A la recherche des artistes disparus….

Il y a quelques jours, je suis allée au Musée Israel voir l’exposition « La nuit tombe sur Berlin », nommée ainsi d’après le tableau de Horst Strempel « Nuit sur l’Allemagne ».

La nuit sur l'Allemagne

Elle rassemble un certain nombre d’œuvres d’artistes « dégénérés » ou considérés comme tels par les nazis. Le gouvernement nazi leur avait même consacré une exposition en 1937 pour les soumettre à la vindicte publique et magnifier en contre partie l’oeuvre d’artistes hitlériens. Au début, appliquée aux arts plastiques, cette conception d’Art dégénéré fut étendue à la musique, la littérature et au cinéma.
En peinture, étaient condamnés les expressionnistes et les peintres non figuratifs*, en architecture le Bauhaus, en musique Schoenberg, pour le cinema Max Ophuls et Fritz Lang… Tous ces artistes n’étaient pas Juifs mais tous les Juifs étaient dégénérés. De nombreux tableaux furent détruits et d’autre récupérés en douce par Goebbels qui attendait de les revendre à des collectionneurs hors d’Allemagne.


caricature de Michel Kishka(caricature de Michel Kishka)

Un jour, quelqu’un m’a doctement expliqué, qu’au cours des siècles, les Juifs n’avaient vraiment pas été productifs en ces domaines. J’ai eu beaucoup de mal à faire accepter à mon interlocuteur qu’il y avaient toujours eu des artistes juifs mais qu’ils n’avaient pas pu accéder à la célébrité étant donné que l’entrée dans la société non-juive leur avait été interdite jusqu’au milieu du 19 ème siècle*.
En fait, le peuple juif a toujours mis l’art à l’honneur. Le Tanakh lui-même contient un certains nombres de textes poétiques comme les תהילים (Tehilim) ou Psaumes et le שיר השירים (shir hashirim).
« Que tes pas sont ravissants dans tes sandales, fille de noble famille! Les contours de tes hanches sont comme des colliers, œuvre d’une main d’artiste*« .
מַה-יָּפוּ פְעָמַיִךְ בַּנְּעָלִים, בַּת-נָדִיב; חַמּוּקֵי יְרֵכַיִךְ–כְּמוֹ חֲלָאִים, מַעֲשֵׂה יְדֵי אָמָּן.

Quant à la construction du premier bâtiment officiel, le משכן (mishkan) ou tabernacle, toutes les exigences divines nous sont répétées sept fois dans trois parashiot différentes avec de multiples détails.
mishkan coupe

(Le tabernacle en coupe)

Bien que les Hébreux se trouvent en plein désert et pérégrinent vers Eretz Israel, ce n’est pas une raison pour le bâcler. Il faut donc trouver des artistes. Mais y en a t-il encore après 400 ans d’esclavage en Egypte? Certains ont-ils pu garder un sens artistique malgré toutes leurs souffrances?
Qu’à cela ne tienne:
« L’Éternel parla à Moïse en ces termes:  Vois, j’ai désigné expressément Betsalel, fils d’Ouri, fils de Hour, de la tribu de Juda, et je l’ai rempli d’une inspiration divine, d’habileté, de jugement, de science et d’aptitude pour tous les arts.
וַיְדַבֵּר יְהוָה, אֶל-מֹשֶׁה לֵּאמֹר. רְאֵה, קָרָאתִי בְשֵׁם, בְּצַלְאֵל בֶּן-אוּרִי בֶן-חוּר, לְמַטֵּה יְהוּדָה. וָאֲמַלֵּא אֹתוֹ, רוּחַ אֱלֹהִים, בְּחָכְמָה וּבִתְבוּנָה וּבְדַעַת, וּבְכָל-מְלָאכָה
De plus, je lui ai adjoint Oholiab, fils d’Ahisamakh, de la tribu de Dan ainsi que d’autres esprits industrieux que j’ai doués d’habileté. »

וַאֲנִי הִנֵּה נָתַתִּי אִתּוֹ, אֵת אָהֳלִיאָב בֶּן-אֲחִיסָמָךְ לְמַטֵּה-דָן, וּבְלֵב כָּל-חֲכַם-לֵב, נָתַתִּי חָכְמָה

Dieu se charge donc de leur attribuer inspiration (divine), habileté, jugement, science et aptitude pour tous les arts. Le nom même de בצלל (Betsalel) signifie à l’ombre de Dieu et indique cette proximité divine. 
Mais pourquoi  Dieu s’adressant à Moshé mentionne t-il le nom du grand-père de Betsalel? 
Annoncer ouvertement la généalogie de Betsalel, c’est rappeler au peuple qu’il s’agit bien du neveu de Moshe (fils de sa sœur Efrat-Myriam). Mais c’est préciser en même temps que c’est Dieu qui en a décidé ainsi ce qui permet à Moshe d’échapper à toute accusation de népotisme.
De plus pour que tout le peuple se sente concerné par ces nominations, le premier nommé, Betsalel, est choisi dans l’importante tribu de Yehuda, alors que le deuxième artiste,  אהליאב (Oholiav) n’a lui aucun lien avec le pouvoir. Son père אחיסמך (Ahimasakh) vient de la tribu de Dan, tribu bien moins importante.

Dieu nomme aussi les esprits industrieux dont on ne connait pas les noms.
La tradition les désigne comme des קנים (Kenim), synonyme de forgeron. Les Kenim sont des experts dans le travail des métaux et en particulier des métaux nobles comme le cuivre, l’argent et l’or. Ils connaissent aussi les alliages comme l’airain. Dans le parc de Timna (entre Eilat et Arad), on trouve encore des vestiges de la production de cuivre.


On les appelle aussi צורף (tsoref), forgeron et orfèvre. Yithro, beau-père de Moshe* est désigne comme Keni. 

« Les descendants de Kéni, beau-père de Moïse, montèrent avec ceux de Juda de la ville des Palmiers au désert de Juda, qui est au midi d’Arad; et ils s’y établirent parmi le peuple ».
וַתֹּאמֶר לוֹ הָבָה-לִּי בְרָכָה, כִּי אֶרֶץ הַנֶּגֶב נְתַתָּנִי, וְנָתַתָּה לִי, גֻּלֹּת מָיִם; וַיִּתֶּן-לָהּ כָּלֵב, אֵת גֻּלֹּת עִלִּית, וְאֵת, גֻּלֹּת תַּחְתִּית.
Il semblerait donc que Yithro ait enseigné bien d’autres choses au peuple juif que son organisation juridique. Sa famille a également participé à la construction du Mishkan. 
Ces industrieux forgerons et orfèvres sont restés proches du peuple juif pendant toute la période biblique. Le roi Shaoul les protège lorsqu’il va combattre Amalek, le roi David leur distribue une partie de son butin. Plus tard, une de leurs famille va fonder le groupe des Rekhabites*.
Leur sens moral élevé les sauvera de tous les malheurs qui s’abattront sur les Juifs au moment de la chute de Jerusalem en 586 avant l’ère chrétienne:
« …Le Dieu d’Israël, parle ainsi: Voici, je vais faire fondre sur Juda et sur tous les habitants de Jérusalem tous les maux que j’ai décrétés contre eux, puisque je leur ai parlé et qu’ils n’ont point écouté, puisque je les ai appelés et qu’ils n’ont pas répondu! «   Mais à la famille des Rekhabites (il est dit):…Puisque vous avez obéi à l’ordre de Yehonadav, votre père, observé toutes ses prescriptions et exécuté tout ce qu’il vous a recommandé… en aucun temps, il ne manquera à Yehonadav, fils de Rekhab, des hommes pour se tenir en ma présence. » (Prophète Jérémie 35)
A l’époque du Talmud, on  parle encore des Kenim avec respect. De nos jours, leurs descendants, les Druzes, dont je parlais dans un précédent article*, se réclament encore de Yithro. Certains disent que parmi les multiples couleurs du drapeau druze actuel, les couleurs rouges et jaunes sont le souvenir des teintures dont était aussi spécialiste la famille de Yithro:

drapeaux druse et juif
La nuit est tombée sur Berlin et nombre des artistes juifs de cette époque ont été assassinés mais les noms de Betsalel et d’Oholiav sont toujours vivants. Ce sont des prénoms encore actuels et des rues ont été nommées en leur honneur.
La célèbre école des Beaux Arts de Jerusalem s’appelle Ecole Betsalel. 

Ecole Betzalel(bâtiment historique de l’Ecole des Beaux Arts, Betsalel, dans le centre de Jerusalem)

Oholiav, plus modestement se contente d’une petite synagogue dans le quartier de Na’halat Tsion:
synagogue oholiav

A bientôt, 

*L’art dégénéré: les styles incriminés étaient très nombreux: le dadaïsme, le cubisme, l’expressionnisme, le fauvisme, le surréalisme, l’abstraction et le futurisme.

*Si on excepte le cas de Salomone de Rossi (1770-1630) qui fut musicien à la cour du prince de Mantoue:


Adon Olam: prière de shabbat

 

*Les mots artistes et artisans, Oman et Ouman, s’écrivent de la même manière et viennent tous deux de la même racine אמן qui a aussi donnée les mots foi et entrainement. Il y aurait beaucoup à raconter…

*Oholiav ne venait pas d’une famille célèbre mais  un des ses descendants fut  Hiram de Tyr, un artiste de la tribu d’Ephraim qui participa à la construction du Temple de Salomon:
« Le roi Salomon fit venir Hiram de Tyr. C’était le fils d’une veuve de la tribu de Nephtali, et son père était un Tyrien, ouvrier en cuivre; lui-même était plein de talent et d’industrie, habile à tous les travaux du cuivre. Il se rendit auprès du roi Salomon et exécuta tous ses ouvrages » ( 1 Rois 7 13)
וַיִּשְׁלַח הַמֶּלֶךְ שְׁלֹמֹה, וַיִּקַּח אֶת-חִירָם מִצֹּר. יד בֶּן-אִשָּׁה אַלְמָנָה הוּא מִמַּטֵּה נַפְתָּלִי, וְאָבִיו אִישׁ-צֹרִי חֹרֵשׁ נְחֹשֶׁת, וַיִּמָּלֵא אֶת-הַחָכְמָה וְאֶת-הַתְּבוּנָה וְאֶת-הַדַּעַת, לַעֲשׂוֹת כָּל-מְלָאכָה בַּנְּחֹשֶׁת; וַיָּבוֹא אֶל-הַמֶּלֶךְ שְׁלֹמֹה, וַיַּעַשׂ אֶת-כָּל-מְלַאכְתּוֹ.
Selon les sages du Talmud, les arbres se prosternaient devant lui!
Une tradition raconte qu’on retrouve le souvenir  d’Hiram dans le nom d’un village du Sud Liban, Soudjoud, qui signifie « se prosterner »en araméen.

*Les Rekabites: Ce sont les descendants de Yehonadav ben Rekhab, de la famille des Kenim donc de Yithro. Leur ancêtre Yehonadav leur enjoignit de ne pas boire du vin.

*Yithro et les Druzes:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/02/12/yitro-et-nous/

*Ecole Betsalel:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/01/15/ballade-en-hiver-dans-nahlaot/

 

 

 

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3 réflexions sur “A la recherche des artistes disparus….

  1. Que de riches nourritures ! Hannah, puisque vous parcourez le pays à la recherche de lieux à nous faire découvrir, j’ai une faveur à vous demander. Si vous passez du côté du Mont Carmel, pourriez-vous faire une halte à Ein Hod, cette communauté d’artistes fondée par Marcel Janco. Je connais bien sa production de la période dada (avec notamment ses merveilleux masques) mais je ne connais pas (ou très mal) ce qui a suivi, à partir de 1942, date de son arrivée en Israël. Par ailleurs, je ne sais dans quel état se trouve à présent ce village d’artistes, Ein Hod.

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