La Samarie et les Samaritains

Il y a quelques mois, j’avais commencé un cycle d’articles pour vous emmener en balade dans les fameux « territoires occupés »
Nous avons déjà parcouru le Golan* et les hauteurs du ‘Hermon*, nous voici maintenant en Samarie.

Après la sortie d’Egypte et les 40 années d’errance dans le désert, les 12 tribus arrivent enfin en terre d’Israel. Chacune d’elle reçoit alors une portion du  territoire selon un tirage au sort, tel que nous l’explique le texte biblique.
« Cette répartition se fit au sort, comme l’Eternel l’avait ordonné par Moïse. » בְּגוֹרַל, נַחֲלָתָם, כַּאֲשֶׁר צִוָּה יְהוָה בְּיַד-מֹשֶׁה, (livre de Josué, 14,2)

territoire des 12 tribus

Aux  tribus d’Ephraim et de Menashe* est échue une région située à l’ouest du Jourdain qui recouvre à peu prés la Samarie actuelle.

Environ 6 siècles plus tard et de nombreuses péripéties, les tribus peinent toujours à s’unir entre elles et à accepter une autorité unique. David fait les premières réformes administratives. Cependant, après la mort de son fils le roi Salomon, une révolte populaire éclate et provoque une scission entre ce qui deviendra le royaume d’Israel au Nord et celui de Yehuda (Juda) au Sud. Le royaume d’Israel prend pour capitale la ville de Samarie tandis que le royaume de Yehuda garde celle de Jerusalem.

royaumes Israel et Juda

En -722, les Assyriens, conduits par les rois Salmanazar puis Sargon, détruisent le royaume d’Israel et déportent une part importante de la population en Assyrie: Tous les intellectuels, les forgerons et les gens riches. De cette première déportation, personne ne reviendra. De là naîtra le mythe* des 10 tribus perdues.
Dans le même temps, les Assyriens installent une partie de leur propre population dans le royaume d’Israel, maintenant, sous leur domination. Cette pratique qui consiste à déporter une partie de la population conquise et de la remplacer par des nationaux est le meilleur moyen de noyer toute éventuelle révolte.
« Le roi d’Assyrie amena des gens de Babylone, de Ceuta, d’Ave, de Hamat et de Sefarvayim et les établit dans les villes de la Samarie pour remplacer les Israélites; ils prirent possession de la Samarie et habitèrent les villes. »
וַיָּבֵא מֶלֶךְ-אַשּׁוּר מִבָּבֶל וּמִכּוּתָה וּמֵעַוָּא וּמֵחֲמָת, וּסְפַרְוַיִם, וַיֹּשֶׁב בְּעָרֵי שֹׁמְרוֹן, תַּחַת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל; וַיִּרְשׁוּ, אֶת-שֹׁמְרוֹן, וַיֵּשְׁבוּ, בְּעָרֶיהָ.
(2 rois 17 24)
Le texte de la Bible est très intéressant:
Les nouveaux venus Assyriens sont évidemment païens. Cela ne plaît pas à Dieu qui leur envoie donc des lions pour les détruire!
Le roi d’Assyrie cède et fait revenir en Israel certains כהנים (cohanim=prêtres) de leur exil pour enseigner un peu de « judaïsme-monothéisme » aux nouveaux arrivants: « Un des prêtres exilés de Samarie vint s’établir à Béthel, et il leur enseigna comment ils devaient adorer l’Eternel. » (livre des Rois)
Mais en vain. Les prêtres sont dépassés et: « chaque nation se confectionna ses divinités et les érigea dans les maisons des hauts-lieux édifiées par les Samaritains, chacune dans les villes qu’elle habitait  Ils adoraient l’Eternel, tout en rendant un culte à leurs dieux, à l’exemple des nations qu’on avait exilées de ces contrées ».
En fait, les Assyriens ont agi très intelligemment. Leur politique de « double déportation »* va provoquer le mélange des deux populations: les « judéo-assyriens » deviennent des « judéo-païens » professant une religion syncrétique: ils gardent une certaine connaissance de la Thora, acceptent la circoncision et le respect du shabbat tout en acceptant des croyances païennes.  Leur temple, plus ou moins monothéiste, sur le Mont Garizim restera leur haut-lieu sacrificiel.
La région prendra la nom de שומרון (shomron) ou Samarie, du nom de sa capitale.
La capitale samaritaine subsistera tant bien que mal au cours des siècles: détruite par les Assyriens, puis reconstruite, à nouveau détruite et enfin reconstruite par Hérode le Grand sous le nom de Sebastia.

sebastia


En -586, les Babyloniens (qui entre temps avaient vaincu les Assyriens et étaient devenus la puissance dominante de l’époque) conquièrent le royaume de Juda, resté libre jusque là, et détruisent le Temple de Jerusalem, construit par le roi Salomon. Ils déportent eux-aussi une part de la population juive  et l’envoient en Babylonie.
Les בני ישראל (Bnei-Israel), ou Enfants d’Israel, déportés du royaume de Juda ont plus de chance que ceux qui ont été déportes par les Assyriens. En effet à peine 70 ans après cette seconde déportation, les Perses (qui entre temps ont défait les Babyloniens) accordent aux Bnei-Israel le droit de rentrer chez eux et de reconstruire le Temple de Jerusalem. Mais c’est c’est là que les choses se compliquent:
A leur retour en Judée, ils trouvent une population mixte, judéo-assyrienne, installée en Samarie mais aussi en Judée.

 

Israel_antique_regions.svg

 Pour les Juifs* revenus au pays cette situation est inadmissible d’autant que les dignitaires Samaritains les harcèlent et les dénoncent auprès du roi de Perse, les accusant de duplicité et de vouloir fomenter une révolte. Le nom de Samaritain devient donc synonyme d’ennemi…

Et les Samaritains, que sont-ils devenus?
Devenus totalement monothéistes depuis plus de 2000 ans, ils pratiquent un judaïsme uniquement lié aux 5 livres de la Thora, ne reconnaissent ni le reste du Tanakh ni la Thora Orale.
Ils respectent donc  le shabbat à la manière karaïte*. Ils ne connaissent pas les fêtes post-bibliques de Pourim et de Hanouka, Pour les trois fêtes de pèlerinage, les שלוש רגלים (shalosh regalim)*, ils montent en pèlerinage sur le Mont Garizim. Pour Pessa’h, ils y offrent toujours un mouton en sacrifice selon les commandements de la Thora:
« Au dixième jour de ce mois, que chacun se procure un agneau pour sa famille paternelle… Vous le tiendrez en réserve jusqu’au quatorzième jour de ce mois; alors toute la communauté d’Israël l’immolera vers le soir. On prendra de son sang et on en teindra les deux poteaux et le linteau des maisons dans lesquelles on le mangera. Et l’on en mangera la chair cette même nuit; on la mangera rôtie au feu et accompagnée d’azymes et d’herbes amères. » (livre de Shemot ou Exode 12, 1-9)

**FILE** Members of the ancient Samaritan community gather around a fire-pit aftter placing sheep on stakes into the fire during the traditional Passover sacrifice in Mount Gerizim, nearf the West Bank town of Nablus, late Saturday, April 19, 2008. According to tradition, the Samaritans are descendants of Jews who were not deported when the Assyrians conquered Israel in the 8th century B.C. Of the small community of close to 700 people, half live in a village at Mount Gerizim, and the rest in the city of Holon near Tel Aviv. Photo by Maja Hitij/Flash90 *** Local Caption *** ùåîøåðéí ùåîøåï òùï èëñ äø âøéæéí àù ôñç
Le Mont Garizim est jusqu’à aujourd’hui leur centre spirituel. Tous y ont une maison  où ils se réunissent pour ces trois fêtes.
L’hébreu de leurs prières est toujours écrit en caractères anciens*. Ils possèdent une Thora qui, disent-ils, est vieille de 3600 ans! Elle  aurait été écrite par Abishua, fils de Pin’has, fils d’Eleazar, et donc arrière petit-fils d’Aharon (frère de Moshe), qui est conservée sous verre dans la synagogue du Mont Garizim et sortie seulement pour les fêtes de Pessa’h, Soukkot et Shavouot. Il ne reconnaissent comme prophète que Moshe.

Shavouot au mont garizim
Pour ce qui est des mezouzot et contrairement aux Karaïtes*, ils écrivent les versets bibliques mais pas forcement sur le linteau de leur porte, ils les inscrivent parfois sur les murs intérieurs de leur maison.
Comme les Karaïtes, ils ne revêtent pas les tephilin à  qui ils donnent eux-aussi le sens exclusif de souvenir.
Hommes et femmes ne sont pas séparés pour les prières a la synagogue.

Actuellement, il y a deux communautés de Shomronim:
L’une se trouve dans le village de Kiryat Luza. Jusqu’en 1980, ils habitaient à  שכם (Shekhem) Naplouse, 
mais ils ont du abandonner la ville, passée sous contrôle de l’Autorité palestinienne.
L’autre se trouve à ‘Holon dans la banlieue sud de Tel Aviv. Elle est composée de familles originaires de Kiriat Luza qui n’ont pas accepté de passer sous domination jordanienne à la suite des accords d’armistice en 1949.

Culture_of_The_Samaritans_on_Mount_Gerizim_03(Kiriat Luza)

Ces deux communautés sont d’égale importance mais ne forment ensemble qu’un petit groupe d’environ 700 personnes. Pour lutter contre leur déclin, les Samaritains acceptent les Juifs rabannites ou les non-juifs après conversion au « samaritanisme ».
En fait, la communauté décline inexorablement. De nombreux jeunes shomronim se fondent dans le monde juif classique. Comme par exemple l’actrice et chanteuse  Sophie Tsedaka, convertie au judaïsme tout en gardant  ses racines samaritaines.



Sophie Tsedaka  a fait un film dur et émouvant השומרוני הבודד (hashomroni haboded) ou « Le Samaritain solitaire ». Il retrace son parcours et celui de ses 3 sœurs qui ont aussi abandonné leur monde d’origine: Elle y racontent leurs interrogations, leur déchirement, leurs relations avec leur famille. Leur abandon du monde samaritain ne s’est pas fait sans douleur. Elles ont été totalement rejetées par leur communauté d’origine. Leurs parents, Barukh et Tova Tsedaka, sont restés samaritains mais ils ont eux-aussi été mis à l’index parce qu’ils continuent de recevoir leurs filles chez eux. Le père s’obstine à monter au mont Garizim pour Pessa’h mais personne ne lui parle, d’où le titre du documentaire « Le Samaritain solitaire ». Si vous comprenez l’hébreu, je vous invite à le voir.

A bientôt,

*articles sur le Golan et le ‘Hermon:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/tag/le-golan/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/01/08/soussita/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/12/25/gamla-ou-le-dos-du-chameau/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/01/01/katsrin/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/12/18/les-rivieres-du-mont-hermon/

*tout est raconté dans le livre de Josué

*Ephraim et Menashe sont les enfants de Joseph et comptent chacun pour une demi-tribu
La 12 ème tribu est celle de Levi qui ne reçoit pas de territoire. Les Levi sont des fonctionnaires attachés au Temple, des musiciens et des enseignants.

*les 10 tribus perdues: il semblerait qu’on en a retrouvé deux: celle de Dan (les Juifs d’Ethiopie) et celle de Menashe (les Juifs du Mizoram)

*http://www.akadem.org/medias/documents/6457_3_Chute_de_Samarie.pdf
*les tephilin:
http://www.judaicultures.info/pensee-juive-40/glossaire-du-judaisme/Les-Phylacteres-ou-tefillin

*La double déportation: Un millénaire plus tard, les Ottomans imiteront les Assyriens dans les régions qu’ils conquièrent: ils y installeront des fonctionnaires turcs musulmans et en enlèveront des enfants chrétiens qu’ils islamiseront et dont ils feront, pour certains, les fameux janissaires. C’est ainsi qu’aujourd’hui de nombreux musulmans de Palestine sont les descendants de fonctionnaires turcs.  

*Le mot Juif signifie judéen et ne désigne l’ensemble du peuple qu’à partir du retour d’exil de Babylone

*Leon Poliakov: les Samaritains, ed du Seuil

*les trois fêtes de pèlerinage:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/10/16/on-marche-au-pas-enfin-presque/

*l’écriture hébraïque:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/12/04/ne-dites-plus-cest-de-lhebreu-pour-moi-1/

*Les Karaïtes:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/02/07/rencontre-avec-un-karaite/

 

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