Les générations oubliées (7)

Le 18 ème siècle voit la poursuite du processus de décadence économique et culturelle de l’Empire Ottoman et le délitement de l’autorité centrale ce qui permet aux potentats locaux d’exploiter et d’opprimer les populations dont ils ont la charge.
En 1703, lorsque l’envoyé du sultan vient percevoir la taxe foncière, ou Haraj, la population musulmane de Jerusalem se révolte. Le sultan ne percevra plus d’impôts jusqu’en 1706, quand le  nouvel envoyé arrivera à la tête d’une véritable armée. Les notables juifs et en particulier les parnassim* sont si souvent arrêtés qu’il est admis que si un parnass est arrêté, sa rançon est alors payée sur les fonds de la communauté. La dette de la communauté ne cesse de croître et les préteurs arabes pratiquent un taux usurier de 40 %. Ce qui va aider les Juifs locaux, c’est l’intérêt que leur portent ceux de Constantinople qui négocient le montant de la créance des Arabes auprès du sultan en personne et la remboursent. Ils prennent aussi le contrôle financier de la communauté de Jerusalem: aucun don, aucun testament, aucune transaction importante ne peut être fait sans leur autorisation. Ils redressent ainsi la situation financière des Juifs de la ville tandis qu’ils envoient des émissaires dans tout le Moyen-Orient jusqu’au Yemen pour collecter des fonds.
Malgré toutes ces tribulations que vivent les Juifs d’Eretz Israel, l’alyia ne faiblit pas au contraire.

En 1700,les prêches à travers la Pologne d’un nommé Yehouda HaHassid (le juste) rassemblent 1500 personnes qui vont faire le voyage ensemble jusqu’en Israel. Le pauvre homme qui a tant rêvé d’Eretz Israel meurt peu d’années après son arrivée. Ses compagnons se diviseront en deux groupes: un groupe partira pour la Galilée et le deuxième s’installera à Jerusalem où il restaurera la synagogue « Hourva »*.

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(la synagogue Hourva reconstruite en 2010 après avoir été détruite par les Jordaniens en 1948)

Ce 18 ème siècle voit aussi l’arrivée de personnalités remarquables du monde juif séfarade.

Tout d’abord, Rabbi Hayim Aboulafia: né à Hebron en 1660, il avait quitté le pays pour être rabbin à Smyrne mais revient s’installer en 1740 à Tiberiade après avoir reçu l’invitation du Cheikh Dahir Al Oumar de « venir et prendre possession de la Terre qui a été la Terre de vos pères« .

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(tombe de Rabbi Hayim Aboulafia à Tiberiade)

Ce cheikh Dahir Al Omar est un homme remarquable. Gouverneur de la Galilée, d’origine arabe et bédouine, il soutient l’immigration juive comme facteur de stabilité dans la région.

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(Dahir Al Omar. En arrière plan les murailles de Akko)

Il préfère la population juive tranquille et travailleuse aux bédouins querelleurs. Il permet  à Aboulafia  d’aider les Juifs de Galilée en créant le village de Kfar Yassif, le premier village dont la population juive vit de l’agriculture. Ce village deviendra aussi un centre religieux important pour son époque sous la direction du rabbin kabbaliste Shlomo Abbadi. Il sera abandonné au 19 ème siècle à la suite d’exactions des bédouins des alentours et deviendra un des villages arabes de la Galilée occidentale. Aboulafia peut aussi rénover le quartier juif de Tiberiade, construire des routes, planter des vergers et  doter la ville d’un établissement de bains, d’un marché et d’un pressoir à huile. Ce qui fera dire au cheikh Dahir Al Oumar: ‘La région est prospère et heureuse, grâce à vous le pays est débarrassé de la peur et de tous les fléaux« .

Aboulafia est si connu en ce temps là qu’un missionnaire allemand nommé Schutz passe par Kfar Yassif pour le rencontrer. En vain, car le rabbin est parti pour Shfar’am. A cette époque, Shfar’am est aussi une agglomération juive  importante où le fils de Dahir y a fait installer une forteresse . Elle le restera  jusqu’au début du 20 ème siècle puis connaîtra le même sort que celle de Kfar Yassif. Comme Kfar Yassif, Shfar’am est maintenant une bourgade arabe…
Aboulafia et les Juifs de Galilée resteront toujours fidèles au cheikh même lorsqu’une violente querelle entre le cheikh et les autorités de Damas mettra leur vie en danger. Heureusement, la mort du pacha de Damas leur sauvera la vie.

Le deuxième personnage remarquable du monde séfarade est Hayim Benattar. Il vient de la ville de Salé au Maroc. C’est une grand commentateur du Tanakh, il ouvre une yeshiva à Jerusalem. Il y aura comme élève Rabbi Hayim David Azoulay* (le Hida).

Rabbi Hayim David Azoulay

(Rabbi Hayim David Azoulay)

De Constantinople arrive Guedalia Hayun. Lui aussi est un kabbaliste. Il fondera la yeshiva Bet El qui sera un centre de prières et d’études de la kabbale fondées sur les enseignements de l’ARI* et formera des dizaines d’éminents rabbins dont le célèbre Shalom Shabazi* qui lui vient du Yémen.

Moshe Hayim Luzzato, lui, arrive de Padoue en Italie. Il s’installe à Akko. Il est kabbaliste mais aussi  poète et auteur de pièces de théâtre très populaires en leur temps. On date la renaissance de l’hébreu moderne à partir de son oeuvre. Il s’installera à Akko dont la population juive a beaucoup augmenté, toujours grâce au cheikh Dahir. Mais malheureusement il mourra de la peste avec sa femme et ses enfants.

Moshe Hayim Luzzato

(Tombe de Moshé Haim Luzzato)

Le cheikh Dahir favorise aussi l’expansion de la bourgade de Pekiin* où viendront habiter un bon nombre de familles juives.

Pekiin

(La célèbre place de Pekiin)

Ce qui caractérise aussi ce 18 ème siècle, c’est le début des pèlerinages des Juifs de Turquie en Eretz Israel.

vetement des Juifs ottomans 1779

(costume juif ottoman au 18 ème siècle)

Ils y vont fréquemment, en groupes importants et remettent des sommes considérables pour la réparation des synagogues ou tombeaux divers ainsi qu’une aide pour les pauvres du pays.

Ces arrivées massives de pèlerins ou d’immigrants susciteront de nouvelles mesures restrictives contre les Juifs, en particulier à Jerusalem où ils ne pourront plus enterrer leurs morts au cimetière du Mont des Oliviers: « Il y a bien des années nous avons acheté un terrain sur le Mont des Oliviers, nous y avons enterré des milliers de nos frères… Ils (les Arabes) ont ouvert toutes les tombes  et ont troublé le repos de nos morts… » Pour faire annuler ce décret, une seule solution, toujours la même: le versement d’une somme énorme à tous les seigneurs du pays.

Comme si tout cela ne suffisait pas, plusieurs famines, épidémies de peste et tremblements de terre vont décimer la population de Jerusalem. A chaque fois les Juifs en sont tenus pour responsables et les chefs de la communauté régulièrement jetés en prison. En fait, comme ailleurs, les Juifs sont tenus pour responsables des malheurs qui s’abattent sur les populations locales et ne s’en sortent que payant de très grosses rançons.

La Galilée et Jerusalem sont bien sûr les deux centres de peuplement juif les plus importants, cependant il ne faut oublier ni Hebron, ni Shkhem* ni Gaza:

En 1700, Yehouda HaHassid, celui qui avait prêché en Pologne en faveur de l’alya, visite Hebron et note qu’il y a une quarantaine de familles qui vivotent misérablement, frappées de taxes exorbitantes et sans cesse menacées. Non seulement les différents gouverneurs ou cheikh de la région leur font la vie dure mais les tribus bédouines se font une guerre ce qui désole la ville.  » Les deux parties menacent de nous faire sauter, de brûler nos rouleaux de livrer nos demeures aux soldats... » Et c’est toujours la même histoire, les Juifs doivent payer une fois encore. Ils appellent donc une fois de plus les Juifs de Constantinople à leur rescousse, appel qui sera entendu et qui les sauvera temporairement.

Le fameux Rabbi Hayim David Azoulay* est alors chargé de collecter des fonds dans toute l’Europe tandis que rabbi Karigal est envoyé jusqu’en Amérique! Les fonds arrivent mais ce n’est jamais suffisant car les Arabes en profitent et donc menacent et emprisonnent régulièrement hommes, femmes et enfants jusqu’à payement de la rançon…

Sur Shkhem, on n’a pas beaucoup d’informations, on sait seulement qu’en 1773 à Newport, le pasteur Ezra Steel avait appris de Karigal que Shkhem possédait une synagogue, un rabbin mais pas de tribunal rabbinique.

A Gaza, il y avait une petite communauté mais lorsque Napoleon arriva à  Gaza en 1799, il n’y restait plus de Juifs*

Et pourtant l’alyia continue…

A partir des années 1760-1770, c’est l’alya des Juifs de Pologne qui s’accentue.

vetements des Juifs polonais au 18 eme siecle

(costume juif polonais au 18 ème siecle)

Abraham Guershon de Kutov, le beau-frère du Besht*s’installe à Jerusalem en 1763. Il est un des premiers ashkenazes à résider à nouveau dans la ville après les troubles graves de 1720, année pendant laquelle la population ashkenaze avait quitté la ville, les préteurs arabes ayant mis le feu à la synagogue ‘Hourva.

Un second groupe d’environ 300 familles de Hassidim arrive en 1774, mais eux s’installeront à Akko et en Galilée  ce qui donne un nouvel élan au peuplement juif dans la nord du pays. Malheureusement Dahir Al Omar est mort et son successeur est un gouverneur turc brutal et intolérant.

A bientôt,

* Parnass: Administrateur de la communauté et collecteur d’impôts

*La synagogue Hourva avait été fondée au 13ème siècle par Rabbi Yehouda HaHassid  de Regensburg en Allemagne,  célèbre homonyme du Yehouda HaHassid polonais. Elle sera plusieurs fois détruite par les Arabes. Reconstruite au 19ème siècle, les Jordaniens la détruiront en 1948 et elle sera connue pendant des années sous le nom de ruine de la Hourva jusqu’à sa reconstruction il y a 3 ans.

* Rabbi Hayim David Azoulay, le ‘Hida (1724-1807): rabbin kabbaliste, auteur très prolifique, il aurait publie 71 ouvrages sur le Halakha ou le Midrash. Envoyé comme émissaire en Afrique du Nord et dans toute l’Europe, jusqu’en Lituanie ou il rencontre le Gaon de Vilna, il a laissé dans ses souvenirs de voyage une description de la France au début de la Révolution

ARI: leAri Hakadosh ou rabbi Isaac Louria (1534-1572); https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/11/21/les-generations-oubliees-6/

*Shalom Shabazi: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/12/06/hanita-letape/

*Pekiin bourgade restée juive sans aucune interruption depuis la période biblique. Malheureusement dans ce village où Juifs, Druzes et Arabes chretiens vivaient en paix jusqu’a 2007, il ne reste apparement plus de Juifs (http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-3478336,00.html)
sauf Margalit Zernatti (http://attorneysdefendingisrael.blogspot.co.il/2012/07/the-mustaarib-jews-who-have-lived-in.html) à moins que certains s’y installent à nouveau.

*Shkhem: Naplouse

*Rabbi Karigal (1732-1777): né à Hebron et envoyé comme émissaire en Amérique du Nord, surtout connu par la description qu’en fait le pasteur Ezra Steel dans son journal

*Gaza: les Juifs se réinstalleront à Gaza au début du 20 ème siècle et y resteront jusqu’en 1948, puis de 1967 au retrait de Gaza en 2005

*Besht ou Baal Shem Tov (maitre dde bonne reputation) Israel Ben Eliezer (1698-1760) fondateur du Hassidisme

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2 réflexions sur “Les générations oubliées (7)

  1. Article passionnant. J’y ai appris quantité de choses. J’ignorais jusqu’à l’existence de Dahir Al Omar ! Je suis toujours plongé dans Adin Steinsaltz. Bon sang, cet homme dispense une énorme énergie sous des airs de Père tranquille et rigolard. Jérusalem sous la neige, je vous envie. Chez nous le soleil brille et les orangers croulent sous les fruits. A bientôt chère Hannah, vos articles sont un régal. Mes amitiés à votre époux et à toute votre famille.

  2. Merveilleux comme d’hab….ma chère Hanalé tu es pour moi une source du savoir et de connaissance continue comme ça… on a tous besoin encore et encore de toi …. a tres bientôt quand le nadlane sera plus raisonnable pour l’ensemble des juifs de province….amen

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