Ballade en hiver dans Na’hlaot

Vous connaissez certainement le quartier de Na’hlaot à Jerusalem, mais savez-vous que Na’hlaot est en fait un ensemble de petits quartiers? Il y en a plus d’une douzaine. Tous bâtis  sur des terrains acquis dès l’époque ottomane ou, pour les plus récents, pendant le mandat britannique.
Le premier de ces quartiers fut construit en 1875 sous le nom de משכנות ישראל  (Mishkenot Israel) ou Les demeures d’Israel d’après le verset « Qu’elles sont belles tes tentes, ô Jacob! Tes demeures, ô Israël! « ,  מַה-טֹּבוּ אֹהָלֶיךָ, יַעֲקֹב; מִשְׁכְּנֹתֶיךָ, יִשְׂרָאֵל.
Mais il y eu aussi :
מזכרת משה (Mazkeret Moshe) en souvenir de Moshe, Moshe Montefiore bien sûr,
אוהל משה (Ohel Moshe), la tente de Moshe, où grandit l’ancien président de l’État Yitshak Navon,
מחנה יהודה (Mahane Yehuda) d’où viennent la famille Banaï* et Rami Levy*,
נחלת אחים (Nahalat Ahim), l’héritage des frères, fondé par des Juifs du Yémen en 1925
et d’autres encore portant des noms pittoresques et bibliques….

Tous ces quartiers sont bâtis autour d’une ou plusieurs cours,

nahlaot

(photo Ygal Morag)

entourées de bâtiments construits pour une famille élargie ou un groupe d’investisseurs. Elles communiquent entre elles par un entrelacs de ruelles, d’escaliers,

Nachlaot11

de passages…nahalat tsion

Nous nous sommes déjà promenés dans Na’halat Shiva* et dans Mahane Yehuda…
Aujourd’hui, nous partons pour נחלת ציון (Na’halat Tsion), l’héritage de Sion, situé tout près de Mahane Yehouda. Les premiers terrains furent achetés par Joseph Antebi* aux Arabes du village de Lifta et vendus en lots à des familles désireuses d’habiter en dehors des murs de la vieille ville. 

Parmi elles, la famille Ades, originaire d’Alep qui s’y installe en 1901. Dans ces cours où s’entremêlent  petites boutiques, ateliers, maisons d’étude et appartements (et parfois la même pièce sert à tout cela à la fois), on trouve toujours une synagogue. La famille Ades est fortunée, elle décide donc de bâtir ce qui sera appelée la Grande Synagogue.

synagogue ades exterieur

Elle est construite dans le style de Jerusalem, bâtisse trapue, ramassée sur elle-même et recouverte de pierres.
La famille Ades décide que l’intérieur du bâtiment sera tout en bois et réalisé dans le style syrien: les armoires sont en bois sculpté incrusté d’ivoire, les bancs sont placés en rectangle pour faire face à la בימה (bima), plateforme centrale où officie le ‘hazan et non pas placés face à cette bima comme c’est le cas dans les synagogues ashkenazes.

synagogue ades

Mais les Ades ne sont pas passéistes. Au lieu de confier la décoration à des artistes d’origine syrienne, ils embauchent  un peintre inconnu: Yaakov Stark tout juste arrivé de  Pologne. Décision surprenante d’autant que Yaakov Stark n’est ni connu ni bien sûr recommandé par une quelconque communauté de Jerusalem. Certains chuchotent même qu’il est avant-gardiste, et qu’il est bien dangereux de lui confier une synagogue!

Yaakov Stark
Il faut un esprit très ouvert pour confier ce travail à ce jeune artiste inspiré par Boris Schatz, fondateur de la nouvelle école Betsalel* qui fait scandale chez les plus conservateurs. La plupart des Juifs religieux dénoncent alors ces peintures d’idolâtres et parfois les détruisent comme ce fut le cas lors de la rénovation de la synagogue ‘Hourva dans la Vieille Ville

Cela dit, Yaakov Stark ne se lance pas dans des expériences hasardeuses. Il décore la synagogue de motifs traditionnels comme les symboles des 12 tribus en y incorporant des Menorah et des Maguen David. On remarque dans sa calligraphie des lettres hébraïques l’influence de l’Art Nouveau:

synagogue ades murs

Toutes les surfaces sont peintes:
synagogue ades interieur
Les volets intérieurs sont décorés eux aussi:

synagogue ades murs 2

Pour lui, arrivé en 1905 et qui gagnait péniblement sa vie en peignant des cartes postales, ce travail est un vrai défi, il désire retrouver un art typiquement hébraïque, à la fois traditionnel et moderne comme le préconise son mentor Boris Schatz. Il écrit: » Il est important de comprendre que l’esprit du sionisme doit aussi s’exprimer dans l’art, retrouver notre terre, exprimer sa beauté. Rien de laid ne doit être créé en Eretz Israel! »
Il termine son travail en 1912. Malheureusement il n’en récolte pas les fruits: la guerre éclate en 1914, la population devient misérable et plus personne ne peut plus payer un artiste…
Il gagne alors péniblement sa vie avec des petites commandes et meurt en 1915 d’une pneumonie à l’age de 34 ans…

Yaakov Stark monogramme Jerusalem(Yaakov Stark avait dessiné ce monogramme « Jerusalem » gravé sur sa tombe au Mont des Oliviers)

Avec les années, la peinture s’écaille, et peu reste du travail original. La splendeur de la famille Ades n’est qu’un souvenir et les fidèles de la synagogue n’ont pas d’argent pour restaurer quoi que ce soit, le bâtiment lui même ayant été endommagé en 1917 par des éclats d’obus. Les choses vont aller en se dégradant pendant des années… L’Institut Ben Zvi, chargé du patrimoine des communautés d’Orient, ne peut pas agir car officiellement la synagogue est toujours propriété privée. Finalement la municipalité de la ville de Jerusalem décide d’inclure la synagogue dans les bâtiments historiques à restaurer…

synaogue Ades restauration

Apres un long travail de plusieurs années, la synagogue a retrouvé ses couleurs et son lustre. Elle est toujours la synagogue du quartier de Na’halat Tsion mais elle est aussi devenue le centre de la musique juive syrienne et on peut tous les shabbat y entendre des piyoutim et bakashot *
Vous pouvez même participer:

 

A bientôt,

*Na’halat Shiva, la famille Banaï, Rami Levy:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/09/06/la-chanson-francaise/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/11/28/mahane-yehouda/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/04/24/yom-haatsmaout-2015/

*Yitshak Navon: né en 1921 à Jerusalem, mort en 2015. Il fut le président de l’Etat d’Israel de 1978 a 1983. Homme de lettres, connu surtout pour  son  Boustan Sepharadi (florilège sepharade)

Haboustan hasefaradi

Une rue porte le nom de son livre, en l’honneur des des fondateurs de Na’hlaot

*Boris Schatz: 1866-1932: Fondateur de l’Ecole Betsalel, ou Ecole des Beaux Arts de Jerusalem en 1906

*Bakashot: l’origine de ces prières des supplications n’est pas connue mais elles existent dans les rituels orientaux et espagnols depuis le Moyen Age et sont tres importantes dans les cercles de kabbale de Tsfat. L’un des compositeurs les plus connu fut Rabbi Israel Najara

 

 

 

 

 

 

 

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12 réflexions sur “Ballade en hiver dans Na’hlaot

  1. Je ne connaissais pas Yaakov Stark, merci donc pour cette découverte ! Curieux, je note comme une influence William Morris. Savez-vous quelque chose à ce sujet ?

    Ci-joint, une construction dans un village de la province où je demeure, Cehegín. Elle est connue comme « La Synagogue ». Il n’est pas sûr qu’elle en ait été une mais…
    http://ceheginespaciocultural.blogspot.com.es/2011/07/un-rincon-en-la-historia-de-cehegin-lo_05.html

  2. C’est tout à fait vrai, je n’y avais pas pensé. Il est vrai que le design de William Morris a beaucoup influencé l’Art Nouveau et par conséquent les élèves de Betsalel.
    Il est difficile de savoir si une maison a été une synagogue (ou une maison juive) ou pas. Il faut rechercher dans les archives de la ville ou les archives juives quand il y en a, voir s’il y a des traces de mezouza sur les linteaux de la portes (éraflures faites par des clous par exemple), s’il y a une sorte de citerne qui aurait pu servir de mikve etc…C’est parfois impossible. Mais il faut surtout savoir pourquoi cette maison est appelée synagogue par la vox populi, les traditions orales ne sont jamais à négliger:
    🙂

  3. Hannah, Je n’ai rien trouvé en ligne concernant Yaakov Stark hormis un article (intéressant) intitulé « The Sistine Chapel of the Jews is restored in Jerusalem ». Existe-t-il une monographie (en hébreu ?) qui rapporte sa (courte) vie et et son oeuvre, monographie qui n’aurait pas été traduite ? Si oui, peut-être pourriez-vous la traduire pour nous 🙂

  4. Oui je connais cet article, les Juifs exagèrent toujours!!!!!! 🙂
    Yaakov Starck etait un homme talentueux mais qui n’a jamais été célèbre et est mort très jeune à 34 ans. Je n’ai trouve que cet article écrit par Marit Ben Israel:
    https://maritbenisrael.wordpress.com/2012/11/02/%D7%99%D7%A2%D7%A7%D7%91-%D7%A9%D7%98%D7%90%D7%A8%D7%A7-%D7%99%D7%94%D7%95%D7%93%D7%99%D7%AA-%D7%A9%D7%98%D7%A8%D7%A7/
    Yaakov Stark était son grand oncle. Dans son article, elle mentionne la synagogue Ades mais il est surtout question de sa vie familiale. Laissez lui un message en anglais:Amicalement

  5. Un grand merci pour l’information. Je vais écrire à cette femme. Peut-être pourrait-elle encourager l’élaboration (et la publication) d’une monographie sur son parent. Une question, chère Hannah. Dans l’article que vous avez mis en lien (en hébreu), y a-t-il des informations au sujet de cet artiste (passionnant) qui ne figurent pas dans votre article ? Muchas gracias, Hannah.

  6. Marit Ben Israel explique qu’elle a reçu un certain nombre de croquis de son grand oncle dont elle a fait cadeau à Betsalel pour les 75 ans de l’école. Mais ce qui l’intéresse est l’histoire d’amour entre son grand oncle et de Hanna sa grande tante qu’il épouse quand elle n’a que 16 ans et surtout celle de leur fille Judith qui aura une vie assez triste…Mais sur cette page de flick.com
    https://www.flickr.com/photos/artispo/with/125692146/#photo_125692146
    Il y a quelques photos de Starck ou de son travail

  7. Hannah,
    Ces images reproduites sur Flick sont extraordinaires avec variations décoratives à partir de l’alphabet hébreu. J’aimerais en savoir plus sur cet homme : son milieu, sa formation, ses amitiés, etc. A ce propos, connaissez-vous des artistes juifs qui ont tiré de telles variations à partir de cet alphabet, étoffes rituelles mises à part (avec artistes généralement anonymes) ? Je vais écrire à cette femme.

    PS. Les Juifs n’exagèrent pas plus que les autres. Les Grecs sont pas mal dans le genre 🙂

  8. Merci Hannah, passionnant. Une belle découverte. Il faudrait inciter un historien de l’art israélien à entreprendre une enquête sur la vie et l’oeuvre de ce merveilleux calligraphe et fresquiste de l’Art Nouveau. Shabbat Shalom.

  9. Au cours de mes années d’études, j’ai détaillé l’oeuvre de Koloman Moser, ce qui explique en partie mon intérêt pour Yaacov Stark. Des études de Koloman Moser ont été présentées à l’exposition « Paris-Berlin 1900-1933 » qui s’est tenue au Centre Georges Pompidou, à Paris.

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