Adloyada

Je ne vais pas vous raconter ici l’histoire d’Esther, vous la trouverez dans la Bible, dans le livre du même nom.

Le texte n’est pas si long! Vous serez emportés dans des intrigues de palais, un concours de beauté, des exemples de loyauté et d’héroïsme mais aussi de lâcheté, de noirceur d’âme et et des revers de situation ahurissants.
Lisez bien: le monde de Pourim est un monde à l’envers  dans lequel chacun avance masqué, où les identités, les rôles, sont brouillés. Les noms des personnages juifs sont eux-mêmes sujets à discussion.

Mordekhai (ici sur son cheval, admiré par la foule, tel que le voyait Rembrandt)

17 REMBRANDT LE TRIOPHE DE MARDOCHEE

et Esther (ici avec son mari, le roi Ahashverush et dans le coin le maudit Haman)

rembrandt_esther large

sont des Juifs de Perse qui vivent en exil, tout à fait assimilés à la culture perse, comme l’indiquent leurs prénoms. Comme la plupart des Juifs, ils en ont deux: le premier tout à fait acceptable par la société dans laquelle ils vivent et le deuxième, prénom juif, plus ou moins officiel. C’est ainsi qu’Esther s’appelle en réalité Hadassa, la myrte . Mais les voisins perses la connaissent sous le non d’Esther, c’est-à-dire Ishtar, comme la déesse. Quant à Mordekhai, son nom vient de Mardouk, le grand dieu perse. Comme le texte ne nous donne pas son nom juif, les commentateurs nous expliquent que Mordekhai est en fait Mor De Khai, la myrrhe de la vie (symbole de la vie). Pour Esther, ils diront que son nom vient de Nistar, caché, car elle a dû cacher son identité juive. Je veux bien, mais ce choix de prénoms, très ancrés dans la culture perse païenne, nous montre pour la première fois une réalité nouvelle, jusque là inconnue dans la Bible: des Juifs obligés de composer avec la majorité non juive en dissimulant ou atténuant leur judéité.
Et pour bien montrer qu’une page est tournée, Dieu n’apparaît pas une seule fois dans cette histoire. Il reste en coulisse : plus de ligne directe avec les hommes, plus de prophètes ! Débrouillez-vous les Juifs ! C’est une histoire très moderne ! On se débrouille, parfois mieux que d’autres…
La fin de l’histoire n’est pas un happy end aussi happy que ça, car si un nouvel édit du roi donne aux Juifs la possibilité de se défendre, le premier, celui qui autorisait leur pogrom, n’est pas abrogé. Les Juifs ne sont sauvés parce qu’ils se battent contre leurs ennemis, comme toujours ! Et c’est pour cela que je n’arrive jamais à me réjouir complètement à Pourim. Et vous savez ce que nous ordonnent nos sages ? De faire un festin et de boire jusqu’à ce qu’on ne sache plus faire la différence entre Baroukh Mordekhai et Arour Haman (bénit soit Mordekhai et maudit soit Haman). Ad loyada, nous disent-ils, jusqu’à ce qu’on ne sache plus!

De nos jours, Adloyada est le nom qui a été donné au défilé de Pourim.

pourim adloyada

Je laisse la parole à Rachel Samoun, qui sur son excellent site http://kefisrael.com/,  nous explique de quoi il retourne:
« Le premier Carnaval de Tel Aviv a eu lieu à Pourim en 1912 sous l’impulsion du professeur d’arts plastiques Avraham Aldema qui enseignait dans le premier lycée de Tel Aviv, la Gymnasia Herzleyia. Ce professeur prônait les vertus éducatives de l’optimisme et de la fête, un pionnier de la pensée positive! Le projet fut orchestré par Baruch Agadati, une personnalité de l’époque, danseur et chorégraphe.

En 1932, on organisa un concours pour donner à ces réjouissances un nom plus lié à la tradition juive et le nom d’Adloyada עד לא ידע fut choisi d’après une formule rabbinique:

מסכת מגילה, דף ז’ עמוד ב מיחייב איניש לבסומי בפוריא עד דלא ידע בין ארור המן לברוך מרדכי

On peut boire à Pourim ad lo yada, jusqu’à ne plus différencier entre Béni soit Mordechai et maudit soit Haman.

Lors des premières Adloyada, le maire de Tel Aviv, Meïr Dizengoff paradait à cheval en tête du défilé. »

pourim Meir dizengoff

Voici une video des premiers Adloyada de Tel Aviv:

Mais quoi, baisser notre garde ?

Bon, comme d’habitude je mangerai les oreilles d’Haman*

אוזני המן

et j’irai écouter la Méguila*.

N’est-elle pas magnifique la décoration « à la persane » de cette meguila, réalisée par ma talentueuse amie Sarah Lesselbaum?

(Vous pouvez découvrir son travail sur son blog http://minesara.canalblog.com/)

pourim megila sarah

A la synagogue chacun ira de sa crécelle et de ses battements de pieds en entendant le nom maudit d’Haman, de son horrible mégère de femme Zeresh et de leurs 10 patibulaires rejetons (on entendra aussi quelques noms honnis de nos divers voisins) et j’admirerai mes petits-enfants, déguisés comme il se doit. Cette année nous aurons un petit tigre, deux princesses et deux guerrières, chacune pourfendant de leur épée et de leur arc les ennemis qui veulent nous anéantir !

Pourim Sameah!

פורים שמח

A bientôt,

*La meguila (rouleau) d’Esther fait partie des 5 rouleaux ou חמש מגילות . Les 4 autres sont: le Cantique des Cantiques, le livre de Ruth, le livre des Lamentations, l’Ecclésiaste.

* Les Oznei Haman ou oreilles d’Haman sont des petits gâteaux en forme de triangle, fourrés aux graines de pavot ou à la confiture. En yiddish on les appelle Hamantasche, c’est alors le sac d’Haman que l’on déguste. Vous en trouverez la recette sur le blog de Piroulie:http://piroulie.canalblog.com/

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19 réflexions sur “Adloyada

  1. Hannah, avec vous, l’Histoire est un poème !
    J’ai adoré voir ce film et appris beaucoup sur Esther et Purim.
    Embrassez le tigre, les princesses et guerrières de la part d’une inconnue bienveillante !
    Amicalement,
    Elie.

    • Pourim Sameah! Et que tous les Haman qui veulent nous détruire et détruisent actuellement leur propre peuple soient anéantis!
      Je m’en vais bien sûr embrasser mes 5 petits costumés et leur dire qu’une amie lointaine leur donne cette neshika (bisou)
      Amicalement

  2. Anne , bonjour

    J’ai beaucoup aimé ton article sur Pourim !!! l’iconographie est très bien choisie, les oreilles
    d ‘ Aman font envie !J’imagine le petit tigre !!! j’ai un peu le même !!! j’aurai bien aimé voir les princesses et les guerrières !!! félicitations aux mamans ou aux grands mères qui ont réalisé les costumes !
    bises colette

  3. Israël ne baissera jamais la garde. J’aime ce petit pays, petit par la superficie mais immense par l’esprit. Israël, c’est le village gaulois face aux Romains (le père d’Astérix, d’Obélix, de Panoramix et j’en passe était juif après tout) ; c’est aussi la vallée du Panjshir face aux taliban. Vive la reine Esther ! Vive Israël ! Vive le peuple juif ! A l’exception de Shlomo Sand, d’Eva Ellouz et quelques autres spécimens.

  4. Parce que vous nous enchantez, chère Hannah ! Il est normal que nous tentions de vous remercier de quelques pensées… Je reviens vers vos textes quand je dessine mon histoire, moi si ignorante de ce Judaïsme qui tant m’émeut…

  5. Avec la permission de ma cousine poétesse, je vous avoue aussi pourquoi j’ai été particulièrement émue par votre note : son prénom est Esther…

  6. Elie Mel, je salue votre travail. Je vous le dis ici, car le Nouvel Obs’ me fatigue. J’espère que vous me comprendrez … et me pardonnerez.
    Hannah, votre texte m’a fait revenir dans le bureau de Dizengoff, dans l’ancienne mairie de Tel Aviv, un bureau qui m’a fait penser à la cabine de pilotage d’un cargo.
    Et puisqu’il est question de prénoms, Esther en l’occurrence, je ne puis cacher que pour moi le plus prestigieux des prénoms féminins juifs — et par sa seule sonorité — reste RACHEL. Il faudra que j’étudie l’attraction qu’il exerce sur moi. A ce propos, Emmanuel Berl a écrit un délicieux petit recueil autobiographique, « Rachel et autres grâces ». Mais vous le connaissez sûrement. Je ne savais pas que vous avez vous aussi erré du côté de l’Espagne…

  7. Merci Olivier, je comprends parfaitement votre dégoût du Nouvel Obs. Réjouissez-vous, ils ont été condamné à payer 40000€ à DSK pour la publication du torchon mémoire d’une dame dérangée. Quand je pense à leur censure et aux recommandations concernant la « charte de modération » et « l’éthique de publication », je me marre. Nos petites notes et commentaires sont bien inoffensifs comparées à leurs bavures.

  8. Elie,
    Je me retrouve dans une situation décalée, le cul entre deux sièges, mais qu’importe ! Je viens vous remercier ici pour un poème mis en ligne chez vous, ce qui n’est pas très délicat. Mais une fois encore, vous me pardonnerez, j’en suis certain.
    Hannah,
    Pourquoi ne fallait-il pas mélanger le lin et le coton dans la fabrication de l’étoffe ? J’aimerais que vous nous expliquiez les contraintes religieuses la fabrication des étoffes chez les Juifs. Bonne journée Hannah.

  9. Cette interdiction est appellée interdiction du chaatnez.
    Je laisse la plume à quelqu’un de beaucoup plus savant que moi, le rav Elie Kahn z »l du kibbutz Ein Hanatsiv (commentaire trouvé sur cheela.org)
    « Si vous comparez la traduction du Rabbinat Français des deux versets de la Thora où apparaît le mot « chaatnez » vous verrez que le terme a été traduit par tissu mixte ou étoffe mixte, mais que dans le premier verset le terme hebreu de « chaatnez » a été rajoute entre parenthèses. C’est que l’origine du mot n’est pas claire. Ce mot n’est pas de racine hébraïque, puisque sa racine comprend 5 lettres (sans rentrer dans la polémique si toute racine ne doit comprendre vraiment que trois lettres).
    Les Targoumim, traductions araméennes de la Thora ont conservé le terme hebreu, signe que leurs auteurs aussi étaient dubitatifs quant a la signification littérale du terme.
    Les Sages du Talmud en ont fait l’abréviation des mots CHoua-Tavouy-NouZ, qui signifient lissé, filé et tissé.
    Les linguistes pensent que c’est un mot d’origine égyptienne, mais ne sont pas d’accord sur sa sa signification.
    Au niveau de la Halah’a, la mitsva est très claire, puisque la Thora précise elle-même qu’il s’agit de ne pas filer ou tisser ensemble du lin et de la laine.

    Références: Vayikra-Levitique 19, 19; Devarim-Deuteronome 21, 11; Michna Kilayim 9,8; Encyclopédie Biblique (en hébreu).

    Et maintenant, les raisons de cette interdiction:
    « Tous les habits des cohanim au Temple contenaient du chaatnez, c’est à dire de la laine et du lin. L’explication de cette exception dépend bien évidement de celle que l’on donne a l’interdiction du chaatnez en général.
    Soulignons tout d’abord que l’interdiction du chaatnez est considerée comme un h’oq, c’est à dire comme une loi dont le sens est caché. Ceci n’a pas empêché les rabbins au cours des générations de tenter de donner des explication à ces lois, tout en restant très prudents concernant l’exactitude des réponses apportées.
    Je vous propose ici l’explication donnée par le Rav Kook (1). Cette explication se place dans le cadre plus large de la relation de l’homme vis à vis des animaux, et de la question si la Thora aurait voulu que nous soyons végétarien.
    Au début de la creation, Dieu ne permet à Adam de manger que des végétaux (2). Ce n’est qu’après le déluge qu’il reçoit l’autorisation de consommer des animaux (3). Cette autorisation fut donnée par suite de la chute morale de l’homme. Quand les hommes s’entre-tuent, il n’y a pas lieu d’exiger d’eux de ne pas tuer d’animaux. Un bon éducateur pose des exigences accessibles.
    Cependant la Thora, grâce à plusieurs mitsvoth, nous envoie de temps en temps un « rappel » afin que nous nous souvenions que l’état actuel des exigences de la Thora concernant nos relations avec le règne animal est le fruit d’un compromis.
    Une de ces mitsvoth est l’interdiction du chaatnez, qui est le mélange du règne végétal et du règne animal. La Thora veut nous indiquer par la que l’usage de la laine ne procède pas du même niveau moral que celui du lin, et devrait faire l’objet de plus de restriction (ne pas faire souffrir l’animal).
    Ceci est vrai concernant l’usage personnel de l’homme. Mais toute la creation est invitée au service divin. Les végétaux et les animaux aussi, et participer au service de Dieu est pour eux la plus haute élévation possible. C’est pour marquer cette idée que le chaatnez est autorisé dans les habits des cohanim, et était autorisé dans le passe dans la confection des tsitsith. »
    .

    Références: 1: Hazon haTsimhonout vehaChalom. 2: Berechit-Genese 1, 29. 3: Ibid 9,3 et Rachi.

    A bientôt,
    PS Il n’y a pas d’autres interdictions concernant la fabrication des tissus

    • Cher Olivier, comment vous en vouloir ? Le ressentiment n’est pas inclus dans nos échanges. C’est pourquoi vous me permettrez de vous dire en toute amitié que je reste attachée au principe de résistance plutôt qu’à celui de la fuite, bien que cette dernière solution soit envisageable en cas extrême, je vous l’accorde. Mais j’ose espérer que tous ceux qui partent vivre en Israël le font plus par amour que par peur ou rejet. J’admets que la France est aujourd’hui un vrai Clémenceau mais j’aime ce pays, sa culture est la mienne, mon principe est additif, je veux être tout ce d’où je viens, sans exclusion..
      Si je continue sur le Nouvel Obs, c’est parce que je ne céderai pas, parce que j’ai beaucoup de lecteurs et, comme dit Hannah qui m’a conseillé de mettre le poème d’Esther Granek sur mon blog : « Publiez ses poèmes sur ce blog et elle aura bien plus de lecteurs qui les apprécieront qu’éditée par une obscure maison d’édition qui ne la mérite pas. »
      Alors pensez aussi à tous ceux qui me rendent visite avec sympathie…je ne suis pas représentative du Nouvel Obs…pas plus que les résistants restés en France ne l’étaient de Vichy !
      Cordialement.

      • Bravo Elie!
        Nous sommes partis pour « rentrer à la maison » et non pas pour fuir. Mon fils m’a dit une fois qu’il avait quitté la France parce qu’il en avait marre de se faire traiter de sale juif au lycée et qu’il avait choisi Israël parce que c’était Israël.

      • Hannah, si c’était votre sentiment profond, « babaït », vous avez eu raison ! J’ai l’impression d’être un peu chez moi en Israël aussi. Je dis bien « un peu », car je ne veux pas tomber dans le travers des Juifs de la diaspora qui se mêlent de tout sans avoir l’énergie d’y habiter, de prendre tous les risques qu’implique la situation, de s’imprégner entièrement de sa culture. Avec le métier que vous faisiez, cela semble si évident ! Je ne pourrais vivre dans un pays dont je ne comprends pas la langue dans ses subtilités les plus profondes. Il faut des années.

        Olivier, j’allais dire la même chose que vous concernant l’Hébreu. Mais il n’est certainement pas trop tard en ce qui vous concerne…

  10. Merci Hannah,
    J’ai découvert le mot « cha’atnez » avec Jabotinsky (son autobiographie) confronté au sionisme de Herzl (pur) et à celui de Weizman (mélangé, style ratatouille). Vos explications me sont précieuses. Merci Hannah. Il faut que je me mette à l’hébreu mais je suis paresseux !
    Elie Mel,
    Vous avez probablement raison, Elie. Mais la fuite et la résistance ne sont pas incompatibles et je vous dirai pourquoi.

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