Shemita, She’hita…

Cette fois je vous livre un article un peu particulier puisqu’il sera question de judaïsme et non pas d’Israël.
Dans notre tradition, Rosh Hashana, qui a débuté cette année mercredi dernier, est le jour de la gestation du monde היום הרת עולם.
Toujours dans la tradition juive, Dieu a passé avec l’homme deux alliances distinctes.

Avec les survivants du déluge et Noah, il a décidé d’une première alliance qui représente les débuts d’une nouvelle humanité, celle d’un monde où l’homme soumis au libre arbitre doit choisir entre le bien et le mal.

arc en ciel

Dans cette alliance Dieu s’engage à ne plus détruire l’humanité mais il exige une contrepartie de la part des êtres humains: le respect des lois dites noa’hiques*.

Il conclut ensuite une seconde alliance qui se concrétise dans le Sinaï avec les Hébreux qui deviennent alors  עם סגולה, Am Segula, que l’on peut traduire par peuple de prédilection et non pas peuple élu*.
Dans cette alliance les Hébreux s’engagent à élever le niveau spirituel de ce monde et à révéler la présence divine aux 70 nations. Ils deviennent donc une sorte de peuple-enseignant ou peuple-prêtre. Pourquoi les Hébreux alors qu’ils n’ont pas de qualités partculières ? De nombreux midrashim ont essayé de trouver une raison, mais en vain…

Comment élever le niveau spirituel de ce monde? Rude mission!
Pour nous aider, Dieu, en nous donnant la Thora, nous a aussi donné des directives morales très précises concernant nos rapports envers chaque individu, l’ensemble du peuple ainsi qu’avec tous les êtres vivants et la terre elle-même. Ces directives conduisent à un comportement original: ainsi la shemita ou jachère est un ensemble de règles sociales et écologiques très élaboré qui a pour but à la fois de respecter la terre nourricière mais aussi de subvenir aux besoins des indigents. Cette année, comme tous les 7 ans,  nous sommes entrés dans une année de shemita.

(אדמה אמא אדמה, Terre ma mère, je suis attentive à ta voix, interprétée par Ofra Haza)

Mais je voudrais aujourd’hui vous livrer une réflexion concernant le rapport de la Thora aux animaux.
Dans la Bible, on trouve de nombreuses lois qui nous imposent de respecter les animaux. J’en cite quelques unes:

– On doit  nourrir les animaux domestiques avant nous-mêmes,
« Je donnerai de l’herbe dans ton champ pour ton bétail, tu mangeras et tu seras rassasié » (Deutéronome 11, 15)
Pour le Talmud, le fait que le texte mentionne en premier l’herbe pour le bétail et ensuite s’adresse à l’homme signifie que nous avons obligation de nourrir le bétail en premier.

– On ne doit pas accepter qu’un animal soit chargé à l’excès. Si l’animal trop chargé ploie sous le faix, on dois aider son propriétaire, fut-il notre pire ennemi, à le décharger pour éviter une souffrance inutile à l’animal:
« Si tu vois l’âne de celui que tu hais ployer sous sa charge, te retiendras­-tu de l’aider ? Tu aideras certainement avec lui. » (Exode 23,5)

– On ne doit pas faire travailler les animaux le shabbat, eux aussi doivent se reposer:
« Pendant six jours tu feras ton travail, et le septième jour tu chômeras afin que se reposent ton bœuf et ton âne… »

– On ne doit pas atteler un âne et un bœuf au même joug, ce qui épuiserait le plus faible des deux…
« Tu ne laboureras pas avec un bœuf et un âne ensemble….» (Deuteronome 22, 2)

Bref, des lois comme celles-ci il y en a à foison…
Depuis les lois de la Thora ou les écrits du Roi Salomon dans le livre des Proverbes « Le juste a le souci du bien-être de ses bêtes», les commentateurs se sont posés de multiples questions y compris sur des points de détails. Par exemple: « a-t-on le droit d’arracher une plume à une oie vivante*? »

she'hita, une plume d'oie(« Zelda! Tu m’as dit de prendre un instrument lisse et sans défaut mais je ne la tue pas! »)

Ils ont aussi multiplié les recommandations de bonne conduite:« Si un chien non dangereux s’est introduit dans une maison, et qu’on souhaite l’en faire sortir, on peut l’éloigner avec un petit bâton. Mais on n’a pas le droit de jeter de l’eau bouillante sur lui, ou de le frapper avec un gros bâton, ou de claquer une porte sur lui, ou l’aveugler; cela est interdit »      

Mais les animaux ne sont pas qu’une force de travail, ils nous servent aussi de nourriture et pour cela il faut les tuer…
Le fait de tuer un animal pour avoir un bon steak dans notre assiette est quelque chose qui m’a toujours perturbée.
Lors de ce Rosh Hashana, Avigail, notre petite-fille, une futée de 4 ans, s’est inquiétée de savoir si le poulet que nous mangions était un « vrai poulet». Comme je lui répondais distraite que oui bien sûr, j’ai vu son visage se plisser et elle a déclaré qu’elle ne pouvait pas manger de « vrais animaux ». Il a fallu toute la diplomatie de ma fille et sa gourmandise pour qu’elle reprenne sa fourchette.
Je finirai peut être moi aussi par devenir par ne plus manger de viande quoi que je ne pense pas que la mort des poissons soit si facile que ça, même s’ils n’en pipent pas mot.
Les journaux européens ont publié ces dernières semaines, des articles présentant l’interdiction de l’abattage rituel au Danemark comme une victoire des Lumières contre l’Obscurantisme. Est-ce bien là le cas ?

Qu’en est-il donc de l’abattage rituel juif?
Tout d’abord il ne s’applique qu’à des animaux permis à la consommation, que la Thora déclare purs. La notion de pureté s’applique seulement à l’animal* pas à la manière de le tuer.
S’il est tué rituellement, il devient alors casher, mot qui veut dire convenable non pas pur: dans le Tanakh par exemple, on trouve le mot כשר casher dans des textes qui n’ont rien à voir avec la cacherout. Par exemple, la reine Esther dira ainsi « …si la chose paraît כשר (casher) convenable au roi »

L’abattage rituel se dit en hébreu she’hita. Ce mot shé’hita, vient de la racine שחט (Sha’hat). Il signifie juguler au sens premier du terme, c’est-à-dire égorger en interrompant la circulation du sang au niveau de la veine jugulaire. Interrompre la circulation dans la veine jugulaire est le moyen le plus immédiat d’interrompre l’activité du cerveau donc de toutes les sensations et de toutes les souffrances.

she'hita manuscrit du 15 eme siecle

( le sho’het, manuscrit du 15 ème siècle, Italie du Nord)

Pour causer le moins possible de douleur, le couteau du sho’het (boucher) doit être contrôlé à chaque fois qu’on l’utilise et être aussi lisse et tranchant qu’un bistouri et le geste du sho’het doit être sûr et sans tremblements.

En 1922, des scientifiques comme Hill et Baruk montrent que la rupture des carotides provoque une chute instantanée de la pression artérielle et  mène donc rapidement à l’inconscience. Dès 1943 des mesures prises en pratiquant des électro-encéphalogrammes sur des bovins aboutissent à la conclusion que la mort cérébrale arrive entre 3 et 6 secondes.
De plus, pendant ces quelques secondes , l’absence de changement dans le graphe de l’ECG montre que l’animal n’a pas ressenti une douleur subite du fait du couteau aussi affûté qu’une lame de rasoir et du choix du cou, région beaucoup moins innervée que d’autres parties du corps. Enfin, des analyses des tissus et du sang de l’animal montrent qu’il n’a produit aucune toxine liée au stress.
Par contre, ce qu’on appelle gentiment « étourdissement » est un coup de massue ou de pistolet perforant. Là, il y a choc cérébral et là, il y a production de toxines. De plus, pour les volailles, le choc électrique qui les étourdit est loin d’être infaillible car il s’agit d’une production entièrement mécanisée. Le voltage n’est pas toujours bien contrôlé et certains animaux arrivent encore vivants dans le bac à échaudage…

Selon les lois de la she’hita, l’animal une fois tué ne doit pas être considéré que comme un objet de consommation. Ce qui fut un être vivant et qui va nous nourrir mérite un minimum de respect.
Une obligation de respect, souvent méconnue, suit cet égorgement : l’obligation de couvrir le sang de l’animal de terre.
Ce geste symbolique est celui d’un « enterrement » de ce qui reste de l’animal et qu’on ne consomme pas. Dans le Talmud de Babylone on explique ce geste ainsi : On couvrira le sang avec la terre qui le reçoit mais on ne le couvrira pas avec le pied afin que l’accomplissement de la mitsva (de couvrir le sang) ne soit pas légère aux yeux du sho’het (traité ‘Hulin 87a).

La tradition juive explique que Adam et ‘Hava étaient végétariens en se fondant sur les versets de Berechit (Genèse chapitre 1 29) «  Dieu ajouta : Or, je vous accorde tout herbage portant graine, sur toute la face de la terre, et tout arbre portant des fruits qui deviendront arbres par le développement du germe. lls serviront à votre nourriture » et l’explique ainsi avec Rashi: on en déduit que ni l’homme ni la femme n’étaient autorisés à tuer des animaux mais qu’ils devaient manger la production des champs.

Adam et hava aux champs

(tableau de Rachel Tucker Shynes tiré de son livre אדם אדמה רוח)

La permission de manger de la viande a été donnée aux êtres humains à  l’époque de Noé, après l’épisode du déluge:

Noah morgan-beatus-arche-de-noc3a9-10c3a8-sic3a8cle
(Morgan Beatus, 11 ème siècle)

Dieu dit à Noah’: « Tout ce qui se meut, qui est vivant, sera pour vous pour nourriture »(Genèse 6, 3) mais encore une fois il s’agit d’une permission sous condition: celle d’observer les lois noa’hiques et en particulier la septième, l’interdiction d’arracher le membre d’un animal vivant.
 » L’homme ne doit pas entretenir dans son esprit la qualité de cruauté.. Il n’y a pas de cruauté plus grande de la part d’un homme que de couper un membre ou organe d’un animal alors qu’il est toujours vivant devant lui et qu’il le mange »(Rav Aharon Halevy ,Barcelona, 13 ème siècle)

La décision des Danois est certainement dictée par la compassion.
Ce qui me gêne c’est que sont passées sous silence toutes ces études faites par des scientifiques de divers pays, Juifs ou non, qui ont montré que la mort d’un animal par égorgement (je parle de l’abattage juif, je ne connais pas les conditions de l’abattage musulman) est sans doute la plus indolore.

Les discussions de ces dernières années dans l’Union Européenne  et les décisions prises actuellement non seulement ne tiennent pas compte de ces résultats mais ne les mentionnent même pas. Pourquoi ? Ignorance ? Ignorance délibérée ?Sans doute un peu des deux : depuis que l’Europe est aux prises avec un Islam conquérant et violent, les pays européens ont un désir légitime de «repousser » l’envahisseur et ses coutumes, de plus le ressenti du mot égorgement est en ce moment épouvantable car il fait référence non pas seulement à la mort des animaux mais aussi à l’assassinat d’êtres humains.
L’abattage rituel juif a été interdit formellement en Suisse depuis 1893. A ce moment-là, il concernait les quelques familles juives venues d’Alsace et qui s’étaient installées dans la région de la Chaux de Fond. Ceci pour rendre plus difficile leur installation en Suisse, car le gouvernement fédéral avait  donné depuis peu aux Juifs la liberté de vivre en Suisse, ce qui ne plaisait pas à tout le monde.*

Maintenant il est interdit au Danemark. Ce que je trouve drôle (mais pas rigolo) c’est que cette nouvelle interdiction de la che’hita vient de ces « pères-la-vertu » danois qui ont pratiqué à grande échelle (comme dans toute la Scandinavie) l’eugénisme et la stérilisation des handicapés ou associaux (entre autres les Tsiganes). Bien sûr, ce fut plus discret que le programme P4 d’Hitler et comme en plus ils ne perdirent pas la guerre…Mais ce fut !

Une anecdote à propos d’Hitler: Le 21 avril 1933, c’est-à-dire seulement trois mois après son accession au pouvoir, il interdit l’abattage rituel en terre allemande, à moins que les bêtes n’aient été étourdies auparavant. Il est vrai qu’il était végétarien et grand défenseur des animaux !

La décision des Danois ne provoquera pas de remous dans la minuscule communauté juive danoise dont les quelques milliers de membres ne mangent pas tous casher loin de là. Pour ceux qui tiennent à la casherout, la loi du pays c‘est la loi, דנה דמלכותא דנה (Dina de malkhouta dina), ils importeront leur steak à prix d’or s’ils obtiennent une dérogation comme cela se fait pour les Juifs suisses, ou deviendront végétariens à moins qu’ils décident de partir vers des cieux plus  cléments.

Pour un début d’année, j’aurai pu trouver un sujet un peu plus léger, c’est vrai mais en fait, il convient bien à la période entre Rosh Hashana et Kippour, à ces 10 jours appelés redoutables pendant lesquels nous devons réfléchir à nos actions et à leurs conséquences.
Est-ce bien de tuer un animal? Ne pourrait-on pas se contenter de manger des végétaux? Ceci est un autre débat. Quoi qu’il en soit, les hommes doivent aussi lors de l’abattage d’un animal faire preuve d’un niveau moral élevé.

A bientôt,

                                                                     

Rosh hashana shofar et sidur

Que nous soyons tous inscrits dans le Livre de la Vie pour cette année nouvelle (5775)!

תכתבו ותחתמו בספר החיים

 

* et non pas peuple élu! Je doute qu’il y ait eu une expression plus mal comprise que celle-ci. Elle nous vaut des ennuis depuis des millénaires!

*Textes bibliques concernant les animaux purs et impurs : Lévitique 11, 1-47.
Le christianisme ne s’intéressera pas à la manière de tuer les animaux mais curieusement connaîtra jusque vers le 9 ème siècle des interdictions alimentaires* faisant une différence entre la chair d’animaux purs et « celle d’animaux considérés comme impurs pour des raisons diverses comme les choucas, les corneilles, les cigognes, les castors, les lièvres, les chevaux sauvages etc. »(Jean Louis Flandrin dans son article Alimentation et Christianisme, Autres interdits antiques et médiévaux).

*Arracher une plume d’une oie vivante : pour écrire ! Bien que cela ne lui cause aucune infirmité; c’est interdit parce que c’est cruel.

* Pour citer les plus célèbres, le professeur Henri Baruk (1897-1999) neuropsychiatre mais aussi actuellement le professeur Joe Regenstein de Cornell University (département of Food Science), le Dr Mary Temple Grandin, qui enseigne les sciences de l’animal à l’Université du Colorado etc…

*En Suisse, les Juifs seront émancipés en 1866, mais n’obtiendront la totalité de leurs droits civiques et de liberté de circulation qu’en 1876. Jusqu’au milieu du 19 ème siècle, ils seront cantonnés dans quelques villages des canton d’Aargau et de Saint Gall ainsi qu’à Carouge, dans la banlieue de Genève, à ce moment-là sous domination piémontaise.
En Scandinavie, les Juifs ne seront acceptés que vers la fin du 19 ème siècle.

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3 réflexions sur “Shemita, She’hita…

  1. Mais pour ne pas sembler viser les excès de l’Islam radical, tous les pays d’Europe s’ingénient à créer « un équilibre » entre les religions, c’est-à-dire qu’ils prennent le Judaïsme en otage – vous voyez la balance démographique… Cela me fait penser à l’otage du Hamas Gilad Shalit, libéré en échange de mille Palestiniens, comme s’il valait mille fois plus…

    Heureuse d’avoir toujours nourri mes chevaux avant moi !
    Le chant « Adama » est très beau.
    Merci Hanna dont l’esprit est un foisonnement de beauté et d’offrande.

  2. Chère Hanna, c’est toujours un plaisir de te lire puisque voilà quelques années que je ne « t’entends  » plus. Merci pour cet article fort intéressant comme tout ce que tu nous livres, j’apprécie toujours le plus musical qui me rappelle tes cours d’ hébreu à Hillel dont je reste nostalgique. Briout, Ocher et Hatslaha à toi et ta chère famille. Une ancienne éléve( donc). Dominique(Déborah) Daïen

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