La Garde Juive

Pour cette semaine, j’avais commencé un article sur Vladimir Zeev Jabotinsky et le sionisme révisionniste et  puis, considérant l’approche trop étroite, je lui avais donné une autre direction, illustrée par ce titre « Désarrois juifs dans l’entre deux guerres »…
Et  puis, je me suis dit que je devais tout d’abord repartir au début du 19 ème siècle et vous raconter l’histoire de הגווארדיה היהודית (haguardia hayehoudit) ou la Garde Juive dont presque plus personne se souvient…

A Jerusalem comme ailleurs au Moyen-Orient, les Juifs à ce moment là ont un statut inférieur à celui des musulmans. Ils ne sont défendus ni par le pouvoir en place ni par la société civile. Ils sont donc des proies faciles que l’on peut attaquer, rançonner, tuer même, sans craindre quoi que ce soit.
Aussi, à la fin du 18 ème siècle, est crée une organisation de défense juive, organisée et financée par les habitants de la ville, dont on peut encore consulter les carnets d’enrôlement et les livres de comptes. Pour autant qu’on le sache, il s’agit de la première organisation de défense composée de volontaires qui se recrutent dans les différentes communautés, toutes, ashkenazes et séfarades faisant front commun devant l’adversité.

Cette organisation, connue plus tard sous le nom de הגווארדיה היהודית (Guardia Hayehoudit) ou Garde Juive, est en fait fondée sous le nom de שערי צדק *(shaarei tsedek) ou porte de justice, ici acronyme des mots שמירה (shemira) garde, עבודה (avoda) travail, רפואה (refoua) médecine, ישועה (yeshoua) sauvetage, צורכי ציבור (tsorkhey tsibour) utilité publique, et דברי קודש (divrei Kodesh) paroles de Thora.

Ce dessin humoristique de Michel Kishka, paru dans le magazine Segoula, illustre bien la situation: Jerusalem est une proie pour les brigands. Heureusement que veillent les membres de la Guarda Hayhoudit, peot* au vent. Leur bureau se trouve au premier étage de la maison à droite, juste en dessus de celui de la ‘Hevra Kadisha* et du portrait d’un bandit arabe surmonté du mot « wanted », écrit en lettres hébraïques.

La garde juive dessin de Michel Kishka paru dans le magazine Segula

Au début, cette organisation de défense est seulement chargée de protéger les oliveraies et les plantations d’amandiers appartenant à des Juifs, près de la tombe de Shimon HaTsadik*, là ou plus tard sera fondé le quartier de Sheikh Jarra.

tombe de shimon hatsadik

(Inscription au tombeau de Shimon Hatsdik ou Simon le Juste. Il est écrit qu’il était membre de la Grande Assemblée*.
Une de ses phrases les plus célèbres est: « Le monde subsiste grâce à trois choses: la Thora, le travail et les bonnes actions »)

Dans les archives, il est mentionné que la Garde Juive est aussi régulièrement chargée de protéger charrettes et convois qui arrivent à Jérusalem à la tombée de la nuit, en provenance de Yafo et qui restent en dehors des murailles, sans protection jusqu’au matin. Mais surtout, compte tenu du harcèlement continuel des Juifs, en particulier des nouveaux venus, par des bandes de voyous arabes qui les rançonnent et les molestent,  la Garde Juive est chargée de protéger les personnes autant que les biens, du brigandage et même des מעשי סדום (maassei sdom), viols sodomites qui étaient souvent pratiqués comme l’écrit Eleazar Horowitz dans un de ses livres.

Certaines opérations sont restées dans la mémoire juive de Jerusalem. Par exemple, celle que décrit Abraham Rivlin  dans son livre « Histoire du yishouv de Jerusalem au 19 ème siècle ».
En 1820, un convoi de Juifs, qui avaient débarqués au port de Yafo, tombe au mains d’une bande arabe. Un bédouin apporte une lettre au rav Hillel Rivlin, qui est alors à la tête de la communauté ashkénaze de Jerusalem. Cette lettre est signée de Yossef Luria et de Zalman Zeitlin qui font partie de ce groupe pris en otage dans la région de Bnei Brak*. Dans cette lettre il est écrit que  les Arabes accepteront de les libérer contre une rançon de 1000 napoléons. Non seulement la somme exigée est colossale mais payer c’est aussi inciter les Arabes à recommencer. Aussi, le rav Rivlin met sur pied un plan avec les membres de la Garde Juive: il est décidé que deux d’entre eux accompagneront le  bédouin, porteur de la missive, et annonceront aux ravisseurs que la somme sera remise seulement quand ils pourront rencontrer les prisonniers!  Les deux membres de la Garde arrivent à l’endroit où se trouvent les prisonniers et en fait les libèrent en tuant leurs gardiens stupéfaits
.

dessin debut 19 eme bandits arabes(dessin début 19 ème siècle: bandits de grand chemin)

Parmi les héros de la Garde Juive se trouve le rav Gedalia Beker qui dirige les opérations avec succès. On raconte qu’une fois, il réussit à enfermer des bandits arabes dans un mikve et les fouette!…
La Garde Juive ne se contente pas seulement de protéger. Elle attaque aussi parfois. Elle paye des espions arabes qui la préviennent quand se prépare une émeute anti-juive.
C’est ainsi, racontent les chroniques, qu’en 1820 la Garde Juive entend qu’un pogrom va avoir lieu et décide d’attaquer préventivement. Dans la nuit, les gardiens sortent par une petite porte de la muraille et foncent sur le camp arabe, armés de poignards et de pistolets. Les bédouins sont mis en déroute mais malheureusement les rangs des gardiens comptent un mort.
En 1822, un chef de bande renommé, Ahmad Shukri al-Fahmi dit « le casseur de Juifs », fait régner la peur du côté de Har Hatsofim*.
Les membres de la Garde Juive iront le chercher dans la grotte où il se cache et lui couperont la tête comme témoignage lorsqu’il tomberont sur le reste de la bande qui fuira terrifiée.
Dans les années 1830, les fella’h se révoltent contre Muhammad Ali, le nouvel homme fort de la Palestine en rébellion contre les Turcs. Comme à chaque fois que la situation politique est instable, les autorités détournent la colère des fella’h contre les Juifs. Les émeutes ne concerneront pas que Jerusalem mais s’étendront à Tsfat, Hebron et Tiberiade, où les Juifs ne sont pas protégés, et tourneront au massacre.
A Jerusalem, les membres de la Garde Juive savent que cette fois, ils ne seront pas de taille. Ils décident donc de trouver pour les femmes et les enfants des cachettes dans les nombreuses grottes aux alentours de la ville et dressent des barricades dans le quartier juif où ne resteront que des combattants. Les révoltés arabes font irruption dans la ville, et arrivent à détruire les barricades. Heureusement, la révolte s’épuise et une forte rançon permet le retour des Juifs dans leur quartier. Un massacre semblable à ceux de Tsfat, de Tiberiade et Hebron a été évité mais il y a quand même de nombreux morts et blessés sans compter des femmes violées et enlevées qu’il faudra racheter.
Au milieu du 19 ème siècle, Montefiore* décide d’agir en faveur des Juifs de Jerusalem. Il fait construire plusieurs moulins* en dehors de la Vieille Ville pour que les Juifs puissent moudre eux même leur grain, sans être en butte aux menaces et à la violence des Arabes. Il leur construit aussi des quartiers modernes dans un environnement bien plus salubre que celui du quartier juif surpeuplé. Cependant, il faudra beaucoup de persuasion pour que les Juifs acceptent d’y vivre à cause de l’insécurité. La Garde Juive redouble donc d’effort pour garder cette fois les Juifs habitants en dehors des murailles. Les gardes sont admirés par la population qui décrit leurs actions comme « des choses audacieuses ».
La Garde Juive se dispersera peu à peu dans la deuxième moitié du 19 ème siècle. La ville devient plus sûre et les nouveaux quartiers sont surveillés par leurs habitants. De plus, situés au delà des murailles, ces nouveaux quartiers sécurisent aussi les routes de ce qui était auparavant une terre inculte, propice aux embuscades.
Cependant, la Garde Juive fera parler d’elle encore quelques fois, comme au printemps 1873.
Le quartier juif de la Vieille Ville est à nouveau terrorisé par un gang de bédouins. La police turque ne bouge pas et le gouverneur insiste sur le fait qu’il est impossible de surveiller chaque ruelle et chaque toit. Le 18 du mois de Sivan, les membres de la Garde décident d’en finir: ils organisent une nuit de prières dans toutes les maisons et synagogues tandis qu’ils attaquent le camp bédouin et lui infligent de lourdes pertes. Pendant longtemps  la « nuit du sauvetage » sera célébrée chaque année par les Juifs de la Vieille Ville…

Avec la multiplication des nouveaux villages juifs, une nouvelle organisation voit le jour au tout début du 20 ème siècle: c’est le groupe Bar Giora*qui sécurisera les campagnes et les petites bourgades jusqu’à la fin de la première guerre mondiale.
Sous le Mandat Britannique naîtra alors la Haganah, parfois acceptée et parfois déclarée hors la loi par les Anglais.
les shomerim 2
(les shomerim d’Alexandre Zeid, ils portent le keffie arabe pour passer inaperçus)
Avec le temps, l’histoire de la Garde Juive sera peu à peu oubliée et ses réels exploits relégués dans les archives…
Et pourtant!
Elle fut présente alors qu’il n’y avait ni état ni même embryon d’état, à une époque où, comme disaient ses membres, le תוהו ובוהו  (tohu vavohu)* régnait à Jerusalem.

David Ben Gourion a écrit: « Je ne sais pas qui fut le père de l’armée d’Israel mais ses grand-pères furent les gardiens (les shomerim d’Alexandre Zaid) ». On peut rajouter que ses arrières grand-pères furent les membres de la Garde Juive.
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A bientôt,

 

*L’organisation Bar Giora est une organisation de défense fondée en 1907 à Yaffo. Nommée d’après le nom de Bar Giora, l’un des organisateurs de la grande révolte juive avec Bar Kokhba en 133. Cette organisation fut ensuite absorbée dans celle des Shomerim (gardiens) d’Alexandre Zaid:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/02/13/le-sionisme-politique-avant-1914/
et aujourd’hui ce sont les shinshinim qui luttent aux côtés de la police: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/05/20/les-shinshinim/

*שערי צדק (Shaarei Tsedek) les portes de la justices. En référence au Psaume 118, 19: »Ouvrez-moi les portes de justice, je veux les franchir, rendre hommage au Seigneur. פִּתְחוּ-לִי שַׁעֲרֵי-צֶדֶק; אָבֹא-בָם, אוֹדֶה יָהּ » 

*’Hevra Kadisha: société chargée des défunts et de leur enterrement.

*פאות, peot. coins en hébreu: ce sont les boucles de cheveux que certains Juifs laissent pousser des deux côtés de leur visages en référence à l’injonction: « Vous ne couperez point en rond les coins de votre chevelure et tu ne raseras point les coins de ta barbe » (Vaykra ou Levitique 19,27)

*Les moulins de Montefiore:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/11/05/les-moulins-de-montefiore/

*Tohou vavohou: a perdu tout son sens en devenant tohu-bohu en français. Il s’agit en fait du chaos absolu. L’espression est tirée du livre de Bereshit: והארץ, הייתה תוהו ובוהו, וחושך, על-פני תהום la terre n’était que chaos et l’obscurité au-dessus de l’abîme.

*La Grande Assemblée:
http://www.lamed.fr/index.php?id=1&art=21

*Bnei Brak se trouve à côté de Tel Aviv et donc à environ 60 km de Jerusalem

*Har Hatsofim ou Mont Scopus

*L’organisation Bar Giora est une organisation de défense fondée en 1907 à Yaffo. Nommée d’après le nom de Bar Giora, l’un des organisateurs de la grande révolte juive avec Bar Kokhba en 133. Cette organisation fut ensuite absorbée dans celle des Shomerim (gardiens) d’Alexandre Zaid:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/02/13/le-sionisme-politique-avant-1914/
et aujourd’hui ce sont les shinshinim qui luttent aux côtés de la police: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/05/20/les-shinshinim/

 

 
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Une réflexion sur “La Garde Juive

  1. Passionnant car mal connu.
    Nous avons appris que bonne foi et gentillesse ne suffisent pas à désarmer un ennemi génocidaire. C’est pourquoi l' »attaque préventive » est une notion stratégique indispensable en présence d’ennemis implacables et pervers. Référence aux Six Jours, mais surtout au Kippour 73, quand cette précaution ne fut pas mise en application, ce qui couta de nombreuses vies israéliennes.
    Je pense bien sûr au présent et à l’avenir menaçant.

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