Le sionisme politique avant 1914

En ce début du 20 ème siècle, le sionisme politique est déjà bien organisé. La premiere aliya (1882-1903) qui a vu arriver en 21 ans 70 000 immigrants, a fixé les premiers jalons d’un établissement juif moderne dans la Palestine ottomane. Malgré des débuts décourageants (famine, maladie, exactions de Turcs, restrictions à l’achat des terres),  les Juifs ont créé 50 exploitations agricoles et acheté plus de 50 000 hectares de terres. Le nombre des habitants juifs a doublé en deux décennies , la langue hébraïque revit à nouveau* et en  1903 la nouvelle Fédération des Enseignants Juifs à Zikhron Yaakov s’est donnée comme mission d’intensifier l’éducation et surtout l’éducation en hébreu.

Dans l’empire russe, la situation des Juifs est de plus en plus difficile. Ils ont été déportés dans la « zone de résidence », ballottés de ça et là par le pouvoir tsariste, et victimes d’une vague de pogroms sans précédent au début des années 1880 et de « lois scélérates ».  C’est dans ce contexte terrible qu’en 1903, éclate à Kichinev un pogrom qui restera dans les mémoires juives comme un des plus terribles.

pogrom Mauricy Minkovsky(Mauricy Minkovsky: Apres le pogrom)

Cet épouvantable pogrom marquera durablement les consciences juives. Le poème « Dans la ville du massacre », que Bialik écrira, est un refus de la résignation  traditionnelle et un appel à la résistance juive*.
Ce pogrom aura comme conséquence un afflux de l’émigration juive russe, en particulier vers le continent américain mais aussi vers la Palestine.
L’année 1903 marquera  le début de ce qu’on appelle la deuxième aliya. Ceux qui arrivent en Palestine,   les pionniers de la deuxième aliya n’arrivent pas aussi démunis que leurs prédécesseurs. Ils sont mieux organisés, ont pour la plupart  préparé leur aliya dans des fermes-coopératives en Russie et ont une vision beaucoup plus pragmatique du Retour à Sion.
Cela dit, ils vont se heurter à d’énormes difficultés et le problème crucial de la seconde aliya sera celui de la conquête du travail, כיבוש עבודה (kibush avoda):  les paysans juifs déjà établis les trouvent moins efficaces et moins durs à la tache que les fellahs semi nomades, prêts à se faire embaucher pour presque rien, avant de retourner dans leurs migrations saisonnières. Le salaire que donnent les Juifs aux fellahs leur suffit car ils vivent essentiellement de leurs troupeaux alors que les nouveaux venus n’ont pas d’autre moyens de subsistance que leur travail et demandent donc un salaire plus élevé. De plus, ils travaillent moins bien car ils sont rapidement victimes d’épuisement et de fièvres.

Parmi ces nouveaux venus un jeune homme, David Grin: il est petit et fluet et personne ne veut l’embaucher. Il meurt littéralement de faim. Pour épargner au mieux ses maigres ressources, il réfléchit à ce qui lui permettra de subsister et décide de se nourrir de ‘halva et de poisson séché. Pourquoi? Il pense que les matières grasses et le sucre de la ‘halva et les protéines contenues dans le poisson le maintiendront en vie. Il survivra en effet. De nombreuses années plus tard, il deviendra le premier Premier Ministre d’Israel sous le nom de David ben Gourion.

Deuxieme aliya ben gourion

(David Ben Gourion est au milieu du deuxième rang)

Peu à peu. les infrastructures nécessaires à un habitat juif se développent. En 1908 est créé à Yaffo le Bureau d’Eretz Israel chargé des colonies sionistes que dirigera l’économiste Arthur Ruppin*. Par l’intermédiaire de la Banque anglo-palestinienne, ce bureau obtiendra des prêts à long terme ainsi que de l’outillage pour les pionniers désireux de fonder des coopératives agricoles, et améliorera le réseau routier du pays ainsi que l’irrigation.

Déjà en Russie, en Europe occidentale et même en Amérique, de nombreux jeunes juifs sionistes, influencés par les idées sociales de Tolstoï et celles du socialisme, se sont regroupés dans un mouvement d’inspiration socialiste: les ouvriers de Sion, פועלי ציון (Poalei Tsion).
La branche palestinienne, nommée le Jeune Ouvrier, הפועל הצעיר (Hapoel Hatsair), est bien moins marxiste que celle des Poalei Tsion de la diaspora et s’adresse  non pas aux ouvriers d’usine mais aux travailleurs agricoles.
Et c’est ainsi que dans cet esprit, sera créé le premier kibboutz, Degania, en 1909.

Degania 1910 première maison 1910(première maison du kibboutz Degania en 1910)

Degania aujourd'hui

(Degania de nos jours)

Cette création sera suivie rapidement par d’autres autour du lac Kinneret et dans la vallée de Yezreel.
Au même moment Mikve Israel* créera une ferme-école à Sejera en Galilée où le jeune David Ben Gourion fera son véritable apprentissage du travail de la terre.

Tous ces pionniers bénéficient aussi des connaissances de Aharon Aharonson* en matière d’agronomie. Ils ne se lancent plus au hasard mais étudient les meilleures possibilités de chaque terrain.

Pour l’essentiel, les nouveaux venus sont originaires de Russie. Mais il ne faut pas oublier une autre aliya, celle des Juifs yéménites. Ça et là, des Juifs du bassin méditerranéen ou du Moyen-Orient ont continué eux aussi s’installer en Palestine comme ce fut le cas au cours des siècles passés. Cependant, ils ne l’ont fait qu’à titre individuel. Les Yéménites sont eux très réceptifs aux envoyés de Sion et l’écho des réalisations sionistes pousse une partie d’entre eux à se joindre au nouveau yishuv. Ils deviendront ouvriers agricoles et, beaucoup moins romantiques que les Juifs russes, fonderont un syndicat dès leur arrivée et obtiendront ainsi un salaire décent.

Yemen famille juive

(famille juive du Yemen en 1908, l’habit traditionnel fait peu à peu place aux vêtements européens)

Nathan Alteman a écrit un célèbre poème sur ces pionniers « Ceux de la deuxième aliya » Aliya 2eme

« Filles ou garçons, ils étaient tous jeunes! Des jeunes gens montés au Pays avec des poignées de graines…
Partis pour la Judée et  la vallée du Kinneret, montés au pays, il y a 50 années, pour être les premiers pionniers…
Et ceux qui les voyaient disaient: Quelle sorte d’homme est ce là? Venir dans un pays désolé.
Et oui! Ils étaient vraiment différents!

Ils disaient: Ne parlons pas de Sion et du pays de nos ancêtres! Il faut dépierrer et creuser un puits et labourer et planter, il faut travailler!
Ils le dirent et le firent malgré les moqueurs et les ennemis.
Et ceux qui les voyaient disaient: Quelle sorte d’homme est ce là? Ils ont  dit et ont fait, sont partis travailler. Ils sont vraiment différents!

Ils disaient: Nous édifierons une commune et vivrons comme des frères et nous partagerons tout d’un cœur joyeux du lacet de nos chaussures à notre chemise…
Ils s’installèrent au Kinneret et à Degania et tous ceux qui les voyaient disaient:
Ils ne se nourrissent  pas d’
illusions mais de rêves… Ils étaient vraiment différents! »

deuxieme aliya

(Ceux de la seconde aliya, livre de Yaakiv Sharet et Nahman Tamir)

Mais malgré l’enthousiasme et le travail acharné, les obstacles sont nombreux. En particulier, celui de l’achat des terres. Dès 1872, voyant que l’arrivée des Juifs prenait une proportion telle qu’il ne pouvait plus le combattre, le gouvernement turc a choisi de faire venir le plus possible de musulmans de tout l’empire ottoman en leur promettant une exemption de service militaire et d’impôts pendant 10 ans. On assiste donc à une immigration musulmane hostile aux Juifs.

De plus, dès l’année 1900, un certain nombre de responsables arabes se sont réunis à Jerusalem pour reconquérir cette partie du  Dar el Islam* selon leur expression et ceux qui vendent des terres aux Juifs sont souvent menacés de mort.
Bien qu’elle appartienne à des propriétaires musulmans qui souvent résident à Beyrouth, Alep ou Damas, la majeure partie des terres n’est pas cultivée. Pourquoi? Tout d’abord, la population arabe est souvent nomade. Cela veut dire que l’élevage est son gagne-pain et qu’une fois une terre épuisée, les familles s’en vont à la recherche d’autres pâturages.
Pendant les quelques mois de leur séjour, elle cultive quelque peu, mais se contente souvent de récolter les fruits d’arbres sauvages et donc non entretenus, à tel point que les Juifs importeront des plants d’olivier et de palmiers dattiers pour obtenir des récoltes suffisantes.
Mais les propriétaires arabes font monter les enchères et les terres sont payées à prix d’or, souvent deux fois, une fois pour le propriétaire, une fois pour le chef du village ou de la tribu. Dans quelques cas, comme à Metulla, les terres sont payées trois fois!

L’achat des terres est essentiellement le travail du KKL qui met au point des techniques pour dépierrer, irriguer et planter. La plantation de nombreux arbres permettra d’assainir l’air et de retenir la terre. De nombreux eucalyptus seront plantés dans les régions marécageuses de Galilée ce qui supprimera la malaria.

Une fois les terres achetées, il faut les mettre en valeur et les protéger des pillards arabes.
Les pionniers de la première aliya avait déjà connu ce problème récurrent dans une région delaissée par un pouvoir central et laissée aux mains des chefs de guerre et de brigands.

C’est pourquoi, des 1909 est créée l’organisation les שומרים (Shomerim), les gardiens*, qui reçoivent un entraînement spécial pour protéger les fermes et villages juifs isolés. Les shomerim ont une mission très difficile car s’ils doivent défendre les terres des Juifs, ils doivent éviter le plus possible les affrontements violents avec les pillards arabes pour qui toute mort dans leur rangs entraîne une vendetta sans fin.

Shomerim 3

(Shomerim vêtus d’une manière hétéroclite:l’un deux a des bottes russes et un tarbouche turc et les autres des keffieh. Les shomerim portaient souvent les keffieh arabes pour ne pas se faire repérer et aussi pour se protéger des vents de sable)

Le travail des shomerim sera nécessaire pendant des décennies et même de nos jours ils ont du reprendre du service*. L’un des shomerim les plus célèbres de cette deuxième aliya sera Alexandre Zaid, assassiné en 1938 par des bédouins.

Alexandre Zaid statue

La Forêt des Shomerim a été plantée à l’endroit où il fut tué dans la vallée de Yezreel

Shomerim foret      

«  Depuis la tour j’observe les alentours, mes yeux avalent les lointains, le pays est tranquille et la nuit est calme.
Oh gardien, qu’en est-il de la nuit?
La flûte des bergers jubile, les troupeaux de chèvres dévalent les collines, qu’ai je donc et qui encore est à mes côtés, Canaan?
Le vent du lac agité s’est levé entre les herbes, qu’ai je donc et qui encore est à mes côtés, Canaan?
La lune s’est levée d’entre les montagnes, La vallée s’est enveloppée de brume, La bas, le chacal aboie tristement…
Oh gardien, qu’en est-il de la nuit?« 

A bientôt,

* https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/10/16/eliezer-ben-yehouda/

* Bialik: http://www.akadem.org/medias/documents/3663_9_pogrom_poeme.pdf

* Aharon Aharonsohn: a fondé la station agricole expérimentale d’Atlit (a cote de Zikhron Yaakov) où ses recherches lui font découvrir une espèce de blé résistant aux diverses maladies et pouvant pousser dans des terres arides. https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/10/09/lepopee-du-nili/

* Arthur Ruppin (1876-1942), économiste et sociologue, dirigera l’Office Palestinien, sera déporté par les Turcs pendant la première guerre mondiale. En 1921, il sera nommé (en 1921) directeur du Département d’Exploitation Agricole de l’Organisation Sioniste et deviendra en 1926 professeur de sociologie à l’Université Hébraïque de Jerusalem.

* Dar El Islam (maison de l’islam): tout territoire ayant été sous domination musulmane doit le redevenir, il est impensable que des dhimmi puissent le posséder et le gouverner. Ce qui n’est pas Dar el Islam est Dar el ‘Harb, ou maison de l’épée, et doit être islamisé.

* Les shomerim : https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/05/20/les-shinshinim/ https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/07/22/sur-tous-les-fronts/

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4 réflexions sur “Le sionisme politique avant 1914

  1. Oui avec une réminiscence biblique: Gardien qu’en est-il de la nuit?
    שומר ממלילה ממליל qu’on trouve dans le livre du prophète Isaïe (21,11) avec des commentaires sans fin sur le passage du mot לילה au mot ליל
    et sans doute une allusion à la phrase de Hillel: אם אני לא לי מי לי ואם אני לי מה אני dans le vers
    מה לי ומי לי עוד, que j’ai traduit difficilement par  » qu’ai je donc et qui encore est à mes côtés?
    Shabbat Shalom Kravi et à bientôt,

  2. Merci pour cet article bien documenté et très intéressant sur les haloutzim. Dernièrement, je suis entrée pour la première fois dans l’hôpital de Chaar Tzedek à Jérusalem. Dans le hall d’entrée il y a une exposition sur l’ancien hôpital qui était situé rue de Yaffo. Dans une vitrine trône un registre des patients et leurs pathologies, on peut y lire à quel point la malaria était un fléau dans la région. Quel courage ont eu tous ces haloutzim….c’est incroyable. Il est vrai que l’époque était différente, mais néanmoins, ils forcent notre respect.

  3. Une fois de plus, merci Hanna ! Je conserve précieusement ce résumé dans mes archives après avoir mis le lien sur FaceBook.

    « Qu’ai-je donc et qui est encore à mes côtés ? » est d’un à-propos tragique.

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