Hayim et Fayçal

L’idée que la première guerre mondiale était la « der des der » et que la Société des Nations allait permettre les règlements de tous les conflits dans une bonne volonté universelle était très ancrée chez les Européens en 1918.
Les Juifs espéraient encore plus: la fin de l’antisémitisme. Cela vous parait naïf? Nous sommes toujours naïvement optimistes en ce qui concerne notre avenir, mais réfléchissez: la fin de la guerre, la déclaration Balfour, la révolution russe (la vraie, celle de février 1917 et non pas le coup d’état communiste d’octobre!). Toutes ces conférences de la paix, pour la paix, qui bourdonnent: on discute, on consulte des cartes, on peaufine des traités, on va prendre de graves décisions juridiques internationales…
Mais en fait, dès qu’on s’éloigne des chancelleries et qu’on se risque sur le terrain, la situation n’est pas du tout la même. Là, ni sérénité, ni d’optimisme: des Juifs se font tuer un peu partout en Europe Orientale*.

En Palestine, bien que des personnalités britanniques soient ouvertes au projet sioniste, la plupart des fonctionnaires ou soldats basés au Moyen-Orient sont profondément antisémites: ils sont des inconditionnels des Protocoles des Sages de Sion déjà bien diffusés en Occident.
Dans leurs manœuvres pour pousser en avant la dynastie hachémite* d’Arabie qui les avait aidés pendant la guerre, les Britanniques promettent des royaumes à tour de bras, en particulier au prince Fayçal d’Arabie qui avait pris la tête de la révolte arabe contre les Turcs. Ces  promesses laissent entendre à la famille de Faycal la reconnaissance de l’indépendance d’états arabes dans certaines zones tout en excluant la Palestine réservée aux Juifs.

Pour Fayçal ce n’est pas un problème. Il est persuadé  qu’avec le pétrole des Arabes et la technologie des Juifs, on peut faire du Moyen-Orient un véritable paradis. En juin 1918, il rencontre à Akaba le chef de l’exécutif sioniste, Hayim Weizman. Dans ses souvenirs, Weizman parle d’une véritable amitié entre eux deux:
« Il (Fayçal) me posa un grand nombre de questions sur le programme sioniste… A cette époque, il faut rappeler que la Palestine et la Transjordanie formaient un tout, et je mis l’accent sur le fait qu’il y avait assez de place dans le pays pour peu qu’on le développe d’une manière intensive et que la situation des Arabes serait beaucoup améliorée grâce à notre travail. Je le trouvais en complet accord avec tous ces points… »

Weizmann_and_feisal_1918

(La célèbre photo prise lors de l’accord.
Pour plaire au prince Faycal, Weizman, à gauche, a mis un keffié sur sa tête)

Voici ce qui sera signé entre Hayim Weizman et Fayçal d’Arabie le 3 janvier 1919. Il est intéressant de lire ce texte avec attention:
« – Pour tout ce qui concerne leurs relations mutuelles et à l’occasion des négociations qui pourraient avoir lieu, l’Etat Arabe et la Palestine s’inspireront d’un désir d’entente et d’une bonne volonté réciproque et, à cette fin, des représentants arabes et juifs, dûment accrédités, seront désignés et maintenus dans les territoires de l’autre état. (La Palestine désigne donc uniquement l’état juif).
– Dans l’établissement de la constitution et de l’administration de la Palestine, toutes mesures sont prises en vue de garantir pleinement l’exécution pratique de la déclaration du gouvernement anglais du 2 novembre 1917 (la déclaration Balfour).
– Toutes les mesures seront prises pour encourager et stimuler l’immigration des Juifs en Palestine sur une large échelle et pour établir dans le plus bref délai les immigrants juifs sur le territoire, grâce à une meilleure mise en valeur du sol et à une culture intensive. Il est convenu que dans l’exécution de ces mesures, la protection des droits des paysans  et des fermiers arabes sera assurée et que ces derniers seront aidés à l’avenir en ce qui concerne le développement économique ».

Pendant toute l’année 1919, Fayçal suivra l’évolution du projet sioniste avec intérêt: » Notre pays libre et indépendant aura beaucoup à gagner de la collaboration de deux peuples frères qu’une histoire commune unit si étroitement. L’évolution de la race juive sémite ne peut qu’être saluée avec sympathie par les Arabes sémites. L’Orient a une grande mission à remplir et c’est à nos deux peuple que cette tache incombe ».

A Jerusalem, les rumeurs parlent d’émeutes anti-juives. Hadj Amin El Husseini, déjà lui, fait partie des meneurs qui lancent des imprécations contre les Juifs et dans l’état-major britannique se trouvent quelques officiers, dont un certain colonel Waters-Taylor, pour qui les émeutes anti-juives persuaderaient le gouvernement britannique que le sionisme est impopulaire et doit être combattu.

emeutes pessah 1920

(Harangue du grand mufti contre les Juifs)

A Pessah 1920, une foule arabe surexcitée fait irruption dans le quartier juif de la ville, pille, viole et tue pendant 4 jours. Les Juifs se défendent comme ils le peuvent sans l’aide des troupes britanniques et même pire, on entendra les émeutiers crier « le gouvernement* est avec nous, le gouvernement est avec nous« . On dénombrera 6 morts et plus de 200 blessés parmi les Juifs. Parmi les émeutiers arabes, il y aura 5 morts et 25 blessés.

emeutes pessah 1920 2

Dans le groupe des défenseurs se trouvent Zeev-Vladimir Jabotinsky* et ses amis.
Ils se feront arrêter par les Anglais sous prétexte qu’il ont troublé l’ordre public, ont fait usage de leurs armes et tué 5 assaillants. Jabotinsky et ses amis sont incarcérés à la célèbre et sinistre prison d’Akko et sont condamnés à 15 ans de réclusion. L’arrivée du premier Haut-Commissaire, Herbert Samuel, permettra  leur libération. Mais les ovations de la foule qui les attend à leur sortie de prison déplaisent aux Anglais qui expulsent Jabotinsky du pays.

Jabotinsky,_wife_and_son

(Zeev-Vladimir Jabotinsky et sa famille)

Le monde musulman s’est embrasé car la défaite turque lui est insupportable.
L’empire turc s’est effondré. Ce, qui pour nous est une déroute militaire et politique des Turcs, est pour le monde musulman bien pire que cela. Les musulmans de Palestine, qu’ils soient Arabes, Turcs, Bosniaques ou autres, sont tout d’abord musulmans. Si un pouvoir musulman avait défait l’empire turc, ils auraient pu l’accepter mais c’est pour eux une victoire du monde chrétien. Or le Chrétien n’est accepté par l’Islam que comme dhimmi (soumis). De plus, ce nouveau monde donne une place politique à d’autres dhimmis, les Juifs, qui commencent à s’organiser pour construire leur état. Pour les musulmans, cette situation renverse l’ordre naturel du monde selon lequel tout territoire une fois conquis par les musulmans est Dar el Islam (maison de l’islam), le reste étant Dar el ‘Harb (la maison de l’épée), c’est à dire un territoire à conquérir pour l’islamiser. Les vainqueurs occidentaux sont perçus comme des « Croisés ».

Le 7 mars 1920, alors que  la déclaration anglo-française du 7 novembre 1918 leur donnait droit à une complète autodétermination, les nationalistes arabes réunis en congrès à Damas prennent la décision de couronner Fayçal, roi d’une grande Syrie-Palestine sans place pour un état juif. Ce même jour, Fayçal accepte cette charge et renie de fait son accord avec Weizman.
Contrairement à ce qui a été souvent écrit, l’abandon par Fayçal de l’accord avec Weizman n’est pas dû à une hypothétique trahison des occidentaux. Ce n’est en effet qu’un mois plus tard que les occidentaux feront valoir leurs droits sur le Moyen-Orient.

On peut s’interroger sur la volte-face du prince Fayçal. Il est vraisemblable qu’il souhaitait effectivement une coopération entre Juifs et Arabes. Car après tout, en échange d’un territoire exigu de la mer au Jourdain, une broutille par rapport aux immense étendues moyen-orientales, les Arabes auraient profité de la technologie des Juifs tout en conservant le pétrole! Mais son désir de régner l’a emporté. En abandonnant l’accord avec Weizman, Fayçal rentrait dans le rang et pouvait être accepté par cette grande nation arabe qui refuse de considérer le dhimmi comme son égal!

Fayçal a fait le mauvais choix. En juillet 1920, les troupes françaises rentrent dans Damas, prennent la ville et l’exilent. Finalement, il devra accepter un lot de consolation, le royaume d’Irak tandis que les Français et les Anglais se partageront le reste de l’empire turc au Moyen-Orient…pour quelques années!

A bientôt,

*Les massacres en Europe Orientale et particulièrement en Ukraine: Un recueil d’articles publié à Odessa en 1919, est consacré aux journées sanglantes d’Ukraine et fait le recensement des victimes des pogroms. Dans toute l’Ukraine et pas seulement à Kiev, les Juifs sont massacrés, parfois toute la population juive d’un village est assassinée. Les survivants fuient vers l’Europe occidentale, les USA et la Palestine.

*Le gouvernement est avec nous » phrase rapporté par un Arabe chrétien de Jerusalem, Khalil Sakakini (1878-1953), l’un des chantres du nationalisme arabe. Il s’agit bien entendu du gouvernement anglais.

*Zeev Vladimir Jabotinsky: né à Odessa en 1880, l’un des fondateurs de la Légion Juive, mort à New York en 1940. A lire, les articles très documentés d’Olivier Ypsilantis:
http://zakhor-online.com/?cat=1033

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8 réflexions sur “Hayim et Fayçal

  1. Merci pour le rappel de cette volte-face de Fayçal.
    Autant les Anglais furent exemplaires pendant la deuxième guerre mondiale, autant ils furent abjects — excepté Balfour, bien entendu — en tant que puissance mandataire. Cet antisémitisme britannique évoluera en lutte contre le nazisme…
    L’histoire est toujours stupéfiante, en partie faite de realpolitik qui ne s’embarrasse ni de justice, ni d’honneur.

  2. Merci Hannah, pour le lien en bas d’article. Le traducteur de ce livre, Pierre Itzhak Lurçat, est un homme étonnant qui habite à côté de chez vous, à Jérusalem. Un mot concernant Fayçal. Son comportement répond à une tendance particulièrement prononcée dans le monde arabo-musulman où tous sont soumis à tous au nom de l’islam. Michel Gurfinkiel dans « Israël peut-il survivre ? » m’a rendu sensible un concept que le mot grec « ochlocratie » (ὀχλοκρατία) passé au latin condense pleinement, soit le pouvoir de tous sur tous. (D’une manière prosaïque : la puissante inertie du troupeau, entre rumination et stabulation.) Fayçal d’Arabie a fait marche arrière au nom de l’ochlocratie. Sadate l’assassiné a lui aussi été victime de l’ochlocratie. L’ochlocratie est tellement ancrée dans les mentalités arabo-musulmanes que nombre d’écrivains arabes choisissent d’écrire directement en anglais ou français afin d’échapper au poids du groupe et, ainsi, se sentir plus libres. Ce qui permet à l’Anglais et au Français de lire dans l’original… מואר ישראל (les merveilles du copié-collé).

  3. Bizarre cette relative similitude phonétique entre le grec et l’hébreu. Concernant l’antisémitisme de la puissance mandataire, je ne polémiquerai pas. Mais n’oublions jamais que Churchill est le responsable politique qui a le mieux compris ce que supposait « Mein Kampf », et Hitler le savait. Churchill est celui qui a le mieux appréhendé le potentiel dévastateur de ce livre pourtant effroyablement confus mais structuré par la haine du Juif.

  4. Je pense que le mot oukhlousiya est tout simplement un emprunt à la langue grecque.
    On ne peut pas parler d’antisémitisme de la puissance mandataire. Il se trouve cependant qu’à ce moment-là, nombre d’européens, dont des officiers britanniques, étaient très influencés par les Protocoles des Sages de Sion.
    Quant à Churchill, si ses positions concernant le nazisme (qui n’existe pas encore en 1920) étaient très claires, il est aussi l’auteur du premier Livre Blanc (1922) qui recommandait déjà de restreindre l’immigration juive en Palestine et restreignait le territoire réservé aux Juifs.
    Amicalement

  5. Hannah,
    Votre texte remue une question que je me pose souvent. Les manœuvres de la puissance mandataire ont-elles été dictées par l’antisémitisme ; et si oui, dans quelle proportion ? Ou bien ne s’est-il agi que d’un calcul froid, les Arabes étant bien plus nombreux, disposant de territoires immenses et, surtout, des principales réserves de pétrole alors connues ? Au cours de la libération de la Grèce, les Britanniques, dépassés par la complexité grecque et hantés par le communisme, ont été amenés à réarmer des corps de sécurité grecs fortement compromis avec les nazis, non par sympathie pour les nazis — les ennemis directs — mais par peur du communisme. Tout est affreusement compliqué. Mais vous avez raison d’évoquer les ravages causés par les « Protocoles des Sages de Sion », cette fosse sceptique dans laquelle tant d’Homo sapiens sapiens ont plaisir à s’ébrouer.

  6. Vous me posez une question difficile: sans doute un mélange de Realpolitik et d’antisémitisme banal, socialement accepté, celui des Européens en général ce qui nous rend d’autant plus précieux ceux qui s’obstinent à être nos amis! 🙂
    Je connais très mal l’histoire grecque mais cela ne m’étonne pas, le départ des Anglais de l’Inde a provoqué une guerre civile épouvantable

  7. Cette histoire commençait bien, pourtant… je comprends effectivement ce que signifie « le pouvoir de la pensée de tous sur chacun » à l’heure actuelle. Que signifie la parole donnée par un seul, à ce moment-là ? Cela explique très bien pourquoi les Israéliens ne croient pas les promesses de paix distribuées par l’ennemi au cours du temps. Je partage cet article sur Facebook.

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