Notre Jerusalem

En 2013, je publiais un article Jerusalem d’or*. Il est toujours d’actualité car Jerusalem est notre capitale depuis 3000 ans.
Le transfert de l’ambassade américaine à Jerusalem est certes une décision importante mais elle ne signifie pas que pour la première fois, Jerusalem est déclarée capitale de l’état d’Israel: elle l’est en fait depuis la création de l’état en 1948 même si aucun état jusqu’à présent l’avait reconnue comme telle.
Ceux qui nous la dénient ou qui nous la disputent ne le font pas par souci humaniste ou par équité mais simplement parce qu’il leur est impensable qu’elle le soit. Il est même impensable pour certains qu’elle se trouve en Israel*!
Pourquoi? Je pense sincèrement que nombres de nations nous ont concédé un état-refuge du bout des lèvres à condition que nous nous montrions reconnaissant en restant sous leur tutelle. Elles n’ont jamais pu accepter que cette ville si importante dans l’histoire de l’humanité soit en fait notre héritage ancestral.
Mais personne ne s’est vraiment rendu compte que pour nous Israel n’était pas qu’un refuge. Pourtant, les paroles de l’Hatikva sont très claires:
Tant qu’au fond du cœur l’âme juive vibre, et notre regard est tourné vers Sion,  vers les confins de l’Orient, notre espoir n’est pas encore perdu. Un espoir de 2000 ans, être un peuple libre sur notre terre, la terre de Sion et de Jerusalem.
Nous le chantions même avant la création de l’état d’Israel:

(Élèves d »une école juive à Munkacs,Tchécoslovaquie, en 1930)

Vous me direz que je confonds deux choses: Israel et Jerusalem. Non, je ne les confonds pas mais pour les Juifs au cours des âges les deux se confondaient. L’alyia de nombreux Juifs s’est faite en pensant à Jerusalem et non pas à Tel Aviv, Beer Sheva, ou aux kibboutzim. Le nom de Sion (l’une des collines de la ville) signifiait pour eux Jerusalem et Jerusalem englobait tout le pays. Dans le chant המסע לארץ ישראל (hamassa leeretz Israel), qui raconte odyssée dramatique des Juifs d’Ethiopie à travers le Soudan, une mère encourage ses enfants fatigués:
« Encore un peu, encore un peu, soulevez vos jambes, un dernier effort avant Jerusalem » et ensuite « encore un peu encore un peu, notre rêve se réalise, on arrive en Eretz Israel »

Nous ne sommes pas animés par un esprit guerrier, nous ne voulons pas dominer le monde. Mais nous sommes liés à notre héritage par un lien, celui qui nous relie à nos ancêtres et à cette terre. Il passe de génération en génération. C’est ainsi que le sionisme c’est le retour à Sion et que Jerusalem est au sommet de notre joie comme disait le prophète Jérémie…
Pour les uns, ce lien a une composante religieuse forte, parfois mystique, pour d’autres non.
Hier soir, à la télévision, l’interview d’un vieux monsieur qui fit partie du Groupe clandestin des sonneurs de Shofar*à l’âge de 13 ans. Ce groupe sonnait du shofar le jour de Kippour à la barbe des soldats anglais en faction au Kotel. Le  gouvernement britannique de l’époque  interdisait aux Juifs de sonner du Shofar et d’apporter des rouleaux de la Thora pour ne pas gêner les susceptibilités des musulmans. Ce jeune garçon ne l’avait pas fait par mysticisme religieux mais, dit-il, par « fierté nationale« .
Je me souviens d’un chant nostalgique que ma mère aimait beaucoup. Nous le fredonnions en canon: וִיהוּדָה, לְעוֹלָם תֵּשֵׁב; וִירוּשָׁלִַם, לְדוֹר וָדוֹר (Yehuda leolam teshev vyerushalayim ledor vador)
Yehouda sera toujours habité ainsi que Jerusalem de génération en génération:

Nous sommes revenus à la maison, nous sommes rentrés chez nous. Le shofar ne sonne pas sur le Mont du Temple mais déjà au Kotel et nous parcourons les rues de notre capitale, librement comme vous pouvez le faire chez vous, où que ce soit.
Dans notre capitale, dans notre pays, chacun peut ne pas croire ou croire et croire en ce qu’il veut. Si vous venez, vous entendrez les cloches et l’appel du muezzin. La réalité n’est pas toujours simple, elle est même souvent très compliquée, mais c’est la nôtre et nous nous faisons avec*.
Souvenez-vous: nous sommes simplement rentrés chez nous.

Dans la vidéo ci-dessous, Yehoram Gaon interprète pour les festivités du Jour de Jerusalem, ce chant dont voici le refrain:
« J’ai vue une ville drapée de lumière, elle monte dans les couleurs de l’arc en ciel et joue en moi comme une harpe »*

Comme le disait David Ben Gourion qui fut notre premier Premier Ministre: Si un pays a une âme, les montagnes de Jerusalem sont l’âme du pays d’Israel

 

A bientôt,

 

*  Jerusalem d’or:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/05/07/jerusalem-dor/

*  Le groupe clandestin des souffleurs de Shofar:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/09/25/le-groupe-clandestin-des-souffleurs-de-shofar/

*  Notre réalité :
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/03/02/nous-les-yerushalmim/

* Jerusalem au sommet de notre joie: Psaume 137

* Pour le Consulat de France a Jerusalem, Jerusalem ne se trouve pas en Israel. Sur les cartes d’identité françaises établies par le Consulat, le nom de la rue est exact, le nom de la ville est bien Jerusalem mais le nom du pays…est aussi Jerusalem. Jerusalem se trouve donc hors territoire israélien. Et je précise pour les chipoteurs que c’est le cas même pour les quartiers se trouvant en deçà de la ligne d’armistice de 1949 et officiellement reconnus comme étant israéliens par la communauté internationale. Ah le vieux fantasme de l’internationalisation de Jerusalem!

* Chant écrit par Yossi Sarig, jeune compositeur du kibboutz Beit Hashita, tué pendant la guerre de Kippour

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Des « Livres Blancs » mais pas très propres

J’avais intitulé mon article du 29 février: « Désarrois juifs dans l’entre deux guerres »*.
Dans les années 30, les Juifs du Yishuv* voient leurs conditions de vie et leur liberté être restreintes chaque jour un peu plus. Les Anglais les empêchent de s’installer et de se défendre alors que les Arabes sont de plus en plus agressifs et violents.
Comme vous les savez, la guerre éclate à la fin de l’été 1939. Les juifs du Yishuv sont alors totalement séparés de leur famille restée en Europe ou en Afrique du Nord.
Or, quelques mois avant le début de la guerre, les Anglais ont publié leur troisième Livre Blanc.

British White Paper of 1939

Dès l’année 1922, un premier Livre Blanc avait déjà:
-restreint le territoire destiné au Foyer Juif, en donnant à l’émir Abdallah* le contrôle des terres situées à l’est du Jourdain, qu’ils nommeront Transjordanie.
-restreint l’immigration juive en posant comme condition première à l’immigration que les candidats aient des moyens d’existence suffisamment élevés.
-décidé que la Palestine ne pouvait être conçue comme une entité politique exclusivement juive.

Palestine_et_Transjordanie_(1922_-_1948)

Le deuxième Livre Blanc avait été publie le 21 octobre 1930 après les émeutes sanglantes de 1929 et le pogrom d’Hebron.
Celui-ci allait encore plus loin, car le gouvernement britannique y remettait en cause le principe même de l’immigration juive tout en  favorisant celle des Arabes et leur priorité à l’emploi, y compris dans les institutions juives. A un moment où les Juifs allemands cherchaient désespérément à fuir leur pays, le nombre de certificats d’immigration accordés était inférieur au nombre de demandes.

Quant au troisième Livre Blanc, promulgué de 17 mai 1939:
-Il limite la vente de terres  aux Juifs. Dans certains endroits, elle est complètement interdite comme en Samarie, à Gaza ou dans la région de Beer Sheva. Dans le reste du Neguev et la vallée du Jourdain elle est autorisée au compte-goutte et reste libre à Tel Aviv ou Haïfa.
-Il interdit presque entièrement l’immigration juive: seuls 75 000 Juifs pourront s’installer en Palestine de façon à ce que le nombre de Juifs ne représente que le tiers de la population locale. Alors que, dans le même temps,  celle-ci augmente grâce à un afflux de musulmans favorisés par les lois britanniques et attirés par des perspectives économiques bien meilleures que dans leur pays d’origine.
-Déclare enfin que l’immigration juive devra ensuite être soumise au consentement des Arabes et du gouvernement arabe en devenir.
Les Anglais confirment donc ce qu’ils avaient écrit dans le premier Livre Blanc et y disent très clairement qu’ils ne veulent pas d’un état juif en Palestine.

Ce troisième Livre Blanc est promulgué sans état d’âme par le gouvernement britannique alors que:
-Les émeutes anti-juives battent leur plein en Palestine depuis déjà trois ans sous l’impulsion du Grand Mufti de Jerusalem, Hadj Amin Al Husseini, qui suit les directives nazies contre les Juifs dans tout le Moyen-Orient.
-En Europe, les Juifs allemands sont victime des lois raciales et ceux qui sont d’origine polonaise ont été déjà expulsés à l’est. Les Juifs autrichiens sont pris dans la nasse à cause de l’Anschluss. Les Juifs polonais, roumains, hongrois vivent sous des régimes dictatoriaux et antisémites. Tous ceux qui ont pu fuir en Europe occidentale se retrouvent apatrides du fait que ces pays là, ainsi que l’Italie fasciste, ne renouvellent pas les passeports de leurs ressortissants juifs réfugiés à l’étranger, appliquant ainsi leurs lois raciales.

Les Juifs de Palestine regardent alors les Britanniques comme leurs ennemis. Cependant tous ne le sont pas.
En 1936, un officier anglais, le Major Orde Wingate, considéré comme profondément excentrique, est sioniste: Il parle non seulement l’arabe mais aussi l’hébreu! Il fonde les Special Night Squads ou SNS : 4 sections totalisant 200 hommes dont 150 servent déjà dans la police juive: Les Notrim*. Ils effectuent des missions de nuit – d’où leur nom – pour protéger les kibboutzim isolés, principalement en Galilée, mais aussi l’oléoduc de l’Irak Petroleum Company qui alimente le port de ‘Haifa.
Wingate est un représentant du sionisme chrétien pour qui les Juifs doivent retourner sur leur terre afin de hâter la venue du Messie. Considéré comme un héros par les Juifs de Palestine, il les entraîne à se battre comme une armée moderne et les encourage aussi moralement. Les Juifs du Yishuv le désignent par son surnom הידיד (Hayedid) l’Ami. Certains disent que le cri de ralliement des officiers israéliens au combat « אחרי (a’haraï), après moi, était celui de Wingate.

orde wingate

Tout cela provoque la colère de ses supérieurs qui le mutent en 1939. Sur son passeport sera inscrit: »“The holder of this passport is not allowed to enter Palestine or Trans-Jordan”, le titulaire de ce passeport n’est pas autorisé à entrer en Palestine ou en Transjordanie »*
Son souvenir est resté vivace en Israel. Le Centre National Israélien pour l’Education physique et le Sport a été nomme le Wingate Institut en souvenir de l’Ami, le Major Orde Wingate.

Wingate Institut

Mais en fait, malgré quelques amis comme Orde Wingate, les Juifs de Palestine se sentent impuissants, à la merci d’un pouvoir britannique de plus en plus en faveur des Arabes .Que peuvent-ils faire?
Ils manifestent! Pour ce que cela vaut!
Je me souviens de toutes les manifestations auxquelles j’ai participé en France pour les refuznik, pour Israel… Elles ne servaient qu’à nous donner un sentiment curieux: d’un côté nous étions là, entre nous, et c’était chaleureux. D’un autre côté, nous étions là, seulement entre nous, et c’était effrayant de solitude.

manifestation a Jerusalem contre le Livre Blanc de 1939(Manisfestation à Jerusalem)

Heureusement, les Juifs du Yishuv ne font pas que manifester. Ils s’engagent de diverses manières, luttant et espérant échapper au sort des Juifs prisonniers en Europe et obtenir un jour un état juif.


Dans la vidéo ci-dessus, Fred Dunkel a filmé les troupes juives, habillées de bric et de broc: Dans le camion ouvert se trouve un jeune soldat, Moshe Dayan*.
Le chant est un poème de Nathan Alterman: זמר הפלוגות, le Chant de plougot (bataillons)

Nombreux sont ceux qui rejoignent la Haganah, d’autres s’enrôlent dans l’Irgoun. Certains vont s’engager dans l’armée britannique. A contre-cœur les Anglais acceptent de créer 15 bataillons palestiniens qui seront incorporés à l’armée britannique en septembre 1940 et seront chargés de participer à la défense stratégique du Moyen-Orient*.

En parallèle, le Yishouv organise depuis 1934  l’alyia clandestine, עליה ב (Alyia Bet), pour contrer les quota d’immigration.

affiche haapala

Sur cette affiche, il est écrit la première phrase du poème de Yehuda Halevy: Sion ne te soucieras-tu pas du sort de tes captifs?

Les Juifs du Yishuv refusent le qualificatif d’immigration illégale. Ils préfèrent celui de clandestine ou mieux celui de  העפלה (Haapala) l’ascension. Les nouveaux arrivants ne sont pas considérés comme des réfugiés mais comme des מעפילים (maapilim) des grimpeurs, avec toujours et encore cette idée de עליה (aliya) montée en Eretz Israel,  mais en même temps, de  renforcement de la population du yishuv. La racine עפל signifie autant fortifier, renforcer que grimper.

A bientôt,

* Désarrois juifs dans l’entre-deux guerres:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/02/29/desarrois-juifs-dans-lentre-deux-guerres/

*Yishuv: établissement des Juifs en Palestine avant 1948

*l’emir Abdallah: Abdallah bin al Hussein, né à la Mecque en 1882, émir de Transjordanie de 1921 à 1946, puis roi de Transjordanie de 1946 à 1949 sous le nom d’Abdallah Ier puis roi de Jordanie jusqu’en 1948, arrière grand-père du roi Abdallah II de Jordanie

* Lois raciales en Allemagne: 1935, en Italie:1938, en Autriche: 1938, en Slovaquie et en Hongrie: 1939…
« By 1938, Germany and Austria did not stand alone in Europe in terms of the enactment of anti-Semitic laws. Anti-Semitic laws found a home in Bulgaria, Hungary, Poland, Romania, and Slovakia. Finzi6 notes that in Poland, which contained one of Europe’s largest Jewish communities, the 1930s ushered in a systematic economic boycott of many Jewish producers and a series of prohibitions excluding Polish Jews from several occupations and educational opportunities. In Romania, the formation of the Goga-Cuzist government following the December 1937 national elections produced Europe’s second anti-Semitic regime. »Cambridge University Press 0521773083 – Roots of Hate: Anti-Semitism in Europe before the Holocaust William I. Brustein

* Les Notrim נוטרים,  gardes, était une force de police juive qui fut fondée par les Britanniques. Ses membres faisaient pour la plupart également partie de la Haganah et contrevenaient souvent aux directives britanniques

* Orde Wingate sera envoyé en Afrique. Il créera la « force Gédéon » en souvenir du héros biblique qui réussit avec une toute petite armée à défaire les troupes plus nombreuses des Madianites: Avec seulement 1700 hommes, il capturera en Ethiopie plus de 20 000 Italiens. Il sera envoyé ensuite en Asie où il créera les Chindit, qui combattront les Japonais derrière les lignes ennemies. Il mourra dans un accident d’avion en 1944 en Inde.

* Les unités juives combattent aux cötés des Alliés en Grèce en 1941 : 100 Juifs palestiniens sont tués et 1 700 faits prisonniers par les Allemands. Le 6 août 1942, l’armée britannique constitue un régiment palestinien à partir de trois bataillons juifs et d’un bataillon arabe. Ce régiment combat en Egypte et en Afrique du Nord.

*Moshe Dayan (1915-1981) engagé dans la Hagana en 1938 à l’âge de 14 ans, il perdra son œil dans un accrochage avec les troupes de Vichy le 7 juin 1941

Hébreu, difficile langue!

Yossi Banay et Rivka Mikhaeli interprètent עברית קשה שפה (Ivrit Kasha Safa) ou hébreu, difficile langue:

– Pardon, peut-être montre? Combien heure…veux…
Il y a ici en Eretz, deux semaines, il y a immigrant nouveau. hébreu apprendre, encore pas savoir, il y a beaucoup difficile!

-Moi aussi oulpan, apprendre peu de temps, moi classe mora Yokheved
-Combien de temps apprendre?
-Oulpan Akiva, quand dans matin 4 heures…

Ah hébreu difficile langue!
Aussi langue casse-tête!
Mais pouvoir parler lentement je avec toi, et tu avec moi… Je avec toi
Et je aussi avec toi

-Moi te voir, vite dictionnaire acheter
Commence au alef, quoi voir en premier? Ahav, ohev, ahouv, ohevet*, des mots très beaux…
Il y a madame?
-Pas du tout
-Il y a un homme?
-Il y a personne
-Tres difficile se débrouiller ici, homme seul,
Si homme seul, un ami, la vie plus agréable.

-L’Agence* a donné un appartement, clé n’a pas donné.
Il dit: avant donner clé,  il faut apporter fiancé. 
Il dit: un seul, c’est famille trop petite…

-J’ai un four grand
-J’ai un « frigidaire »
-J’ai « permis » télévision*
-Chez moi un petit piano
-Pas d’auto, j’ai un vélo
Il y a comment se débrouiller.

Ah hébreu difficile langue,
Aussi langue casse-tête,
Demain pas habiter seul,
moi avec toi et moi avec toi.

 

La chanson date de 1975, elle est devenue très célèbre car elle parlait au cœur de nombreux israéliens.
Apres avoir vécu dans les maabarot*, vers la fin des années 50 les olim eurent enfin accès à des appartements dans des immeubles nouvellement construits. Mais évidemment comme les candidats étaient beaucoup plus nombreux que les appartements, priorité était donnée aux familles avec enfants ou à la rigueur aux couples, les personnes seules étaient les dernières servies.
A cette époque, un four est un luxe, on se débrouille avec les Primus qui se vendent très bien maintenant aux puces.

Primus
Le « frigidaire » est aussi un luxe, c’est peut-être pourquoi le mot hébraïque מקרר (Mekarer) n’a pas encore été adopté par tous. Et même si on peut s’offrir des choses aussi modernes et luxueuses, il faut attendre des mois avant de les acquérir*.
On trouve bien plus facilement un vieux piano qu’une télévision. D’ailleurs, il n’y a pas de télévision israélienne avant 1966, car David Ben Gourion s’y oppose! A ses débuts la télévision israélienne n’émettra qu’une heure par jour, pour les infos et bien sûr en noir et blanc*.  Ceux qui ont pu acquérir un appareil, branchent des antennes sur leur toit et captent comme ils le peuvent les programmes égyptiens, libanais ou chypriotes…

television

L’expression עברית קשה שפה (Ivrit kasha safa), l’hébreu difficile langue, est restée. C’est un encouragement un peu moqueur pour les nouveaux arrivants. Il y a même une page facebook qui porte ce nom, dédiée aux difficultés de la langue.
Parmi les phrases du même genre, il ne faut pas oublier celle-ci:
כל התחלה קשה (Kol hat’hala kasha): tout début est difficile.
C’est ce qui était écrit sur le mur du cabanon de l’oulpan au kibboutz, et il était effectivement difficile d’étudier après une journée de travail.
J’ignorais alors que c’était une phrase du Zohar et qu’elle se rapportait au début de l’année et au retour sur soi, le fameux חשבון נפש (‘heshbon nefesh)
que chacun doit faire avant Kippour.

oulpan kibboutz

Ce matin, nous sommes retournés à l’école Reshit* pour un troisième « Shalom kita aleph! ». Cette fois c’est pour Avigail!
Et à nouveau la joie des enfants qui se retrouvent sous le dais des taliths des pères, les chants et le petit pot de miel traditionnel!
Sur le mur de l’école est écrite cette phrase:

mur ecole reshit 04 09 2015

« Que tu saches: chaque enfant a une  mélodie particulière, bien à lui.« 

 

 inspirée par le livre de  משלי (les Proverbes 22,6):

« חנוך לנער על-פי דרכו, גם כי יזקין לא יסור ממנה » (משלי כ »ב, ו’
« Eduque l’enfant selon son chemin, quand il vieillira, il ne s’en écartera pas.« 

 

Le livre des Proverbes avait aussi inspiré Rabbi Na’hman de Braztlav lorsqu’il écrivait:
 » Sache que tout berger a une mélodie bien à lui, que chaque herbe a son chant, et que de ce chant  provient la mélodie du berger… C’est si beau et agréable d’entendre ce chant, c’est si bien de prier parmi eux dans la joie.  Et de ce chant le cœur se remplit et déborde… »
C’est devenu une chanson mise en musique par Naomi Shemer.

 

Cette année, dans de nombreuses écoles comme dans celle de Pedouel en Samarie, une partie des vœux aux enfants et aux parents a été aussi traduite en français, vu le nombre de nouveaux immigrants francophones.

pedouel

A bientôt,

* ahav: il aimait, ohev: il aime, ahouv: aimé, ohevet: elle aime

*L’Agence Juive avait en charge l’installation des nouveaux immigrants

*Maabarot: les cabanes dans lesquelles les nouveau immigrants restèrent parfois des années:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/10/24/sharaliya/

*Jusqu’en 1959, les Israéliens ont vécu avec des tickets de rationnement

*en noir et blanc: je précise pour les moins de 40 ans, persuadés qu’avant eux et la télé couleur, on arrive chez les Pierrafeu

*Ecole Reshit de Jerusalem:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/09/03/shalom-kita-aleph/

Un garçon semblable à un cèdre

Un garçon semblable à un cèdre בחור כארז (Ba’hour keerez): l’expression est tirée du  שיר השירים (Shir haShirim), le Cantique des Cantiques (5,15)

שׁוֹקָיו עַמּוּדֵי שֵׁשׁ, מְיֻסָּדִים עַל-אַדְנֵי-פָז; מַרְאֵהוּ, כַּלְּבָנוֹן–בָּחוּר, כָּאֲרָזִים. « Ses jambes sont des colonnes de marbre fixées sur des socles d’or; son aspect est celui du Liban, superbe comme les cèdres ».

Le cèdre qui a servi à la construction du Temple de Jerusalem, est synonyme de courage physique et  de rectitude. On dirait en français que ce garçon est « sans peur et sans reproche ». Au début des années 20, un inconnu composa une ballade sur les amours d’Avinoam, semblable à un cèdre,  et  de la belle Ra’hel.

« Sur la colline  toute proche a lieu une triste affaire: le fils du paysan*, le fils du moukhtar* (le chef du village) est tombé amoureux d’une pionnière. En haut de la colline s’est installé le Bataillon du Travail, et là bas habite la belle Ra’hel, la fière ukrainienne. Le jeune Avinoam lui rend visite chaque soir, ensemble ils se promènent dans les bosquets et dans les champs. Avinoam, un garçon comme un cèdre, qui possède une vigne et un verger, et a une tante en Amérique qui lui envoie de l’argent de temps en temps!… Elle est belle comme la Shulamit*, aux boucles  noires, mais quelle tristesse, c’est une pionnière, une pionnière du Bataillon du Travail »!

על הגבעה הסמוכה קרה מקרה בלתי נעים בן האיכר הוא בן המוכתר התאהב בחלוצה.

על הגבעה הנעלה שם תגור פלוגת הגדוד שם תגור גם רחל היפה בת אוקראינה הגאה.

מדי ערב יבקרנה אבינועם הצעיר וביחד יטיילו גם בחוּרשה גם בניר.

אבינועם בחור כארז יש לו כרם וגם פרדס, יש לו דודה באמריקה – כסף תשלח כל עת ועת.

ומה יפה כשולמית – תלתליה שחורים משחור, אך הצרה שהיא חלוצה חלוצה מגדוד העבודה.

On croirait  entendre les vieux du village assis sur leur banc:

banc vieux portugais

Que se passe-t-il donc? Avinoam est fils d’un paysan de la première alyia. Le mot איכר (Ikar) veut dire paysan. Ici il est synonyme de paysans déjà bien installés. Avinoam est un בן טובים (Ben Tovim), le fils d’une famille aisée. Les vieux sur leur banc commentent en soulignant qu’il est  aussi בן המוכטר, (Ben Mukhtar) le fils du maire*. Il a en plus une tante en Amérique (!) qui lui envoie de l’argent, et il est propriétaire d’un vignoble et d’un verger! Comment a t-il pu tomber amoureux d’une pionnière sans le sou, de la belle Ra’hel, la fière ukrainienne du Bataillon du travail?

bataillon du travail 2

Cette ballade parle en fait des luttes nombreuses qui opposent les Juifs du yishouv en cette après première guerre mondiale. Ne croyez pas que l’édification de l’état d’Israel s’est faite sans heurts. Même en ces années considérées par tous comme l’époque des pionniers, les immigrants s’installent plus volontiers en ville, où ils peuvent reproduire le style de vie de leurs parents, que dans des villages où tout est à construire. La vie communautaire ne fait pas vraiment recette: un immigrant sur six seulement décide de s’installer dans une kvutza (une commune) ancêtre du kibboutz. De plus, même parmi ceux qui choisissent la vie des pionniers, beaucoup restent fidèles au mode de vie juif  traditionnel, bien loin de celui du Bataillon du travail fondé par Trumpeldor. La « modernité socialiste » des femmes du Bataillon fait peur à beaucoup: cheveux coupés, bras découverts, pantalons! De telles horreurs peuvent arriver en Europe mais pas ici dans une bonne famille juive! Enfin,  les immigrants de cette troisième alyia sont confrontés à des problèmes économiques criants et se retrouvent face à des paysans juifs bien installés qui ne se souviennent plus combien eux aussi ont souffert dans leurs débuts.

On a souvent parle des différences entre sepharades et ashkenazes mais pensez-vous qu’entre Polonais, Ukrainiens, Bielorusses* et autres, les relations étaient plus simples? Manitou* disait un jour qu’ Israel est comme un immeuble dont chaque appartement est occupé par une famille au mode de vie particulier. Et qu’est donc ce ciment qui fait que l’immeuble n’explose pas? Le fait que tous les locataires sont Juifs et attachés à leur pays! Pendant ces dernières 67 années, Israel a du intégrer avec succès plusieurs millions de personnes aux modes de vie extrêmement différents. De nos jours, la nouvelle génération est le plus souvent le fruit de ce קיבוץ גלויות (kibboutz galouyot ou rassemblement des exilés) si difficile à réaliser et encore en devenir.

Le creuset israélien a dû se forger avec difficulté dans tous les domaines. Prenons par exemple le cas de l’hébreu: Ne pensez pas qu’Eliezer Ben Yehuda* avait réussi à convaincre tout le monde et que tous les Juifs avaient adopté l’hébreu comme un seul homme. S’il est vrai que l’enseignement dans les écoles se faisait en hébreu, dans la vie quotidienne c’était plus compliqué: quand les gens rentraient d’une journée de travail épuisante, ils revenaient naturellement à leur langue maternelle. Les plaisanteries, les mots doux ou les injures sonnent toujours mieux lorsqu’ils sont donc exprimés dans la langue familiale.
Au cours des siècles, les Juifs, croyants et non assimilés, ont gardé l’hébreu comme langue religieuse présente dans tous les moments de la vie. Par contre ils ne l’utilisaient pas pour le trivial. Et donc nombreuses étaient les oppositions, quelles soient d’ordre religieux (on ne doit pas abîmer la langue de la Thora) ou culturelles (oui, à l’hébreu pour la poésie ou les romans, mais pas pour les sciences).
En 1913, se déclarera même la « guerre des langues ». Elle concernait essentiellement le Technion*. Cet Institut, nouvellement créé, était subventionné par une organisation juive allemande qui voulait imposer l’allemand dans l’éducation technologique et scientifique. Cette guerre ne dura que peu de temps. L’usage de l’allemand rencontra une opposition ferme de la part des dirigeants du yishouv.
De plus, dès 1914, le déclenchement de la première guerre mondiale et la défaite de l’Allemagne ruinèrent les efforts du judaïsme allemand pour imposer leur langue dans l’enseignement des sciences.
Ceci est un exemple qui montre bien à que point le processus du kiboutz galouyot fut compliqué.
Quand, en 1922, l’hébreu est adoptée officiellement comme la langue des Juifs du Yishouv, elle est déjà la langue quotidienne de la majorité des Juifs de Palestine.

Pour en revenir à Avinoam, nul ne sait s’il a épousé la belle Ra’hel et s’ils vécurent longtemps, heureux, entourés de nombreux enfants… Avinoam et Ra’hel sont restés les symboles d’une société en construction et de ce fameux kibboutz galouyiot qui mijote depuis  des années, mélange d’ ingrédients multiples et différents, pour donner l’identité israélienne.

A bientôt,

PS: si vous pensez faire votre alyia et vous dispenser d’apprendre l’hébreu, oubliez ça tout de suite, il y a belle lurette que l’hébreu a triomphé!

* Shulamit est le nom de la bien-aimée dans le Cantique des Cantiques.

* Mukhtar est le mot arabe pour désigner le chef ou le maire d’un village. C’est dire si cette famille s’est assimilée et n’a rien à voir avec les pionniers nouvellement arrivés.

*Manitou: est le totem scout du Rav Leon Ashkenazi qui comme son nom l’indique était séfarade. En effet, de nombreux séfarades porte le nom d’Ashkenazi, indiquant par là que leurs ancêtres avaient vécu en Europe avant une des nombreuses expulsions et avaient trouvé refuge du côté sud de la Méditerranée.

*Eliezer ben Yehuda; https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/10/16/eliezer-ben-yehouda/

*Le Technion: Israel Institut of Technology. Il a été fondé en 1912 ce qui en fait la plus ancienne université israélienne. Connu dans le monde entier pour son excellence, il est jumelé avec le MIT à Boston et fournit aujourd’hui l’élite de l’intelligentsia scientifique en Israel.

Yossef Trumpeldor, l’homme nouveau

בַּגָּלִיל, בְּתֵל חַי,
טְרוּמְפֶּלְדּוֹר נָפַל.
בְּעַד עַמֵּנוּ, בְּעַד אַרְצֵנוּ
גִּבּוֹר יוֹסֵף נָפַל.
דֶּרֶך הָרִים, דֶּרֶךְ גְּבָעוֹת
רָץ לִגְאֹל אֶת שֵׁם תֵּל חַי,
לֵאמֹר לָאַחִים שָׁם:
לְכוּ בְּעִקְּבוֹתַי
.בְּכָל מָקוֹם

וּבְכָל רֶגַע
תִּזְכְּרוּ אוֹתִי,
כִּי נִלְחַמְתִּי וְגַם נָפַלְתִּי
בְּעַד מוֹלַדְתִּי.
כָּל הַיּוֹם אֲנִי חָרַשְׁתִּי
וּבַלַּיְלָה קְנֵה רוֹבֶה בְּיָדִי אָחַזְתִּי
.עַד הָרֶגַע הָאַחֲרוֹן

« En Galilée à Tel Haï, Trumpeldor est tombé. Pour notre peuple pour notre terre, le héros Yossef est tombé. A travers les montagnes, à travers les collines, court le nom de Tel ‘Haï, il dit a chacun: Prends sa suite! A chaque endroit, à chaque moment, souviens-toi que j’ai combattu et que je suis tombé pour ma patrie. Toute la journée j’ai labouré et la nuit j’ai veillé un fusil à la main jusqu’au dernier moment« .200px-Joseph_Trumpeldor_1917-cropped

(Yosef Trumpeldor, 1880-1920)

Le premier mars 1920 des bandes arabes attaquent Tel Haï et Kfar Guiladi qui sont deux implantations agricoles en Haute Galilée.

Tel hai kfar giladi le chemin(Le sentier entre Tel ‘Hai et Kfar Guiladi fait maintenant partie
du parc commémoratif de la bataille de Tel ‘Haï)

Les habitants se défendent courageusement mais en vain, ils doivent se replier sur Metula en laissant 8 morts dont  Yossef Trumpeldor.
Ses dernières paroles deviendront célèbres: « אין דבר טוב למות בעד ארצנו (Ein davar, tov lamout bead artsenou),
 Ça ne fait rien, il est bon de mourir pour notre pays« .

tel hai le lion rugissant

(Monument en souvenir des victimes de l’attaque de Tel ‘Haï
au cimetière se trouvant entre Kfar Giladi et Tel ‘Haï à côté de Kiriat Shemona)

Cette attaque n’est qu’une parmi d’autres qui se succèdent dans tout le yishouv, en particulier dans cette région de Haute Galilée revendiquée à la fois par  les Français et les Anglais. La ligne de démarcation entre les deux protectorats n’est pas vraiment établie et les Arabes veulent affirmer leur force. A Damas où séjourne déjà Fayçal*, les membres du Congrès Arabe appuient ces escarmouches.

Dans le Yishouv, le deuil est immense. Pourquoi?
Yossef Trumpeldor est une personnalité de premier plan dans le yishouv mais il est surtout le premier Juif à mourir en combattant pour son propre pays. C’est la première fois qu’un Juif meurt pour son pays. Alors, pour les Juifs du yishouv, peu importe s’il a vraiment prononcé cette phrase ou non, l’important est qu’elle reflète une nouvelle réalité: un nouveau Juif est en train de naître.
Ce que je viens d’écrire sonne sans doute grandiloquent,  mais cela correspond à la conception du monde des immigrants de cette troisième alyia (1918-1923) qui entreprendra des grands travaux dans le pays, et dessinera le personnage du pionnier, travaillant la terre le fusil à portée de main, vivant en communauté, tel qu’il a été popularisé dans l’imaginaire juif jusqu’à ces dernières années.

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(La plupart des grands axes routiers israéliens ont été tracés et pavés
par les immigrants de la 3 ème aliya)

Ces immigrants, pratiquement tous originaires de l’empire tsariste sont marqués par l’antisémitisme violent qu’ils ont connu de façon continue:  les pogroms, les exactions sur le front germano-russe et celles de la révolution bolchevique. Ils sont excédés d’être les victimes permanentes qui n’ont pas la possibilité de se défendre.
De plus, ils n’ont jamais été considérés comme des citoyens fiables méritant de défendre le pays où ils sont nés. En effet, jusqu’à la fin du 19 ème siècle, dans la plupart des états européens, l’armée n’accepte aucun Juif dans ses rangs* car ils sont perçus comme des traîtres potentiels. Ce n’est qu’au cours du 19ème siècle que leur situation changera mais dès ce moment là, se répand alors cette image du Juif couard qui préfère envoyer les non-Juifs se faire tuer à sa place. Image d’autant plus facile à propager que les Juifs sont une minorité très minoritaire sauf  dans l’imaginaire antisémite traditionnel qui voit des millions de Juifs partout.
Or Trumpeldor est le contraire de ce Juif là: il est le seul officier juif de l’armée tsariste. Il a obtenu ses galons en se battant mutilé (il a perdu un bras lors des combats) lors de la guerre russo-japonaise. Exilé en Egypte par les Turcs en 1914, il met sur pied avec Jabotinsky  cet embryon d’armée juive qui deviendra le Bataillon des Muletiers de Sion* et  recrée une milice juive dans le pays pour succéder aux Shomerim que les Turcs ont décimés. Sa milice est si efficace que les Arabes eux-même commencent à changer d’avis sur les Juifs: ils ne les appellent plus « awlat le mawet » (les fils de la mort) mais « shayatim », les diables, ce qui est un progrès décisif!

De plus, cette troisième alyia est façonnée par les idées des Tolstoï, reprises et revisitées par les mouvements socialistes du début du 20ème siècle: émancipation des travailleurs et retour à la terre. Pour eux, un homme nouveau doit naître, un homme nouveau responsable de lui même qui n’est plus asservi au capitalisme et qui est capable de défendre sa famille. Ici l’homme nouveau est juif, il retrouve sa patrie, il y retourne, il la met en valeur et la défend.
Ce sont aussi les débuts du communisme mais ici, on ne lutte pas pour l’union des prolétaires du monde entier mais pour l’union des juifs prolétaires et asservis qui s’émancipent à la fois de leur servitude et de l’exil en retrouvant leur patrie. Cette idée d’un Juif nouveau dépasse les clivages politiques et se retrouve autant à gauche qu’à droite.


3 ème alia juifs de hollande 1923(Tous ne viennent pas de Russie, ce groupe arrive de Hollande en 1923)

C’est ainsi que Trumpeldor servira de modèle au Juifs du Beitar*: un homme infirme qui se dévoue jusqu’au bout pour défendre ses camarades, autant que ses compagnons qui créeront le Bataillon du Travail dont le but était la reconstruction du pays tout en fédérant les travailleurs selon des principes communautaires:.

3 ème aliya fondation de la histadrout

(1920,fondation de la Histadrout, Confédération des Travailleurs)

Je relis mon texte qui va sans doute sonner grandiloquent aux oreilles de nombre d’entre vous. En Occident, les notions de patrie et de défense de la patrie ont été dévaluées par deux guerres mondiales. Les massacres de masse et les millions de morts ont rendu l’Occident aveugle aux réalités: tout plutôt que la guerre, tout plutôt que se défendre et devoir tuer. C’est une pensée très noble et tout à fait suicidaire.
Mais ici, l’amour de la patrie, la mise en valeur du pays et sa défense sont une réalité pour les pionniers de la troisième aliya et contrairement à ce qu’on peut lire à l’heure actuelle dans de nombreux journaux, elles reflètent toujours la conception du monde de la plupart des Israéliens d’aujourd’hui.
C’est pourquoi ils passent souvent pour des guerriers impitoyables qui ne connaissent que la violence. Ceux d’entre vous qui sont venus nous voir et qui sont un peu au courant des réalités israéliennes savent bien que c’est le contraire. Simplement, les gens d’ici aiment la vie et leur pays.
Cela se sent déjà dans l’éducation des enfants: à l’école primaire, les leçons d’histoire-géographie sont regroupées en שיעורי מולדת (shiourei moledet), les « leçons de la patrie ». Les enfants apprennent à connaitre la géographie du pays et à admirer les héros juifs du Tanakh comme les héros modernes. Ce qui ne les empêchera pas d’avoir plus tard un regard critique sur ces mêmes héros. Mais le modèle donné est toujours le même: celui qui est admirable est celui qui aime et protège son peuple et son pays.

Une  chanson du groupe Kaveret s’appelle justement שיעורי מולדת (Shiourei Moledet):  » une image sur le mur de la classe, un paysan laboure sa terre, grâce à lui la terre donnera du pain. La maîtresse leur parle des prochaines pluies qui se répandront sur les champs de la vallée… un pays de bergers et d’artisans... »

Mon mari est né et a grandi au Maroc. Au lendemain de la fin de la guerre des 6 jours, alors que l’information de la victoire totale des israéliens parvenait aux marocains, il entendit des réflexions des ses camarades de classe musulmans qu’il côtoyait depuis son enfance:  « Les Juifs, là-bas (en Israel) ne sont pas comme les nôtres. Eux se défendent durement quand on les attaque« . A ce jour, mon mari n’a pas oublié cette réflexion qui l’avait choqué et lui avait fait comprendre quelle image  les musulmans avaient de leurs concitoyens juifs marocains.

Ce m’a rappelé l’histoire d’un de mes proches dont j’ai déjà parlé dans un de mes articles: Shaya, avait pu fuir la Pologne à temps et se réfugier en Grande Bretagne. Là, il s’était enrôlé dans l’armée d’Anders, composée de soldats polonais, juifs ou non, qui partaient se battre au Moyen-Orient. Arrivés en Palestine mandataire,  il avait entendu un officier polonais dire à ses soldats non juifs : « Ici, vous allez voir beaucoup de Juifs, mais ne les battez pas, car ici, ils vous rendront les coups ! »*

A bientôt,

*Fayçal à Damas:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/06/12/hayim-et-faycal/

* Cette situation a varié selon les pays. Mais ce fut le cas pendant des siècles. Même lorsqu’ils étaient relégués dans des ghettos*, la garde armée qui les empêchait de sortir était composée de soldats non juifs (mais payes par les Juifs).La France les accepte depuis la Révolution. L’empire austro-hongrois a été assez libéral à ce sujet. En Russie, le Tsar Nicolas 1 er les incorpore de force, dès leur enfance pour un service de 25 ans afin de les convertir de force.

* Le nom Beitar בית »ר fait référence à la dernière forteresse juive tombée sous les coups des Romains lors de la révolte de Bar Kokhba (https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/06/24/les-generations-oubliees-1/) et l’acronyme de ברית יוסף טרומפךדור (Brit Yossef Trumpeldor)ת Alliance Yosef Trumpeldor,  quoique le nom de Trumpeldor, טרוצפלדור, se soit orthographié avec un ט et non un ת.

* https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/04/07/tout-homme-a-un-nom/

Le sionisme d’avant 1914: nous les femmes!

J’ai appris qu’on avait célébré partout cette semaine la Journée Internationale de la Femme.

Je vous le dis tout de suite, je n’ai jamais été en faveur des Journées de…(mettez y ce que vous voulez). Ça m’a toujours semblé au mieux ridicule et souvent tragique, un peu de poudre aux yeux et de contentement de soi pour cacher les drames dont en fait nul ne se soucie. Cet état d’esprit doit me venir de ma mère qui refusait mes dessins de fête des mères car célébrer une fête que Petain avait mis à l’honneur lui était était inacceptable !
La Journée de la Femme étant d’origine soviétique,  je n’ai donc pas là non plus d’atomes crochus et  quand je vois comment nos voisins la célèbrent…

journee de la femme Ramallah

(11 femmes terroristes à l »honneur à Ramallah pour la Journée de la Femme)

Cela dit, la seconde aliya qui verra 40 000 Juifs s’installer en Palestine ottomane, verra aussi les débuts d’un mouvement d’émancipation des femmes juives.

Partout dans le monde occidental, à la fin du 19 ème et au début du 20 ème, il était communément accepté qu’une femme puisse travailler avec son mari. Ce qui l’etait moins, c’est qu’elle travaille en dehors du cadre familial. On voit alors apparaître des mouvements féministes qui luttent pour l’émancipation des femmes et pour l’obtention de l’égalité des droits. Mais la route sera encore bien longue comme chacun sait, malgré leur entrée sur le marché du travail au moment de la première guerre mondiale quand elles remplaceront les soldats dans les fermes et les entreprises, nécessité faisant loi.

Mais qu’en est-il des femmes de cette seconde aliya si créative par de nombreux aspects?
Les femmes juives de Palestine commencent aussi à s’émanciper. Un bon nombre choisira l’enseignement. S’occuper des enfants, même de ceux des autres, est bien accepté car pour beaucoup d’hommes, il s’agit d’un prolongement de l’éducation maternelle. Elles ne sortent donc pas trop de leur rôle traditionnel. Cela dit, quand elles enseignent, certaines révolutionnent la conception même de l’enseignement, en particulier de l’enseignement pour les tout-petits.

C’est la cas d’Hasya Sukenik Feinsod. En arrivant en Eretz Israel, Hasya a un but bien précis: créer des écoles maternelles qui ne soient pas que de simples garderies. Pour cela elle décide de former à de nouvelles méthodes des enseignants de qualité. Elle milite pour l’utilisation de l’hébreu à l’école et dirige le Séminaire Hébraïque pour les Enseignants de maternelle.

Sukenik-Hasya(Hasya Sukenik Feinsod)

Fania Meitman Cohen arrive, elle, avec son mari et ses enfants comme institutrice de maternelle. Mais elle ne se contentera pas de cela. Elle fondera le Gymnasia Herzliya de Tel Aviv*, première école secondaire non-religieuse.

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(Fania Meitman-Cohen) 

Les enseignantes et directrices d’école seront plusieurs fois renvoyées à leur rôle de « femme ». Ainsi Fania elle-même doit laver les planchers parce que ce n’est pas un travail d’homme, Cila Feinberg doit se battre pour créer des cours de gymnastique où les jeunes filles porteront des pantalons, une troisième pionnière de l’éducation, Judith Harari, sera temporairement renvoyée car la naissance de son bébé la rendait « inapte à un travail en dehors de la maison« .  Malgré tout, le Gymnasia Herzliya introduit dès le départ  la notion d’éducation égale pour les garçons et les filles dans le système éducatif juif palestinien.

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(Yehudit Harari-Eisenberg, dont le père Aharon fut l’un des fondateurs de Rehovot)

Shulamit Ruppin (1878-1912) est professeur de chant et de musique. Elle a fait son alya en 1908 avec son mari Arthur Ruppin, directeur de l’Office palestinien. En 1910, elle a fondé les premières écoles de musique de Jaffa et de Jérusalem. Pour elle, musicienne professionnelle, la promotion de l’éducation musicale doit aller de pair avec le renouveau de la société juive en Palestine. Son sentiment dominant est que « des choses merveilleuses commencent à se produire dans ce pays« . En plus de motiver les musiciens juifs à immigrer en Palestine et à enseigner dans ses institutions, Shulamit Ruppin persuade de riches donateurs sionistes de Russie à soutenir financièrement son projet.

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(Shulamit et Arthur Ruppin)

Les noms de Sarah Azaryahu, Sarah Gliklich, Amita Pinchover sont peu connus. Ce furent pourtant elles aussi des enseignantes qui promouvaient l’égalité homme-femme en Eretz Israel, en particulier dans le monde du travail.

Pas très loin de chez moi, il y a une rue Thon.

Yaakov Thon Rue Jerusalem

Malheureusement, elle a été nommée en l’honneur de Yaakov Thon* et non pas de sa femme Sarah.

Sarah Thon est pourtant une femme remarquable qui dirige l’Association des Femmes pour le Travail Culturel en Palestine, association fondée au 8 ème congrès sioniste en 1907. Cette association s’es fixée un double objectif : offrir aux jeunes femmes un moyen de subsistance mais aussi une éducation hébraïque.
Sarah fondera des ateliers d’artisanat pour des centaines de jeunes femmes à travers tout le pays et sera reconnue pour son travail.

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(Sarah Thon enseigne la broderie)

Son mari, Yaakov Thon devait avoir la même vision: après la mort de Sarah, sa deuxieme femme, Hannah (Helena) Thon, sera également très impliquée dans le travail social envers les femmes. Egalement journaliste, elle fondera la journal האשה (Haisha), la femme,  le premier magazine féminin en Palestine.

Malgré ces réalisations, des archives nous indiquent que la plupart des femmes travaillent dur pour survivre et sont cantonnées à des travaux mal payés..
A des lecteurs qui s’intéressent aux  possibilités de travail pour les femmes en Palestine, Shenkin, alors directeur de l’Information et du Bureau de l’Immigration, explique qu’en Palestine comme ailleurs, les professions féminines sont toujours les mêmes: pour quelques enseignantes ou infirmières diplômées, il y a de nombreuses couturières, sages-femmes*, masseuses et cuisinières. Selon ses mots: « Non seulement en Palestine, mais partout dans le monde, il est plus difficile pour une femme de s’en sortir que pour un homme. Les femmes sont moins bien préparées à la lutte pour la vie ».

Il est vrai que pour accéder à des professions plus gratifiantes, il faut étudier or très peu de femmes ont accès à l’Université.
Dans un article publié en 1910, Sarah Thon reprend le même constat tout en insistant sur l’importance du travail féminin: « La construction d’Eretz Israel ne se fera qu’avec la participation active des femmes. Il faut non seulement faire refleurir le désert mais réaliser une réforme sociale, réforme qui ne peut avoir avoir lieu en excluant les femmes ».
Dans un article poursuivant la réflexion de Sarah Thon, l’historien Joseph Klausner insiste sur l’importance des études féminines car dit-il: »il y a une très nette corrélation entre le niveau intellectuel des femmes et surtout leur maîtrise de l’hébreu et la réussite de l’intégration familiale dans le pays ».

Toutes les femmes ne s’installent pas en ville. Certaines ont choisi le retour à la terre  et la vie en communauté dans les colonies agricoles qui formeront les premiers kibbutzim. Elles ont une conception de l’égalité entre hommes et femmes qui surprend parfois leurs consœurs.

Pour les חלוצות (‘haloutzot) pionnières, être les égales des hommes signifie vivre et agir comme eux. Leur conditions de vie si difficiles ne leur laissent souvent pas le choix. Tout le monde vit à la dure, par nécessité. Mais il y a aussi chez ces femmes un désir de s’affranchir de toutes les conventions en vue d’adopter un mode de vie totalement étranger , presqu’un désir d’ascétisme, comme si toute notion de confort devait être reprouvée.
« Notre habitation près du Kinneret était composée d’une seule pièce dans une maison en ruines. La piece servait à tout et à tous, y compris  à des serpents et des scorpions… Nous dormions sur le toit sur lequel nous grimpions par un trou dans un mur. Il ne nous était même pas venu à l’idée de construire une échelle… J’ai fait la cuisine en plein air sur quelques pierres, dans la chaleur torride, sans un brin d’ombre. J’avais à faire la cuisine pour trente personnes… Personne n’eut l’idée de bâtir une cuisine, moi même je n’en eus pas l’idée… Je n’éprouvais plus de peur devant rien… J’allais toujours seule (à Tiberiade)…Il m’arrivait de transporter toute seule, à dos d’âne, de gros sacs de pain… » (Souvenirs de Sarah Melkin*).


Sarah Melkin et ses camarades(Sarah Melkin et un groupe de pionniers)

En fait ce désir d’être « un homme comme les autres » vient à la fois de la nécessité de survivre quotidiennement et aussi de ne plus ressembler aux Juifs de l’exil. « Tout s’était passé comme si, de courbée qu’elle était dans l’exil, ma personne se dressait maintenant toute droite« .
Cette compréhension particuliere de l’égalité homme-femme se transformera parfois en idéologie, ce qui amènera bien plus tard  Arthur Koestler, vivant alors dans un kibboutz, à regretter  que les filles du kibbutz « tiennent les bâtons de rouge pour une invention du diable qui habite la Babel de Tel Aviv« *. Certains trouveront sa remarque sexiste mais j’ai toujours eu un faible pour Koestler!

Il faudra attendre l’après-guerre pour que Sarah Thon et Judith Harari notent « qu’elles ont une volonté excessive de ressembler aux hommes.. de leur désir d’être des hommes en toute choses » et lire sous la plume de Sarah Glicklich Slouschz, dans sa brochure  אל האשה (El haIshah) (à la femme) que les femmes ne devraient pas renier leur féminité: «Les femmes doivent enfin comprendre que leurs caractéristiques sont en effet différentes de celles des hommes. Et en accord avec ces caractéristiques, leurs activités sont également différentes; mais par rapport à leur valeur, hommes et femmes sont égaux. « 

Pour les femmes de la 2 ème aliya, ces désirs d’indépendance économique et de réalisation personnelle sont liés à leur volonté de jouer un rôle important dans la construction du pays. Ce thème revient sans cesse dans leur écriture: travail de la terre, travail artisanal, enseignement, tout est vu comme une renaissance personnelle et nationale.
L’artiste Ira Jan a eu la chance d’être remarquée des son jeune âge pour ses talents artistiques et envoyée à Moscou où elle étudie avec Leonid Pasternak, puis à Paris avec Raphael Collin. Mais elle sent que seule l’aliya lui permettra de se réaliser elle-même:
« Je pars… parce que je veux vivre la vie d’un artiste libre, sur la Terre d’Israël, qui m’attire de plus en plus chaque jour …  » Après son aliya, elle déclarera: « Quelque chose de nouveau est en train de naître ici. Pour moi, tout fleurit ici « 

Ira Jan dessin

( Ira Jan: jeune fille Jerusalem 1910  fusain)

Je dois aussi mentionner Rahel (Rahel Bleustein) dont j’évoquais le souvenir dans l’article: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/02/07/escapade-au-kinneret/
En ce début du 20 ème siècle, Rahel n’est pas encore tuberculeuse, elle le deviendra sans doute en s’occupant de réfugiés pendant la première guerre mondiale.
Elle fait partie des pionniers qui se sont installés au bord du Kinneret dans la communauté Kvutzat Kinneret (le kibbutz Kinneret actuellement). Elle y travaille et étudie l’agriculture.

kibbutz kevutzat kinneret

et c’est là qu’elle écrira la plupart de ses poèmes. Les promeneurs lisent toujours des poèmes de Rahel sur sa tombe:

שם הרי גולן
« Au loin les monts du Golan, tends la mains pour les toucher »

 

Les mémoires et les écrits de ces quelques femmes, qui ont tracé un chemin en faveur de l’émancipation féminine, suggèrent que pour elles, l’importance de l’éducation, de leur émancipation par le travail, et la construction d’une nouvelle société juive libre sur sa terre, étaient un tout. 
Voici une émission pour enfants à la gloire des חלוצות (haloutzot) pionnières, qui n’oublie pas celles venues du Yemen et qui se moque gentiment de Golda Meir  (mais ceci est une autre histoire).

A bientôt,

*Yaakov Thon, leader et aide d’Arthur Ruppin au bureau palestinien de l’Organisation sioniste

*Il s’agit de sages femmes sans diplôme. Un autre texte dont je n’ai pas pu avoir l’original en hébreu parle de femmes dentistes sans diplôme!

*Sarah Melkin: 1885-1949, pionnière de la deuxième aliya, a l’origine d’une organisation ouvrière féminine

* Arthur Koestler: La tour d’Ezra

Le sionisme politique avant 1914: la naissance de Tel Aviv

Vous pensez tous que Tel Aviv est née en 1909, mais en fait, l’histoire de Tel Aviv commence bien avant. Elle commence en 1820, quand un Juif turc, nommé Ishay Adjiman*, préfère s’enfuir d’Istambul plutôt que  de voir (si on peut le dire ainsi) sa tête au bout d’une pique car il a fortement déplu au Sultan.

Arrivé plus mort que vif à Yaffo après un périple rocambolesque, il découvre un lieu désolé. Yaffo n’existe presque plus que sur le papier. La ville a été presque entièrement dépeuplée par l’attaque des troupes de Napoléon suivie d’une épidémie de choléra. Ce petit port de pêche a en outre une mauvaise réputation chez les marins: les nombreux récifs parallèles à la côte rendent la navigation périlleuse. De nombreux voyageurs en ont déjà fait les frais à tel point qu’en Europe « aller à Jaffa » équivaut « aller en enfer »*. Le port est cependant toujours la  porte d’entrée en Palestine pour de nombreux voyageurs car il est le plus proche de Jerusalem*.

Tout cela arrange bien  Ishay Adjiman. Comme il est un homme entreprenant, il imagine le futur de ce petit port et se dit que lorsque les voyageurs reviendront en nombre, il leur faudra bien une auberge. Aussitôt dit, aussitôt fait: il construit une auberge pour accueillir les visiteurs juifs. 

Tel Aviv YAffo  Quartier Adjami

(L’auberge et ses dépendances, appelées le Quartier Adjami. C’est une carte postale de 1910, coll La Palestine Moderne, publiée par Laurent Philippe)

Actuellement, le quartier Adjami est devenu un parc et il ne reste plus que ce monument commémoratif de ce que fut la « Maison du Juif » ou la « Maison Adjiman ». 

Tel aviv monument maison adjiman

Une poignée de Juifs marocains guidés  par le rabbin Aboutboul s’installent dans l’auberge qui est un immense caravansérail. Il y a non seulement un hôtel mais aussi une cour pour les montures, une synagogue et un mikvé.
Les immigrants marocains sont rejoints en 1837 par les survivants du grand tremblement de terre qui a ravagé Tsfat et Tiberiade.
Les Arabes de Yaffo ne font aucune difficulté pour vendre des terrains à tous ces nouveau arrivants qui ne rechignent pas à s’installer sur des dunes de sables sans valeur.
En 1904, arrive un autre groupe d’immigrants, cette fois originaire d’Algérie avec à sa tête le rabbin Chlouch.
Ces juifs ont quitte Oran à la suite de violents pogroms avec la bénédiction des nouvelles autorités françaises en Algérie. Ils feront partie des « 196 familles nombreuses, 9 orphelins, 75 veuves ainsi que des malades, en provenance principalement du Maroc et d’Algérie et arrivés en Palestine entre 1836 et 1840 ».
Tous ces nouveaux venus ne s’installent pas à Yaffo mais 102 décident d’y rester, rejoints par des juifs de l’empire ottoman et du Yemen.

Comme les Turcs ne cessent de leur extorquer de l’argent en les menaçant de déportation, certains obtiennent la protection de la France, de la Grande Bretagne ou de l’Autriche en achetant des postes de consuls qui les mettent à l’abri, eux et leurs familles.

En 1882, arrivent des Juifs très différents.
Ce ne sont pas des familles nombreuses conduites par un pieux rabbin ou des pèlerins. Non, ce sont des jeunes gens (ainsi qu’une jeune fille!) qui débarquent à Yaffo.Ils ont fondé en Russie les חובבי ציון (‘Hoveve Tsion) ou Amants de Sion, et déclarent être cultivateurs!

Ils seront conduits directement à l’école Mikve Israel*
Mais a partir de cette date, les Moscovites, comme on va bientôt les appeler, sont majoritaires parmi les arrivants. Ils fuient les pogroms. Certains décident de fonder des villages en Galilée, dans le Sharon ou Emek Yezreel.  Ce sont les pionniers de la première et de la deuxième aliya*.
Parmi les nouveaux arrivants un homme Meir Dizengoff. Il sera le premier maire de Tel Aviv. Les moscovites font scandale parmi les juifs de Yaffo. Ils ne sont pas pratiquants, ils ont rasé leur barbe. Les femmes sortent la tête découverte, sont vêtues de robes légères et ont les jambes nues!

Le vice consul de Grande Bretagne s’appelle Hayim Amzallag.
Né à Gibraltar, il est sujet anglais et donc à  l’abri des exactions turques. Avec Le rabbin Chlouch il est passé maître dans l’art de transformer des immigrants juifs en honorables touristes anglais, parfois suisses ou même allemands leur permettant ainsi d’échapper à la nouvelle loi turque de 1882 qui limite drastiquement l’arrivée des Juifs en Palestine. Anecdote: un bateau amène ce qu’ils croient être des Juifs des Balkans, curieux Juifs cependant dont les femmes ont le visage voilé…Quand tout à coup les « Juifs » se mettent à hurler « Hasallaam Aleikoum » et « Allah hou Akbar » ! 
Les nouveaux arrivants arrivent bien des Balkans mais ce sont des Bosniaques et des Albanais musulmans qui entrent librement grâce à la fameuse loi turque de 1878 qui incite les musulmans à s’installer en Palestine.

Le neveu du rabbin Chlouch a une idée fixe: créer un village juif en dehors de Yaffo.
Nombreux sont les opposants. Toujours cette peur de rester sans protection en dehors des murailles de la ville. Mais Chlouch leur oppose Moses Montefiore et les nouveaux quartiers récemment édifiés en dehors des murailles de la vieille ville de Jerusalem. « Pourquoi pas nous? » dit-il

En 1887 est ainsi posée la première pierre d’un village juif, en dehors des murailles de Yaffo.

En 1890 Zera’h Barnet* construit le quartier de נווה שלום (Neve Shalom) ou le Havre de paix, Tel Aviv neve shalom

Puis les quartier de Shabazi (du nom de Shalom Sabazi, célèbre poète juif yéménite du 17 ème siècle) et le כרם התימנים (Kerem Hateimanim) ou Vignoble des Yéménites, tel aviv kerem hateimanim et enfin le quartier de נווה צדק (Neve Tsedek), ou le Havre de justice. tel-aviv-streets-neve-tzedek-scene-shabazi-street

Parler de quartier est un bien grand mot. Ce sont seulement quelques dizaines de maisons qui se sont montées sur le sable au nord de la ville de Yaffo. On est à la fin du 19 ème siècle et tout bouge en Palestine. En 1892, s’ouvrent à Yaffo, deux écoles de l’Alliance Israélite Universelle et la voie ferrée reliant Jerusalem à Yaffo est inaugurée.

Les frères Roka’h, Deutsch, Moyal et Amzallag se réunissent et décident de fonder en 1906 une association pour planifier une vraie petite ville, Ahouzat Bayit,sur le modèle utopique britannique du Garden City Movement qui essayait de créer un environnement salubre pour les populations démunies de Grande Bretagne à la fin du 19 ème siècle.
Les règles imposées sont strictes: 
« Chaque bâtiment ne pourra couvrir que le tiers du terrain, le reste étant réservé à un jardinet, lequel sera planté par les soins du propriétaire….Le jardinet sera délimité côté rue par un muret en alignement avec le trottoir, muret dont la hauteur sera fixée pour l’ensemble des bâtiments de la même rue… »
Des jardins proprets, entourés de murets à même hauteur, des trottoirs! Le Moyen-Orient n’avait jamais vu cela!

Tel Aviv Contrat Ahuzat Baiyt

 (Contrat de vente des terres passé avec les autorités ottomanes)

Une lotterie est organisée par Akiva Deutsch pour décider de l’endroit de chaque habitation. Tel Aviv l1909

 (La fameuse photo du partage des plots)

En un an , les trois premières rues sont construites Les rues Herzl, Ahad Haam, Yehuda Halevi, Lilienblum et Rothschild sont tracées et les maisons construites. ??????????????????????????????????????

 (Le boulevard Rothschild en 1911, la carte postale a été adressée le 8 août 1914 à un certain M. Korkioli de Paris de la part de Sarina)

Au bout de la rue Herzl se dresse le bâtiment du lycée, le Gymnasia Herzliya, fondé en 1905. Tel Aviv gymnasia 1900

(La date est erronée, le lycée a été fondé en 1905. Ce qui est intéressant c’est que les jeunes filles sont en pantalon, ce qui semble montrer que la photo a été prise pendant un cours de sport)

En 1909, la ville est fondée officiellement . Mais quel nom lui donner? Herzl a publié en son livre Altneuland, Un pays nouveau et ancien. Tel Aviv serait la traduction parfaite de ce « nouveau et ancien » puisque Tel signifie monticule ou colline renfermant des vestiges archéologiques et Aviv (le printemps) a bien sûr le sens de renouveau. Mais surtout ce nom sort de la Bible, du livre du prophete Ezechiel, 3,15:

« J’arrivais à Tel Aviv,  vers les exilés qui demeuraient prés du fleuve du Kebar » וָאָבוֹא אֶל-הַגּוֹלָה תֵּל אָבִיב הַיֹּשְׁבִים אֶל-נְהַר-כְּבָר 

Le 21 mais 1910, il est donc décidé que la nouvelle ville s’appellera Tel Aviv. Le premier Adloyada de Pourim aura lieu à Tel Aviv en 1912 sous la conduite du maire Meir Dizengoff.

tel aviv adloyada dizengoff 1912(Meir Dizengoff est sur le cheval noir)

En 1914, Tel Aviv est devenue une véritable bourgade distincte de Yaffo. Elle s’étend sur plus d’un kilomètre carré. Mais la première guerre mondiale éclate.
Au mois d’août 1914, l’auberge de Yaffo qui fonctionne toujours comme centre d’accueil des immigrants devient le quartier général des forces turques. Une première vague d’arrestations a lieu dès le mois de novembre. Le port est fermé sauf aux Turcs, l’hébreu est interdit sur les enseignes, les plaques des rues, dans le bureau de poste. Il est interdit de l’enseigner ou de le parler en public. Plusieurs dizaines d’élèves du Gymnasia sont raflés pendant les cours et incorporés de force dans l’armée turque. Les shomerim (gardiens) sont exécutés. Les Juifs ne peuvent plus se protéger et sont la proie des Turcs et des pillards arabes. Tout contact est coupé avec l’étranger, les aides ne parviennent plus…
Le jeudi 17 decembre 1914, les Juifs  sont en train de célébrer ‘Hanouka, quand les policiers turcs font irruption dans les maisons. Ils ont pour ordre d’arrêter « le plus de sionistes possible ». Environ 700 personnes, hommes femmes et enfants sont emmenés au port et déportés en Egypte.
Les Turcs et Arabes pillent et détruisent tout ce qu’il peuvent de la nouvelle ville de Tel Aviv symbole du sionisme. Ils brûleront tout ce qui peut brûler plutôt que s’y installer tant leur haine des Juifs est féroce.
Étonnant surtout de la part de la Turquie, puissance occupante dont l’administration locale, à l’inverse des pillards arabes, avait tout intérêt à conserver les infrastructures existantes. Racisme quand tu nous tiens….

A bientôt,

*La famille Adjiman était une famille juive de Turquie dont certains membres furent appelés à de hautes fonctions par les sultans. On pense qu’Ishaya a du retourner (pourquoi?) en Turquie et fut exécuté sur ordre de Muhamad II.

*Aller à Jaffa pour aller en enfer: expression allemande

*L’autre port se trouve à Akko en Galilee

*La première et la deuxième aliya:

https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/02/14/les-generations-oubliees-9/ https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/02/21/le-musee-du-vieux-yishuv/ https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/02/13/le-sionisme-politique-avant-1914/

*Mikve Israel fut fondé en 1870 *Zera’h Barnet cofondateur de la ville de Peta’h Tikva et du quartier de Mea Sharim à Jerusalem