Herzl le méconnu

 

 

Comme vous le savez, le désir du retour à Sion existe depuis que nous sommes partis en exil, les alyiot se sont succédées au cours des siècles. Le sionisme politique lui-même a commencé au milieu du 19 ème siècle avec les ‘Hoveve Tsion*, les rabbins Alkalay, Bibas, Kalisher* et autres, bien avant que Herzl arrive sur la scène politique en 1895*.
Herzl est en fait celui qui fait connaitre le sionisme au monde non-juif et qui espère obtenir de ce monde là un accord pour l’établissement d’un état juif.
Mais qui est Herzl?
Quand on pense à lui, on voit toujours ce dandy viennois en habit…
Théodore Binyamine Zeev Herzl naît en 1860 à Budapest mais vit à Vienne depuis ses 18 ans, dans cette société viennoise, cultivée, libérale mais aussi traversée par de profondes vagues d’antisémitisme.
La famille de Herzl est elle-même arrivée des confins de l’empire austro-hongrois.
Ses grands-parents étaient originaires de Zemun en Serbie et ont connu le rabbin Alkalay, ce fervent sioniste qui voyageait dans toute l’Europe pour promouvoir  l’idée du retour à Sion et à l’usage de l’hébreu..
Bien que Théodore Herzl ne soit pas un Juif pratiquant, il connait la tradition juive et l’idéal du retour à Sion. Il est aussi au courant de l’arrivée en Palestine des ‘Hoveve Tsion et des pionniers russes de cette fameuse première alyia* (1881-1882) qui ont fui les nouvelles lois antisémites du tsar et les pogroms.
On dit toujours que l’affaire Dreyfus fut l’élément déclenchant dans son combat pour un état juif en Palestine.
C’est exact si on considère que cette affaire a lieu en France, pays des Lumières, idéalisé par tous les Européens, en particulier par les Juifs qui ont soif de liberté, d’égalité et de fraternité!
Pour Herzl, si la France est capable d’une telle ignominie, alors il n’y a plus rien à espérer des Lumières de la révolution française. Pourquoi? Parce que dans cette histoire, un officier français patriote comme Alfred Dreyfus, Juif complètement assimilé, est renvoyé à sa condition de Juif dès lors qu’il est suspecté d’être un espion au service de l’Allemagne. Pis que cela,  tous les Juifs de France, tous ceux qui pensent être des Français comme les autres, sont renvoyés eux aussi à leur condition de Juif dans son acceptation antisémite, celle du Juif fourbe et traître par nature.
affaire dreyfus caricature
Si un Juif est considéré comme traître alors tous le sont, selon le schéma classique de l’engrenage des accusations antisémites. Herzl en reconnait le modèle millénaire, déjà décrit dans le livre d’Esther:
«  le roi Assuérus éleva Aman… l’Agaghite, en l’appelant à la plus haute dignité… Tous les serviteurs du roi…s’agenouillaient et se prosternaient devant Aman, car tel était l’ordre donné par le roi en son honneur; mais Mordekhaï ne s’agenouillait ni ne se prosternait.  Les serviteurs du roi… dénoncèrent le fait à Aman…car il leur avait raconté qu’il était juif. Aman…fut rempli d’une grande colère.  Mais il jugea indigne de lui de s’en prendre au seul Mordekhaï, car on lui avait fait savoir de quelle nation il était. Aman résolut donc d’anéantir tous les juifs établis dans le royaume d’Assuérus, la nation entière de Mordekhaï…Aman dit au roi Assuérus: « Il est une nation répandue, disséminée parmi les autres nations dans toutes les provinces de ton royaume; ces gens ont des lois qui diffèrent de celles de toute autre nation; quant aux lois du roi, ils ne les observent point: il n’est donc pas de l’intérêt du roi de les conserver… »

Son ébranlement lors de l’affaire Dreyfus montre bien que lui Herzl n’est pas un Juif assimilé. Il ne prend pas cette histoire pour un éternuement politique, il en mesure toute la signification!
Herzl a déjà écrit sur l’antisémitisme mais cette fois, pour lui la coupe est pleine: les Juifs doivent pouvoir avoir un état à eux en Palestine, état établi avec l’assentiment des nations. C’est une idée tout à fait logique: puisque les nations ne nous
veulent pas, 

antisemitisme Juifs en Palestine(caricature allemande:Juifs en Palestine!)

retournons chez nous avec leur bénédiction… Mais comme vous le savez, l’état juif une fois créé, il n’y aura pas de bénédictions…
Cette affirmation qu’Herzl n’était pas un Juif assimilé doit vous surprendre un peu car de nos jours on confond assimilation et absence de pratique religieuse. Un Juif assimilé n’est pas un Juif non pratiquant. Un Juif assimilé est celui qui est persuadé que son avenir et celui de ses descendants peut se dérouler dans le pays où il se trouve sans entendre cette petite voix inquiète qui a accompagné nos ancêtres tout au cours des siècles et qui est si bien illustrée par ce proverbe juif des Balkans: »Le Turc ne bat pas le Juif…Mais s’il le battait? »

L’ancien juge à la Cour Suprême, Hayim Cohen, raconte dans ses souvenirs combien son père et son grand-père, hommes très pratiquants, étaient persuadés qu’ils pouvaient être sans crainte des Allemands de « confession mosaïque » comme on disait alors. Ils considéraient que les sionistes étaient des traîtres à l’Allemagne, leur patrie*. .

Herzl perd ses illusions au moment de l’affaire Dreyfus. Il prendra donc la décision de vouer sa vie à l’édification d’un état juif en Palestine.

Certains, dans les milieux ‘haredim, lui reprochent aussi au nom de cette prétendue assimilation d’avoir fait si peu cas de la Palestine qu’il avait préféré l’Ouganda au 6 ème congrès sioniste en 1903.
Qu’en est-il?
Depuis l’année 1897, Herzl réunit tous les ans des délégués juifs de toute l’Europe, fait le tour des chancelleries et essaye d’obtenir des accords politiques, mais en vain. En 1903, il semble à première vue qu’il hésite soudain et est prêt à adopter la proposition britannique de loger les Juifs en Ouganda. Pourtant,  il suffit de lire sa correspondance et son journal pour démentir cette affirmation. Il n’a jamais pensé à une région autre que la Palestine.
Il n’a jamais par exemple soutenu le projet d’un établissement des Juifs en Argentine. Pourtant, e
n cette fin du 19 ème siècle, l’Argentine est une proposition qui a le vent en poupe dans la communauté juive de Vienne, très désireuse de se débarrasser de ses éléments les plus pauvres*. Cependant quand on lit les écrits de Herzl, pas une seule fois l’idée de l’Argentine ne l’effleure comme possible endroit pour un état juif.
Son obsession de la Palestine est tellement évidente que des représentants du monde chrétien s’y intéressent, en particulier le nonce Agliardi. Le nonce transmet les idées de Herzl au Pape qui aura cette phrase fameuse: « 
non possumus, nous ne pouvons pas (accepter) »… Le Pape* ne se serait pas ému du développement d’un projet juif déjà existant en Argentine!
De plus il ne craint pas d’affirmer ses convictions devant les grands de l’époque: lors de son voyage à Jerusalem, lorsqu’il est reçu par  l’empereur Guillaume II, lui même en visite diplomatique, il  parle du « sol sacré du Pays de nos Pères, d’Eretz Israel ».
Alors s’il ne s’est pas intéressé à l’Argentine, s’il ne cesse de parler d’Eretz Israel pourquoi s’intéresserait-il soudain à l’Ouganda?
C’est Chamberlain qui propose l’Ouganda. Pourquoi? Parce que les conditions de vie des Juifs russes, entre pogroms et déportation, commencent à émouvoir l’opinion publique occidentale.
Le 22 décembre 1902, les Anglais ont pourtant déjà  demandé officiellement à Herzl d’envoyer une commission d’études …au Sinaï, à la grande joie de Herzl! Cette invitation est pour lui un document historique qui reconnait le sionisme politique. De plus, le Sinaï n’est certes pas la Palestine mais n’en n’est pas très loin!
Mais tout d’un coup, alors que se déroulent en même temps de vaines négociations entre Herzl et le Sultan à qui Herzl demande une partie de la Galilée,  tombent la nouvelle du pogrom de Kichinev* et le soudain refus de Chamberlain concernant le Sinaï,  revirement brusque du gouvernement britannique pour qui l’Ouganda devient la seule option possible!
Le journaliste anglais Leopold Greenberg demande à Herzl de souscrire à cette proposition pour ne pas vexer les Anglais « Peut importe si après nous refusons l’Afrique de l’Est. Nous aurons obtenu du gouvernement britannique une reconnaissance sur laquelle il ne pourra pas revenir et qu’aucun gouvernement britannique ne pourra contester…Comme nous avons amené le gouvernement britannique à discuter du plan du Sinaï et qu’après son échec il a suggéré un substitut, de la même façon, si nous trouvons que l’Afrique de l’Est ne va pas, ils devront faire une autre proposition et il est possible que cela nous mène progressivement et sûrement en Palestine. »
Herzl charge Greenberg d’étudier la proposition britannique tout en revenant une fois encore à la charge avec le Sultan mais toujours en vain. Il négocie aussi avec les Russes mais avec eux ne met pas de gants. Quand le ministre de l’Intérieur russe Plehwe lui suggère une émigration en Amérique, il répond franchement: « La Palestine est l’unique possibilité« .
A ce 6 ème congrès sioniste* de 1903, utilisant cette ruse diplomatique pour ne pas « manquer de politesse » envers les Anglais selon ses propres mots, Herzl fait donc part aux délégués de la proposition britannique sur l’Ouganda.
C’est à ce moment que se répandra la fable d’un Herzl qui, trop assimilé pour comprendre la centralité d’Eretz Israel, a bradé le sionisme pour se replier sur un simple projet de mise à l’abri des Juifs persécutés. Cette incompréhension souvent volontaire, est essentiellement propagée par les Juifs ‘haredim qui veulent attendre le signal divin pour retourner à la maison ou par les Juifs « territorialistes » comme les futurs bundistes.

Mais, alors que les horreurs du pogrom de Kichinev sont encore présentes dans tous les esprits, les délégués russes au congrès sioniste refusent la proposition britannique d’une seule voix.
Ils ne sont cependant pas dupes de l’attitude de Herzl, ils la comprennent. Tout en se prononçant contre la proposition, l’un d’entre eux, Ye’hiel Tschelnov, prononcera la bénédiction de שהחינו (Shee’heyanou)*, remerciant Dieu de lui avoir fait vivre un tel instant: l’instant où pour la première fois, une puissance occidentale reconnait la nécessité d’un foyer juif.

Herzl est un homme qui attache une grande importance aux convenances et aux bonnes relations diplomatiques. Cependant son désir d’établir un état juif en Palestine est tel qu’il oubliera, une soirée, ses principes pour écouter un aventurier  nomme Ali Noury Bey lui proposer, contre un demi-million de livres turques, de faire passer deux cuirassiers dans le Bosphore, de bombarder Yildiz et de mettre en place un nouveau gouvernement turc qui serait d’accord pour accorder la Palestine aux Juifs! Herzl retrouve ses esprits le lendemain matin mais lui écrit qu’il est « extrêmement désolé de ne pas pouvoir donner suite à sa proposition ».

En fait ce n’est pas la seule fois où Herzl est tenté par l’option militaire: il a dejà reçu des chefs bédouins venus proposer une alliance au  » Roi des Juifs » contre les Turcs en 1903 et il a laissé entendre à un diplomate anglais qu’il trouverait bien 20 000 Juifs pour prendre la Palestine de force!

Peu de temps après son état de santé devient très préoccupant et il meurt le 3 juillet 1904 en Autriche. En 1949, il est enterré sur le mont qui porte son nom, le mont Herzl à Jerusalem.

herzl tombe

Méconnu Herzl?
Bien que toutes les villes d’Israel aient donné son nom à une de leurs rues, bien qu’une ville portât son nom, Herzlyia,

herzlyia
bien que tout le monde connaisse son visage,

herzl timbreon peut dire que oui:
Herzl n’était pas le bourgeois assimilé et rêveur qu’on nous présente trop souvent. Dans tous ses écrits, il laisse sa vision du pays juif qu’il désire, vision très imprégnée des utopies de son temps et parfois prophétique. Je ferai une recension de ses livres  das Altneuland et der Judenstaat dans un prochain article.

Pour terminer en gaieté ce long article très (trop?) sérieux, je vous propose un extrait de la comédie musicale סיפורה של המדינה (sipoura shel hamedina), l’histoire de l’Etat,  que connaissent tous les enfants israéliens.
Voici un Herzl comme aucun biographe ne l’a présenté:

אם תרצו אין זו אגדה

« Si vous le voulez, ce ne sera pas une légende »

avait écrit Herzl. Dans la comédie musicale, la phrase est plus longue: Si vous le voulez, c’est un fait, si vous le voulez, avec de l’application et du travail, oui du travail, ce ne sera pas une légende!

 

A bientôt,

*’Hoveve Tsion:groupe de sionistes russes qui s’installerent en Israel en tant que cultivateurs avant même la première alya
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/09/24/la-ferme-dubrovin/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/01/27/ne-vous-inquietez-pas/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/tag/ness-tsiona/

*Le rabbin Alkalay (1798-1878), l’un des pionniers du sionisme moderne et rabbin de la synagogue que fréquentaient les grands parents de Herzl à Zemun en Serbie
Le rabbin Bibas:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2014/02/14/les-generations-oubliees-9/
Le Rav Kalischer:
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/10/16/eliezer-ben-yehouda/

*Le premier procès d’Alfred Dreyfus eut lieu en décembre 1894

*Merci à mon mari qui m’a fait lire l’interview du juge Hayim Cohen

*Le projet d’un établissement des Juifs en Argentine:
http://www.akadem.org/medias/documents/immigration.pdf

*Le pogrom de Kichinev: une accusation de meurtre rituel contre les Juifs de Kichinev en Moldavie provoquera un pogrom pendant trois jours: 50 morts, près de 600 blesses et plus de 700 maisons détruites

*L’un des derniers voyages de Herzl l’amène à Rome le 26 janvier 1904. Il est reçu par le Pape Pie X, celui- lui répond: »
Non possumus! Nous ne pouvons pas soutenir ce mouvement. Nous ne pouvons pas empêcher les Juifs de venir à Jerusalem, mais nous ne l’accepterons jamais. Les Juifs n’ont pas reconnu Notre Seigneur, c’est pourquoi nous ne pouvons pas reconnaître le peuple juif »

* Les  congrès sionistes se tiendront en Europe (le premier  Bâle en 1897) jusqu’au 23 ème à Jerusalem en 1951

*la bénédiction de shehe’heyanou: Sois béni, Eternel notre Dieu, roi du monde, qui nous a fait vivre, subsister et arriver à ce moment-ci

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Une réflexion sur “Herzl le méconnu

  1. Claire ,intéressante ,bien documentée cette étude …merci Hannah .
    La paix viendra ,je l’espère ,avec vos voisins…. Peut être qu unjour un Palestinien saura décrire avec lucidité et sincérité l’origine des revendications palestiniennes..
    Chabat chalom Hannah

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