immigration de 250 000 personnes sera aussi appelée l’immigration allemande car elle est composée pour un quart de Juifs en provenance d’Allemagne et d’Autriche.

(chorale d’enfants avant leur départ pour Eretz Israel)

Mais où loger tous ces gens?
Si certains rejoignent les moshavim ou les kibboutzim comme celui de Sde Eliahou*, la plupart s’installent en ville. Les baraques en bois poussent un peu partout. Mais à Haifa, les habitants sont  stupéfaits de voir des maisons  en cuivre!
L’idée de construire des maisons en cuivre n’est pas nouvelle. En 1922 avait eu lieu, en Allemagne, un concours d’architecture moderne remporté par Walter Gropius, fondateur du mouvement Bauhaus. La société de Zygmund Hirsch avait remporté celui de la réalisation de ce projet.
Mais au fil des années, la situation des Juifs allemands se dégrade de plus en plus et beaucoup songent à quitter l’Allemagne. Il ne peuvent pas emporter leurs biens mais un accord conclu entre le gouvernement britannique, le gouvernement allemand et l’Agence Juive*  permet à un certain nombre d’entre eux de transférer la somme de 10 000 livres en Palestine mandataire, à condition qu’elle soit utilisée pour acheter des biens d’équipements allemands
C’est ainsi que Zigmund Hirsch pourra  importer en Palestine les premières maisons en cuivre.
Elles arrivent en pièces détachées, prêtes à être montées: fenêtres (double vitrage), portes, connexions électriques (AEG), murs déjà peints, volets roulants, placards muraux, chauffage central et tuiles à toit plat. On trouve même dans les containers des gravures de paysages allemands à suspendre!
Ces maisons n’auront pourtant pas un grand succès. Tout d’abord, elles sont assez chères et souvent les gens s’entassent en famille dans une seule pièce. Ensuite, parce que les Anglais les considèrent comme des cabanes et ne leur accordent qu’un permis temporaire d’un an.
14 maisons seulement seront construites dans le yishouv.
De plus, très rapidement, les Allemand décident de stopper l’affaire: ils ont besoin de cuivre pour leur réarmement.
Seules 5 d’entre elles ont survécu:
A Tsfat, la Maison Roxenstein – quartier de Har Canaan


A ‘Haifa, la m
aison Tuchler, au 20 de la rue Tel Mana

ainsi que les maisons Grundman – 9 rue Horsha , Zelma Schoenfeld 5 rue Leonardo Da Vinci, et Kaliski- Neuman , 23 rueSmolenskin.

Pourquoi vous parler de maisons en ce début d’année?
En hébreu, le  mot בית (bayit) signifie maison mais aussi famille, peuple. Notre maison cette année a été attaquée de toute part. La région de Otef Aza, qui borde la bande de Gaza, a particulièrement souffert: missiles, obus, incendies, des hectares de cultures et de forêts sont partis en fumée*. Aussi, en décembre, le groupe Koolulam et 3500 participants y ont donné un concert pour soutenir ses habitants.

…La tempête a hurlé sur mon seuil. Permets-moi de venir et de te chanter un chant d’amour...Donne-moi la main mon frère pour un moment de tendresse et de sérénité, sans mot superflu

 

Bonne année 2019!

 

 

A bientôt, 

* Pour le début de l’année 2013, je publiais cet article en réponse a une question surprenante: Mais en Israel avez-vous des lits?
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/01/04/bonne-annee-2013/

* kibboutz Sde Eliahou:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/07/28/sde-eliahou/

*La politique britannique à l’égard des Juifs d’Europe:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/06/17/des-livres-blancs-mais-pas-tres-propres/

* L’accord de transfert, Haavara, fonctionnera jusqu’en 1939 mais de moins en moins de visas seront accordés par la Grande Bretagne.
Des tentatives ont été faites pour conclure des accords similaires avec plusieurs pays d’Europe centrale et orientale. L’accord avec le gouvernement tchécoslovaque, qui a permis le transfert d’un demi-million de livres sterling et de milliers d’immigrants en Israël à la veille de la Seconde Guerre mondiale, a été le plus fructueux.

* Sur les architectes juifs allemands de Palestine: Myra Wahraftig: They Laid the Foundation, Lives and Works of German-Speaking Jewish Architects in Palestine 1918-1948 , Berlin 2007,  

 

 

Notre Jerusalem

En 2013, je publiais un article Jerusalem d’or*. Il est toujours d’actualité car Jerusalem est notre capitale depuis 3000 ans.
Le transfert de l’ambassade américaine à Jerusalem est certes une décision importante mais elle ne signifie pas que pour la première fois, Jerusalem est déclarée capitale de l’état d’Israel: elle l’est en fait depuis la création de l’état en 1948 même si aucun état jusqu’à présent l’avait reconnue comme telle.
Ceux qui nous la dénient ou qui nous la disputent ne le font pas par souci humaniste ou par équité mais simplement parce qu’il leur est impensable qu’elle le soit. Il est même impensable pour certains qu’elle se trouve en Israel*!
Pourquoi? Je pense sincèrement que nombres de nations nous ont concédé un état-refuge du bout des lèvres à condition que nous nous montrions reconnaissant en restant sous leur tutelle. Elles n’ont jamais pu accepter que cette ville si importante dans l’histoire de l’humanité soit en fait notre héritage ancestral.
Mais personne ne s’est vraiment rendu compte que pour nous Israel n’était pas qu’un refuge. Pourtant, les paroles de l’Hatikva sont très claires:
Tant qu’au fond du cœur l’âme juive vibre, et notre regard est tourné vers Sion,  vers les confins de l’Orient, notre espoir n’est pas encore perdu. Un espoir de 2000 ans, être un peuple libre sur notre terre, la terre de Sion et de Jerusalem.
Nous le chantions même avant la création de l’état d’Israel:

(Élèves d »une école juive à Munkacs,Tchécoslovaquie, en 1930)

Vous me direz que je confonds deux choses: Israel et Jerusalem. Non, je ne les confonds pas mais pour les Juifs au cours des âges les deux se confondaient. L’alyia de nombreux Juifs s’est faite en pensant à Jerusalem et non pas à Tel Aviv, Beer Sheva, ou aux kibboutzim. Le nom de Sion (l’une des collines de la ville) signifiait pour eux Jerusalem et Jerusalem englobait tout le pays. Dans le chant המסע לארץ ישראל (hamassa leeretz Israel), qui raconte odyssée dramatique des Juifs d’Ethiopie à travers le Soudan, une mère encourage ses enfants fatigués:
« Encore un peu, encore un peu, soulevez vos jambes, un dernier effort avant Jerusalem » et ensuite « encore un peu encore un peu, notre rêve se réalise, on arrive en Eretz Israel »

Nous ne sommes pas animés par un esprit guerrier, nous ne voulons pas dominer le monde. Mais nous sommes liés à notre héritage par un lien, celui qui nous relie à nos ancêtres et à cette terre. Il passe de génération en génération. C’est ainsi que le sionisme c’est le retour à Sion et que Jerusalem est au sommet de notre joie comme disait le prophète Jérémie…
Pour les uns, ce lien a une composante religieuse forte, parfois mystique, pour d’autres non.
Hier soir, à la télévision, l’interview d’un vieux monsieur qui fit partie du Groupe clandestin des sonneurs de Shofar*à l’âge de 13 ans. Ce groupe sonnait du shofar le jour de Kippour à la barbe des soldats anglais en faction au Kotel. Le  gouvernement britannique de l’époque  interdisait aux Juifs de sonner du Shofar et d’apporter des rouleaux de la Thora pour ne pas gêner les susceptibilités des musulmans. Ce jeune garçon ne l’avait pas fait par mysticisme religieux mais, dit-il, par « fierté nationale« .
Je me souviens d’un chant nostalgique que ma mère aimait beaucoup. Nous le fredonnions en canon: וִיהוּדָה, לְעוֹלָם תֵּשֵׁב; וִירוּשָׁלִַם, לְדוֹר וָדוֹר (Yehuda leolam teshev vyerushalayim ledor vador)
Yehouda sera toujours habité ainsi que Jerusalem de génération en génération:

Nous sommes revenus à la maison, nous sommes rentrés chez nous. Le shofar ne sonne pas sur le Mont du Temple mais déjà au Kotel et nous parcourons les rues de notre capitale, librement comme vous pouvez le faire chez vous, où que ce soit.
Dans notre capitale, dans notre pays, chacun peut ne pas croire ou croire et croire en ce qu’il veut. Si vous venez, vous entendrez les cloches et l’appel du muezzin. La réalité n’est pas toujours simple, elle est même souvent très compliquée, mais c’est la nôtre et nous nous faisons avec*.
Souvenez-vous: nous sommes simplement rentrés chez nous.

Dans la vidéo ci-dessous, Yehoram Gaon interprète pour les festivités du Jour de Jerusalem, ce chant dont voici le refrain:
« J’ai vue une ville drapée de lumière, elle monte dans les couleurs de l’arc en ciel et joue en moi comme une harpe »*

Comme le disait David Ben Gourion qui fut notre premier Premier Ministre: Si un pays a une âme, les montagnes de Jerusalem sont l’âme du pays d’Israel

 

A bientôt,

 

*  Jerusalem d’or:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/05/07/jerusalem-dor/

*  Le groupe clandestin des souffleurs de Shofar:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/09/25/le-groupe-clandestin-des-souffleurs-de-shofar/

*  Notre réalité :
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/03/02/nous-les-yerushalmim/

* Jerusalem au sommet de notre joie: Psaume 137

* Pour le Consulat de France a Jerusalem, Jerusalem ne se trouve pas en Israel. Sur les cartes d’identité françaises établies par le Consulat, le nom de la rue est exact, le nom de la ville est bien Jerusalem mais le nom du pays…est aussi Jerusalem. Jerusalem se trouve donc hors territoire israélien. Et je précise pour les chipoteurs que c’est le cas même pour les quartiers se trouvant en deçà de la ligne d’armistice de 1949 et officiellement reconnus comme étant israéliens par la communauté internationale. Ah le vieux fantasme de l’internationalisation de Jerusalem!

* Chant écrit par Yossi Sarig, jeune compositeur du kibboutz Beit Hashita, tué pendant la guerre de Kippour

Des « Livres Blancs » mais pas très propres

J’avais intitulé mon article du 29 février: « Désarrois juifs dans l’entre deux guerres »*.
Dans les années 30, les Juifs du Yishuv* voient leurs conditions de vie et leur liberté être restreintes chaque jour un peu plus. Les Anglais les empêchent de s’installer et de se défendre alors que les Arabes sont de plus en plus agressifs et violents.
Comme vous les savez, la guerre éclate à la fin de l’été 1939. Les juifs du Yishuv sont alors totalement séparés de leur famille restée en Europe ou en Afrique du Nord.
Or, quelques mois avant le début de la guerre, les Anglais ont publié leur troisième Livre Blanc.

British White Paper of 1939

Dès l’année 1922, un premier Livre Blanc avait déjà:
-restreint le territoire destiné au Foyer Juif, en donnant à l’émir Abdallah* le contrôle des terres situées à l’est du Jourdain, qu’ils nommeront Transjordanie.
-restreint l’immigration juive en posant comme condition première à l’immigration que les candidats aient des moyens d’existence suffisamment élevés.
-décidé que la Palestine ne pouvait être conçue comme une entité politique exclusivement juive.

Palestine_et_Transjordanie_(1922_-_1948)

Le deuxième Livre Blanc avait été publie le 21 octobre 1930 après les émeutes sanglantes de 1929 et le pogrom d’Hebron.
Celui-ci allait encore plus loin, car le gouvernement britannique y remettait en cause le principe même de l’immigration juive tout en  favorisant celle des Arabes et leur priorité à l’emploi, y compris dans les institutions juives. A un moment où les Juifs allemands cherchaient désespérément à fuir leur pays, le nombre de certificats d’immigration accordés était inférieur au nombre de demandes.

Quant au troisième Livre Blanc, promulgué de 17 mai 1939:
-Il limite la vente de terres  aux Juifs. Dans certains endroits, elle est complètement interdite comme en Samarie, à Gaza ou dans la région de Beer Sheva. Dans le reste du Neguev et la vallée du Jourdain elle est autorisée au compte-goutte et reste libre à Tel Aviv ou Haïfa.
-Il interdit presque entièrement l’immigration juive: seuls 75 000 Juifs pourront s’installer en Palestine de façon à ce que le nombre de Juifs ne représente que le tiers de la population locale. Alors que, dans le même temps,  celle-ci augmente grâce à un afflux de musulmans favorisés par les lois britanniques et attirés par des perspectives économiques bien meilleures que dans leur pays d’origine.
-Déclare enfin que l’immigration juive devra ensuite être soumise au consentement des Arabes et du gouvernement arabe en devenir.
Les Anglais confirment donc ce qu’ils avaient écrit dans le premier Livre Blanc et y disent très clairement qu’ils ne veulent pas d’un état juif en Palestine.

Ce troisième Livre Blanc est promulgué sans état d’âme par le gouvernement britannique alors que:
-Les émeutes anti-juives battent leur plein en Palestine depuis déjà trois ans sous l’impulsion du Grand Mufti de Jerusalem, Hadj Amin Al Husseini, qui suit les directives nazies contre les Juifs dans tout le Moyen-Orient.
-En Europe, les Juifs allemands sont victime des lois raciales et ceux qui sont d’origine polonaise ont été déjà expulsés à l’est. Les Juifs autrichiens sont pris dans la nasse à cause de l’Anschluss. Les Juifs polonais, roumains, hongrois vivent sous des régimes dictatoriaux et antisémites. Tous ceux qui ont pu fuir en Europe occidentale se retrouvent apatrides du fait que ces pays là, ainsi que l’Italie fasciste, ne renouvellent pas les passeports de leurs ressortissants juifs réfugiés à l’étranger, appliquant ainsi leurs lois raciales.

Les Juifs de Palestine regardent alors les Britanniques comme leurs ennemis. Cependant tous ne le sont pas.
En 1936, un officier anglais, le Major Orde Wingate, considéré comme profondément excentrique, est sioniste: Il parle non seulement l’arabe mais aussi l’hébreu! Il fonde les Special Night Squads ou SNS : 4 sections totalisant 200 hommes dont 150 servent déjà dans la police juive: Les Notrim*. Ils effectuent des missions de nuit – d’où leur nom – pour protéger les kibboutzim isolés, principalement en Galilée, mais aussi l’oléoduc de l’Irak Petroleum Company qui alimente le port de ‘Haifa.
Wingate est un représentant du sionisme chrétien pour qui les Juifs doivent retourner sur leur terre afin de hâter la venue du Messie. Considéré comme un héros par les Juifs de Palestine, il les entraîne à se battre comme une armée moderne et les encourage aussi moralement. Les Juifs du Yishuv le désignent par son surnom הידיד (Hayedid) l’Ami. Certains disent que le cri de ralliement des officiers israéliens au combat « אחרי (a’haraï), après moi, était celui de Wingate.

orde wingate

Tout cela provoque la colère de ses supérieurs qui le mutent en 1939. Sur son passeport sera inscrit: »“The holder of this passport is not allowed to enter Palestine or Trans-Jordan”, le titulaire de ce passeport n’est pas autorisé à entrer en Palestine ou en Transjordanie »*
Son souvenir est resté vivace en Israel. Le Centre National Israélien pour l’Education physique et le Sport a été nomme le Wingate Institut en souvenir de l’Ami, le Major Orde Wingate.

Wingate Institut

Mais en fait, malgré quelques amis comme Orde Wingate, les Juifs de Palestine se sentent impuissants, à la merci d’un pouvoir britannique de plus en plus en faveur des Arabes .Que peuvent-ils faire?
Ils manifestent! Pour ce que cela vaut!
Je me souviens de toutes les manifestations auxquelles j’ai participé en France pour les refuznik, pour Israel… Elles ne servaient qu’à nous donner un sentiment curieux: d’un côté nous étions là, entre nous, et c’était chaleureux. D’un autre côté, nous étions là, seulement entre nous, et c’était effrayant de solitude.

manifestation a Jerusalem contre le Livre Blanc de 1939(Manisfestation à Jerusalem)

Heureusement, les Juifs du Yishuv ne font pas que manifester. Ils s’engagent de diverses manières, luttant et espérant échapper au sort des Juifs prisonniers en Europe et obtenir un jour un état juif.


Dans la vidéo ci-dessus, Fred Dunkel a filmé les troupes juives, habillées de bric et de broc: Dans le camion ouvert se trouve un jeune soldat, Moshe Dayan*.
Le chant est un poème de Nathan Alterman: זמר הפלוגות, le Chant de plougot (bataillons)

Nombreux sont ceux qui rejoignent la Haganah, d’autres s’enrôlent dans l’Irgoun. Certains vont s’engager dans l’armée britannique. A contre-cœur les Anglais acceptent de créer 15 bataillons palestiniens qui seront incorporés à l’armée britannique en septembre 1940 et seront chargés de participer à la défense stratégique du Moyen-Orient*.

En parallèle, le Yishouv organise depuis 1934  l’alyia clandestine, עליה ב (Alyia Bet), pour contrer les quota d’immigration.

affiche haapala

Sur cette affiche, il est écrit la première phrase du poème de Yehuda Halevy: Sion ne te soucieras-tu pas du sort de tes captifs?

Les Juifs du Yishuv refusent le qualificatif d’immigration illégale. Ils préfèrent celui de clandestine ou mieux celui de  העפלה (Haapala) l’ascension. Les nouveaux arrivants ne sont pas considérés comme des réfugiés mais comme des מעפילים (maapilim) des grimpeurs, avec toujours et encore cette idée de עליה (aliya) montée en Eretz Israel,  mais en même temps, de  renforcement de la population du yishuv. La racine עפל signifie autant fortifier, renforcer que grimper.

A bientôt,

* Désarrois juifs dans l’entre-deux guerres:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/02/29/desarrois-juifs-dans-lentre-deux-guerres/

*Yishuv: établissement des Juifs en Palestine avant 1948

*l’emir Abdallah: Abdallah bin al Hussein, né à la Mecque en 1882, émir de Transjordanie de 1921 à 1946, puis roi de Transjordanie de 1946 à 1949 sous le nom d’Abdallah Ier puis roi de Jordanie jusqu’en 1948, arrière grand-père du roi Abdallah II de Jordanie

* Lois raciales en Allemagne: 1935, en Italie:1938, en Autriche: 1938, en Slovaquie et en Hongrie: 1939…
« By 1938, Germany and Austria did not stand alone in Europe in terms of the enactment of anti-Semitic laws. Anti-Semitic laws found a home in Bulgaria, Hungary, Poland, Romania, and Slovakia. Finzi6 notes that in Poland, which contained one of Europe’s largest Jewish communities, the 1930s ushered in a systematic economic boycott of many Jewish producers and a series of prohibitions excluding Polish Jews from several occupations and educational opportunities. In Romania, the formation of the Goga-Cuzist government following the December 1937 national elections produced Europe’s second anti-Semitic regime. »Cambridge University Press 0521773083 – Roots of Hate: Anti-Semitism in Europe before the Holocaust William I. Brustein

* Les Notrim נוטרים,  gardes, était une force de police juive qui fut fondée par les Britanniques. Ses membres faisaient pour la plupart également partie de la Haganah et contrevenaient souvent aux directives britanniques

* Orde Wingate sera envoyé en Afrique. Il créera la « force Gédéon » en souvenir du héros biblique qui réussit avec une toute petite armée à défaire les troupes plus nombreuses des Madianites: Avec seulement 1700 hommes, il capturera en Ethiopie plus de 20 000 Italiens. Il sera envoyé ensuite en Asie où il créera les Chindit, qui combattront les Japonais derrière les lignes ennemies. Il mourra dans un accident d’avion en 1944 en Inde.

* Les unités juives combattent aux cötés des Alliés en Grèce en 1941 : 100 Juifs palestiniens sont tués et 1 700 faits prisonniers par les Allemands. Le 6 août 1942, l’armée britannique constitue un régiment palestinien à partir de trois bataillons juifs et d’un bataillon arabe. Ce régiment combat en Egypte et en Afrique du Nord.

*Moshe Dayan (1915-1981) engagé dans la Hagana en 1938 à l’âge de 14 ans, il perdra son œil dans un accrochage avec les troupes de Vichy le 7 juin 1941

Hébreu, difficile langue!

Yossi Banay et Rivka Mikhaeli interprètent עברית קשה שפה (Ivrit Kasha Safa) ou hébreu, difficile langue:

– Pardon, peut-être montre? Combien heure…veux…
Il y a ici en Eretz, deux semaines, il y a immigrant nouveau. hébreu apprendre, encore pas savoir, il y a beaucoup difficile!

-Moi aussi oulpan, apprendre peu de temps, moi classe mora Yokheved
-Combien de temps apprendre?
-Oulpan Akiva, quand dans matin 4 heures…

Ah hébreu difficile langue!
Aussi langue casse-tête!
Mais pouvoir parler lentement je avec toi, et tu avec moi… Je avec toi
Et je aussi avec toi

-Moi te voir, vite dictionnaire acheter
Commence au alef, quoi voir en premier? Ahav, ohev, ahouv, ohevet*, des mots très beaux…
Il y a madame?
-Pas du tout
-Il y a un homme?
-Il y a personne
-Tres difficile se débrouiller ici, homme seul,
Si homme seul, un ami, la vie plus agréable.

-L’Agence* a donné un appartement, clé n’a pas donné.
Il dit: avant donner clé,  il faut apporter fiancé. 
Il dit: un seul, c’est famille trop petite…

-J’ai un four grand
-J’ai un « frigidaire »
-J’ai « permis » télévision*
-Chez moi un petit piano
-Pas d’auto, j’ai un vélo
Il y a comment se débrouiller.

Ah hébreu difficile langue,
Aussi langue casse-tête,
Demain pas habiter seul,
moi avec toi et moi avec toi.

 

La chanson date de 1975, elle est devenue très célèbre car elle parlait au cœur de nombreux israéliens.
Apres avoir vécu dans les maabarot*, vers la fin des années 50 les olim eurent enfin accès à des appartements dans des immeubles nouvellement construits. Mais évidemment comme les candidats étaient beaucoup plus nombreux que les appartements, priorité était donnée aux familles avec enfants ou à la rigueur aux couples, les personnes seules étaient les dernières servies.
A cette époque, un four est un luxe, on se débrouille avec les Primus qui se vendent très bien maintenant aux puces.

Primus
Le « frigidaire » est aussi un luxe, c’est peut-être pourquoi le mot hébraïque מקרר (Mekarer) n’a pas encore été adopté par tous. Et même si on peut s’offrir des choses aussi modernes et luxueuses, il faut attendre des mois avant de les acquérir*.
On trouve bien plus facilement un vieux piano qu’une télévision. D’ailleurs, il n’y a pas de télévision israélienne avant 1966, car David Ben Gourion s’y oppose! A ses débuts la télévision israélienne n’émettra qu’une heure par jour, pour les infos et bien sûr en noir et blanc*.  Ceux qui ont pu acquérir un appareil, branchent des antennes sur leur toit et captent comme ils le peuvent les programmes égyptiens, libanais ou chypriotes…

television

L’expression עברית קשה שפה (Ivrit kasha safa), l’hébreu difficile langue, est restée. C’est un encouragement un peu moqueur pour les nouveaux arrivants. Il y a même une page facebook qui porte ce nom, dédiée aux difficultés de la langue.
Parmi les phrases du même genre, il ne faut pas oublier celle-ci:
כל התחלה קשה (Kol hat’hala kasha): tout début est difficile.
C’est ce qui était écrit sur le mur du cabanon de l’oulpan au kibboutz, et il était effectivement difficile d’étudier après une journée de travail.
J’ignorais alors que c’était une phrase du Zohar et qu’elle se rapportait au début de l’année et au retour sur soi, le fameux חשבון נפש (‘heshbon nefesh)
que chacun doit faire avant Kippour.

oulpan kibboutz

Ce matin, nous sommes retournés à l’école Reshit* pour un troisième « Shalom kita aleph! ». Cette fois c’est pour Avigail!
Et à nouveau la joie des enfants qui se retrouvent sous le dais des taliths des pères, les chants et le petit pot de miel traditionnel!
Sur le mur de l’école est écrite cette phrase:

mur ecole reshit 04 09 2015

« Que tu saches: chaque enfant a une  mélodie particulière, bien à lui.« 

 

 inspirée par le livre de  משלי (les Proverbes 22,6):

« חנוך לנער על-פי דרכו, גם כי יזקין לא יסור ממנה » (משלי כ »ב, ו’
« Eduque l’enfant selon son chemin, quand il vieillira, il ne s’en écartera pas.« 

 

Le livre des Proverbes avait aussi inspiré Rabbi Na’hman de Braztlav lorsqu’il écrivait:
 » Sache que tout berger a une mélodie bien à lui, que chaque herbe a son chant, et que de ce chant  provient la mélodie du berger… C’est si beau et agréable d’entendre ce chant, c’est si bien de prier parmi eux dans la joie.  Et de ce chant le cœur se remplit et déborde… »
C’est devenu une chanson mise en musique par Naomi Shemer.

 

Cette année, dans de nombreuses écoles comme dans celle de Pedouel en Samarie, une partie des vœux aux enfants et aux parents a été aussi traduite en français, vu le nombre de nouveaux immigrants francophones.

pedouel

A bientôt,

* ahav: il aimait, ohev: il aime, ahouv: aimé, ohevet: elle aime

*L’Agence Juive avait en charge l’installation des nouveaux immigrants

*Maabarot: les cabanes dans lesquelles les nouveau immigrants restèrent parfois des années:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/10/24/sharaliya/

*Jusqu’en 1959, les Israéliens ont vécu avec des tickets de rationnement

*en noir et blanc: je précise pour les moins de 40 ans, persuadés qu’avant eux et la télé couleur, on arrive chez les Pierrafeu

*Ecole Reshit de Jerusalem:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/09/03/shalom-kita-aleph/

Un garçon semblable à un cèdre

Un garçon semblable à un cèdre בחור כארז (Ba’hour keerez): l’expression est tirée du  שיר השירים (Shir haShirim), le Cantique des Cantiques (5,15)

שׁוֹקָיו עַמּוּדֵי שֵׁשׁ, מְיֻסָּדִים עַל-אַדְנֵי-פָז; מַרְאֵהוּ, כַּלְּבָנוֹן–בָּחוּר, כָּאֲרָזִים. « Ses jambes sont des colonnes de marbre fixées sur des socles d’or; son aspect est celui du Liban, superbe comme les cèdres ».

Le cèdre qui a servi à la construction du Temple de Jerusalem, est synonyme de courage physique et  de rectitude. On dirait en français que ce garçon est « sans peur et sans reproche ». Au début des années 20, un inconnu composa une ballade sur les amours d’Avinoam, semblable à un cèdre,  et  de la belle Ra’hel.

« Sur la colline  toute proche a lieu une triste affaire: le fils du paysan*, le fils du moukhtar* (le chef du village) est tombé amoureux d’une pionnière. En haut de la colline s’est installé le Bataillon du Travail, et là bas habite la belle Ra’hel, la fière ukrainienne. Le jeune Avinoam lui rend visite chaque soir, ensemble ils se promènent dans les bosquets et dans les champs. Avinoam, un garçon comme un cèdre, qui possède une vigne et un verger, et a une tante en Amérique qui lui envoie de l’argent de temps en temps!… Elle est belle comme la Shulamit*, aux boucles  noires, mais quelle tristesse, c’est une pionnière, une pionnière du Bataillon du Travail »!

על הגבעה הסמוכה קרה מקרה בלתי נעים בן האיכר הוא בן המוכתר התאהב בחלוצה.

על הגבעה הנעלה שם תגור פלוגת הגדוד שם תגור גם רחל היפה בת אוקראינה הגאה.

מדי ערב יבקרנה אבינועם הצעיר וביחד יטיילו גם בחוּרשה גם בניר.

אבינועם בחור כארז יש לו כרם וגם פרדס, יש לו דודה באמריקה – כסף תשלח כל עת ועת.

ומה יפה כשולמית – תלתליה שחורים משחור, אך הצרה שהיא חלוצה חלוצה מגדוד העבודה.

On croirait  entendre les vieux du village assis sur leur banc:

banc vieux portugais

Que se passe-t-il donc? Avinoam est fils d’un paysan de la première alyia. Le mot איכר (Ikar) veut dire paysan. Ici il est synonyme de paysans déjà bien installés. Avinoam est un בן טובים (Ben Tovim), le fils d’une famille aisée. Les vieux sur leur banc commentent en soulignant qu’il est  aussi בן המוכטר, (Ben Mukhtar) le fils du maire*. Il a en plus une tante en Amérique (!) qui lui envoie de l’argent, et il est propriétaire d’un vignoble et d’un verger! Comment a t-il pu tomber amoureux d’une pionnière sans le sou, de la belle Ra’hel, la fière ukrainienne du Bataillon du travail?

bataillon du travail 2

Cette ballade parle en fait des luttes nombreuses qui opposent les Juifs du yishouv en cette après première guerre mondiale. Ne croyez pas que l’édification de l’état d’Israel s’est faite sans heurts. Même en ces années considérées par tous comme l’époque des pionniers, les immigrants s’installent plus volontiers en ville, où ils peuvent reproduire le style de vie de leurs parents, que dans des villages où tout est à construire. La vie communautaire ne fait pas vraiment recette: un immigrant sur six seulement décide de s’installer dans une kvutza (une commune) ancêtre du kibboutz. De plus, même parmi ceux qui choisissent la vie des pionniers, beaucoup restent fidèles au mode de vie juif  traditionnel, bien loin de celui du Bataillon du travail fondé par Trumpeldor. La « modernité socialiste » des femmes du Bataillon fait peur à beaucoup: cheveux coupés, bras découverts, pantalons! De telles horreurs peuvent arriver en Europe mais pas ici dans une bonne famille juive! Enfin,  les immigrants de cette troisième alyia sont confrontés à des problèmes économiques criants et se retrouvent face à des paysans juifs bien installés qui ne se souviennent plus combien eux aussi ont souffert dans leurs débuts.

On a souvent parle des différences entre sepharades et ashkenazes mais pensez-vous qu’entre Polonais, Ukrainiens, Bielorusses* et autres, les relations étaient plus simples? Manitou* disait un jour qu’ Israel est comme un immeuble dont chaque appartement est occupé par une famille au mode de vie particulier. Et qu’est donc ce ciment qui fait que l’immeuble n’explose pas? Le fait que tous les locataires sont Juifs et attachés à leur pays! Pendant ces dernières 67 années, Israel a du intégrer avec succès plusieurs millions de personnes aux modes de vie extrêmement différents. De nos jours, la nouvelle génération est le plus souvent le fruit de ce קיבוץ גלויות (kibboutz galouyot ou rassemblement des exilés) si difficile à réaliser et encore en devenir.

Le creuset israélien a dû se forger avec difficulté dans tous les domaines. Prenons par exemple le cas de l’hébreu: Ne pensez pas qu’Eliezer Ben Yehuda* avait réussi à convaincre tout le monde et que tous les Juifs avaient adopté l’hébreu comme un seul homme. S’il est vrai que l’enseignement dans les écoles se faisait en hébreu, dans la vie quotidienne c’était plus compliqué: quand les gens rentraient d’une journée de travail épuisante, ils revenaient naturellement à leur langue maternelle. Les plaisanteries, les mots doux ou les injures sonnent toujours mieux lorsqu’ils sont donc exprimés dans la langue familiale.
Au cours des siècles, les Juifs, croyants et non assimilés, ont gardé l’hébreu comme langue religieuse présente dans tous les moments de la vie. Par contre ils ne l’utilisaient pas pour le trivial. Et donc nombreuses étaient les oppositions, quelles soient d’ordre religieux (on ne doit pas abîmer la langue de la Thora) ou culturelles (oui, à l’hébreu pour la poésie ou les romans, mais pas pour les sciences).
En 1913, se déclarera même la « guerre des langues ». Elle concernait essentiellement le Technion*. Cet Institut, nouvellement créé, était subventionné par une organisation juive allemande qui voulait imposer l’allemand dans l’éducation technologique et scientifique. Cette guerre ne dura que peu de temps. L’usage de l’allemand rencontra une opposition ferme de la part des dirigeants du yishouv.
De plus, dès 1914, le déclenchement de la première guerre mondiale et la défaite de l’Allemagne ruinèrent les efforts du judaïsme allemand pour imposer leur langue dans l’enseignement des sciences.
Ceci est un exemple qui montre bien à que point le processus du kiboutz galouyot fut compliqué.
Quand, en 1922, l’hébreu est adoptée officiellement comme la langue des Juifs du Yishouv, elle est déjà la langue quotidienne de la majorité des Juifs de Palestine.

Pour en revenir à Avinoam, nul ne sait s’il a épousé la belle Ra’hel et s’ils vécurent longtemps, heureux, entourés de nombreux enfants… Avinoam et Ra’hel sont restés les symboles d’une société en construction et de ce fameux kibboutz galouyiot qui mijote depuis  des années, mélange d’ ingrédients multiples et différents, pour donner l’identité israélienne.

A bientôt,

PS: si vous pensez faire votre alyia et vous dispenser d’apprendre l’hébreu, oubliez ça tout de suite, il y a belle lurette que l’hébreu a triomphé!

* Shulamit est le nom de la bien-aimée dans le Cantique des Cantiques.

* Mukhtar est le mot arabe pour désigner le chef ou le maire d’un village. C’est dire si cette famille s’est assimilée et n’a rien à voir avec les pionniers nouvellement arrivés.

*Manitou: est le totem scout du Rav Leon Ashkenazi qui comme son nom l’indique était séfarade. En effet, de nombreux séfarades porte le nom d’Ashkenazi, indiquant par là que leurs ancêtres avaient vécu en Europe avant une des nombreuses expulsions et avaient trouvé refuge du côté sud de la Méditerranée.

*Eliezer ben Yehuda; https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/10/16/eliezer-ben-yehouda/

*Le Technion: Israel Institut of Technology. Il a été fondé en 1912 ce qui en fait la plus ancienne université israélienne. Connu dans le monde entier pour son excellence, il est jumelé avec le MIT à Boston et fournit aujourd’hui l’élite de l’intelligentsia scientifique en Israel.

Yossef Trumpeldor, l’homme nouveau

בַּגָּלִיל, בְּתֵל חַי,
טְרוּמְפֶּלְדּוֹר נָפַל.
בְּעַד עַמֵּנוּ, בְּעַד אַרְצֵנוּ
גִּבּוֹר יוֹסֵף נָפַל.
דֶּרֶך הָרִים, דֶּרֶךְ גְּבָעוֹת
רָץ לִגְאֹל אֶת שֵׁם תֵּל חַי,
לֵאמֹר לָאַחִים שָׁם:
לְכוּ בְּעִקְּבוֹתַי
.בְּכָל מָקוֹם

וּבְכָל רֶגַע
תִּזְכְּרוּ אוֹתִי,
כִּי נִלְחַמְתִּי וְגַם נָפַלְתִּי
בְּעַד מוֹלַדְתִּי.
כָּל הַיּוֹם אֲנִי חָרַשְׁתִּי
וּבַלַּיְלָה קְנֵה רוֹבֶה בְּיָדִי אָחַזְתִּי
.עַד הָרֶגַע הָאַחֲרוֹן

« En Galilée à Tel Haï, Trumpeldor est tombé. Pour notre peuple pour notre terre, le héros Yossef est tombé. A travers les montagnes, à travers les collines, court le nom de Tel ‘Haï, il dit a chacun: Prends sa suite! A chaque endroit, à chaque moment, souviens-toi que j’ai combattu et que je suis tombé pour ma patrie. Toute la journée j’ai labouré et la nuit j’ai veillé un fusil à la main jusqu’au dernier moment« .200px-Joseph_Trumpeldor_1917-cropped

(Yosef Trumpeldor, 1880-1920)

Le premier mars 1920 des bandes arabes attaquent Tel Haï et Kfar Guiladi qui sont deux implantations agricoles en Haute Galilée.

Tel hai kfar giladi le chemin(Le sentier entre Tel ‘Hai et Kfar Guiladi fait maintenant partie
du parc commémoratif de la bataille de Tel ‘Haï)

Les habitants se défendent courageusement mais en vain, ils doivent se replier sur Metula en laissant 8 morts dont  Yossef Trumpeldor.
Ses dernières paroles deviendront célèbres: « אין דבר טוב למות בעד ארצנו (Ein davar, tov lamout bead artsenou),
 Ça ne fait rien, il est bon de mourir pour notre pays« .

tel hai le lion rugissant

(Monument en souvenir des victimes de l’attaque de Tel ‘Haï
au cimetière se trouvant entre Kfar Giladi et Tel ‘Haï à côté de Kiriat Shemona)

Cette attaque n’est qu’une parmi d’autres qui se succèdent dans tout le yishouv, en particulier dans cette région de Haute Galilée revendiquée à la fois par  les Français et les Anglais. La ligne de démarcation entre les deux protectorats n’est pas vraiment établie et les Arabes veulent affirmer leur force. A Damas où séjourne déjà Fayçal*, les membres du Congrès Arabe appuient ces escarmouches.

Dans le Yishouv, le deuil est immense. Pourquoi?
Yossef Trumpeldor est une personnalité de premier plan dans le yishouv mais il est surtout le premier Juif à mourir en combattant pour son propre pays. C’est la première fois qu’un Juif meurt pour son pays. Alors, pour les Juifs du yishouv, peu importe s’il a vraiment prononcé cette phrase ou non, l’important est qu’elle reflète une nouvelle réalité: un nouveau Juif est en train de naître.
Ce que je viens d’écrire sonne sans doute grandiloquent,  mais cela correspond à la conception du monde des immigrants de cette troisième alyia (1918-1923) qui entreprendra des grands travaux dans le pays, et dessinera le personnage du pionnier, travaillant la terre le fusil à portée de main, vivant en communauté, tel qu’il a été popularisé dans l’imaginaire juif jusqu’à ces dernières années.

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(La plupart des grands axes routiers israéliens ont été tracés et pavés
par les immigrants de la 3 ème aliya)

Ces immigrants, pratiquement tous originaires de l’empire tsariste sont marqués par l’antisémitisme violent qu’ils ont connu de façon continue:  les pogroms, les exactions sur le front germano-russe et celles de la révolution bolchevique. Ils sont excédés d’être les victimes permanentes qui n’ont pas la possibilité de se défendre.
De plus, ils n’ont jamais été considérés comme des citoyens fiables méritant de défendre le pays où ils sont nés. En effet, jusqu’à la fin du 19 ème siècle, dans la plupart des états européens, l’armée n’accepte aucun Juif dans ses rangs* car ils sont perçus comme des traîtres potentiels. Ce n’est qu’au cours du 19ème siècle que leur situation changera mais dès ce moment là, se répand alors cette image du Juif couard qui préfère envoyer les non-Juifs se faire tuer à sa place. Image d’autant plus facile à propager que les Juifs sont une minorité très minoritaire sauf  dans l’imaginaire antisémite traditionnel qui voit des millions de Juifs partout.
Or Trumpeldor est le contraire de ce Juif là: il est le seul officier juif de l’armée tsariste. Il a obtenu ses galons en se battant mutilé (il a perdu un bras lors des combats) lors de la guerre russo-japonaise. Exilé en Egypte par les Turcs en 1914, il met sur pied avec Jabotinsky  cet embryon d’armée juive qui deviendra le Bataillon des Muletiers de Sion* et  recrée une milice juive dans le pays pour succéder aux Shomerim que les Turcs ont décimés. Sa milice est si efficace que les Arabes eux-même commencent à changer d’avis sur les Juifs: ils ne les appellent plus « awlat le mawet » (les fils de la mort) mais « shayatim », les diables, ce qui est un progrès décisif!

De plus, cette troisième alyia est façonnée par les idées des Tolstoï, reprises et revisitées par les mouvements socialistes du début du 20ème siècle: émancipation des travailleurs et retour à la terre. Pour eux, un homme nouveau doit naître, un homme nouveau responsable de lui même qui n’est plus asservi au capitalisme et qui est capable de défendre sa famille. Ici l’homme nouveau est juif, il retrouve sa patrie, il y retourne, il la met en valeur et la défend.
Ce sont aussi les débuts du communisme mais ici, on ne lutte pas pour l’union des prolétaires du monde entier mais pour l’union des juifs prolétaires et asservis qui s’émancipent à la fois de leur servitude et de l’exil en retrouvant leur patrie. Cette idée d’un Juif nouveau dépasse les clivages politiques et se retrouve autant à gauche qu’à droite.


3 ème alia juifs de hollande 1923(Tous ne viennent pas de Russie, ce groupe arrive de Hollande en 1923)

C’est ainsi que Trumpeldor servira de modèle au Juifs du Beitar*: un homme infirme qui se dévoue jusqu’au bout pour défendre ses camarades, autant que ses compagnons qui créeront le Bataillon du Travail dont le but était la reconstruction du pays tout en fédérant les travailleurs selon des principes communautaires:.

3 ème aliya fondation de la histadrout

(1920,fondation de la Histadrout, Confédération des Travailleurs)

Je relis mon texte qui va sans doute sonner grandiloquent aux oreilles de nombre d’entre vous. En Occident, les notions de patrie et de défense de la patrie ont été dévaluées par deux guerres mondiales. Les massacres de masse et les millions de morts ont rendu l’Occident aveugle aux réalités: tout plutôt que la guerre, tout plutôt que se défendre et devoir tuer. C’est une pensée très noble et tout à fait suicidaire.
Mais ici, l’amour de la patrie, la mise en valeur du pays et sa défense sont une réalité pour les pionniers de la troisième aliya et contrairement à ce qu’on peut lire à l’heure actuelle dans de nombreux journaux, elles reflètent toujours la conception du monde de la plupart des Israéliens d’aujourd’hui.
C’est pourquoi ils passent souvent pour des guerriers impitoyables qui ne connaissent que la violence. Ceux d’entre vous qui sont venus nous voir et qui sont un peu au courant des réalités israéliennes savent bien que c’est le contraire. Simplement, les gens d’ici aiment la vie et leur pays.
Cela se sent déjà dans l’éducation des enfants: à l’école primaire, les leçons d’histoire-géographie sont regroupées en שיעורי מולדת (shiourei moledet), les « leçons de la patrie ». Les enfants apprennent à connaitre la géographie du pays et à admirer les héros juifs du Tanakh comme les héros modernes. Ce qui ne les empêchera pas d’avoir plus tard un regard critique sur ces mêmes héros. Mais le modèle donné est toujours le même: celui qui est admirable est celui qui aime et protège son peuple et son pays.

Une  chanson du groupe Kaveret s’appelle justement שיעורי מולדת (Shiourei Moledet):  » une image sur le mur de la classe, un paysan laboure sa terre, grâce à lui la terre donnera du pain. La maîtresse leur parle des prochaines pluies qui se répandront sur les champs de la vallée… un pays de bergers et d’artisans... »

Mon mari est né et a grandi au Maroc. Au lendemain de la fin de la guerre des 6 jours, alors que l’information de la victoire totale des israéliens parvenait aux marocains, il entendit des réflexions des ses camarades de classe musulmans qu’il côtoyait depuis son enfance:  « Les Juifs, là-bas (en Israel) ne sont pas comme les nôtres. Eux se défendent durement quand on les attaque« . A ce jour, mon mari n’a pas oublié cette réflexion qui l’avait choqué et lui avait fait comprendre quelle image  les musulmans avaient de leurs concitoyens juifs marocains.

Ce m’a rappelé l’histoire d’un de mes proches dont j’ai déjà parlé dans un de mes articles: Shaya, avait pu fuir la Pologne à temps et se réfugier en Grande Bretagne. Là, il s’était enrôlé dans l’armée d’Anders, composée de soldats polonais, juifs ou non, qui partaient se battre au Moyen-Orient. Arrivés en Palestine mandataire,  il avait entendu un officier polonais dire à ses soldats non juifs : « Ici, vous allez voir beaucoup de Juifs, mais ne les battez pas, car ici, ils vous rendront les coups ! »*

A bientôt,

*Fayçal à Damas:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/06/12/hayim-et-faycal/

* Cette situation a varié selon les pays. Mais ce fut le cas pendant des siècles. Même lorsqu’ils étaient relégués dans des ghettos*, la garde armée qui les empêchait de sortir était composée de soldats non juifs (mais payes par les Juifs).La France les accepte depuis la Révolution. L’empire austro-hongrois a été assez libéral à ce sujet. En Russie, le Tsar Nicolas 1 er les incorpore de force, dès leur enfance pour un service de 25 ans afin de les convertir de force.

* Le nom Beitar בית »ר fait référence à la dernière forteresse juive tombée sous les coups des Romains lors de la révolte de Bar Kokhba (https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/06/24/les-generations-oubliees-1/) et l’acronyme de ברית יוסף טרומפךדור (Brit Yossef Trumpeldor)ת Alliance Yosef Trumpeldor,  quoique le nom de Trumpeldor, טרוצפלדור, se soit orthographié avec un ט et non un ת.

* https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/04/07/tout-homme-a-un-nom/