Nous, les Yerushalmim!

Sur son blog, Iratika, mon ami Yaakov a posté cet article il y a quelques jours:
http://iratika.eklablog.com/faut-il-partitionner-jerusalem-a106686344

J’ai pensé qu’habitant sur place, je devais vous montrer par quelques exemples précis pourquoi diviser Jerusalem causerait des dommages irréparables à toute une population.

Ce qu’on appelle l’initiative de Genève* de 2003 et ses multiples avatars nous  présentent la partition de Jerusalem comme le seul moyen d’obtenir une « paix juste et durable » *…

Tout d’abord, le côté obscène de cette proposition:
Après avoir crié sa joie en voyant Berlin réunifiée et redevenir la capitale de l’Allemagne, une certaine bien-pensance veut nous imposer ce qu’elle a jugé catastrophique pour les Berlinois mais tout à fait acceptable, voire recommandé pour nous! Et le sinistre Berlin-Est, Berlin-Ouest devient le tout à fait raisonnable Jerusalem-Est, Jerusalem-Ouest*!

Qui sont donc les Hyérosolomitains?
Ce mot étant très laid, je préfère le remplacer par son équivalent hébraïque, les Yerushalmim.
Nous, les Yerushalmim, sommes essentiellement des Juifs et des Arabes (musulmans et chrétiens) ainsi que des Arméniens, des Grecs, des Tcherkesses, des Druzes et autres qui sont toujours, je ne sais pourquoi, étiquetés par les Occidentaux comme des Arabes…. Pour simplifier, adoptons leur étiquetage…

Jerusalem le tramway haaretz

(Les Yerushalmim dans le tramway boycotté par la bien-pensance car il dessert les « territoires occupés », photo Haaretz)

Décider qu’un des deux groupes devra vivre d’un côté d’une frontière et l’autre de l’autre, c’est décider d’une purification ethnique déguisée avec déplacement de population. Pourquoi?
Parce qu’à Jerusalem, nombre d’Arabes et de Juifs habitent les mêmes quartiers.
Décider qu’une rue, jordanienne pendant 19 ans, doit devenir palestinienne, revient à en expulser les habitants juifs qui y habitent. Décider que l’autre côté de la même rue restera en Israel, revient à en expulser les habitants arabes ou éventuellement les priver de leur travail.
Je vous donne quelques exemples: ma belle-mère et mon beau-frère habitent l’une en face de l’autre, mon beau-frère devra déménager. Trois rues plus loin, son beau-père aussi déménagera. Son voisin arabe qui habite de l’autre côté de la rue se retrouvera en Palestine et perdra ainsi son travail à l’hôpital Shaarei Tsedek, qui restera en Israel.

Je resterai sans doute chez moi, à Malha, mais un peu plus loin, les Arabes du quartier de Beit Safafa seront bien embêtés.
Pourquoi?
Beit Safafa fut longtemps un petit village au Nord de Bethlehem. Pendant le mandat britannique, sa population grandit et il se retrouva être la proche banlieue de Jerusalem. Puis, l’armistice de 1949 le coupa en deux: la partie Nord fut attribuée à Israel et la partie Sud à la Jordanie. La partie israélienne du village se développa jusqu’à toucher et  s’imbriquer dans les quartiers de Katamonim et de Pat, principalement occupés par des Juifs ayant fui les pays arabes. Pendant 19 ans, les habitants arabes de Beit Safafa ne pouvaient pas passer du Nord au Sud, y compris pour des événements familiaux, les Jordaniens les considérant comme des ennemis.

En 1967, le village fut réuni et les familles purent se revoir. Les habitants du Sud profitèrent des infrastructures de la partie Nord du village comme ce terrain de sport construit sur l’ancienne frontière.

Beit Safafa terrain de sport

Le village se développa en montant vers la colline de Guilo, appelée « colonie juive » par les médias occidentaux… Et pourtant qui habite maintenant à Beit Safafa Sud, en « territoire occupé » où il y a encore de la place pour construire? Les habitants arabes israéliens de Beit Safafa Nord mais aussi des Arabes de Nazareth ou d’autres villes israéliennes, attirés par la capitale. Sont-ils eux aussi des colons comme le sont les habitants juifs de Gilo? Habitent-ils eux-aussi en « territoire occupé »  ou bien leur identité arabe leur permet-elle d’habiter partout sans qu’ils soient considérés comme des « colons »?

Un de nos députés, arabe israélien, né sur le territoire israélien d’avant 1967, habite maintenant dans une « colonie » au nord de Jerusalem. Bien sûr, personne n’osera appeler son quartier « colonie » puisqu’il est habité par des Arabes mais qu’en est-il de lui, Arabe israélien, député israélien et payé par l’état? N’est-il pas un colon lui aussi? Le plus drôle ou peut-être le plus triste, c’est qu’il vitupère contre les « colonies » avant de rentrer chez lui!

Si la ville est divisée, que deviendra la population? Que deviendra mon pharmacien qui habite sur le trottoir de gauche de cette rue? Il est arabe et se retrouvera en Palestine, donc tout sera pour le mieux dans le meilleur du monde sauf que…c’est un Arabe israélien du clan des Abou Gosh, cette bourgade qui se trouve à la sortie de la ville en direction de Tel Aviv*. Soit il perdra sa pharmacie et sa maison, soit il perdra sa famille.

Beit Safafa

(la pharmacie se trouve à gauche derrière les arbres)

L’appartement du professeur de piano de ma petite-fille se trouve sur le même côté. Comme elle est juive, elle devra déménager.

Si vous pensez que je chipote pour pas grand chose regardez cette carte:

initiative de Geneve

Cliquez sur la carte pour mieux voir de quoi il s’agit: la ligne verte est la ligne d’armistice de 1949. Elle se continue en violet, comme la ligne de partition proposée à Genève. Tout ce qui est au-dessous de cette ligne verte ou violette disparaîtra du territoire israélien: Guilo, Har Guilo ainsi que deux quartiers arabes, Sharafat et  Beit Safafa-Sud.

Ne nous attardons pas sur le sort des Juifs, ils ont l’habitude d’être expulsés. Car s’il y a asymétrie dans ce conflit, elle est bien là. Il est exigé des Juifs ce qui ne l’est pas pour les Arabes .
Non! Attardons plutôt nous sur le sort de tous les autres Israéliens, ceux qui ne sont pas Juifs mais Arabes et qui se sont installés ici. Attardons nous sur le sort de ces Arabes qui ont été Jordaniens pendant 19 ans: croyez-vous sincèrement qu’ils préféreront vivre dans un territoire palestinien où règne l’arbitraire et la corruption plutôt que dans une démocratie comme Israel?*

Et que dire aussi des habitants arabes de Jérusalem qui ont préféré habiter dans une « colonie juive », comme à Pisgat Zeev, pour offrir à leurs enfants une bonne éducation?

Dans la plupart des quartiers de la ville nous vivons ensemble*.
Est-ce toujours facile? Non, mais nous nous côtoyons et nous travaillons ensemble malgré le décalage culturel, l’antisémitisme dominant dans les populations arabes et leur mépris étalé ouvertement à l’égard de ce qui est juif.

« Mais il ne s’agit pas d’expulser qui que ce soit » s’indigneront les bonnes âmes: » les Arabes qui se trouveront dans la partie israélienne, resteront chez eux!
Bien sûr qu’ils resteront, car en fait, l’idée d’un déplacement symétrique des populations tel que je l’écrivais un peu plus haut n’a jamais été envisagée.
Mes voisin arabes de Malha resteront chez eux. Le patron arabe du pressing en haut de notre colline restera.
Car l’expulsion ne concernera que les Juifs! 

Devront partir les Juifs de Gilo, de Har Gilo, ceux d’une partie de Talpiot, Arnona, Abou Tor, Armon Hanatsiv et je ne parle que des quartiers du Sud de la ville… Eux devront partir car nos voisins nous l’ont précisé maintes et maintes fois et le répètent encore: »pas de Juifs (ils ne parlent pas d’Israéliens mais de Juifs!) sur notre territoire! »

Certains me disent encore: « Mais enfin, il y a bien des quartiers où les Juifs ne vont pas! »
C’est vrai. Je pourrais vous dire que c’est parce que je n’y connais personne mais ce serait un argument cosmétique.
Non la réalité est plus dure: non seulement je n’y connais personne mais ils sont dangereux pour moi!

Mais chez vous en Europe, n’y a t-il pas des quartiers que vous évitez pour les mêmes raisons? Faut-il diviser vos villes, déclarer le fameux 93 ou la banlieue nord de Marseille ou Vaux en Velin, enclaves indépendantes? Ce qui n’est pas bon pour les Européens ou les Américains ne l’est pas plus pour nous!

Sous couvert de justice, la  bien-pensance fait oeuvre de racisme: Juifs d’un côté et Arabes de l’autre.

Quand on commence à sélectionner on sait comment ça finit.

A bientôt,

PS: Nos fenêtres donnent sur le village de Sharafat. Si par malheur, Jerusalem était divisée, elles seraient une proie facile pour les snipers d’un état de Palestine qui ne sera jamais satisfait quelles que soient les concessions.

*L’initiative de Genève; http://fr.wikipedia.org/wiki/Initiative_de_Gen%C3%A8ve.

*Pour faire la paix, c’est comme pour danser le tango, il faut être deux

*Expression idiote: En dehors du quartier juif de la Vieille Ville, les « colonies » se trouvent surtout au Nord, au Sud et au Sud-Ouest de la ville

*Les Abou Gosh: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/06/05/lancienne-gare-de-jerusalem/ https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/11/07/the-elvis-inn/

* Prenons l’exemple de la ville israélienne d’Um El Farm où se recrutent les plus farouches opposants arabes au sionisme. Lors des négociations avec la Jordanie qui aboutirent à un accord de paix en 1994, les Israéliens proposèrent au roi Hussein un échange: Um El Farm contre des terres agricoles. cela n’aboutit pas car les habitants de cette ville crièrent à la discrimination!!

* Et pas seulement à Jerusalem. En fait c’est ainsi dans tout le pays: mon fils a étudié à l’université d’Ariel, boycottée car elle se trouve dans les « territoires occupés », de nombreux Arabes des « territoires » étudiaient avec lui (http://www.ariel.ac.il/en).

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6 réflexions sur “Nous, les Yerushalmim!

  1. Bravo, Hannah, c’est limpide. Tellement évident qu’on pourrait se demander, si l’on était naïf, ce qui pousse tant de diplomates à exiger (!!) de Jérusalem des concessions aussi absurdes et injustes.
    La bienpensance hémiplégique se croit autorisée à décider en lieu et place des Israéliens et la hasbara a pris des décennies de retard. Je trouve malheureux que Jérusalem ne tape pas du poing sur la table plus fort et plus souvent afin de le compenser. La justice sans la force est impuissante, disait Pascal.

  2. A reblogué ceci sur Didier Longet a ajouté:
    Excellent article sur Jérusalem. Ceux qui n’ont jamais mis les pieds à Jérusalem Ouest et Est ne peuvent pas comprendre. Mais beaucoup d’occidentaux préfèrent leurs idées toutes faites.

  3. Tout à fait juste . Sauf que la notion de Palestine n’a pas d’autre sens que celle qui lui avait donné l’administration romaine il y a un peu plus de 18 siècles . L’actuelle « Cisjordanie » fait partie de la « Palestine « juive résultant du partage prévu de la « Palestine » sous mandat britannique . Il se trouve qu’Israël a décidé de mettre des décennies , voire un siècle si nécessaire pour recouvrer sa pleine souveraineté sur ce territoire . Chose difficile avec la population « arabe » musulmane qui s’y est installée au cours du XX ième siècle . Je mets arabe entre «  » , parce qu’il paraît que ce seraient les descendants des judéens restés sur place après la grande catastrophe de 135 , et qui auraient été islamisés lors de la conquête arabo-musulmane du VII ième siècle . Mais vu que les vainqueurs baisent toujours les femmes des vaincus , ils doivent être pas mal métissés . Remarquez , Ismaël était bien le demi-frère d’Isaac …Reste que , au delà de l’ADN et des identités HLA , le principal obstacle à la paix et à la fusion des populations (chaque groupe pratique jalousement l’endogamie) est l’islam aussi bien que le judaïsme dit orthodoxe .

    Il y a des moments , devant ce spectacle lamentable , j’ai envie de redevenir agnostique . Ou , à tout le moins , monothéiste , mais areligieux .Ou alors , il faudrait que Yeshouah de Nazareth , qui disait être le Messie , mieux , être de nature divino-humaine carrément , redescende fissa sur le Mont des Oliviers , et mette tout le monde d’accord . Maranatha !!!….:-))

  4. Joseph d’ Arimathie: Quant à votre souhait de redevenir agnostique et autres revirements,je vous engage vivement à lire « le problème Spinoza » d’ Irvin Yalom. Et le démembrement de Jérusalem s’il devenait concret loin de contribuer à la paix, il n’ ajoutera que drames et désordre, pour la plus grande satisfaction des « décideurs  » occidentaux.

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