Le sionisme politique avant 1914: la naissance de Tel Aviv

Vous pensez tous que Tel Aviv est née en 1909, mais en fait, l’histoire de Tel Aviv commence bien avant. Elle commence en 1820, quand un Juif turc, nommé Ishay Adjiman*, préfère s’enfuir d’Istambul plutôt que  de voir (si on peut le dire ainsi) sa tête au bout d’une pique car il a fortement déplu au Sultan.

Arrivé plus mort que vif à Yaffo après un périple rocambolesque, il découvre un lieu désolé. Yaffo n’existe presque plus que sur le papier. La ville a été presque entièrement dépeuplée par l’attaque des troupes de Napoléon suivie d’une épidémie de choléra. Ce petit port de pêche a en outre une mauvaise réputation chez les marins: les nombreux récifs parallèles à la côte rendent la navigation périlleuse. De nombreux voyageurs en ont déjà fait les frais à tel point qu’en Europe « aller à Jaffa » équivaut « aller en enfer »*. Le port est cependant toujours la  porte d’entrée en Palestine pour de nombreux voyageurs car il est le plus proche de Jerusalem*.

Tout cela arrange bien  Ishay Adjiman. Comme il est un homme entreprenant, il imagine le futur de ce petit port et se dit que lorsque les voyageurs reviendront en nombre, il leur faudra bien une auberge. Aussitôt dit, aussitôt fait: il construit une auberge pour accueillir les visiteurs juifs. 

Tel Aviv YAffo  Quartier Adjami

(L’auberge et ses dépendances, appelées le Quartier Adjami. C’est une carte postale de 1910, coll La Palestine Moderne, publiee par Laurent Philippe)

Actuellement, le quartier Adjami est devenu un parc et il ne reste plus que ce monument commémoratif de ce que fut la « Maison du Juif » ou la « Maison Adjiman ». 

Tel aviv monument maison adjiman

Environ 50 ans plus tard, une poignée de Juifs marocains guidés  par le rabbin Aboutboul s’installent dans l’auberge qui est un immense caravansérail. Il y a non seulement un hôtel mais aussi une cour pour les montures, une synagogue et un mikvé.
Les immigrants marocains sont rejoints en 1837 par les survivants du grand tremblement de terre qui a ravagé Tsfat et Tiberiade.
Les Arabes de Yaffo ne font aucune difficulté pour vendre des terrains à tous ces nouveau arrivants qui ne rechignent pas à s’installer sur des dunes de sables sans valeur.
En 1904, arrive un autre groupe d’immigrants, cette fois originaire d’Algérie avec à sa tête le rabbin Chlouch.
Ces juifs ont quitte Oran à la suite de violents pogroms avec la bénédiction des nouvelles autorités françaises en Algérie. Ils feront partie des « 196 familles nombreuses, 9 orphelins, 75 veuves ainsi que des malades, en provenance principalement du Maroc et d’Algérie et arrivés en Palestine entre 1836 et 1840 ».
Tous ces nouveaux venus ne s’installent pas à Yaffo mais 102 décident d’y rester, rejoints par des juifs de l’empire ottoman et du Yemen.

Comme les Turcs ne cessent de leur extorquer de l’argent en les menaçant de déportation, certains obtiennent la protection de la France, de la Grande Bretagne ou de l’Autriche en achetant des postes de consuls qui les mettent à l’abri, eux et leurs familles.

En 1882, arrivent des Juifs très différents.
Ce ne sont pas des familles nombreuses conduites par un pieux rabbin ou des pèlerins. Non, ce sont des jeunes gens (ainsi qu’une jeune fille!) qui débarquent à Yaffo.Ils ont fondé en Russie les חובבי ציון (‘Hoveve Tsion) ou Amants de Sion, et déclarent être cultivateurs!

Ils seront conduits directement à l’école Mikve Israel*
Mais a partir de cette date, les Moscovites, comme on va bientôt les appeler, sont majoritaires parmi les arrivants. Ils fuient les pogroms. Certains décident de fonder des villages en Galilée, dans le Sharon ou Emek Yezreel.  Ce sont les pionniers de la première et de la deuxième aliya*.
Parmi les nouveaux arrivants un homme Meir Dizengoff. Il sera le premier maire de Tel Aviv. Les moscovites font scandale parmi les juifs de Yaffo. Ils ne sont pas pratiquants, ils ont rasé leur barbe. Les femmes sortent la tête découverte, sont vêtues de robes légères et ont les jambes nues!

Le vice consul de Grande Bretagne s’appelle Hayim Amzallag.
Né à Gibraltar, il est sujet anglais et donc à  l’abri des exactions turques. Avec Le rabbin Chlouch il est passé maître dans l’art de transformer des immigrants juifs en honorables touristes anglais, parfois suisses ou même allemands leur permettant ainsi d’échapper à la nouvelle loi turque de 1882 qui limite drastiquement l’arrivée des Juifs en Palestine. Anecdote: un bateau amène ce qu’ils croient être des Juifs des Balkans, curieux Juifs cependant dont les femmes ont le visage voilé…Quand tout à coup les « Juifs » se mettent à hurler « Hasallaam Aleikoum » et « Allah hou Akbar » ! 
Les nouveaux arrivants arrivent bien des Balkans mais ce sont des Bosniaques et des Albanais musulmans qui entrent librement grâce à la fameuse loi turque de 1878 qui incite les musulmans à s’installer en Palestine.

Le neveu du rabbin Chlouch a une idée fixe: créer un village juif en dehors de Yaffo.
Nombreux sont les opposants. Toujours cette peur de rester sans protection en dehors des murailles de la ville. Mais Chlouch leur oppose Moses Montefiore et les nouveaux quartiers récemment édifiés en dehors des murailles de la vieille ville de Jerusalem. « Pourquoi pas nous? » dit-il

En 1887 est ainsi posée la première pierre d’un village juif, en dehors des murailles de Yaffo.

En 1890 Zera’h Barnet* construit le quartier de נווה שלום (Neve Shalom) ou le Havre de paix, Tel Aviv neve shalom

Puis les quartier de Shabazi (du nom de Shalom Sabazi, célèbre poète juif yéménite du 17 ème siècle) et le כרם התימנים (Kerem Hateimanim) ou Vignoble des Yéménites, tel aviv kerem hateimanim et enfin le quartier de נווה צדק (Neve Tsedek), ou le Havre de justice. tel-aviv-streets-neve-tzedek-scene-shabazi-street

Parler de quartier est un bien grand mot. Ce sont seulement quelques dizaines de maisons qui se sont montées sur le sable au nord de la ville de Yaffo. On est à la fin du 19 ème siècle et tout bouge en Palestine. En 1892, s’ouvrent à Yaffo, deux écoles de l’Alliance Israélite Universelle et la voie ferrée reliant Jerusalem à Yaffo est inaugurée.

Les frères Roka’h, Deutsch, Moyal et Amzallag se réunissent et décident de fonder en 1906 une association pour planifier une vraie petite ville, Ahouzat Bayit,sur le modèle utopique britannique du Garden City Movement qui essayait de créer un environnement salubre pour les populations démunies de Grande Bretagne à la fin du 19 ème siècle.
Les règles imposées sont strictes: 
« Chaque bâtiment ne pourra couvrir que le tiers du terrain, le reste étant réservé à un jardinet, lequel sera planté par les soins du propriétaire….Le jardinet sera délimité côté rue par un muret en alignement avec le trottoir, muret dont la hauteur sera fixée pour l’ensemble des bâtiments de la même rue… »
Des jardins proprets, entourés de murets à même hauteur, des trottoirs! Le Moyen-Orient n’avait jamais vu cela!

Tel Aviv Contrat Ahuzat Baiyt

 (Contrat de vente des terres passé avec les autorités ottomanes)

Une lotterie est organisée par Akiva Deutsch pour décider de l’endroit de chaque habitation. Tel Aviv l1909

 (La fameuse photo du partage des plots)

En un an , les trois premières rues sont construites Les rues Herzl, Ahad Haam, Yehuda Halevi, Lilienblum et Rothschild sont tracées et les maisons construites. ??????????????????????????????????????

 (Le boulevard Rothschild en 1911, la carte postale a été adressée le 8 août 1914 à un certain M. Korkioli de Paris de la part de Sarina)

Au bout de la rue Herzl se dresse le bâtiment du lycée, le Gymnasia Herzliya, fondé en 1905. Tel Aviv gymnasia 1900

(La date est erronée, le lycée a été fondé en 1905. Ce qui est intéressant c’est que les jeunes filles sont en pantalon, ce qui semble montrer que la photo a été prise pendant un cours de sport)

En 1909, la ville est fondée officiellement . Mais quel nom lui donner? Herzl a publié en son livre Altneuland, Un pays nouveau et ancien. Tel Aviv serait la traduction parfaite de ce « nouveau et ancien » puisque Tel signifie monticule ou colline renfermant des vestiges archéologiques et Aviv (le printemps) a bien sûr le sens de renouveau. Mais surtout ce nom sort de la Bible, du livre du prophete Ezechiel, 3,15:

« J’arrivais à Tel Aviv,  vers les exilés qui demeuraient prés du fleuve du Kebar » וָאָבוֹא אֶל-הַגּוֹלָה תֵּל אָבִיב הַיֹּשְׁבִים אֶל-נְהַר-כְּבָר 

Le 21 mais 1910, il est donc décidé que la nouvelle ville s’appellera Tel Aviv. Le premier Adloyada de Pourim aura lieu à Tel Aviv en 1912 sous la conduite du maire Meir Dizengoff.

tel aviv adloyada dizengoff 1912(Meir Dizengoff est sur le cheval noir)

En 1914, Tel Aviv est devenue une véritable bourgade distincte de Yaffo. Elle s’étend sur plus d’un kilomètre carré. Mais la première guerre mondiale éclate.
Au mois d’août 1914, l’auberge de Yaffo qui fonctionne toujours comme centre d’accueil des immigrants devient le quartier général des forces turques. Une première vague d’arrestations a lieu dès le mois de novembre. Le port est fermé sauf aux Turcs, l’hébreu est interdit sur les enseignes, les plaques des rues, dans le bureau de poste. Il est interdit de l’enseigner ou de le parler en public. Plusieurs dizaines d’élèves du Gymnasia sont raflés pendant les cours et incorporés de force dans l’armée turque. Les shomerim (gardiens) sont exécutés. Les Juifs ne peuvent plus se protéger et sont la proie des Turcs et des pillards arabes. Tout contact est coupé avec l’étranger, les aides ne parviennent plus…
Le jeudi 17 decembre 1914, les Juifs  sont en train de célébrer ‘Hanouka, quand les policiers turcs font irruption dans les maisons. Ils ont pour ordre d’arrêter « le plus de sionistes possible ». Environ 700 personnes, hommes femmes et enfants sont emmenés au port et déportés en Egypte.
Les Turcs et Arabes pillent et détruisent tout ce qu’il peuvent de la nouvelle ville de Tel Aviv symbole du sionisme. Ils brûleront tout ce qui peut brûler plutôt que s’y installer tant leur haine des Juifs est féroce.
Étonnant surtout de la part de la Turquie, puissance occupante dont l’administration locale, à l’inverse des pillards arabes, avait tout intérêt à conserver les infrastructures existantes. Racisme quand tu nous tiens….

A bientôt,

*La famille Adjiman était une famille juive de Turquie dont certains membres furent appelés à de hautes fonctions par les sultans. On pense qu’Ishaya a du retourner (pourquoi?) en Turquie et fut exécuté sur ordre de Muhamad II.

*Aller à Jaffa pour aller en enfer: expression allemande

*L’autre port se trouve à Akko en Galilee

*La première et la deuxième aliya:

https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/02/14/les-generations-oubliees-9/ https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/02/21/le-musee-du-vieux-yishuv/ https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2015/02/13/le-sionisme-politique-avant-1914/

*Mikve Israel fut fondé en 1870 *Zera’h Barnet cofondateur de la ville de Peta’h Tikva et du quartier de Mea Sharim à Jerusalem

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5 réflexions sur “Le sionisme politique avant 1914: la naissance de Tel Aviv

  1. Passionnant.
    Mais pour les événements de 1914, vous devez vous tromper. Ne nous serine-t-on pas que les Juifs vivaient paisiblement en tant que dhimmis sous la bienveillante protection de l’islam ?

  2. Je me trompe sans vergogne, Kravi 🙂
    Comme j’ai commencé la meilleure partie du ménage de Pessah, celui des bibliothèques de la maison, je viens de retrouver ce matin le livre de Bat Ye’or « Juifs et chrétiens sous l’islam, les dhimmis ». J’ai de très mauvaises lectures!

  3. Passionnant. Mais il me faudrait utiliser le superlatif espagnol : INTERESSANTISSIMO (qui est aussi italien et portugais). Je recommande le livre de Yaacov Shavit, « Tel Aviv, naissance d’une ville 1909-1936 » (chez Albin Michel, collection « Présences du judaïsme »). Il prolonge en quelque sorte votre article. Muchas gracias Doña Hannah.

  4. Les destructions a partir de 1914 ne sont pas sans rappeler celles qui ont suivi le depart de Gush Katif, ou nos chers voisins ont prefere detruire les infrastructures plutot que de s’en servir….

  5. Nos chers voisins ne créent rien, ils se contentent de pleurer sur commande devant les cameras de CNN ou de l’AFP, de mendier l’aide internationale dont auraient besoin les veritables réfugiés et de détruire!

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