Les générations oubliées (5)

« Oui, nous les Mamelouk, nous sommes une milice d’esclaves et ça depuis l’époque des premiers califes abbassides à Bagdad. De génération en génération, nous sommes recrutés très jeunes parmi les captifs non-musulmans en provenance des grandes plaines de la Russie méridionale ou du Caucase et convertis à l’islam. Mais nous, les esclaves, avons pris le pouvoir, conquis tout le Moyen-Orient et nous comptons bien le garder ! Les Juifs ? Ils ne sont que poussière dans notre immense empire ! »

mamelukes

A la fin du 13 ème siècle, les Mamelouk deviennent les maîtres de tout le Moyen-Orient et le resteront jusqu’en 1517. Ils s’en prennent plutôt aux Arabes, leurs ennemis traditionnels mais aussi aux Chrétiens, ennemis et infidèles. Les Juifs ne comptent pas beaucoup dans tout ce siècle de conflits ininterrompus mais évidemment en subissent les conséquences.

Cela dit, la population juive grandit pour deux raisons:
– Tout d’abord les musulmans sont tellement occupés à s’entretuer qu’ils sont moins attentifs à l’application des lois restreignant l’alyia, même s’ils sont toujours aussi pointilleux sur les signes vestimentaires discriminatoires*.
– Mais surtout, une partie de la population juive d’Europe, qui vit une vague d’exactions et d’expulsions, se décide pour le long et périlleux voyage qui les emmènera en Eretz Israel.
C’est ainsi que la communauté juive de Paris s’installera à Akko*, après le brûlement du Talmud en place de Grève, initié par Nicolas Donin* et en présence de Louis IX* en 1242. Ce n’est pas rien cette arrivée des Juifs de Paris: 300 familles, avec à leur tête, le célèbre Rabbi Yehiel qui recréera la « yeshiva de Paris » à Akko.
En 1267, l’arrivé d’un autre célèbre rabbin, espagnol celui-là, va encore donner plus de lustre à la vie juive en Israel: il s’agit de Rabbi Moshe ben Nahman, plus connu sous le nom de Nahmanide* qui a fait le voyage depuis la Catalogne, lui aussi avec ses nombreux élèves et leur famille.

Ramban peinture murale Akko

Rabbi Moshe ben Nahman s’installera tout d’abord à Jerusalem puis ensuite à Akko où se trouve alors la plus grande communauté juive. Il y a quelques années, en 1972, on a retrouvé son sceau sur le site de Tel Kisan aux alentours de Akko, un sceau en cuivre sur lequel est inscrit son nom.

sceau du ramban

Mais pendant son court séjour à Jerusalem, Nahmanide aura eu le temps d’édifier une synagogue. Cette synagogue existe encore. Elle a été restaurée dans selon son aspect original en 1967 après avoir été détruite par les Jordaniens. Elle est construite trois mètres en dessous du niveau de la rue conformément aux restrictions imposées par les musulmans aux édifices des dhimmis.*

synagogue Nahmanide

Les auteurs arabes de l’époque reconnaissent eux-mêmes l’importance de la vie juive aux 13 et 14 ème siècles. Un écrivain nomme Dimasqi fournit un témoignage sur les habitudes des Juifs de Galilée, en particulier sur les pèlerinages au Mont Meron, à côté de Tsfat*, sur la tombe de Rabbi Shimon Bar Yohai.

A Beit Shean, tout près de la vallée du Jourdain, s’installent des Juifs d’Italie et en particulier un géographe, originaire de Florence, Yishak ben Moshe Ashtory Haparhi. En 1322, il y écrit son célèbre ouvrage, kakftor veferah, כפתור ופרח,  (bourgeon et fleur), le premier livre scientifique sur la géographie physique et humaine d’Eretz Israel.

livre Kaftor veferah

Les chrétiens sont de plus en plus nombreux à venir en pèlerinage en Terre Sainte, ce qui nous vaut des recensions sur la vie juive de cette époque. Un moine franciscain, Jacques de Vérone, mentionne les Juifs comme de bons « guides capables de raconter l’histoire des lieux. Cette connaissance étant transmise de génération en génération par les plus sages d’entre eux ».

Mais même ici, en Israel, les Juifs sont victimes d’expulsions et d’exactions. Ils s’installent souvent où ils peuvent et une ville considérée comme sûre pendant quelques années peut être ré-abandonnée brusquement. C’est ainsi que les villes de la côte sont désertées dans la deuxième moitié du 14 ème siècle, à cause de la politique de la terre brûlée des Mamelouk qui ont peur d’une nouvelle invasion croisée et tiennent les Juifs venus d’Europe pour d’éventuels alliés de ces derniers!

Par conséquent,  Jérusalem et Hebron redeviennent  alors des centres juifs importants:
Jerusalem se repeuple, la populations juive y est même jugée suffisamment nombreuse pour que les musulmans s’en inquiètent et les persécutent pour qu’ils quittent la ville. A Hebron, à 30 km au Sud de la ville,  leur nombre augmente aussi. Un voyageur allemand note la place importante des Juifs dans la cité et leur présence à la grotte de la Ma’hpela* où les musulmans les autorisent à prier moyennant finance.

En Galilée , la destruction des villes côtières  a conduit la population juive à se regrouper à Tsfat, alors capitale administrative de la région, ce qui provoque la colère des musulmans qui protestent contre leur trop grand nombre et « leurs belles maisons ».

Au 15ème siècle, la dégradation de la situation des Juifs en Europe amène un tel renouveau de l’alyia que le Pape demande aux marchands chrétiens de ne plus prendre de Juifs dans les bateaux cinglant vers Israel…
Cependant sur place, la situation des Juifs de Jerusalem se détériore brusquement. En 1440, le Sultan les impose si lourdement qu’ils sont nombreux à quitter la ville. Plus tard en 1474, les musulmans détruisent un certain nombre de synagogues (dont celle du Ramban) et obligent les Juifs à payer une lourde taxe supplémentaire pour leur reconstruction. Ce qui fait que lors de leur alyia, Rabbi Ovadia de Bartenura (Bertinoro) et  ses nombreux élèves, ne trouvent pas  plus de 70 familles dans la ville. Né dans la jolie ville de Bertinoro en Emilie Romagne, Rabbi Ovadia est un érudit très connu. Ses commentaires sur la Mishna, inspirés de Rashi et du Rambam, sont déjà célèbres et connaîtront de nombreuses éditions.

ovadia de Bertinoro

(Première édition imprimée en 1547 de ses commentaires sur la Mishna, traité Zrayim)

C’est aussi homme très influent. Et j’avoue ne pas savoir comment, mais il obtient du sultan l’abolition de ces lourdes taxes et du Pape l’autorisation pour les Juifs d’utiliser les bateaux chrétiens dans leur voyage vers Eretz Israel !… Ce qui provoque alors nouveau un pic d’alyia en provenance d’Italie mais aussi d’Espagne où la situation des Juifs empire chaque année depuis déjà un siècle.

A bientôt,

*Le premier à introduire des signes vestimentaires discriminatoires fut le calife Omar lors de l’invasion arabe: les musulmans portaient un turban blanc ou bariolé, tandis que les Juifs étaient tenus au jaune, les chrétiens au bleu et les Samaritains au rouge. Cette idée géniale fut rapportée en Europe par les Croisés (certains disent par Saint Louis) et prospéra dans toute l’Europe sous forme de rouelle, de chapeau, de brassard et enfin jusqu’à l’étoile jaune.

*Akko: Saint Jean d’Acre

*Tsfat: Safed

*Nicolas Donin: Juif converti au christianisme et devenu moine franciscain. Par son zèle antisémite, il fut l’équivalent des Alterjuifs de notre époque. Pour vous documenter sur l’antisionisme et l’antisémitisme d’aujourd’hui et le rôle des Alterjuifs actuels, une bonne lecture sur le blog d’Olivier: http://zakhor-online.com/?p=4716,  et http://zakhor-online.com/?p=4729.
Ou encore, cet article de Kravi qui traite de la haine de soi: http://www.juif.org/go-blogs-41905.php
Et bien sûr, les articles du numéro 4 de la  revue Controverses:

http://www.controverses.fr/Sommaires/sommaire4.htm

*Nahmanide (1194-1270) ou Moshe ben Nahman de Gérone, poète, kabbaliste, philosophe. Grand admirateur de Maimonide, il est attiré par le mysticisme et est le premier à introduire le midrash kabbaliste dans ses commentaires. En 1263, il est obligé de représenter le judaïsme face à Pablo Christiani (encore un Alterjuif) lors de la disputation de Barcelone à propos de la venue du Messie et de sa nature et en présence du roi Jacques Ier d’Aragon. Il arrive à convaincre le roi de la justesse de son raisonnement mais, ses propos ayant été jugés blasphématoires par l’Eglise, il quitte la Catalogne pour Israel. Le 29 août 1263 les Juifs d’Espagne reçoivent l’ordre d’éliminer tous les passages du Talmud ayant trait au Messie.

*Les règles de constructions de synagogues étaient partout les mêmes dans le monde musulman ou chrétien. Certaines ont perduré jusqu’au 19 ème siècle en lois « non-écrites ». Pour exemple la synagogue du qui Tilsitt à Lyon, dont la construction,  légèrement plus basse que les immeubles mitoyens, avait été acceptée à cette condition (en 1863!)

Publicités

3 réflexions sur “Les générations oubliées (5)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s