Tout homme a un nom

Ce soir, c’est Yom HaShoah.

Le mot Shoah est utilisé tel quel dans la plupart des langues. Peut être parce que ce n’est pas simple de le traduire. Le terme est repris du verset du prophète Isaïe (47:11) qui dit: « C’est pourquoi un malheur s’abat sur toi que tu ne sauras prévenir, une catastrophe t’atteint que tu ne pourras conjurer: La ruine (« shoah ») t’accable soudain, sans que tu l’aies prévue. »

Mais comment en parler ?

Je ne vais pas vous parler de la sirène qui nous stoppe où que nous soyons en Israël:

yom hashoah ni des cérémonies:

yom hashoah ceremonie

ni de cette journée de deuil tournée entièrement vers le souvenir d’un passé encore si présent…

Non, je vais vous parler d’un sentiment de vertige et d’impuissance.
Tout d’abord il y a les chiffres. Des chiffres qui nous donnent le vertige et qui nous paralysent. Derrière ces chiffres, des millions de gens qui avaient une vie, une famille, une histoire et dont on ne sait rien…
Et pourtant, tout homme a un nom…
Pour essayer de retrouver l’identité de tous ces morts et parfois leur visage ou même un pan de leur vie, des centaines de personnes  travaillent sans relâche depuis des années. J’aimerais mentionner:
-Yad Vashem à Jérusalem (http://www.yadvashem.org). Ce n’est pas seulement un musée. C’est aussi et surtout un centre de Recherche et d’Éducation sur la Shoah. Il possède une base de données où sont déjà classés plus de trois millions de noms. En exergue de cette base de données est écrite cette phrase poignante : «  J’aimerais qu’on se souvienne qu’un jour a vécu quelqu’un appelé David Berger* » .
– Le United States Holocauste Memorial Museum de Washington (http://www.ushmm.org/) qui remplit plus ou moins les mêmes fonctions.
– L’extraordinaire travail du Père Desbois que vous connaissez sans doute. Voici le blog de son association : http://www.yahadinunum.org/
– Des sites comme celui de missing identity (http://www.missing-identity.net/) dédié aux orphelins trop jeunes à l’époque pour se souvenir de leur véritable nom et de leurs parents.
-Ceux qui travaillent tous seuls, comme Véronique Chevillon du site http://www.sonderkommando.info  qui donne une voix à ceux qui  étaient affectés aux crématoires.
-Et ceux qui, chaque année, lisent les noms que d’autres bénévoles ont pu répertorier sur des listes difficilement établies (celle de Serge Klarsfeld pour la  France, Liliana Picciotto pour l’Italie etc…)

Nous devons les honorer pour leur travail bénévole et opiniâtre.

Tout homme a un nom
Que Dieu lui a donné
Que ses parents lui ont donné
Tout homme a un nom
Que sa taille et son sourire lui ont donné
Que ses vêtements lui ont donné
Tout homme a un nom
Que les montagnes lui ont donné
Que ses murailles lui ont donné
Tout homme a un nom
Que les étoiles lui ont donné
Que ses voisins lui ont donné
Tout homme a un nom
Que ses péchés lui ont donné
Que ses désirs lui ont donné
Tout homme a un nom
Que ses ennemis lui ont donné
Que son aimée lui a donné
Tout homme a un nom
Que les fêtes lui ont donné
Que son travail lui a donné
Tout homme a un nom
Que les saisons lui ont donné
Que sa cécité lui a donné
Tout homme a un nom
Que la mer lui a donné
Que sa mort
Lui a donné

(Zelda*)

Ensuite, il y a ce sentiment que si nous sommes en vie, c’est uniquement parce que le travail des bourreaux a été stoppé à temps pour nous, car  nous étions nous aussi programmés pour être assassinés.

Nous avons perdu la moitié de notre peuple et la minorité qui ne vivait pas en Europe occupée a dû son salut aux victoires des Alliés en décembre 1942. En Afrique du Nord, les lois raciales étaient appliquées plus largement qu’en France, les Juifs du Moyen-Orient  voyaient des formations paramilitaires pro-nazies les attaquer, comme en Irak. Les Einzatgruppen* attendaient à Athènes la victoire du Maréchal Rommel en Lybie pour fondre sur le Moyen Orient et y pratiquer comme en Europe ce que le père Patrick Desbois* appelle la Shoah par balles.
Oui, notre sort était commun quelques soient notre origine géographique, nos convictions politiques ou même religieuses*.

Jusqu’à ce que je vienne m’installer ici, j’étais lasse des commémorations qui ne sont que des ronrons, de cette  phrase creuse que j’ai entendue toute ma vie: « Plus jamais ça ! » Plus jamais ça quoi ? Plus jamais les massacres ou plus jamais  le début poli et administratif de la mise à l’écart d’une partie de la population sans que personne ne songe à lever un sourcil?

Un de mes proches, Shaya, avait pu fuir la Pologne à temps et se réfugier en Grande Bretagne. Là, il s’était enrôlé dans l’armée d’Anders*, composée de soldats polonais, juifs ou non, qui partaient se battre au Moyen-Orient. Arrivés en Palestine mandataire,  il avait entendu un officier polonais dire à ses soldats non juifs : « Ici, vous allez voir beaucoup de Juifs, mais ne les battez pas, car ici, ils vous rendront les coups ! »

Et c’est ainsi qu’en souvenir de Shaya, je voudrai vous parler de la gvoura ( גבורה ) l’héroïsme.
En France on ne parle que de la Shoah, l’extermination. Chaque fois que j’essayais de parler de la gvoura, on me rétorquait que seule la Shoah était commémorée, « On n’est pas en Israël ici ! ». Je soupçonne beaucoup de gens de nous aimer petits, misérables et apeurés pour ne pas dire déjà morts. Or, non seulement les Juifs ont été très nombreux à participer aux mouvements de résistance mais il y a eu une résistance juive complètement occultée :

– En France et en Europe Occidentale les nombreux réseaux de résistance juive (celui des Eclaireurs Israélites, l’Armée Juive de Combat et bien d’autres….)
En Europe Orientale, les partisans juifs devaient se battre contre les nazis mais aussi parfois contre les résistants locaux bien trop contents de les voir disparaître.
-Les révoltes dans les ghetto, et pas seulement  celle du ghetto de Varsovie même si elle est la plus mémorable car les Juifs ont tenus presque un mois contre les troupes allemandes.
– Dans la Palestine mandataire, les volontaires de la  Brigade Juive de Palestine, les parachutistes  Hanna Senesh, Enzo Sereni, Haviva Reik et bien d’autres encore…
Le nom de Hanna Senesh vous est sans doute connu car elle a laissé un cahier de poèmes, écrits au kibboutz Sdot Yam avant d’être envoyée en mission. Deux d’entre eux sont régulièrement interprétés pour Yom Hashoah:

Eli, Eli: 

Mon Dieu, mon Dieu,
Que jamais ne s’arrête le sable et la mer,
Le clapotis de l’eau,
L’éclair dans le ciel
La prière de l’homme

Heureuse est l’allumette: 

Heureuse est l’allumette qui en brûlant a allumé des flammes
Heureuse la flamme qui brûle dans le secret de nos coeurs
Heureuses sont les flammes qui ont su mourir dans l’honneur
Heureuse est l’allumette qui en brûlant a allumé des flammes

Non, nous ne sommes pas partis comme des moutons à l’abattoir, nous nous sommes défendus et nous avons combattu sans aucun espoir de vaincre.
Nous ne sommes pas une cause humanitaire, nous ne l’avons jamais été. Nous ne voulons pas qu’on nous plaigne et  qu’on pleure sur nous.
Nous voudrions que le monde arrête de se repentir en paroles pour agir, qu’il  arrête de nous considérer comme des fusibles qui sautent chaque fois que la société est malade. Combien de fois ai-je entendu ce raisonnement abject : « Mais vous devez comprendre que l’Allemagne était exsangue après la première guerre mondiale, que la situation économique était catastrophique, que la situation politique était tout à fait instable !… »
Et alors? Parce que l’Allemagne était malade, il fallait tuer les Juifs? Vous connaissez certainement cette blague idiote. Si vous dites à quelqu’un:  Demain on arrête les Juifs et les coiffeurs! Il y en a toujours qui répondront: Et pourquoi les coiffeurs?

Un livre est sorti après le meurtre d’Ilan Halimi. Il s’appelle « Un canari dans la mine » C’est une expression plus jolie que fusible mais ça veut dire la même chose.

On peut à nouveau tuer des Juifs et cette fois, la raison en est qu’une partie de la population  française fait des Juifs ses boucs émissaires. Après les assassinats à Toulouse de Jonathan, Arieh et Gabriel Sandler et de Myriam Monsonego,  ce ne sont pas des victimes dont on parle mais essentiellement du tueur et de sa famille pour qui des arguments cosmétiques sont trouvés.
Nous ne sommes pas des victimes expiatoires ! Nous sommes des Juifs ! Nous sommes des êtres humains qui ne veulent plus être ni menacés ni assassinés. Est-ce trop demander ?

A bientôt,

*David Berger vivait à Vilno en Lithuanie. Il s’agit de sa dernière lettre destinée à une amie qui avait pu s’enfuir en Palestine. il a été tué en 1941, il avait 19 ans:

*Einzatzgruppen: groupes d’intervention chargés des missions d’extermination en particulier en Europe Orientale

*Le Père Patrick Debois a créé une association Yahad–In Unum chargée de  rassembler plus d’informations sur la Shoah principalement en Ukraine et en Bielorussie perpétrée par les Einzatzgruppen, entre 1941 et 1944. Des témoins contemporains ukrainiens sont interrogés par Patrick Desbois et son équipe sur les fusillades massives qui se sont déroulées à côté de chez eux. Ces enquêtes permettent de localiser les fosses communes. Patrick Desbois estime qu’il n’y a pas moins d’un million de victimes enterrées dans 1 200 fosses en Ukraine. Il raconte son expérience dans le livre Porteur de mémoires.

*Comme la carmélite Edith Stein et d’autres Juifs convertis au christianisme

*Zelda Schneersohn Mishkovsky (1914 –1984), poétesse israélienne connue sous le nom de Zelda

* L’armée d’Anders: le général polonais Wladyslaw Anders, commandant des forces armées polonaises en URSS (Armia Andersa) qu’il réussit à faire évacuer  vers l’Iran en 1942. Il devient commandant en chef de l’Armée polonaise au Moyen-Orient, intégrée aux troupes britanniques : en Iran, en Irak, puis en Palestine.

 

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12 réflexions sur “Tout homme a un nom

  1. article très intéressant et très bien documenté comme d’habitude( ce qui sous-entend beaucoup de recherche et de travail)
    une pensée pour les enfants et petits-enfants privés de leurs familles et pour qui ce traumatisme va grandissant au fur et à mesure de leur avancée dans la vie! que l’absence se fait douloureuse

  2. Bonjour Hannale, peux-tu me transmettre ton e-mail ou bien ton nom sur FB si tu en as un… Tu dais avoir mon e-mail visible par toi… Cordial Shalom d’Ashkelon!

  3. « je voudrai vous parler de la gvoura ( גבורה ) l’héroïsme. »

    trés joli et ancien mot d’ Araméen (Guibarouta)-puissance,virilité-

  4. Hannah,
    Les Juifs sont volontiers accusés (notamment par les chrétiens et post-chrétiens) de se présenter comme le «peuple élu». Ils sont volontiers accusés d’être «à part», d’être «ethnocentrés» et j’en passe. J’ai souvent argumenté pour réfuter ces épuisantes accusations. Mais je n’avais jamais pensé à utiliser ce qui suit, à savoir que le descendant d’un criminel n’est pas marqué au fer rouge : que Matthias Göring et autres parents de criminels nazis peuvent être pleinement acceptés par Israël lorsqu’ils œuvrent pour le «tikkoun». Vous avez écrit un courrier dans ce sens, quelque part (à propos de Heinz Siegfried Heydrich), et je me suis dis que je disposais d’une clé supplémentaire pour réfuter ces attaques.

    • Je suis très perplexe: Le rav Ben Porat rappelle un certain nombre de textes bibliques, mentionne l’expulsion d’Espagne mais quand il en arrive aux raisons directes de la Shoah, il essaye, à mon avis, de faire rentrer la réalité des choses dans sa théorie qui est la théorie haredite classique (il est du courant lithuanien malgré son nom marocain et cite le Rav Shakh). Il s’en prend d’une manière injuste à Mendelssohn dont les petits enfants sont devenus chrétiens. Premièrement Mendelssohn, bête noire des haredim, n’était pas du tout un Juif assimilé. Son seul souci était de faire connaitre en allemand les commentaires de la Thora, étudiés jusqu’alors soit en hébreu soit en yiddish, et voulait ainsi redonner accès aux commentaires à ceux qui commençaient à quitter le judaïsme traditionnel. Ces traductions des commentaires sont tout à fait admises aujourd’hui, y compris par la plupart des haredim. Ensuite, je ne vais pas faire la liste des haredim dont les petits-enfants ne sont plus Juifs, elle serait bien trop longue, et relèverait de la médisance mais c’est un fait. Ensuite, il confond assimilé et non pratiquant. Ce n’est pas tout à fait pareil. Nous connaissons tous, en France ou ailleurs, des Juifs très pratiquants et complètement assimilés, c’est à dire des Juifs qui se voient à 100% français ou autre et sont persuadés que les non-Juifs les considèrent de même. L’assimilation des Juifs en Allemagne et dans le reste de l’Europe occidentale fut, en fait, due à l’immense confiance qu’ils témoignèrent sans réserve envers leurs gouvernements respectifs et leurs concitoyens. Certains parmi eux étaient très observants, persuadés qu’ils ne retourneraient en Israël avec le Mashiah. L’assimilation des enfants Mendelssohn, celle de Heine et d’autres encore n’est que celle des « bobos » de l’époque, des ‘happy few » mais ne reflète pas ce que vivaient les Juifs en général. Quant à l’Europe orientale, je veux bien accepter une responsabilité collective: le mot עם (am) peuple peut se lire aussi im, avec. Mais, puisqu’il cite les textes bibliques, il y en a plusieurs où il est écrit que celui qui se conduit mal sera le seul puni et que même ses enfants ne seront pas punis a cause de lui.
      Enfin, si je sais où était Dieu pendant la Shoah, je considère que je connais ses plans et que je suis son égale.
      Je me souviens de la réponse d’un rabbin à qui quelqu’un avait demandé où donc était Dieu. Ce rabbin, qui avait perdu presque toute sa famille, lui avait dit: Pose lui la question! Moi, je lui ai demandé et je n’ai jamais eu de réponse.
      Non, je préfère la phrase d’Arnold Schoenberg qui écrivait en 1947 :Et pourtant, je prie!

  5. @Hannah,
    Sur le blog de Rotil vous avez écrit : «J’ai lu il y a peu que le frère d’Hermann Göring avait choisi de sauver des Juifs…» A ma connaissance, il s’agit du frère de R. Heydrich. Votre parent a-t-il écrit des souvenirs sur l’armée Anders ?
    @Rotil,
    Rabbi Yossef Ben Porat a raison, mille fois raison, et je pourrais poursuivre dans ce sens. Un mot toutefois, je déplore qu’il se soit exprimé devant ARBEIT MACHT FREI. Pourquoi en rajouter ? Sa parole devrait suffire ! Il aurait été préférable qu’il s’exprime devant des rayonnages de livres, comme le font généralement les sages juifs.

    • @ Olivier,
      J’ignore bien sûr le pourquoi du choix du décor, mais cela m’a aussi interpellé.
      Bien amicalement.

  6. @Hannah,
    J’ignorais tout de l’histoire du frère de Göring. Elle me passionne d’autant plus qu’elle va dans le sens de celle du frère de Reinhard Heydrich, Siegfried. Je vous remercie une fois encore de m’avoir ouvert une porte.

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