Une autre Bethlehem

Il y a quelques temps,nous sommes allés nous promener à Bethlehem.
Non, ce n’est pas la ville de Bethlehem qui se trouve tout à côté de chez moi, contrôlée par l’autorité Palestinienne. Je parle de Bethlehem en Galilée, בית לחם הגלילית (Beit Lehem haGlilit)  entre Haifa et Nazareth. C’est en fait un moshav*  dans une région pastorale entourée des célèbres forêts de chênes de Alonei Abba, un autre moshav.
foret de chenes en Galilee

Bethlehem en Galilée est connue depuis l’époque biblique. Elle est mentionnée comme héritage de la tribu de זבולון (Zvouloun) Zebulon, dans le livre de Yoshua (chap 19,10-17) qui décrit très précisément le territoire échu à chaque tribu:
« Le troisième lot échut aux enfants de Zabulon, selon leurs familles. La frontière de leur possession s’étendait jusqu’à Sarid.  De là, elle montait à l’occident vers Mareala, touchait Dabbéchet et le torrent qui passe devant Yokneam, revenait de Sarid, vers l’orient, dans la direction du soleil levant, à la limite de Kislot-Thabor, ressortait vers Daberat et montait à Yaphïa. De là, elle passait à l’orient, vers Gat-Héfer, vers Et-Kacîn, aboutissait à Rimmôn-Metoar, à Néa, qu’elle contournait, par le nord, vers Hanatôn; et elle finissait la vallée de Yiftah-El, plus, Kattat, Nahalal, Chimrôn, Yideala et Beth-Léhem: douze villes, avec leurs bourgades.Telle fut la possession des enfants de ZabuIon selon leurs familles, comprenant ces villes avec leurs bourgades ».
Pour distinguer les deux Bethlehem, on les appelait respectivement Bethlehem de l’héritage de Zvulun et Bethlehem de l’héritage de Yehuda.
Les Cohanim et leurs familles se réfugièrent à Bethlehem en Galilée après la destruction du Temple et la révolte de Bar Kohkba*.
Elle fut une des plus importantes cités à l’époque de la Mishna et du Talmud quand la ville de Jerusalem était interdite aux Juifs, au point d’être considérée comme l’une des places-phare du renouveau juif.
Les vestiges découverts jusqu’à présent sont cependant plus tardifs puisqu’ils datent tous de l’époque byzantine, comme cette mosaïque d’une synagogue,
bethlehem haglilit mosaique byzantine
ou ce fragment de sol  et cette croix, vestiges d’une église byzantine.
Beitlehem hagalilit sol eglise et croix (site hayadan.co.il)

Actuellement dans les milieux de l’archéologie, a lieu une grande discussion sur le lieu de la naissance de Jésus. Certains archéologues sont persuadés que Jésus est né à Bethlehem en  Galilée et non pas en Judée. Cette idée peut choquer quelques uns d’entre vous car ces affirmations viennent contredire le texte des évangiles mais histoire et croyance sont souvent en opposition.

J’ai pensé que leurs raisons vous intéresseraient:
A l’appui de leur thèse, des fouilles faites pendant la période du mandat britannique ne montrent pas de signe d’habitat juif à la période d’Hérode dans Bethlehem en Judée. La ville est pourtant mentionnée dans le livre de Ruth et aussi comme le lieu de naissance du roi David. Aurait-elle été abandonnée par la suite? Il est vrai qu’on n’en parle plus après la fin de la période biblique*.
Ces mêmes archéologues affirment aussi que l’intérêt des populations chrétiennes pour cette ville est très tardif, ce qui est étonnant s’il s’agit de l’endroit où est né Jésus. Les vestiges chrétiens les plus anciens datent de la période de Constantin au 4 ème siècle.
Ils lui opposent Bethlehem en Galilée: bourgade juive mentionnée non seulement dans la Bible mais aussi dans les écrits de la Mishna et du Talmud.
Pour appuyer leur thèses, les archéologues insistent aussi sur le fait qu’elle ne se trouve qu’à une dizaine de km de Nazareth, or on parle de Jesus de Nazareth.

Mais comme si ce n’était pas assez compliqué, on se heurte à une difficulté supplémentaire avec le nom de Nazareth. Pour autant qu’on le sache, il n’y avait pas en Galilée ou ailleurs de bourgade nommée Nazareth à l’époque d’Hérode. Le nom de Nazareth n’est mentionné ni dans la Bible hébraïque, ni dans les écrits de Flavius Joseph.
Alors d’où viendrait ce nom de Nazareth?
En hébreu le nom se dit נצרת, Natzrath. La racine נצר (N-Ts-R) veut dire garder, préserver. Il y avait à l’époque romaine des Juifs appelés Notzrei HaThora, נצרי התורה,  les gardiens de la Thora, Juifs qui essayaient de conserver et transmettre la tradition hébraïque dans une époque particulièrement mouvementée, ouverte à la culture grecque et soumise aux diktat romains.
Or on sait que beaucoup s’étaient regroupés en Galilée (tout près de Bethlehem en Galilée) pour échapper à la fureur de Rome alors que d’autres comme Rabbi Yohanan Ben Zakai recréaient à Yavne le Sanhedrin et l’école de la Mishna*.
Il est donc possible que le nom de Nazareth ait désigné un groupe d’hommes en ce premier siècle de l’ère chrétienne. D’autant que, beaucoup plus tardivement,  ce nom de Nazareth sera mentionné dans des piyutim composés au 6 ème siècle* comme le nom d’un village où s’étaient réfugiés des prêtres après la destruction du Temple en 70 suivi par d’autres à la suite de la grande révolte de Bar Kokhba (en 133-135).
Alors Jésus est-il né en Galilée ou en Judée? Ce n’est certainement pas moi qui vais trancher!
Quoi qu’il en soit, il est sûr que maintenant il ne pourrait pas naître à Bethlehem en Judée*. Un Juif à Bethlehem? La ville sous Autorité Palestinienne est interdite aux Juifs. Certains journalistes occidentaux expliquent que Jésus était palestinien* (sous-entendu arabe et victime des Juifs). Dans ce cas il n’aurait jamais pu naître car Marie, enceinte d’un père autre que Joseph aurait été victime d’un crime d’honneur tel qu’il est pratiqué fréquemment encore aujourd’hui!

Mais laissons les vieilles pierres et les querelles d’experts.

Qu’en est il du village moderne? Il fut fondé en 1906 mais  pas par des pionniers de la 2 ème alyia. Il fut fondé par des  Templiers protestants allemands* qui y ont développé une colonie agricole. Malheureusement, à Bethlehem comme dans leurs autres implantations, ils se mirent activement au service du Troisième Reich et furent expulsés en Australie dès le déclenchement de la seconde guerre mondiale par le gouvernement mandataire britannique.
Le 17 avril 1948, les troupes du Palma’h conquirent Bethlehem et des fermiers juifs s’y installèrent.
Il ne reste des Templiers que quelques maisons solidement bâties,
Bet Lehem Haglilit
un centre culturel (la « maison du Peuple » fondée en 1917),
_Bethlehem_galilee Centre communautaire
le château d’eau,
bethlehem haglilit le chateau d'eautypiques de l’architecture des Templiers.
Ces dernières années le tourisme a remplacé l’agriculture même si on y trouve une pépinière un peu particulière, celle de Yossi Jaeger qui fait pousser tous les sapins de Noël du pays. Ses clients sont les chrétiens israéliens, les institutions religieuses et les consulats ou ambassades.
Sapiniere de Yossi Jaeger a Bethlehem
(Times of Israel)
Et aussi une exploitation agricole  » Le chemin des épices« *, ferme entièrement dédiée aux épices et aux plantes médicinales exportées dans le monde entier.
La route des epices
 Bref, si vous passez dans le coin…
A bientôt,
*Le moshav était à l’origine une exploitation agricole où les biens de production étaient mis en commun. Actuellement, très peu de moshavim vivent de l’agriculture, ils louent souvent des chambres d’hôtes.
 
*Pour nous la période biblique se termine avec le retour des Juifs de l’exil de Babylonie
* Destruction du Temple, Yohanan Ben Zakkai, révolte de Bar Kokhba:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/06/24/les-generations-oubliees-1/
* Élégie composée au 6 eme siècle par Eleazar Hakalir
*Jésus palestinien? Je rappelle aussi qu’à l’époque de Jésus la région ne s’appelait pas Palestine. Elle sera nommée Palestine par les Romains après la révolte de Bar Kokhba, soit un siècle et demi plus tard
* Il ne fait pas bon non plus d’être chrétien à Bethlehem. Malgré les interview officielles des quelques chrétiens qui y habitent encore, deux chiffres sont éloquents: il y a 20 ans, quand la ville était contrôlée par Israel, elle comptait 90 % de chrétiens, depuis qu’elle est passée entre les mains de l’Autorité Palestinienne, leur nombre baisse sans cesse. Il est actuellement de 30 %
Publicités

12 réflexions sur “Une autre Bethlehem

  1. A noter que même l’existence de Jésus semble aujourd’hui problématique… En tout état de cause, il n’a pu être le personnage que décrivent et relatent les évangiles.

    Merci, Hannah, pour ce beau texte.

  2. Après les souhaits de Roch Hashana qui nous ont réunis autour d’une table familiale recouverte de symboles magnifiques, chère Hannah en ce début de l’année 2015 tous mes souhaits pour que la raison et la paix succèdent enfin à toute la violence de l’année passée. j’aime beaucoup toutes ces pérégrinations où tu nous entraînes à travers le passé d’Israel. Grâce à toi nous apprenons sans cesse et tu as l’art de captiver notre intérêt.
    je voudrais au passage signaler ce que la chaîne franco allemande a cru devoir diffuser le 31 décembre dernier : Un film « commis » par Kosminsky intitulé  » LE SERMENT » un film scandaleux par le parti pris et la malhonnêteté de ce prétendu « reporter et historien de talent  » qui a soulevé un concert de louanges de la part de tous les pro-palestiniens.Je pense que Arte n’a pas fait cela dans un but innocent: Ce film peut s’ajouter à la propagande répandue dans le monde qui désigne les juifs comme des voleurs de terre,assassins dépourvus de toute humanité. Malgré l’ennui,et la colère qu’il a suscité en moi j’ai tenu jusqu’au bout, mais nos commentaires (deux ou trois) ont été noyés dans les louanges de ceux qui ont accueilli avec enthousiasme ce film qui ne mérite qu’un qualificatif IMMONDE.

  3. « Il n’y a aucun lien, il n’y a rien qui suggère que la Bethléem de Galilée puisse être liée », observe Uzi Dahari, directeur adjoint de l’Autorité des Antiquités, qualifiant la thèse d’Oshri d’impossible. « Aucune donnée scientifique ne le prouve. Toute personne qui fait des recherches et traite le sujet affirme que Jésus, le personnage, est né à Nazareth, et que sa famille était de Nazareth. Toute l’histoire de la Bethléem de Judée servait seulement à établir un lien avec la maison du roi David. C’est simplement une excuse religieuse. »
    http://fr.timesofisrael.com/jesus-serait-il-ne-dans-une-autre-bethleem/

    Quand à Arte, elle adore les Juifs en uniforme de déporté mais ne tolère pas ceux qui se battent pour leur indépendance dans leur état-nation.

  4. Il y a le lieu de naissance de Jésus, il y a aussi ces mystérieuses années de « vie cachée », soit l’essentiel de sa vie. Selon certains, Jésus aurait voyagé en l’Inde avant de s’en revenir vers sa terre natale. Il y a aussi l’étrange rapport entre « Jésus » (personnage historique, en admettant qu’il ait existé) et le « Christ », personnage théologique qui doit beaucoup à Saul de Tarse. Je vois le christianisme comme une étrange production, fruit de la rencontre de deux mondes antagonistes et irréconciliables (et qui pourtant se stimulent), le monde gréco-romain et le monde juif.

    • @Kravi, il serait sûrement utile de ne pas laisser Arte progresser dans cet état d’esprit qui contribue à répandre la propagande chère aux propalestiniens.

  5. @Oypsilantis, Ce qui est le plus étrange c’est qu’il n’existe aucune trace de Jésus résistant farouche à l’occupation romaine, alors que ceux -ci tenaient des chroniques précises de faits importants, or ce silence est on ne peut plus surprenant vis à vis de celui qui se livrait à des actes subversifs à leur encontre, pas plus d’ailleurs que dans les écrits juifs. Bien sûre nous avons la relation de sa colère lorsqu’il a chassé les marchands du temple , ou le « rendez à César ce qui est à César » rapportés par les pères de l’église,mais orientés de manière à flétrir l’attitude des Juifs envers celui annoncé comme le messie. Flavius Joseph dans la « Guerre des Juifs » écrit succinctement que les Romains ont crucifié un  » homme de bien  » or ce minuscule détail est interprété comme un ajout de l’église, les juifs ne tenant pas « le traître Flavius » en grande estime. Bref tout ce mystère et cette rareté d’informations lorsque Jésus était vivant et actif, devenus par la suite une énorme masse de renseignements relatant sa vie ses actes et ses moindres paroles allant de sa naissance à son supplice, ce qui ne laisse pas d’étonner… Je vous rejoins lorsque vous dites le « christ » personnage théologique qui doit beaucoup à Saül de Tarse…j’imagine qu’en tant que profondément zélé celui-ci a oeuvré dans les couches modestes de la société païenne greco- romaine,et qu’il a tenu pour leur compréhension à ses prosélytes un raisonnement de païen se rapprochant de leur cosmogonie mythique :ainsi Jésus naissait du Dieu suprême ,des entrailles d’une vierge etc… Les deux mondes ne peuvent être plus antagonistes et irréconciliables
    puisque à la suite de la conversion de Rome au christianisme le supplice du « fils de Dieu » a été imputé aux seuls juifs pour dédouaner les Romains de ce crime de déicide et que les juifs étaient les accusés tout désignés puisque de tous temps ils étaient violemment opposés à toute forme de paganisme. ce mythe a malheureusement une vie indestructible nous en avons payé cruellement le prix à travers les siècles.

  6. Yehida, merci pour votre très intéressante intervention. En fait, les chercheurs israéliens qui admettent que Jésus a existé (sans être pour autant le Fils de Dieu au sens où l’entendent les Chrétiens) ont bien du mal à le classer. Pour ma part (et je ne suis en rien un spécialiste), j’ai toujours été surpris du dénigrement de l’Église pour les Pharisiens alors que ce que les Évangiles rapportent de Jésus a beaucoup à voir avec ce courant du judaïsme. J’ai une explication qui vaut ce qu’elle vaut mais à laquelle je tiens, et elle est terrible : l’Église dénigre les Pharisiens car c’est ce courant qui après l’effroyable répression romaine a porté le judaïsme et lui a permis d’arriver bien vivant jusqu’à nous. Ainsi, en dénigrant les Pharisiens, l’Église laisse sourdre son irritation envers la survie du judaïsme. Plus généralement, le grand problème des relations entre le judaïsme, le christianisme et l’islam, c’est que le judaïsme est une école de pensée tandis que le christianisme l’islam sont des religions. C’est à mon sens et en toute modestie le fond du problème. Nous ne sommes donc pas sortis de l’auberge…

  7. oypsilantis, sans être en quoique ce soit une spécialiste, mais uniquement passionnée par l’antiquité biblique,grecque et latine, je vous remercie d’avoir ouvert cette discussion. Effectivement les pharisiens ont été dénigrés dans les évangiles parce qu’ils s’opposaient non seulement sur un plan théologique aux sadducéens fortement héllénisés ( voir les différents noms portés par les prêtres du Temple) et qui de plus étaient acquis au pouvoir romain. Mais le paradoxe est celui qui concerne Gamaliel qui était pharisien,qui a été le maître de Saül de Tarse devenu Saint Paul, faisait partie du sanhedrin et qui selon l’église chrétienne, se serait secrètement converti au christianisme. Je me rends très volontiers à votre explication: l’église n’est pas à une contradiction ni à un tour de passe- passe près, elle a selon l’adage ses mauvais et ses bons juifs,et donc elle ne pouvait rien faire d’autre que de faire passer Gamaliel le pharisien pour un converti secrétement à la foi chrétienne pour l’intégrer dans ses cadres. Cordialement à vous et merci à Hannah qui nous permet ces riches échanges .

  8. La période qui va de la conquête grecque à la rédaction de la Guemara nous est très mal connue. Bien sûr, on connait les grandes dates, les faits militaires et politique et l’histoire de la pensée juive majoritaire mais qu’en est-il des groupes marginaux ? Qui étaient les proto-chrétiens ? Des Juifs ? Des non-juifs tentés par le monothéisme mais rebutés par les mitsvot ? Les Sadducéens se sont-ils transformés en Karaïtes ? Etc…
    Si seulement je pouvais avoir une machine à remonter le temps (peut-être pour mon anniversaire?) En attendant, si vous êtes intéressés, voici quelques titres:
    -Gerard Israel : « La question chrétienne, une pensée juive du Christianisme »
    – Peter Schafer : « Histoire des Juifs dans l’Antiquité » une étude générale qui va d’Alexandre le Grand jusqu’à Bar Kokhba (même si je réprouve son choix du mot Palestine qui est un anachronisme curieux pour une thèse de doctorat)
    – Salomon Malka : « Jésus rendu aux siens »
    Quant à Arte…Je suis pessimiste à ce sujet car Arte n’est rien sinon la voix de son maître, la pensée officielle de l’Europe
    Bien à vous tous, je vous souhaite une année intéressante et bouquineuse !

  9. Merci Hannah pour ces conseils de lecture. J’ai lu le livre de Salomon Malka (dont je vais faire un compte rendu en trois parties sur mon blog) ainsi que celui de Peter Schafer. Je vais me procurer celui de Gerard Israel. Ce qui me frappe, c’est l’extraordinaire diversité du judaïsme d’alors, une véritable centrale nucléaire avec réactions en chaîne. Les Pharisiens eux-mêmes étaient subdivisés en diverses tendances et ainsi de suite.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s