Les générations oubliées (8)

Le cheikh Daher* était un grand homme.
Malheureusement après sa mort, la Galilée tombe sous le joug d’Ahmad Jazzar, un esclave bosniaque affranchi et nommé gouverneur par Damas. Ce gouverneur choisit comme conseiller financier un Juif originaire de Damas, Hayim Farhi. Quand Farhi essaye de faire abolir un certain nombre de lois promulguées contre les Juifs, mal lui en prend. Ahmad Jazzar lui fait arracher un œil et trancher le nez!
Les deux hommes se réconcilient ensuite! Soit Hayim Farhi n’est vraiment pas rancunier, soit il n’a pas le choix.
Farhi restera au service du gouverneur puis à celui de son successeur Soliman. En 1818 à la mort de Soliman, il obtiendra alors cette charge de  gouverneur pour son pupille Abdallah, le fils de Soliman. Pour toute récompense il sera assassiné sur son ordre et son corps sera jeté à la mer!

Hayim Farhi

(le gouverneur Ahmad Jazzar et Hayim Farhi au  nez mutilé et à l’œil caché sous un bandeau)

Mais ce qui marque le plus ce début du 19 ème siècle, c’est l’expédition de Bonaparte au Moyen-Orient.
Quel est donc l’objectif de Bonaparte en débarquant dans cette région?
Elle n’est pour lui qu’une porte d’entrée vers la Syrie et  la Turquie. Il veut contrôler l’empire ottoman et damner le pion aux Anglais en Méditerranée.
Bonaparte s’empare de Yafo au mois de mars 1799. Aussitôt une poignée de Juifs vient en délégation lui exprimer tous leurs remerciements. La France n’est-elle pas le pays qui a émancipé les Juifs depuis peu? Et ces mots de liberté, égalité et fraternité n’ont-ils pas un avant-goût d’ère messianique?
Les Juifs de Yafo sont prêts à acclamer un nouveau conquérant qui les sortira de leur condition misérable de dhimmi. Mais les Juifs d’Akko sont bien moins naïfs: les conquérants, ça va, ça vient, disent-ils, et nous sommes toujours coincés entre le marteau et l’enclume, alors autant prendre partie pour les Turcs. Peut-être qu’ils nous en seront reconnaissants… « 
C’est ainsi que la communauté d’Akko , avec à leur tête Hayim Farhi, prend fait et cause pour les Turcs qui réussissent à tenir Bonaparte en échec.
Bonaparte remporte cependant une victoire au Mont Thabor. Il se dit alors qu’une action concrète persuaderait les Juifs de se rallier à sa cause.  Sa célèbre proclamation sur la Palestine est  impossible à authentifier car l’original n’a jamais été retrouvé.* Mais cela dit, il est sûr qu’il a  appelé les Juifs à se placer sous son drapeau « pour la restauration de Jerusalem. »
Evidemment, avec un tel slogan, il a su trouver les mots justes et de nombreux Juifs de Galilée s’enrôlent dans son armée en espérant reprendre Jerusalem aux Turcs et restaurer un état juif indépendant…
Leur rêve ne se réalisera pas puisque Bonaparte devra renoncer à sa conquête et se replier en Egypte.

Akko Napoleon

(Le siège de Akko)

Au quotidien, la vie des Juifs du vieux Yishouv* est toujours misérable.
Aussi, une des figures marquantes de la ville de Tsfat, Rabbi Shmuel Abbo, repart temporairement dans son Algérie natale pour collecter des fonds auprès de sa communauté d’origine. Il contacte aussi les autorités françaises qui guignent alors l’Algérie et leur promet le soutien des Juifs de sa ville natale, ceci en échange de sa nomination comme Consul de France en Galilée, ce qui lui permettra de défendre les Juifs de Galilée des exactions de leurs voisins arabes…
Grace à cette immunité diplomatique, sa maison devient le refuge de tous les Juifs persécutés de la région sans que les Turcs puissent intervenir.

Sefer Thora Famille Abbou

(Sefer Thora de la famille Abbou, entouré de fleurs pour la fête de Shavouot, Le boitier est en argent dans le style oriental)

Le successeur d’Ahmad Jazzar, Ibrahim Pacha, essaye de mettre de l’ordre dans l’administration, mais de nombreux chefs locaux poursuivent le pillage du régime et leurs exactions contre les habitants, en particulier contre les minorités. Ils incitent les paysans à se soulever contre les Juifs exactement comme le font les pouvoirs locaux en Europe lors des pogroms. Ici aussi, les Juifs servent d’exutoire à la colère des petites gens.
En 1834, les Arabes se soulèvent contre le pouvoir ottoman et prennent Tsfat, Tiberiade, Akko, Jerusalem et Yaffo. Ibrahim Pacha fait venir des renforts d’Egypte pour une réaction sans nuance, donnant licence à ses troupes pour tuer sans limite. A Tsfat et à Hebron, les soldats turcs déclenchent un pogrom général. A Tibériade, la plupart des Juifs s’enfuient en abandonnant leurs biens aux émeutiers…
Il faudra plusieurs années avant que la ville de Hebron se développe à nouveau sous l’impulsion d’immigrants irakiens avec à leur tête, le célèbre Rabbi Eliah Mani  de Bagdad qui non seulement réorganise la vie communautaire mais  développe l’agriculture juive dans le Goush Etsion.

Hebroמancien cimetiere syt.co.il

(Tombe de Rabbi Eliah Mani dans l’ancien cimetière de Hebron, site syt.co.il)

En 1837, il y a un très fort tremblement de terre dans toute la Galilée et les victimes se comptent par milliers.

Tremblement de terre en Galilee, rapporté dans le Times du 1er Mars 1837)

(article  du Times du 1er mars 1837 sur le tremblement de terre de terre en Galilée)

Seules quelques maisons sont épargnées dont celle de  Rabbi Shmuel Abbo. Il prend alors en main la reconstruction de la ville de Tsfat. Pour ce faire, il part chercher des ouvriers qualifiés à Damas où il retrouve son ami d’enfance, le fameux cheikh Abdel Kader, exilé par les Français…

Abdel Kader

Rabbi Shmuel Abbo sera à l’origine du renouveau de la vie juive en Galilée après le tremblement de terre. Il achètera 1800 acres de terre agricole à Merom et incitera des Juifs du Kurdistan à s’y installer. Ses descendants continueront son oeuvre, en particulier son fils Rabbi Yaakov ‘Hai, lui aussi Consul de France.

Abbo Yaakov 'Hai

(Rabbi Yaakov ‘Hai Abbo, son épouse Esther et le « Kawas »turc)

En 1840, pour aider la Turquie, les puissances européennes obligent les Egyptiens, appelés par Ibrahim Pacha, à se retirer et prennent Akko. Petit à petit le calme revient et le pouvoir turc réoccupe à nouveau toute la région

Chez les Juifs d’Europe,  l’alya s’intensifie et cela depuis le début du 19 ème siècle. Cette fois ce sont les Juifs de Lituanie qui arrivent en nombre. Ces « olim hadashim » sont pour la plupart des élèves du Gaon de Vilna.

Gaon de Vilna

(Eliahou Ben Shlomo Zalman Kremer, connu sous le nom de Gaon de Vilna, 1720-1797)

Ils arrivent en deux vagues, la première en 1808  et la deuxième quelques années plus tard. A Jerusalem, les conditions de vie des Juifs ashkénazes sont plus pénibles que celles des Juifs orientaux. Comme ces derniers, ils sont accablés de multiples taxes, les Turcs étant persuadés que tous les Juifs complotent avec Bonaparte. Mais en plus, les Juifs ashkenazes sont en butte à toutes sortes d’humiliations, à des bastonnades de la part des musulmans qui s’amusent à les repérer en leur posant des questions en arabe, langue qu’ils ne maîtrisent pas…La plupart d’entre eux quittera alors Jerusalem pour Tsfat.

Malgré tout, à partir de 1845, les Juifs forment déjà la majorité de la population de Jerusalem ( 8000 Juifs pour 15000 habitants).
Le repeuplement est surtout citadin. Les Ashkénazes vivent essentiellement de la Halouka*. Les Sépharades sont mieux intégrés dans la société environnante car ils parlent l’arabe et le turc en plus de l’hébreu et du judéo-espagnol. Ils sont artisans, commerçants et établissent des relations commerciales avec les régions voisines (Syrie, Liban, Egypte). Certains s’enrichissent et deviennent la classe aisée du vieux yishouv* qui lui vit misérablement.
Cependant les conditions de vie commencent à s’améliorer peu à peu à partir de 1840 grâce à Sir Moses Montefiore qui fera faire un recensement de tous les Juifs de Palestine pour mieux répartir les dons et dressera des plans économiques pour développer l’agriculture et l’artisanat*.

Malheureusement, rien n’est simple. Depuis l’équipée de Bonaparte, les voyages en Orient sont devenus à la mode et de nombreux Occidentaux commencent à s’intéresser aux Juifs d’Eretz Israel. Ils en parlent souvent avec mépris, certains avec compassion et dans leur désir très républicain de les régénérer*, se mêle aussi le désir très chrétien de les convertir. Pour ce faire, ils ouvrent des hôpitaux et des orphelinats qui seront aussi des œuvres de mission.
Les Juifs d’Occident vont lutter contre ce phénomène en intensifiant l’aide qu’ils apportent à ceux d’Eretz Israel, en ouvrant des hôpitaux et autres œuvres de charité mais aussi en modernisant le pays et développant l’artisanat et l’agriculture.

 hopital Rothschild 1854 Jerusalem=love.co.il

(Hôpital Rothschild 1854, site jerusalem-love.co.il)

A bientôt,

*Le cheikh Daher, voir l’article: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/12/20/les-generations-oubliees-7/

*Extraits de la proclamation de Bonaparte sur la Palestine (non authentifiée):
« Proclamation à la nation juive quartier général Jérusalem, 1er floréal, an VII de la République Française (20 avril 1799) Bonaparte, commandant en chef des armées de la République Française en Afrique et en Asie, aux héritiers légitimes de la Palestine : Israélites, nation unique que les conquêtes et la tyrannie ont pu, pendant des milliers d’années, priver de leur terre ancestrale, mais ni de leur nom, ni de leur existence nationale ! La Providence m’a envoyé ici avec une jeune armée, guidée par la justice et accompagnée par la victoire. Mon quartier général est à Jérusalem et dans quelques jours je serais à Damas, dont la proximité n’est plus à craindre pour la ville de David. Héritiers légitimes de la Palestine!». Il ne faut pas oublier non plus que Napoléon publiait le décret infâme de 1808, ensemble de mesures discriminatoires envers les Juifs de France, pour apaiser les non-Juifs qui ne toléraient pas que les Juifs jouissent des mêmes libertés qu’eux-mêmes. Les Juifs de France ne seront des citoyens à part entière qu’en 1818.

*Halouka: fonds envoyés par les communautés juives de Diaspora pour faire vivre les Juifs d’Eretz Israel. Cette pratique sera vigoureusement combattue dès le 19 ème siècle par un certain nombre de rabbins sionistes qui reprouvaient cet assistanat.

*Moshe Montefiore, voir l’article: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/11/05/les-moulins-de-montefiore/

*Le vieux yishouv: la population juive d’Eretz Israel avant l’année 1882, date de la première grande vague d’immigration.

*Régénérer les Juifs: allusion au traité de l’abbé Grégoire « Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs (1787) dans lequel il  considère que les discriminations qui frappent les Juifs sont contraires à l’utilité sociale et injustes. Cependant, pour devenir des Français à part entière, les Juifs doivent nécessairement se régénérer en abandonnant un certain nombre de leurs croyances et coutumes dont la circoncision. Lisez sur ce sujet l’excellent article de Shmuel Trigano sur la résolution demandant de facto l’interdiction de la circoncision par une députée allemande Marlene Rupprecht: http://www.desinfos.com/spip.php?article38257=

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3 réflexions sur “Les générations oubliées (8)

  1. Décidément, la haine envers les juifs est un invariant à travers les temps. Mon optimisme naturel m’incline à penser que cela ne changera jamais. C’est la raison pour laquelle le soutien à Israël doit rester une priorité.
    PS : le problème avec les locuteurs français, Hannah, c’est que nous sommes partagés entre le respect et la politesse marqués par le vouvoiement et le rapprochement d’idées autorisant le tutoiement. L’hébreu ne connaît pas cette difficulté, mais pour un blog francophone le problème reste entier.

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