Le sionisme d’avant 1914: nous les femmes!

J’ai appris qu’on avait célébré partout cette semaine la Journée Internationale de la Femme.

Je vous le dis tout de suite, je n’ai jamais été en faveur des Journées de…(mettez y ce que vous voulez). Ça m’a toujours semblé au mieux ridicule et souvent tragique, un peu de poudre aux yeux et de contentement de soi pour cacher les drames dont en fait nul ne se soucie. Cet état d’esprit doit me venir de ma mère qui refusait mes dessins de fête des mères car célébrer une fête que Petain avait mis à l’honneur lui était était inacceptable !
La Journée de la Femme étant d’origine soviétique,  je n’ai donc pas là non plus d’atomes crochus et  quand je vois comment nos voisins la célèbrent…

journee de la femme Ramallah

(11 femmes terroristes à l »honneur à Ramallah pour la Journée de la Femme)

Cela dit, la seconde aliya qui verra 40 000 Juifs s’installer en Palestine ottomane, verra aussi les débuts d’un mouvement d’émancipation des femmes juives.

Partout dans le monde occidental, à la fin du 19 ème et au début du 20 ème, il était communément accepté qu’une femme puisse travailler avec son mari. Ce qui l’etait moins, c’est qu’elle travaille en dehors du cadre familial. On voit alors apparaître des mouvements féministes qui luttent pour l’émancipation des femmes et pour l’obtention de l’égalité des droits. Mais la route sera encore bien longue comme chacun sait, malgré leur entrée sur le marché du travail au moment de la première guerre mondiale quand elles remplaceront les soldats dans les fermes et les entreprises, nécessité faisant loi.

Mais qu’en est-il des femmes de cette seconde aliya si créative par de nombreux aspects?
Les femmes juives de Palestine commencent aussi à s’émanciper. Un bon nombre choisira l’enseignement. S’occuper des enfants, même de ceux des autres, est bien accepté car pour beaucoup d’hommes, il s’agit d’un prolongement de l’éducation maternelle. Elles ne sortent donc pas trop de leur rôle traditionnel. Cela dit, quand elles enseignent, certaines révolutionnent la conception même de l’enseignement, en particulier de l’enseignement pour les tout-petits.

C’est la cas d’Hasya Sukenik Feinsod. En arrivant en Eretz Israel, Hasya a un but bien précis: créer des écoles maternelles qui ne soient pas que de simples garderies. Pour cela elle décide de former à de nouvelles méthodes des enseignants de qualité. Elle milite pour l’utilisation de l’hébreu à l’école et dirige le Séminaire Hébraïque pour les Enseignants de maternelle.

Sukenik-Hasya(Hasya Sukenik Feinsod)

Fania Meitman Cohen arrive, elle, avec son mari et ses enfants comme institutrice de maternelle. Mais elle ne se contentera pas de cela. Elle fondera le Gymnasia Herzliya de Tel Aviv*, première école secondaire non-religieuse.

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(Fania Meitman-Cohen) 

Les enseignantes et directrices d’école seront plusieurs fois renvoyées à leur rôle de « femme ». Ainsi Fania elle-même doit laver les planchers parce que ce n’est pas un travail d’homme, Cila Feinberg doit se battre pour créer des cours de gymnastique où les jeunes filles porteront des pantalons, une troisième pionnière de l’éducation, Judith Harari, sera temporairement renvoyée car la naissance de son bébé la rendait « inapte à un travail en dehors de la maison« .  Malgré tout, le Gymnasia Herzliya introduit dès le départ  la notion d’éducation égale pour les garçons et les filles dans le système éducatif juif palestinien.

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(Yehudit Harari-Eisenberg, dont le père Aharon fut l’un des fondateurs de Rehovot)

Shulamit Ruppin (1878-1912) est professeur de chant et de musique. Elle a fait son alya en 1908 avec son mari Arthur Ruppin, directeur de l’Office palestinien. En 1910, elle a fondé les premières écoles de musique de Jaffa et de Jérusalem. Pour elle, musicienne professionnelle, la promotion de l’éducation musicale doit aller de pair avec le renouveau de la société juive en Palestine. Son sentiment dominant est que « des choses merveilleuses commencent à se produire dans ce pays« . En plus de motiver les musiciens juifs à immigrer en Palestine et à enseigner dans ses institutions, Shulamit Ruppin persuade de riches donateurs sionistes de Russie à soutenir financièrement son projet.

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(Shulamit et Arthur Ruppin)

Les noms de Sarah Azaryahu, Sarah Gliklich, Amita Pinchover sont peu connus. Ce furent pourtant elles aussi des enseignantes qui promouvaient l’égalité homme-femme en Eretz Israel, en particulier dans le monde du travail.

Pas très loin de chez moi, il y a une rue Thon.

Yaakov Thon Rue Jerusalem

Malheureusement, elle a été nommée en l’honneur de Yaakov Thon* et non pas de sa femme Sarah.

Sarah Thon est pourtant une femme remarquable qui dirige l’Association des Femmes pour le Travail Culturel en Palestine, association fondée au 8 ème congrès sioniste en 1907. Cette association s’es fixée un double objectif : offrir aux jeunes femmes un moyen de subsistance mais aussi une éducation hébraïque.
Sarah fondera des ateliers d’artisanat pour des centaines de jeunes femmes à travers tout le pays et sera reconnue pour son travail.

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(Sarah Thon enseigne la broderie)

Son mari, Yaakov Thon devait avoir la même vision: après la mort de Sarah, sa deuxieme femme, Hannah (Helena) Thon, sera également très impliquée dans le travail social envers les femmes. Egalement journaliste, elle fondera la journal האשה (Haisha), la femme,  le premier magazine féminin en Palestine.

Malgré ces réalisations, des archives nous indiquent que la plupart des femmes travaillent dur pour survivre et sont cantonnées à des travaux mal payés..
A des lecteurs qui s’intéressent aux  possibilités de travail pour les femmes en Palestine, Shenkin, alors directeur de l’Information et du Bureau de l’Immigration, explique qu’en Palestine comme ailleurs, les professions féminines sont toujours les mêmes: pour quelques enseignantes ou infirmières diplômées, il y a de nombreuses couturières, sages-femmes*, masseuses et cuisinières. Selon ses mots: « Non seulement en Palestine, mais partout dans le monde, il est plus difficile pour une femme de s’en sortir que pour un homme. Les femmes sont moins bien préparées à la lutte pour la vie ».

Il est vrai que pour accéder à des professions plus gratifiantes, il faut étudier or très peu de femmes ont accès à l’Université.
Dans un article publié en 1910, Sarah Thon reprend le même constat tout en insistant sur l’importance du travail féminin: « La construction d’Eretz Israel ne se fera qu’avec la participation active des femmes. Il faut non seulement faire refleurir le désert mais réaliser une réforme sociale, réforme qui ne peut avoir avoir lieu en excluant les femmes ».
Dans un article poursuivant la réflexion de Sarah Thon, l’historien Joseph Klausner insiste sur l’importance des études féminines car dit-il: »il y a une très nette corrélation entre le niveau intellectuel des femmes et surtout leur maîtrise de l’hébreu et la réussite de l’intégration familiale dans le pays ».

Toutes les femmes ne s’installent pas en ville. Certaines ont choisi le retour à la terre  et la vie en communauté dans les colonies agricoles qui formeront les premiers kibbutzim. Elles ont une conception de l’égalité entre hommes et femmes qui surprend parfois leurs consœurs.

Pour les חלוצות (‘haloutzot) pionnières, être les égales des hommes signifie vivre et agir comme eux. Leur conditions de vie si difficiles ne leur laissent souvent pas le choix. Tout le monde vit à la dure, par nécessité. Mais il y a aussi chez ces femmes un désir de s’affranchir de toutes les conventions en vue d’adopter un mode de vie totalement étranger , presqu’un désir d’ascétisme, comme si toute notion de confort devait être reprouvée.
« Notre habitation près du Kinneret était composée d’une seule pièce dans une maison en ruines. La piece servait à tout et à tous, y compris  à des serpents et des scorpions… Nous dormions sur le toit sur lequel nous grimpions par un trou dans un mur. Il ne nous était même pas venu à l’idée de construire une échelle… J’ai fait la cuisine en plein air sur quelques pierres, dans la chaleur torride, sans un brin d’ombre. J’avais à faire la cuisine pour trente personnes… Personne n’eut l’idée de bâtir une cuisine, moi même je n’en eus pas l’idée… Je n’éprouvais plus de peur devant rien… J’allais toujours seule (à Tiberiade)…Il m’arrivait de transporter toute seule, à dos d’âne, de gros sacs de pain… » (Souvenirs de Sarah Melkin*).


Sarah Melkin et ses camarades(Sarah Melkin et un groupe de pionniers)

En fait ce désir d’être « un homme comme les autres » vient à la fois de la nécessité de survivre quotidiennement et aussi de ne plus ressembler aux Juifs de l’exil. « Tout s’était passé comme si, de courbée qu’elle était dans l’exil, ma personne se dressait maintenant toute droite« .
Cette compréhension particuliere de l’égalité homme-femme se transformera parfois en idéologie, ce qui amènera bien plus tard  Arthur Koestler, vivant alors dans un kibboutz, à regretter  que les filles du kibbutz « tiennent les bâtons de rouge pour une invention du diable qui habite la Babel de Tel Aviv« *. Certains trouveront sa remarque sexiste mais j’ai toujours eu un faible pour Koestler!

Il faudra attendre l’après-guerre pour que Sarah Thon et Judith Harari notent « qu’elles ont une volonté excessive de ressembler aux hommes.. de leur désir d’être des hommes en toute choses » et lire sous la plume de Sarah Glicklich Slouschz, dans sa brochure  אל האשה (El haIshah) (à la femme) que les femmes ne devraient pas renier leur féminité: «Les femmes doivent enfin comprendre que leurs caractéristiques sont en effet différentes de celles des hommes. Et en accord avec ces caractéristiques, leurs activités sont également différentes; mais par rapport à leur valeur, hommes et femmes sont égaux. « 

Pour les femmes de la 2 ème aliya, ces désirs d’indépendance économique et de réalisation personnelle sont liés à leur volonté de jouer un rôle important dans la construction du pays. Ce thème revient sans cesse dans leur écriture: travail de la terre, travail artisanal, enseignement, tout est vu comme une renaissance personnelle et nationale.
L’artiste Ira Jan a eu la chance d’être remarquée des son jeune âge pour ses talents artistiques et envoyée à Moscou où elle étudie avec Leonid Pasternak, puis à Paris avec Raphael Collin. Mais elle sent que seule l’aliya lui permettra de se réaliser elle-même:
« Je pars… parce que je veux vivre la vie d’un artiste libre, sur la Terre d’Israël, qui m’attire de plus en plus chaque jour …  » Après son aliya, elle déclarera: « Quelque chose de nouveau est en train de naître ici. Pour moi, tout fleurit ici « 

Ira Jan dessin

( Ira Jan: jeune fille Jerusalem 1910  fusain)

Je dois aussi mentionner Rahel (Rahel Bleustein) dont j’évoquais le souvenir dans l’article: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/02/07/escapade-au-kinneret/
En ce début du 20 ème siècle, Rahel n’est pas encore tuberculeuse, elle le deviendra sans doute en s’occupant de réfugiés pendant la première guerre mondiale.
Elle fait partie des pionniers qui se sont installés au bord du Kinneret dans la communauté Kvutzat Kinneret (le kibbutz Kinneret actuellement). Elle y travaille et étudie l’agriculture.

kibbutz kevutzat kinneret

et c’est là qu’elle écrira la plupart de ses poèmes. Les promeneurs lisent toujours des poèmes de Rahel sur sa tombe:

שם הרי גולן
« Au loin les monts du Golan, tends la mains pour les toucher »

 

Les mémoires et les écrits de ces quelques femmes, qui ont tracé un chemin en faveur de l’émancipation féminine, suggèrent que pour elles, l’importance de l’éducation, de leur émancipation par le travail, et la construction d’une nouvelle société juive libre sur sa terre, étaient un tout. 
Voici une émission pour enfants à la gloire des חלוצות (haloutzot) pionnières, qui n’oublie pas celles venues du Yemen et qui se moque gentiment de Golda Meir  (mais ceci est une autre histoire).

A bientôt,

*Yaakov Thon, leader et aide d’Arthur Ruppin au bureau palestinien de l’Organisation sioniste

*Il s’agit de sages femmes sans diplôme. Un autre texte dont je n’ai pas pu avoir l’original en hébreu parle de femmes dentistes sans diplôme!

*Sarah Melkin: 1885-1949, pionnière de la deuxième aliya, a l’origine d’une organisation ouvrière féminine

* Arthur Koestler: La tour d’Ezra

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5 réflexions sur “Le sionisme d’avant 1914: nous les femmes!

  1. Merci pour cette page que j’ai mise sur mon FaceBook, Hanna, vous êtes vraiment une talmudiste selon mon coeur… Chez vous se rejoignent mes aspirations, sentiments, beauté, vérité politique.
    Le contre-point des délicieuses femmes terroristes est excellent : on voit tout de suite la nature des différentes préoccupations selon les civilisations… Mes amitiés !

  2. Pour échapper à la boucherie bolchévique, mes grands-parents paternels — pourtant libéraux et haïssant l’autocratie — furent contraints à l’exil. Après un séjour sur l’île aux Princes de Constantinople — au cours duquel ils durent déchanter : ce ne serait pas une parenthèse avant de recouvrer leur vie et leurs biens — ils choisirent de s’installer à Paris, à l’instar de nombreux autres Russes exilés. (L’avenir montrera que ce fut un choix malheureux pour des Juifs.)
    Ma grand-mère, pourtant diplômée de l’école impériale de dentisterie, ne put jamais exercer ses talents d’arracheuse de dents, la France et exigeant qu’elle repassât tous ses diplômes. Elle devint donc couturière.
    Je gage qu’elle aurait été extrêmement utile en Palestine, qui lui aurait permis d’exercer son métier.
    Je ne suis pas porté aux regrets, c’est perte de temps. Pourtant, comme j’aurais aimé qu’ils eussent choisi le futur Israël…

    • Oui, elle aurait pu être sur ma liste, mais l’important est qu’elle a réussit à faire vivre sa famille!
      Si nos grands parents avaient choisi la Palestine, nous aurions été enracinés chez nous…J’ai fait le choix de rentrer à la maison et je ne l’ai jamais regretté. Comme le disait une de mes petites-filles en sautant au dessus des millénaires de nos histoires d’exil: Pharaon était vraiment très méchant, alors on a décidé de partir et on est retourné chez nous

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