Yom Hashoah 2017

Chaque année, comme vous le savez déjà, nous commémorons le Yom Hashoah*, le jour du soulèvement du ghetto de Varsovie. De nombreux ghettos se sont révoltés, mais les Juifs de Varsovie sont ceux qui ont tenu le plus longtemps face à l’armée allemande.
Chaque année, nous recommençons les mêmes cérémonies. Si elles nous donnent parfois un sentiment d’inutilité, face à la montée de l’antisémitisme et à son extrême banalisation , nous recommençons encore, sans espoir du « plus jamais ça » mais avec l’obstination qui caractérise notre peuple depuis toujours. Le peuple à la nuque raide! Faut-il qu’il l’ait pour supporter et survivre!

Chaque année, ici en Israel 6 porteurs de torche sont choisis parmi les survivants.
Dimanche soir, ils allumeront les torches en souvenir des 6 millions de Juifs assassinés:

– Elka Abramowicz, née en 1932 en Bessarabie (Roumanie), fille de Shimon Rein

Le 7 juillet 1941, la population juive de Novoslitza est victime de pogroms de la part de l’armée roumaine. Elka a 11 ans: » Les Roumains brûlaient les maisons, tuaient les Juifs… Pour la première fois de ma vie, j’ai vu des morts, des morts par dizaines dans la rue... ». Le 24 juillet, les autorités roumaines ordonnent aux Juifs survivants de partir en Transnistrie « Là encore, des morts… Nous marchions sans cesse, nous buvions de l’eau dans les flaques. Quand nous trouvions une betterave ou un épis de maïs, c’était pour nous un trésor… Les plus forts soutenaient les plus faibles… »
Arrivés au Dniestr, les Roumains poussent les Juifs vers la berge et font un massacre. Les survivants sont envoyés au ghetto de Yadintz, ensuite vers Yampol et Korshrintz en Transnistrie. Leurs pitoyables conditions de vie dans l’hiver roumain causent la mort de la plupart d’entre eux. Elka perd une grande partie de sa famille. Heureusement, les paysans ont besoin de son père, spécialisé dans les harnais des chevaux et cela leur sauve la vie…
Elka et sa sœur Esther s’embarquent en 1947 pour la Palestine. Leur bateau  est arraisonné par les Anglais et elles resteront un an, internées à Chypre avant de rejoindre Israel.

Elka a épousé Arieh Abramowicz. Ils ont 3 enfants, 10 petits-enfants et 6 arrières petits-enfants. 

– Moshe Aelion est né à Salonique en 1925, fils d’Eliahou et de Rahel

En 1943, Moshe et sa famille arrivent à Auschwitz après un voyage de 7 jours, sans boire ni manger. Tous les membres de sa famille sont assassinés mais lui est affecté à divers travaux. Il survit malgré une »punition » qui le laissera presque mort. En janvier 1945, le camp d’Auschwitz est évacué, il survit aussi à la « marche de la mort »* jusqu’au camp de Mauthausen.
Le 6 mais 1945, des drapeaux de différentes nationalités apparaissent un peu partout dans le camp de Mauthausen. « Nous étions plus de 1000 prisonniers grecs, juifs ou non, et soudains j’entendis l’hymne national grec. Les larmes coulaient sur mes joues… Mais un prisonnier s’écria: Juifs, Juifs! Un groupe se forma autour de lui et nous entonnâmes l’Hatikva. Nous n’avions pas de drapeau mais tous les prisonniers juifs chantaient en chœur. »
Moshe ne retourne pas en Grèce. Il arrive en 1946 en Palestine malgré le blocus britannique pour s’engager aussitôt dans la Haganah. Il deviendra officier de Tsahal puis dans les services de sécurité. Il est aussi écrivain et poète.
Il a épousé ‘Hanna, Ils ont 2 enfants, 6 petits-enfants et 2 arrières petits-enfants.

– Moshe Yakoubowicz, est né en 1929 à Varsovie, fils d’Eliezer et de ‘Hava.


En octobre 1940, les Juifs de Varsovie et des environs sont regroupés dans le quartier juif, transformé en ghetto. En 1943, ceux qui ont réussit à survivre, entendent que le ghetto va être liquidé. Ils se réfugient dans les caves et commencent à préparer des armes avec ce qu’ils trouvent. La nuit du Seder de Pessa’h la révolte commence. Moshe et sa famille sont faits prisonniers et conduits triomphalement(!) par les soldats allemands à travers le ghetto. Toute sa famille est tuée et Moshe envoyé à Maidanek puis Dachau mais il réussit à rejoindre les troupes américaines. Il en sera récompensé par un visa pour les USA. Mais en 1946, David Ben Gourion arrive à Frankfort et parle aux Juifs dans le camp de personnes déplacées: « Dès que je l’entendis, je décidais de partir pour la Palestine« . Son bateau est intercepté par les Britanniques qui l’internent à Chypre jusqu’en 1948. Là, il combattra pendant la guerre d’Indépendance dans les rangs de l’Etzel* à la frontière  syrienne et à Jerusalem.
Moshe a épousé Tsipora, ils ont 3 enfants, 8 petits-enfants et 9 arrières petits-enfants.

– Moshe Porat est né à Hajdunanas dans le sud-est de la Hongrie en 1931; il est le fils de Yossef-Levi et Gisella-Naomi.


En 1941, le premier jour de la fête de Pess’ah, les gendarmes hongrois arrêtent son père et l’enrôlent au service du travail obligatoire. « Le 19 mai, je me souviens, mon père avait eu une permission et se trouvait à la maison, il nous a appelés nous ses fils, et silencieusement a coupé nos peot*. Il préférait le faire plutôt que de laisser les Allemands s’amuser avec ça. Il est reparti le jour même et je ne l’ai jamais revu. » En juin est construit le ghetto, tous les hommes sont réquisitionnés pour le travail et les femmes, les vieux et les enfants sont envoyés à Debrecen et emprisonnés dans une briqueterie. Le 21 juin 1941 Moshe célèbre sa bar mitsva: « Je sortis mes tephilin de mon sac à dos, des tephilin neufs que mon père m’avait achetés,  je les cachais sous ma chemise et mon oncle m’emmena vers une cave secrète et là, je suis monté à la Thora. Je serrais très fort le rouleau de la Thora et j’ai dit : Bénissez l’Eternel, béni soit-il! Et les gens autour de moi répondirent: Que l’Eternel soit béni maintenant et à  jamais ».
Les Juifs sont ensuite emmenés dans des wagons à bestiaux, mais le train est attaqué par les troupes russes et est immobilisé. Il reste un certain temps sur la voie ferrée ce qui provoque la mort de presque tous les prisonniers piégés dans les wagons. Finalement, le train arrive à Vienne et Moshe est envoyé dans un camp. A l’arrivée des troupes russes, les prisonniers sont évacués en marche forcée. La mère de Moshe et sa grande sœur Penina se relayent pour porter le plus jeune. Finalement, ils arrivent à Mauthausen et là, Moshe et ses frères sont séparés de leur mère et de leur sœur. Libéré par l’armée américaine, Moshe retourne dans sa ville natale, puis part pour Israel en 1948. C’est un des fondateurs du kibboutz Shelu’hot dans la vallée du Jourdain.
Moshe épousa Tova Guitta. Ils ont 4 filles, 15 petits-enfants et 11 arrières petits-enfants.

– Max Privler est né à Mikolicczin dans l’Ukraine actuelle en 1931, fils de David et Malka.


En juin 1941, leurs biens sont réquisitionnés et quelque temps après, la Gestapo et les policiers ukrainiens arrêtent Max et son père et envoyent sa mère et ses frères et sœurs au ghetto de Stanislavov. Max, son père et d’autres Juifs sont alors emmenés dans la foret pour y être fusillés. Au dernier moment, le père se jette sur son fils en le faisant tomber dans la fosse. Max est ainsi protégé par le corps de son père. Blessé à l’épaule, il réussit à sortir du trou et se réfugie chez une famille ukrainienne, amie de ses parents*. Mais un jour, alors qu’il  se faufile dans le ghetto pour apporter un peu de nourriture à sa famille, il voit sa mère se battre avec des SS qui essayent de lui arracher sa petite sœur. De là où il est, il les voit assassiner sa mère, son petit frère et sa sœur. Lui même est fait prisonnier et emmené avec d’autres enfants dans la forêt pour être tués. Il arrive pourtant à s’enfuir et peut rejoindre un groupe de partisans. Cependant, le froid de l’hiver ukrainien lui a gelé les pieds, et il échappe à l’amputation grâce au chef des partisans qui réussit à l’envoyer à Moscou pour qu’il puisse être soigné correctement. Les Soviétiques l’enrolent tout d’abord  dans une école militaire, mais comme il parle 5 langues (le tchèque, le polonais, l’ukrainien, le russe et l’allemand), il l’utilisent comme agent de renseignements (à 13 ans!). A 15 ans, il fait partie des troupes qui libèrent  le camp d’Auschwitz. Dans son ordre de libération, il est écrit: » Pendant les combats contre l’ennemi, le sergent Privler fit preuve d’un héroïsme exceptionnel ».
Max est aussi gravement blessé en libérant Prague. Il restera en Ukraine et fera son aliya en 1990 lorsque les frontières de l’URSS s’ouvriront.
Max a épousé Musa, ils ont 2 enfants, 5 petits enfants et  six arrières petits-enfants

– Jeannine Saban-Bouhana est née en 1929 à Nemours (Ghazaouet aujourd’hui), fille de Yaakov et Ruhama. Son père était menuisier et ancien combattant de la guerre de 14-18.

En 1938, sa famille s’installe à Paris. En 1940, les allemands conquièrent la France et cette même année Jeanine perd son père et son frère ainé. Sa mère fait alors partir son frère Maurice et sa sœur Odette dans le sud de la France et reste avec Jeannine et les plus jeunes à Paris. Jeanine est chargée de faire les courses et n’a pas peur de se montrer avec son étoile jaune. Le 16 juillet 1942, c’est la grande rafle du Vel d’Hiv*. Les policiers français raflent les Juifs étrangers. Bien que dénaturalisés*, Jeanine et sa famille  sont épargnées. Ils accompagnent leurs amis et leurs voisins au poste de police et leur achètent de la nourriture. Jeanine et sa mère prennent aussi chez elles deux petites filles qui se sont cachées pendant la rafle et les font ensuite passer en zone libre où elles pourront survivre.

Elles aident aussi leurs voisins internés à Drancy en leur procurant de la nourriture et des médicaments. Maurice, inquiet de leur sort, revient malheureusement à Paris pour les aider mais il est arrêté, envoyé à Sobibor et assassiné. Finalement Jeanine et un de ses frères réussissent à passer eux aussi en zone libre où ils survivront.
Apres la guerre Jeanine épousera Lucien Bouhana. Toute la famille s’installera en Israel en 1992.  Jeanine et Lucien ont 5 enfants, 12 petits enfants et 17 arrières petits enfants.

Un jour, quelqu’un m’a dit: Pourquoi vous obstinez-vous à vous complaire dans un passé aussi négatif?
Je lui ai conseillé de visiter Yad Vashem. On termine la visite éprouvante du musée en contemplant la vue magnifique sur les collines boisées de Jerusalem.

Avez vous remarqué que les récits biographiques de ces six porteurs de torches se terminent tous de la même manière?
Ils se sont mariés, ont eu des enfants, des petits-enfants et arrières petits-enfants!

(Si tu as gagné, grand-père, où est ton trophée? C’est toi, mon trophée)

En hébreu, le mot historia est un ajout moderne. Pendant des siècles, le mot employé pour histoire fut toladot, engendrements. La conscience juive traditionnelle conçoit l’histoire comme une succession d’engendrements, engendrements de personnes ou de situations. Dans le Tanakh, ce mot s’écrit de différentes  manières.
– sans aucun
ו (vav)*:  תלדת,
– avec un seul vav, mais placé, soit dans la première syllabe:
תולדת,  soit dans la dernière: תלדות,
– avec deux vav: תולדות.
Non, il ne s’agit pas de la fantaisie des scribes. Le vav de la première syllabe fait partie de la racine du mot et indique la qualité de l’engendrement et le second, suffixe pluriel féminin, indique la quantité engendrée.


Si le mot est écrit sans un seul vav, c’est qu’
il n’y a ni potentiel, ni réalisation. C’est ainsi qu’on comprend le verset 12 du chap. 25 de la Genèse :
וְאֵלֶּה תֹּלְדֹת יִשְׁמָעֵאל, בֶּן-אַבְרָהָם: אֲשֶׁר יָלְדָה הָגָר הַמִּצְרִית, שִׁפְחַת שָׂרָה–לְאַבְרָהָם
«  Voici les engendrements d’Ismaël, fils d’Abraham, que l’Egyptienne Agar, esclave de Sara, avait enfanté à Abraham

Dans les deux exemples suivant, toldot* s’écrit avec un seul vav mais placé différemment.
– Lorsqu’il s’agit de l’histoire de Noa’h (Gen 6 9), le vav se trouve dans la première syllabe,  car si Noa’h avait un grand potentiel, il n’a rien transmis à ses descendants:

אֵלֶּה, תּוֹלְדֹת נֹחַ–נֹחַ אִישׁ צַדִּיק תָּמִים הָיָה, בְּדֹרֹתָיו: אֶת-הָאֱלֹהִים, הִתְהַלֶּךְ-נֹחַ
 » Ceci est l’histoire de Noé. Noé fut un homme juste, irréprochable entre ses contemporains; il se conduisit selon Dieu. »

– Lorsqu’il s’agit d’Esav (Gen 36 1) le vav se trouve dans la dernière syllabe pour souligner que si les descendants d’Esav seront nombreux, ils ne construiront rien de valable:
Ceci est la lignée d’Esaü וְאֵלֶּה תֹּלְדוֹת עֵשָׂו 

Enfin, le mot toldot est écrit en écriture pleine avec deux vav dans les deux exemples suivants:
– Dans le livre de la Genèse (2,4):
Telles sont les origines du ciel et de la terre, lorsqu’ils furent créés; à l’époque où l’Eternel Dieu fit une terre et un ciel.
אֵלֶּה
תוֹלְדוֹת הַשָּׁמַיִם וְהָאָרֶץ, בְּהִבָּרְאָם: בְּיוֹם, עֲשׂוֹת יְהוָה אֱלֹהִים–אֶרֶץ וְשָׁמָיִם.

– Et aussi à la fin du livre de Ruth (4,18) lorsqu’il est question de la royauté d’Israel:
« Or, voici quels furent les descendants de Peretz : Peretz engendra Hetz’hon…
וְאֵלֶּה
תּוֹלְדוֹת פָּרֶץ, פֶּרֶץ הוֹלִיד אֶת-חֶצְרוֹן 

Nos מדליקי משואות (madlikei massouot) ou allumeurs de torches peuvent écrire leur histoire תולדות avec les deux vav.

A bientôt,

*articles sur Yom Hashoah:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/05/04/le-deshonneur-et-la-guerre/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/01/28/quand-eichmann-demandait-grace/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/04/14/reflexions-tristes-le-jour-de-yom-hashoah/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/04/07/tout-homme-a-un-nom/

*la famille Boyuk reconnue comme faisant partie des Justes des nations:

http://db.yadvashem.org/righteous/family.html?language=en&itemId=4035641

*decret de denaturalisation des Juifs d’Algerie du 7 octobre 1940

*toladot devient toldot quand il est le premier terme d’un nom composé

*le vav ו est une semi-consonne qui peut se live soit O, OU ou bien V

 

 

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3 réflexions sur “Yom Hashoah 2017

  1. Émouvant (pensées pour les miens) et érudit, comme toujours.
     » Pourquoi vous obstinez-vous à vous complaire dans un passé aussi négatif ?  » C’est toujours pour moi un effarement d’entendre poser de si ineptes questions. Ils ne peuvent comprendre, tant pis pour eux.
    Cela me rappelle une ancienne émission de feue l’ORTF, les Dossiers de l’écran, qui avait pour thème les camps. Un énergumène [abruti complet et/ou ordure intégrale] avait osé demander si les  » expériences  » médicales nazies sur les déportés avaient fait progresser la science. Je me rappelle que l’animateur n’avait pas jugé utile de trouver la question abjecte.

    • Magnifique et triste!
      Depuis la fin de l’après-midi, les chaines israéliennes ne passent plus que des documentaires et témoignages sur la Shoah. J’ai regardé tout à l’heure un film sur sir Nicholas Winton qui a pu sauver environ 600 enfants juifs tchèques. Dans le film était incluse cette émission de la BBC:

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