Un supplément d’âme…

Tous les ans à Pourim, nous lisons le récit d’un pogrom avorté grâce à une femme exceptionnelle, la reine Esther. Esther alla trouver le roi de Perse A’hashverush et obtint pour les Juifs la possibilité de se défendre face aux pogromistes dirigés par le Premier Ministre Haman. Seulement la possibilité de se défendre, rien de plus!
Mais c’était déjà beaucoup car, cette possibilité là, nous ne l’avons pas toujours eue dans notre histoire!

Mais avant de se présenter devant A’hashverush, Esther avait jeûné…
« Esther fit porter cette réponse à Mordekhaï (son oncle):
« Va rassembler tous les Juifs présents à Shushan, et jeûnez à mon intention; ne mangez ni ne buvez pendant trois jours ni jour ni nuit moi aussi avec mes suivantes, je jeûnerai de la même façon. Et puis je me présenterai au roi, et si je dois périr, je périrai! »
 וַתֹּאמֶר אֶסְתֵּר, לְהָשִׁיב אֶל-מָרְדֳּכָי. טז לֵךְ כְּנוֹס אֶת-כָּל-הַיְּהוּדִים הַנִּמְצְאִים בְּשׁוּשָׁן, וְצוּמוּ עָלַי וְאַל-תֹּאכְלוּ וְאַל-תִּשְׁתּוּ שְׁלֹשֶׁת יָמִים לַיְלָה וָיוֹם–גַּם-אֲנִי וְנַעֲרֹתַי, אָצוּם כֵּן; וּבְכֵן אָבוֹא אֶל-הַמֶּלֶךְ, אֲשֶׁר לֹא-כַדָּת, וְכַאֲשֶׁר אָבַדְתִּי, אָבָדְתִּי. (Esther 4 15,16)

Dans le livre d’Esther, Dieu n’est pas officiellement présent: Esther jeûne pour écarter le danger. Elle le fait sans savoir si cela sera efficace et si elle ne sera pas condamnée par le roi: « Si je dois périr, je périrai » dit-elle.
C’est pour cela que notre fête de Pourim* est précédée d’un jour de jeûne, le jeune d’Esther.

megilat Esther, Ferrara 17 eme siecle

(Meguila d’Esther, Ferrare, Italie, 17 eme siècle)

Lundi matin, j’écoute les infos à la télévision et n’en crois pas mes oreilles: le rav Yuval Asherov explique que depuis trois ans déjà, des milliers de personnes jeûnent trois jours* avant la fête de Pourim pour que soient écartés les dangers qui nous menacent.
Est ce de l’intégrisme comme disent certains? Peut-être. Toujours est-il que tous ces gens se portent volontaires pour la sécurité d’Israel.
Sur le plateau de télévision les questions fusent: « Et Tsahal? Vous n’avez pas confiance en notre armée? » Oui, ils soutiennent Tsahal, les gardes frontières et la police. Ce jeûne, c’est simplement pour apporter une aide supplémentaire tant les menaces sont nombreuses autour de nous.
Un homme de médias, Oded Menashe, s’en mêle et explique que toute sa vie a été dictée par la logique et qu’il est séduit par cette approche tout à fait irrationnelle…
– Voulez-vous faire de nous des Juifs pratiquants? demande le journaliste Avri Guilad
– Non, répond le rav Asherov, j’essaye simplement de vous persuader de jeûner et de réciter des Psaumes car nous sommes en danger; et si vous ne pouvez ou ne voulez  pas jeûner, faites votre examen de conscience, et donnez la tsedaka.

(l’émission de lundi matin pour ceux qui comprennent l’hébreu)

J’apprends aussi que déjà en Israel, 20 000 personnes sont prêtes à tenter l’expérience. Des gens de tous bords, qui vont se priver de nourriture et de boisson le plus longtemps possible et cela pour le bien d’Israel!

Ce qui m’a intéressé dans cette interview, ce n’est pas le fait que certains décident de jeûner. Non, c’est ce réflexe inné: chaque fois que nous vivons une période dangereuse nous appuyons sur notre identité et revenons vers notre tradition. Quand nous sommes inquiets pour notre sécurité, nous nous mettons sur pause et retrouvons nos racines. D’un côté la protection de כיפת ברזל (kipat barzel), le dôme de fer et de l’autre celle plus spirituelle que procurent jeûne, Tehilim (Psaumes) et réflexion morale.
A chaque fois,  tout en faisant confiance à notre puissance militaire actuelle, nous éprouvons le besoin non pas seulement de prier ou de jeûner mais de nous lancer aussi dans une réflexion éthique pour le bien de la nation.
Certains le font car ils croient à une délivrance divine d’autres simplement pour revivifier notre אחדות (a’hdout), unité. Ceux qui nous dénient le droit à être un peuple n’ont rien compris: nous sommes un peuple, nous lisons le mot עם soit « am« , peuple, soit « im », avec.

Cela m’a fait penser à mes parents qui lisaient des Tehilim avec des amis, pourtant communistes, pendant cet angoissant mois de mai  1967, où chacun craignait pour la survie d’Israel, juste avant la guerre des 6 jours…

mai 1967 tranchees au moshav Gan Shmuel(mai 1967: tranchées au kibboutz Gan Shmuel)

Cela m’a fait aussi penser à ce texte de Bergson  » Le supplément d’âme »  qui m’avait beaucoup marquée lorsque j’étais en terminale de lycée.

 Le supplément d’âme:
«  L’homme ne se soulèvera au-dessus de terre que si un outillage puissant lui fournit le point d’appui. Il devra peser sur la matière s’il veut se détacher d’elle. En d’autres termes, la mystique appelle la mécanique. On ne l’a pas assez remarqué, parce que la mécanique, par un accident d’aiguillage a été lancée sur une voie au bout de laquelle étaient le bien-être exagéré et le luxe pour un certain nombre, plutôt que la libération pour tous. Nous sommes frappés du résultat accidentel, nous ne voyons pas le machinisme dans ce qu’il devrait être, dans ce qui en fait l’essence.

Allons plus loin.
Si nos organes sont des instruments naturels, nos instruments sont par là même des organes artificiels. L’outil de l’ouvrier continue son bras; l’outillage de l’humanité est donc un prolongement de son corps. La nature, en nous dotant d’une intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain agrandissement. Mais des machines qui marchent au pétrole, au charbon, à la «houille blanche » et qui convertissent en mouvement des énergies potentielles accumulées pendant des millions d’années, sont venues donner à notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionnée à sa dimension et à sa force, que sûrement il n’en avait rien été prévu dans le plan de structure de notre espèce: ce fut une chance unique, la plus grande réussite matérielle de l’homme sur la planète.
Une impulsion spirituelle avait peut-être été imprimée au début: l’extension s’était faite automatiquement, servie par le coup de pioche accidentel qui heurta sous terre un trésor miraculeux Or, dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D’où le vide entre lui et elle. D’où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd’hui tant d’efforts désordonnés et inefficaces: il y faudrait de nouvelles réserves d’énergie potentielle, cette fois morale.
Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d’âme, et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu’on ne le croirait; elle ne retrouvera sa dire
ction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l’humanité qu’elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel. »

Je vous souhaite une bonne fête de Pourim!
Que tous nos Haman actuels soient détruits et que leur nom soit effacé!

Purim_painting_Safed
 (festin du Adloyada*)

A bientôt,

 

פורים שמח

* La reine Esther a jeûné 3 jours. Dans notre tradition, il nous est prescrit seulement une journée de jeûne. Les trois jours de jeune sont interdits à tous ceux qui ne peuvent pas le faire, l’important est de participer d’une manière ou d’une autre à ce défi
 * Au cours des siècles, le nom de Pourim a été donné à d’autres délivrances dont bénéficièrent des communautés juives à des époques et en des lieux différents. Les plus connus sont  le Pourim de Saragosse (ou de Syracuse, on ne sait pas trop*, les Pourim d’Oran, d’Alger, de Tunis, de Sebastien (a Ceuta au Maroc), d’Avignon,  de Narbonne, de Fossano en Italie auquel il faut rajouter un Pourim moderne à Boston en 1977, le Pourim Frimer.

D’autres Pourim:

http://www.pourim.com/
 
* Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), PUF, coll. «Quadrige», 1984, p. 329-331.
 

 

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5 réflexions sur “Un supplément d’âme…

  1. Une petite reflexion: c’est vrai qu’il est important de celebrer Pourim, mais d’un autre cote, si on se met a celebrer chaque fois qu’un iranien maboule essaye de nous eradiquer, on n’est pas sorti de l’auberge…. (c’est pas de moi, mais d’un certain Yotam Zimri dont j’apprecie le sens de l’humour).

  2. Merci Hannah pour cet article. Lorsque j’ai lu votre titre, une « bouffée » de Bergson a envahi ma mémoire, avec ces livres édités chez Félix Alcan qui fleuraient le vieux papier. Un oncle m’avait imposé la lecture de « L’énergie spirituelle » et, à cause de lui, je suis devenu à croc de Bergson comme d’autres sont à croc de la cocaïne 🙂 😦 😉

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