Sharaliya

 

Juste avant Rosh Hashana, nous avons fait un saut à Haïfa pour l’anniversaire d’une cousine.  Le nom d’un des quartiers, en bord de mer au sud de la ville, m’a soudain frappé: שער עליה (Shaar Aliya) La Porte de l’Aliya!
Le quartier de Shaar Aliya n’a rien de particulier, c’est un quartier familial

maabarot Shaar Alyia maintenant
avec son  jardin communautaire*.

maabarot shaar alyia jardin communautaire 2

Mais Shaar Aliya a toute une histoire.
Pendant le Mandat britannique, l’endroit s’appelait Saint Lucas du nom d’un camp militaire anglais. Une fois les Anglais partis et l’Etat d’Israel proclamé, Saint Lucas devint le plus grand centre d’absortion d’Israel* sous le nom de Shaar Aliya.
Durant la première décennie de l’état d’Israel, des camps d’absorption, il en poussait partout. Sur cette carte, tous les points rouges indiquent les différents camps dans lesquels séjournaient les nouveaux immigrants plus ou moins longtemps. Ces camps furent appelés les מעברות (maabarot)* 

-Maabarot_map

Comme vous le voyez, il étaient nombreux, répartis dans tout le pays, y compris en plein milieu du Neguev , comme celui  de Yeruham.



maabara de Yeruham en 1952(Maabara de Yeruham en 1952
)

ירוחם(Yeruham aujourd’hui)

Le camp de Shaar Alyia, lui, commencera à fonctionner à partir de mars 1949, en pleine guerre d’Indépendance, avec 300 immigrants arrivés du port de Marseille. Dans tous les centres d’absorption l’accueil est plus ou moins le même: établissement d’une carte d’identité israélienne, de sécurité sociale, vérification de l’état de santé, vaccination et  l’inévitable désinfection au DDT.

carte de vaccination(remarquez l’usage du francais sur cette carte de vaccination)

Dès la fin de la première année, prés de 200 000 personnes séjourneront dans ce camp. La plupart viennent d’Europe mais pas seulement: dans les pays arabes, de sanglants pogroms forcent les Juifs à fuir. Et c’est ainsi qu’en 1951, ce camp deviendra trop petit pour accueillir l’arrivée massive d’immigrants irakiens venus avec l’opération Ezra et Nehemia*.

Ezra et nehemia (operation)

Un certain nombre d’immigrants sera alors logé dans l’ancien camp de détention britannique d’Atlit* à quelques kilomètres de là.

Atlit(Le camp d’Atlit est devenu un musée.)

Dans tous ces camps, les immigrants recevaient des cours d’hébreu dans des oulpanim primitifs, des cours de culture israélienne par le biais de séances de cinéma en plein air ou de conférences mais aussi parfois une formation professionnelle.

Les gens s’entassaient sous des tentes ou, pour les plus chanceux, dans des baraquements.

maabarot
Ils s’organisaient de leur mieux dans la boue ou la poussière qui salissait tout.

maabarot Shaar Aliya 3

Ils étaient désorientés, heureux d’avoir survécu*, inquiets de l’avenir dans un nouveau pays qui sortait d’une guerre, devait absorber plus d’immigrants qu’il n’avait d’habitants et traversait alors une grosse crise économique.
Pour la plupart, l’adaptation n’était pas facile: ils devaient changer de métier et recommencer à zéro.

maabarot cordonnier(immigrant irakien devenu cordonnier)

La chanteuse ‘Hava Alberstein a 4 ans lors qu’elle arrive à Shaar Aliya. Elle composera cette chanson à partir de ses souvenirs.

« Cette histoire, on la commence par la fin, un bateau chargé de passagers est arrivé sur  la côte.
maabarot arrivees au port de Haifa

Des gens fatigués dans un nouveau pays se tiennent face à un grand portail et le regardent silencieux, des gens du fond des âges, de la lumière, de la vie, aux vêtements épais, au pas lourd.

Rien ne ressemble aux promesses. Ils regardent ce pays de chaleur, de vents et de tempêtes, le toit qui s’envole en hiver, le sol plein de marmites,
???????????????????????????

tout ça gorge d’eau les couvertures, les édredons polonais…

maabarot Rosh ayin hiver 1950(enfants d’origine yéménite dans le camp de Rosh Ayin pendant l’hiver 1950)


Tous gémissent, mais moi je dors déjà comme une véritable princesse, je dors avec un parapluie…

Quelqu’un dit: »Nous sommes arrivés », un autre dit « Peut-être », quelqu’un crie »Nous avons trouvé ». On lui murmure » Si seulement »…Quelqu’un dit « Entre temps » on lui crie « Jusqu’à quand? »… On ne sait déjà plus qui est entré et qui est sorti, qui est parti et qui reste… Sharaliya, Sharaliya*

Kol Tsion lagola*, chaque heure une autre langue, la radio joue… Assis comme des immigrants clandestins, assis autour du feu, on se réchauffe, on comprend chaque mot, on chante tous les chants et le matin on revient à une nouvelle langue qui casse les dents, indifférente et dure,

maabara enfants etudiant

Tous les projets sont devenus des rêves: on change de métier, on change de nom, on change de souvenirs, on enjolive le passé: là-bas on était tous princes, c’est ce dont on se souvient… Un piano dans chaque pièce, une écurie, des chevaux dans la cour!…Chaque mot est la vérité… Plus ou moins… Sharaliya!

Et à nouveau la radio parle: Ici l’émission Recherche de proches*, de longues listes de noms et de numéros. Celui qui a changé son nom a déjà renoncé. Il n’écoute plus le programme, il n’en n’a plus la force.

Recherche de proches(Centre de données sur les recherches familiales de l’Agence Juive.)


 

Et entre-temps mon père a acheté un appareil de photo: « Photo en 5 minutes », Photo d’identité, Carte d’immigrant, Carte d’identité, Carnet de membre… Pas de langue, pas de quoi vivre, on a des cartes, on se débrouillera…


Maabarot Shhar Alyia inscription a la histadroutShaar Alyia, inscription à la Histadrout (Syndicat)


Et dans ce bel été, on sort les chaises, le centre culturel fait venir des films, des conférences, un accordéon joue, accompagne une chanteuse, « Une charrette et sa jument ». « Oh mon Kinneret »* …Sharaliya!
Un lit pliant, une table pliante… Le soir de shabbat on sort se promener, chemises blanches, chaussures cirées, on sort se promener mais il n’y a rien à voir, des rangées de baraques, quelques arbres et une barrière… On revient lentement, pas de quoi se presser…
Cette histoire on la commence par la fin, l’histoire d’un bateau arrivé sur la côte, d’un camp de transit et d’un dernier arrêt, une histoire en bulgare, en polonais, en yiddish, l’histoire d’un endroit gris, sans couleur, sans paysage et d’un commencement qui n’en finit pas »

 J’écris cet article à la mémoire de Zamira et de Georges qui nous ont quittés cette année. Arrivés d’Irak en 1951 avec l’opération Ezra et Nehemia, ils ont grandi dans diverses maabarot, se sont mariés et ont élevé 4 enfants talentueux. Nous avons deux petits-enfants en commun et nous les aimions beaucoup. Que leur souvenir soit une bénédiction pour toute la famille…

 

A bientôt,

* Les jardins communautaires sont très populaires en Israel. Chaque quartier a le sien.

* Maabara (maabarot au pluriel) Ce mot vient de la racine עבר(AVR) qui veut dire passer. C’est un camp de transit. Les centres d’absorption qui leur succédèrent à partir des années 60 et 70 furent appelés מרכז קליטה  (Merkaz klita) ou centres d’intégration. Il y en a toujours, en particulier pour les jeunes qui arrivent sans leurs parents.

* Entre 1950 et 1950, l’ « Opération Ezra et Nehemia » permit de faire venir en Israel la majeure partie des Juifs d’Irak, environ 130 000 personnes.
Quant aux Juifs du Yemen, une partie d’entre eux était arrivée en Palestine au tout début du 20 ème siècle, il en restait environ 50 000. Ces derniers arrivèrent grâce à l’opération « Sur les ailes de l’aigle » grâce à un pont aérien depuis la ville d’Aden.

* Le camp d’Atlit: entre 1938 et 1948 plus de 120 000 Juifs furent internés par les Anglais qui ne voulaient pas les laisser s’installer dans la Palestine mandataire. Quand le camp était plein, on les envoyait a Chypre. Ceux qui furent internés dans ces (mauvaises) conditions furent malgré tout plus chanceux que ceux dont les bateaux furent renvoyés en Europe!

* Pour tous ces immigrants qui ne parlaient pas l’hébreu les deux mots Shaar Aliya étaient devenus Sharaliya

*Kol Tsion lagola: La voix de Tsion pour la diaspora: station de radio qui émettait dans de nombreuses langues. Cette station existe toujours sous le nom de Reka

* De 1944 à 1999 l’émission  » Recherche de proches » a été diffusée tous les jours à la radio. Elles permettaient aux familles de retrouver éventuellement leurs proches. Les informations étaient regroupées et gérées par l’Agence Juive.  Depuis 1999 le fichier, maintenant informatisé, est consultable sur le site:
http://www.zionistarchives.org.il/

* Ceux qui arrivaient d’Europe avaient abandonné un vrai foyer depuis une dizaine d’années: traqués ou emprisonnés pendant la Shoah, internés dans des camps de DP (Displaced Persons) après 1945, puis dans des camps d’internement britanniques, ils étaient devenus des experts en survie, très fatigués.

* « Une charrette et sa jument » et « Oh mon Kinneret » (appelée aussi Veoulay) sont deux chansons populaires:

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5 réflexions sur “Sharaliya

  1. Merci encore. Une question : Comment fonctionnent aujourd’hui les jardins collectifs en Israël ? Quelle est leur importance, leur impact dans la vie économie et sociale du pays ?

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