Les générations oubliées (2)

                                                                                                                                                                                                                                                                                        220px-Byzantine_fresca_from_St-Lucas

-Si je suis un garde romain? Bien sûr, bon serviteur de l’Empire et bon chrétien aussi! Ah! Voici ma femme qui m’apporte mon  déjeuner. Elle est vient toujours à temps, c’est une bonne épouse qui travaille dur. Heureusement que de temps en temps elle peut s’amuser comme aujourd’hui.  Aujourd’hui, c’est le jour des Juifs. Ils vont venir se lamenter devant leur mur. On l’a même surnommé le Mur des Lamentations. Il parait qu’ils avaient leur Temple là- bas. Moi, je n’en ai jamais vu trace! Bref, mon épouse et ses amies vont les attendre pour leur verser des ordures sur la tête. J’aimerais bien y participer si je n’étais pas de garde. Remarquez, jeter des ordures, on fait ça tous les jours devant leur mur. Maintenant on a une vrai colline d’ordures . Les Juifs n’ont qu’un petit couloir où marcher et se tenir. Pourquoi fait-on ça? Quelle question! Vous avez pourtant l’air sensé! Pour les humilier pardi, ce sont quand même des assassins!

Au quatrième siècle le pays a bien changé: de nouvelles routes ont été construites, les villes se sont agrandies et de nombreuses églises font maintenant partie du paysage…
L’empereur Constantin devient le premier empereur chrétien à régner sur l’empire romain et donc sur la Palestine. Il promulgue aussitôt des lois discriminatoires contre les Juifs qui lui semblent bien trop dangereux. En effet, les païens nouvellement convertis au christianisme se tournent parfois ensuite vers le judaïsme. Les Juifs sont donc autorisés à observer le judaïsme chez eux, à juger leurs affaires internes dans leurs tribunaux mais… il leur est interdit de vivre ou même d’aller à Jerusalem (sauf le 9 du mois de Av*), de construire de nouvelles synagogues ou de rénover les synagogues existantes, d’avoir des serviteurs chrétiens, d’épouser des chrétiens, d’être affectés à une charge gouvernementale et bien sur de convertir les non-Juifs. Ces lois et les massacres habituels qui les accompagnent leur font mener une vie misérable.
Ce qui affecte les Juifs plus que tout c’est l’interdiction d’habiter à Jérusalem. Voici ce qu’écrit Saint Jérôme*:
 » Il est actuellement interdit aux Juifs d’entrer à Jérusalem. C’est uniquement dans un but de deuil que l’autorisation leur est donnée et ils doivent acheter à prix d’argent un permis pour aller pleurer sur la destruction de leur Royaume. Même leurs larmes doivent être payées. Le jour anniversaire de la destruction de la ville par les Romains, on peut voir ce peuple misérable rassemblé, hommes et femmes, infirmes et vieillards… »
La coutume dont parle notre gardien des murailles est scrupuleusement observée: les ordures sont acheminées par la Porte des Ordures et vidées au plus près du Kotel dans le but d’éliminer tout présence historique juive au plus près du Temple détruit. Elles formeront en trois siècles une colline de gravats et cela aura une conséquence inattendue à l’arrivée des conquérants arabes.

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La Porte des Ordures porte toujours ce nom,
(photo du site http://allaboutjerusalem.com/)

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C’est la porte la plus proche du Kotel

Ce n’est pas la Porte des Ordures dont on parle déjà dans le livre de  Nehemia (2,13). Celle dont parle Nehemia se trouvait à l’ouest de la ville et elle n’était qu’une voie de passage pour les charrettes qui emportaient les ordures hors de la ville alors que celle-ci se trouve au Sud et était un lieu de stockage des ordures dans la ville!

Mais où sont donc passés les Juifs? Ils se sont réfugiés  dans le centre du pays.

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Ainsi à Beit Guvrin, ville aux multiples grottes qui servaient d’habitation et de greniers, ou sur la côte à Gaza, Ashkelon et Ashdod. Beaucoup ont fui en Galilée où il est beaucoup plus difficile de les contrôler et même sur le Golan.

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Ruines d’une village juif de l’époque byzantine à Katsrin sur le Golan

Et comme il est difficile de les contrôler dans ces régions frontalières, ils construisent au cinquième et sixième siècles de nombreuses synagogues, comme celle  de Tibériade:

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ou celle de Beit Alpha (à quelques kilomètres de Beit Shean) dont voici la maquette présentée dans la cour du musée:

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Il n’en reste que le sol en mosaïque à peu prés intact:

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Les Juifs ont terminé d’écrire la Mishna mais sont toujours attelés à leur entreprise de survie*. Cette fois ils écrivent le Talmud dit de Jérusalem* qui sera terminé au cinquième  siècle.

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Présentation traditionnelle d’une page de Talmud (au centre: le texte principal, sur les cotés et en bas de page: les commentaires)

Ils rédigent aussi la plus grande partie des midrashim* que nous étudions encore comme le Bereshit Rabba et de nombreux textes de la halakha*…

Et puis, c’est surtout le début de la longue période des paytanim c’est à dire des poètes. Les paytanim composent des piyutim: un piyut est un poème à thème religieux. Ceux que l’on connait et chante encore actuellement sont rarement antérieurs au dixième siècle mais des noms comme celui de Yossé ben Yossé, Yannai ou Eleazar Hakallir sont parvenus jusqu’à nous.

Actuellement il y a un regain d’intérêt pour les piyutim y compris dans les milieux non pratiquants. Les chorales des kehilot sharot, communautés chantantes, existent un peu partout en Israël. Chacun peut y trouver sa place en choisissant parmi les nombreuses traditions musicales depuis celles du Yémen jusqu’à la Lituanie en passant par le Maroc, le Kurdistan et bien d’autres encore…

A bientôt,
* Saint Jérôme écrit ces lignes dans son commentaire sur le livre de Sephaia
* Midrashim: le midrash est une méthode d’explication des textes de la Thora
* Halakha: règles de vie retenues par les décisionnaires du Talmud
* Le mois de Av: https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/07/29/le-mois-de-av/

 

Articles connexes:

https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2012/12/17/ne-dites-plus-cest-de-lhebreu-pour-moi-2/
https://bokertovyerushalayim.wordpress.com/2013/06/24/les-generations-oubliees-1/

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Une réflexion sur “Les générations oubliées (2)

  1. Boker Tov Hannah,
    Je suis passé sous cette porte mais je ne connaissais pas cette histoire d’ordures. Une fois encore, je suis passé sans voir… Mais «votre» porte me conduit vers une autre porte, à Cordoue d’Espagne où est né mon fils David, entre la synagogue (de la Calle Judíos) et la Puerta de Almodovar (appelée aussi Puerta de los Judíos). Ce lieu fait partie de son héritage et il en est fier.

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