Le’haim, לחיים

Avant le vin il y a la vigne et la vigne fait partie des 7 espèces dont je vous ai déjà parlé dans un article intitulé « les 7 plantes »*. Elles sont les plantes nourricières qui poussaient dans le Moyen Orient antique. 

Dans le Tanakh, la vigne est signe de bonheur, de stabilité et de paix. De nombreux versets sont là pour en témoigner et certains d’entre eux ont été repris dans des expressions courantes.
Dire par exemple, איש תחת גפנו ותחת תאנתו, chacun sous sa vigne et son figuier, c’est se rappeler ce verset du premier livre des Rois:
וַיֵּשֶׁב יְהוּדָה וְיִשְׂרָאֵל לָבֶטַח, אִישׁ תַּחַת גַּפְנוֹ וְתַחַת תְּאֵנָתוֹ, מִדָּן, וְעַד-בְּאֵר שָׁבַע–כֹּל, יְמֵי שְׁלֹמֹה – Juda et Israël, pendant toute la vie de Salomon, demeurèrent en sécurité, chacun sous sa vigne et sous son figuier, depuis Dan jusqu’à Beer Sheva. (
1 Rois 5,5).
Le livre de שיר השירים  (shir hashirim) ou Cantique des Cantiques est truffé de références à la vigne: « Le figuier embaume par ses jeunes pousses, les vignes en fleurs répandent leur parfum: debout, mon amie, ma toute belle et viens-t’en! »
ou même au vin et a ses effets« Qu’il me prodigue les baisers de sa bouche! Car tes caresses sont plus délicieuses que le vin. יִשָּׁקֵנִי מִנְּשִׁיקוֹת פִּיהוּ, כִּי-טוֹבִים דֹּדֶיךָ מִיָּיִן


(Boaz Sharabi interprète ces premiers versets de Shir Hashirim)

A l’inverse notre mauvaise conduite nous prive des bienfaits de la vigne. Comme il est  dit dans le livre du prophète Ishayaou: « Mon ami avait une vigne sur un coteau au sol gras. Et il la bêcha, il en ôta les pierres, il y planta des ceps de choix, il bâtit une tour au milieu, il y tailla aussi une cuve, et il compta qu’elle produirait des raisins; or, elle produisit du verjus.
כֶּרֶם הָיָה לִידִידִי, בְּקֶרֶן בֶּן-שָׁמֶן.
ב וַיְעַזְּקֵהוּ וַיְסַקְּלֵהוּ, וַיִּטָּעֵהוּ שֹׂרֵק, וַיִּבֶן מִגְדָּל בְּתוֹכוֹ, וְגַם-יֶקֶב חָצֵב בּוֹ; וַיְקַו לַעֲשׂוֹת עֲנָבִים, וַיַּעַשׂ בְּאֻשִׁים. (Isaie 5, 1 et 2)
Et comme vous les savez déjà*, dans la langue populaire un fils dégénéré est appelé « Vinaigre, fils de vin« .

En fait, la culture juive est ambivalente au sujet du vin car si « le vin réjouit le cœur de l’homme, וְיַיִן, יְשַׂמַּח לְבַב-אֱנוֹשׁ (Tehilim 104. 15), les effets du vin peuvent être catastrophiques. Vous vous souvenez de Noa’h qui ayant planté la première vigne, se saoule ensuite et ne sait plus ce qu’il fait. Vous vous souvenez également des filles de Loth qui couchent avec leur père après l’avoir saoulé! (Gen 19,32): 
« Eh bien! enivrons de vin notre père, partageons sa couche et par notre père nous obtiendrons une postérité. »
לב לְכָה נַשְׁקֶה אֶת-אָבִינוּ יַיִן, וְנִשְׁכְּבָה עִמּוֹ; וּנְחַיֶּה מֵאָבִינוּ, זָרַע.

Même la guematria s’en mêle.
Elle peut-être positive: la valeur du mot vin יין (yayin) 70 est la même que le nombre des nations ou les facettes de la Thora. Mais elle peut être aussi négative: celle du mot secret סוד (Sod) est aussi 70. Ce qui permet de dire: נכנס יין יצא סוד, le vin est entré, sortira le secret!

Dès l’époque biblique, certains désirent donc mener une vie ascétique et se rapprocher ainsi de Dieu: ce sont les נזירים (nazirim). Le livre de Bamidbar (Nombres) codifie leurs interdits*. On verra même, à une époque particulièrement troublée, tout un groupe refusant de boire du vin pour des raisons morales: les Rekhabim. 
Le prophète Jérémie tente (sous l’ordre de Dieu lui même!) les Rekhavim* avec du vin mais ils répondent sagement: Nous ne buvons pas de vin! car notre père Yonadab, fils de Rêkhav, nous l’a défendu en disant: Vous ne boirez jamais de vin, ni vous ni vos enfants.
Kol hakavod, bravo, leur répond Jérémie qui en profite pour admonester les habitants de Yehouda qui eux ne se conduisent pas bien du tout.

Qui sont ces Rekhabim, parangons de vertu? Ils font partie du peuple mais sont d’origine madianite car descendants de Yithro, le beau-père de Moshe. Leur « père », Yonadav Ben Rekhav, a fondé ce qu’on pourrait presque appeler une secte qui repose sur deux principes essentiels: le refus du sédentarisme et la proscription du vin. Ce retour au nomadisme est censé protéger les Hébreux de la société de consommation et le refus de l’alcool est un désir d’élévation morale comme celui qui meut le Nazir.

En fait, pour les Juifs, il faut apprivoiser le vin et donc le sacraliser (en hébreu, la racine קדש -K D SH signifie mettre à part- la traduction en français sacraliser ne rend plus compte de cette signification). Il faut l’encadrer en l’utilisant dans le cadre religieux, le kiddoush, la bénédiction sur le vin les jours de shabbat et de fêtes (les 4 coupes de Pessah et celles de Tou Bishvat*), les fêtes familiales comme le mariage ou la brit mila,  mais surtout en le rendant apte à être bu, apte c’est à dire casher.

Pourquoi tout ce tracas de la casherout? Quelques raisons sont avancées par nos sages.
D’abord parce que manger c’est non seulement un acte de survie mais c’est aussi l’acte social de base qui fonde le groupe et le détermine. Or pour le judaïsme, tout est subordonné au fait que Dieu préside la table. La Guemara compare la table de chaque Juif a un petit temple familial. D’une certaine manière, le repas garde le souvenir de ce que fut le culte dans le Temple de Jerusalem où les sacrifices et libations  sacralisaient  la viande et le vin.
Ensuite les lois de la cacherout sont compréhensibles si on les examine d’un point de vue sociologique: elles empêchaient les juifs de manger, donc de socialiser avec les idolâtres et d’adopter leurs rites païens beaucoup moins austères que ceux de la Thora.
Enfin comment attendre d’individus qu’ils adoptent un comportement éthique s’ils ne sont même pas capables de s’imposer des règles quand à ce qu’ils ingurgitent.
Alors la casherout du vin, c’est quoi?
Les lois de la casherout du vin s’intéressent aux produits introduits pendant le processus de  vinification, par exemple certaines protéines utilisées pour la clarification et la stabilisation du vin. Elles s’intéressent aussi au comportement de ceux qui le fabriquent: traditionnellement dans l’Europe chrétienne, les vignes sont (étaient?) bénies et, pour nous, utiliser le vin produit par ces vignerons était comme accepter la christianisation du produit.

Pour notre fête de Pourim, nous avons une coutume très particulière: En signe de joie, il nous est demandé de boire au point de ne plus pouvoir faire la différence entre ארור המן וברוך מודכי (Arour Haman et Baroukh Mordekhai), maudit soit Haman et bénit soit Mordekhai. Ne plus faire la différence entre l’ennemi  et le juste? Je n’ai jamais été d’accord, même pour quelques heures. Le meurtre cette semaine de Dafna Meir et les blessures de Mikhal bat Esther Fruman* m’incitent à rester sur mes gardes: un ennemi reste un ennemi jusqu’à preuve du contraire.

En Israel, comme vous le savez, c’est la baron de Rothschild qui a importé les premiers plants de vignes depuis ses vignobles du Bordelais. C’est à Rishon leTsion*  que les premiers essais furent significatifs.

etiquette en francais in rishon letsion
Dans ce film sur les débuts de la vigne à Rishon leTsion*, vous reconnaîtrez sans peine la chanson même si elle est adaptée en hébreu et avec cette variante « Quand nous mourrons enterrez nous dans les caves de Rishon leTsion »!

Mais que buvait on à l’époque biblique?
Du blanc, du rouge? Etait-ce un vin de qualité ou bien un tord boyaux?
Il ne subsistait plus rien en Israel qui pouvait nous faire retrouver le gout du vin biblique*. L’islam était passé par là et la plupart des variétés de raisins avaient disparu…
Cependant, un couvent à côté de Bethlehem produit du vin depuis les croisades avec des espèces de la région. Le biologiste Eliashiv Drori engagea un archéo-botaniste et une spécialiste des analyses d’ADN pour comparer le raisin  utilisé par le couvent avec les restes de vin, trouvés dans des amphores et datant du 2 ème Temple. Le séquençage du génome montra qu’il s’agissait bien de la même espèce.

elyashiv-drori(Eliashiv Drori dans son laboratoire de l’Universite d’Ariel, Jewish Telegraphic Agency)

Eliahsiv Drori a planté un petit vignoble à Ariel. Nous pourrons un jour goûter le même vin que celui du roi David. Et comme il sera bon, j’en suis sûre, les amis de BDS en seront bien privés, car Ariel se trouve dans les « territoires-conquis-par-l’entité-sioniste », ou pour faire plus simple Ariel se trouve en Samarie.

vignoble d'Ariel

(Jewish Telegraphic Agency)

Le vin pousse partout en Israel: sur le Golan, en Judée-Samarie, et même dans le Neguev. Sur cette carte vous pouvez voir où se trouvent les principaux vignobles mais il y en a de nombreux familiaux que vous devez découvrir au gré de vos promenades.

carte des vins 2

 

Assez parlé, לחיים lekhaim, à la vie!
Ce n’est pas parce que le vin est tiré qu’il faut le boire mais parce qu’il est bon et malgré toute la haine qui nous entoure, il faut profiter de la vie!

A bientôt, bonne fête de Tou Bishvat

טו בשבט שמח

*Les 7 plantes:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/01/16/sept-plantes/

*Le nazir:
http://www.akadem.org/medias/documents/–1_nombres_6-1.pdf
Dans la langue actuelle le mot nazir signifie moine

*Les Rekhabim: pour Rabbi David Kimhi (1160-1235)  ils sont descendants de Hovav (Yitro, le beau-père de Moïse)

*La casherout:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/10/01/shemita-shehita/

*Tu bishvat et Pessa’h:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/tag/tou-bishvat/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/01/16/le-mois-de-shvat/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/04/11/une-delicieuse-argile/

*Rishon leTsion:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/01/27/ne-vous-inquietez-pas/

*vin biblique: On vient de retrouver à Tel Kabri dans le nord du pays, une cave à vin d’environ 4000 ans.

*- Dafna Meir a été assassinée dimanche chez elle a Othniel: elle avait 38 ans et était mère de 6 enfants (dont deux adoptés). Elle s’est battue avec le terroriste et a pu ainsi les sauver. Infirmière à l’hôpital Soroka de Beer Sheva et avait appris l’arabe pour être plus proche de ses patients arabes:
http://frblogs.timesofisrael.com/le-silence-retentissant-des-medias/
– Mikhal Bat Esther Fruman, 30 ans, de Tekoa, est la belle-fille du Rav Fruman, connu pour son désir de coexistence pacifique avec les Arabes.  Elle est à l’hôpital: le terroriste n’as pas réussi à la tuer. Elle est enceinte

 

 

 

 

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4 réflexions sur “Le’haim, לחיים

  1.  » Ne plus faire la différence entre l’ennemi et le juste ? « . A Pourim, tout se renverse dans le registre symbolique , pas dans celui du réel…
    Merci pour votre érudition.

  2. En pensant à Dafna Meir et Mikhal Bat Esther Fruman, et en plus n’étant pas religieuse, je suis très peu encline à pardonner, même symboliquement.

  3. Bonjour H’anna, Super ce document, mais comme tu le dis avec le vin soyons prudent !
    Merci pour la carte qui donne une idée des différents vignobles.
    Nous pensons souvent à vous, dans ces temps troublés nous prions pour votre protection
    Je t’embrasse
    Denise

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