Désarrois juifs dans l’entre deux guerres

Le titre de l’article décrit la situation des Juifs de Palestine entre les deux guerres mondiales: ils viennent de traverser des années terribles, dont on a presque pas le souvenir de nos jours.
Pour eux, la première guerre mondiale  fut une période de grande détresse face à un pouvoir turc extrémiste et sanguinaire et ils accueillent des nouveaux venus qui eux aussi ont vécu des années terribles, victimes non seulement de la guerre et de la révolution bolchevique mais aussi des pogroms qui les accompagnent.

Sur place en Palestine, tout est récession économique et angoisse. Les Arabes sont furieux de la déclaration Balfour et Faycal a lâché Hayim Weizman. De plus au quotidien, les Juifs font face aux brutalités des Arabes qui n’admettent aucune présence juive à leurs côtés.
C’est alors que Vladimir Zeev Jabotinsky crée le Mouvement Révisionniste en 1925. Né à Odessa en 1880, Jabotinsky n’est pas un inconnu. Yossef Trumpeldor et lui ont fondé le corps des Muletiers de Sion et la Légion Juive qui furent très utiles aux Anglais contre les Turcs. Décoré de l’ordre de l’Empire Britannique pour services rendus, il n’en n’est pas moins mis en prison (ensuite relâché) pour avoir défendu les Juifs pendant les émeutes de 1920.

Jabotinsky, son epouse Yoanna et son fils Eri(Jabotinsky, son epouse Yoanna et leur fils Eri en 1937)

Jabotinsky n’a jamais cru à la coexistence pacifique entre Juifs et Arabes en Palestine. De plus, il n’a aucune confiance envers les Anglais qui font preuve d’une neutralité malveillante à l’égard des Juifs et qui ont décidé de restreindre l’immigration juive. Pour lui, la seule solution est de créer un état juif sur la terre d’Israel avec une forte majorité juive.
Il réclame les deux rives du Jourdain. Je sais, cela peut choquer certains d’entre vous mais souvenez-vous que nous sommes dans les années 1920 et que la déclaration Balfour parle d’un Foyer National Juif en Palestine. Or la Palestine mandataire comprend les deux rives du Jourdain.

palestine_british_mandate_1920
Ce qui est intéressant, c’est que, contrairement à la gauche d’aujourd’hui qui s’offusque du moindre km « pris » aux Arabes, les sionistes de gauche de cette époque ne sont pas choqués par les mots « les deux rives du Jourdain« , mais par l’expression « état juif ». A ce moment là on ne parle que d’un Foyer National Juif et ils ne veulent contrarier personne, ni les Arabes ni les Anglais, et ont du mal à accepter la dimension nationaliste du refus arabe.

Beaucoup sont dans cette culture du progrès qui leur fait penser qu’on peut changer l’autre, lui apporter les « bienfaits de la civilisation occidentale« , sans se demander si l’autre a envie de changer. Pour eux, la personnalité de l’autre est en creux, un vide qui ne demande qu’à se remplir. Il est impossible pour ces hommes qui appréhendent le monde en termes moraux et sociaux économiques de penser qu’il existe une autre réalité. Ils sont toujours plus ou moins dans la vision romantique du bon sauvage.
De plus, beaucoup ont peur et sont abasourdis par l’archaïsme et la brutalité de la société arabe. Pour eux, l’Arabe est l’équivalent du cosaque! Ils retrouvent les réactions du ghetto et préfèrent leur  silence apeuré, plutôt que de se confronter à la réalité.
C’est ainsi que pense l’écrivain Yossef Brenner*. Il vivra dans l’angoisse ses quelques années en Palestine avant de se faire assassiner pendant les émeutes de 1921: pour lui, le silence et la conduite furtive des Juifs face aux Arabes sont les seules garanties de survie comme le sont celles des Juifs face aux moujiks et aux cosaques. Brenner ne se fait aucune illusion, il est profondément lucide quant à la situation, mais reste emmuré dans son angoisse. Pour lui les Juifs doivent survivre en Palestine comme ils survivent en Russie.
Ce n’est malheureusement pas le seul à penser ainsi. Si l’on excepte les utopistes du Brit Shalom*, de nombreux Juifs  de Palestine analysent correctement ce qui se passe mais ne prennent aucune décision, car ils sont découragés et effrayés. 

Jabotinsky sait que son parcours sera très difficile. Déjà, pendant la première guerre mondiale, de nombreux leader juifs l’avaient désavoué pour l’aide qu’il apportait aux Anglais car il craignaient une victoire turque. Mais Jabotinsky est un Juif très particulier, un Juif qui se considère comme l’égal des non-juifs ce qui rare à l’époque. Riche de son expérience d’une jeunesse passée à Odessa, où les non-Juifs  le considéraient comme un étranger dans le meilleur des cas, et traumatisé par les horreurs du pogrom de Kishinev, il avait déjà mis en place les premières organisations d’auto-défense en Russie.

Il écrit dans un de ses poèmes :
« Un jour dans cette ville sous un morceau d’ordures,
J’ai remarqué un bout de parchemin, un fragment de Thora
Je l’ai ramassé et soigneusement
J’ai enlevé la boue.

Deux mots sont apparus: בארץ נכריה , « beeretz nochria », en terre étrangère…
Ce bout de parchemin,  je l’ai cloué au fronton de ma porte.
Car ces deux mots du livre de la Genèse* racontaient toute l’histoire du pogrom »

De même il écrit dans une de ses nouvelles ce dialogue étonnant entre deux adolescents, l’un Russe et l’autre Juif:
« Si vous autres Juifs étaient une nation, dit le Russe, tu serais capable de jurer dans ta langue. Et il pousse une série d’abominables jurons. Deuxièmement, si vous étiez une nation, tu serais capable de te défendre. Et il assène un grand coup de poing au Juif*.
Donc, conclut le héros de Jabotinsky, un bon élève juif doit étudier ces deux branches essentielles du savoir: l’hébreu et la boxe! ».
Lui-même sera l’un des champions de la diffusion de l’hébreu et de l’établissement de l’Université Hébraïque de Jerusalem en 1925.

Bien qu’il soit son rival en politique, David Ben Gourion apprécie cette totale liberté intérieure qui caractérise Jabotinsky. Il n’a rien du Juif de l’exil. Il n’est jamais gêné en présence d’un non-Juif. Il appréhende  l’antisémitisme d’où qu’il vienne de la même façon. Il n’a aucun mépris pour les Arabes mais il voit la réalité d’une manière très pragmatique. Il est à l’opposé de Menahem Ussishkin qui répète à l’envie que « les Arabes vivent avec les Juifs en paix et dans une fraternité jamais vue, ils reconnaissent pleinement le droit des Juifs sur la terre d’Israel » et cela après l’attaque de Tel Haï (où est tué Trumpledor) dont Ussishkin rapporte l’information en dissimulant l’identité arabe des attaquants!

Dans son célèbre texte על הקיר הברזל (Al hakir habarzel) ou le Mur d’Acier*, il refuse  « l’agréable statut de minorité que les Juifs connaissent depuis des siècles ». Il écrit: « Les sionistes ne veulent qu’une chose, la liberté de l’immigration que les Arabes ne veulent pas« . A l’opposé du Brit Shalom, il a compris que le nationalisme arabe ne cédera pas aux « bienfaits de la civilisation« *.

Face à lui, les leaders travaillistes nuancent leur pensée au fur et à mesure que les émeutes anti-juives prennent de l’ampleur, mais beaucoup sont déconcertés: faut-il désespérer de vivre en bon termes avec les Arabes?
Ytshak Katznelson par exemple refuse de céder à la « haine populacière » et continue à prêcher l’apaisement. Il faudra la fin des années 30 pour qu’il découvre enfin l’hitlérisme des Arabes.
Le mouvement révisionniste de Jabotinsky se sépare peu à peu du Congres sioniste et fonde son propre parti… Son organisation de jeunesse, le Beitar, s’étend dans toute l’Europe, particulièrement en Pologne. On y enseigne l’importance des vertus dites du הדר (hadar) qui signifie splendeur. Il s’agit de la splendeur morale, celle de la loyauté, de l’honneur, celle d’une nouvelle « chevalerie juive ». Les jeunes du Beitar portent un uniforme, défilent au pas, ce qui les fait souvent traiter de fascistes*.

Jabotinsky et le Betar a Vilno en 1927. B Brudner

(Jabotinsky et les membres du Beitar de Vilno en 1927)

Jabotinsky écrit pourtant: « Je suis tout le contraire d’un fasciste. Je hais par instinct toute sorte d’état policier. Je suis absolument sceptique quand à la valeur de la discipline, de la force et du châtiment, et ainsi de suite jusqu’à l’économie planifiée »

En 1933 commence une vraie guerre avec l’exécutif sioniste. Pourquoi? Parce que le mouvement révisionniste s’oppose de plein front aux Anglais alors que les sionistes de gauche essayent de composer avec eux. 
En juin 1933 éclate ce qu’on appellera l’affaire Arlozoroff:
Hayim Arlozoroff est un économiste, chef du département politique de l’Agence Juive. A ce titre, il vient de participer en avril 1933 avec l’exécutif britannique à des négociations avec le nouveau pouvoir allemand. Il s’agit d’un accord de transfert permettant aux Juifs résidents en Allemagne de vendre leurs biens immobiliers (ceux-ci n’ont pas été encore confisqués par les nazis) et de transférer les sommes en Palestine. Cet accord intéresse le gouvernement britannique qui prélèvera à chaque fois un tiers de la somme transférée en Palestine et accordera un visa aux Juifs concernés. Cet accord est très controversé: alors qu’il permet à un certain nombre de Juifs allemands de se réfugier en Palestine, il contribue de facto à réduire l’impact du  boycott anti-allemand exercé par des compagnies juives américaines.
Or, Hayim Arlozoroff est assassiné en juin 1933 sur une plage de Tel Aviv. Le Beitar est aussitôt accusé et trois de ses membres sont arrêtés. Ils seront relâchés peu après. Un voyou arabe de Jaffa avoue puis se rétracte. Après la guerre des 6 jours, deux Arabes de Judée avoueront le crime. Il faudra attendre 1988 pour que les révisionnistes soient blanchis officiellement.

Le Mouvement Révisionniste sort affaibli de cette affaire. Cependant, Jabotinsky continue à parler ouvertement d’un état juif. « Pourquoi hésiter »? dit-il, « la commission Peel elle-même a employé cette formule ».
Bien que Ben Gourion le rejoigne finalement sur ce sujet en 1936, les révisionnistes s’éloignent de plus en plus des travaillistes d’autant que, Shaoul Avigour, commandant de la Haganah*, exige de Ben Gourion qu’il interdise tout autre groupe juif d’auto-défense.
Jabotinsky crée donc, en 1937, ארגון צבאי לטומי (Irgoun Tsvai Leumi), la branche militaire de son mouvement. Le Mouvement Revisioniste, l’Irgoun et le Beitar uniront leurs efforts pour faire venir des milliers d’immigrants illégaux dans ce qui s’appellera le אף על פי  (Af Al Pi ) ou (l’Aliya) Malgré Tout. Sur une cinquantaine de bateaux, environ 25 000 Juifs arriveront à immigrer malgré le blocus britannique. L’un d’eux, sous pavillon turc, le Sakariya, part de Roumanie en février 1940 avec à son bord 2385 immigrants, commandé par le fils de Vladimir Jabotinsky, Eri. Les immigrants sont autorisés à entrer en Eretz Israel mais aussitôt internés dans le camp d’Atlit.

Sakaria(En arrivant dans la baie de ‘Haifa, les immigrants abaissent le drapeau turc sous lequel le bateau naviguait, http://www.jabotinsky.org/)

En août 1940, alors que la Pologne est envahie par les Allemands, Jabotinsky fait une série de conférences aux USA. Il est victime d’une crise cardiaque et meurt le 4 août. En 1964, ses restes et ceux de sa femme seront inhumés à Jerusalem au Mont Herzl.

Jabotinsky microcalligraphie Ako

(portrait de Jabotinsky en micro-calligraphie, fait à Akko en l’année 5700, 1939-1940; http://www.jabotinsky.org/)

Certains ont accusé Jabotinsky d’avoir été trop autoritaire, de n’avoir pas compris les réalités du terrain. Pourtant, dans les années 1930, l’aggravation de la situation en Palestine et les émeutes sanglantes de 1936  ont semblé lui donner raison. Apres la création de l’état d’Israel en 1948, le Mouvement Révisionniste deviendra le parti Herout, puis le Likoud, mais les travaillistes resteront au pouvoir de 1948 à 1977. A cette date, le chef du Likoud Mena’hem Begin deviendra Premier Ministre. Il est l’héritier direct de Jabotinsky, ancien membre du Beitar polonais, et signataire des accords de paix avec l’Egypte en septembre 1978 à Camp David.

A bientôt,

*Yossef Brenner: écrivain juif né en Ukraine, qui sera assassiné pendant les émeutes de 1921 à Yafo

 

*Fasciste: Il faut prendre le terme fasciste dans son sens premier, c’est a dire: admirateur du régime de Mussolini. Il est souvent reproché à Jabotinsky d’avoir vécu en Italie et d’avoir admiré ce pays. Il y a là un anachronisme voulu car il y vécut avant la première guerre mondiale et son Italie est celle de Mazzini et de Garibaldi. 
Je vous recommande la lecture de ces deux articles de Pierre Lurçat sur  Jabotinsky:
http://vudejerusalem.20minutes-blogs.fr/jabotinsky/ainsi que sa post-face à l’Autobiographie de Jabotinsky: Ma vie

*Sur l’émigration des Juifs allemands:
http://www.ushmm.org/wlc/fr/article.php?ModuleId=216

*La Haganah: La Haganah qui a commencé modestement en 1920 devient la première force juive d’auto-défense même si elle est soumise au diktats des Anglais.

*le Brit Shalom:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2016/02/07/devons-nous-etre-de-bons-enfants/

*Le Mur de fer: traduction du texte en français, envoyée par Oliver que je remercie:
http://uia95.com/Cours%20UIA/Israel%20Palestine/Flash%20OK%202/Muraille%20acier%20integral.htm

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3 réflexions sur “Désarrois juifs dans l’entre deux guerres

  1. Passionnant et plus encore. Connaissez-vous bien Yossef Brenner ? On n’en parle pas assez ; et je me rends compte que je n’en ai qu’une connaissance assez superficielle. Toda raba !

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