Les pierres

Jérusalem est une ville de pierre et de verdure: de verdure parce que les arbres et les fleurs y poussent à profusion, de pierre parce que toutes les façades sont recouvertes de pierres.

C’est vrai que les pierres, on n’en manque pas ici.

Une légende raconte que Dieu ayant fini de créer le monde s’aperçut qu’il avait oublié d’y parsemer les pierres. Quelle étourderie de sa part ! Il appela donc le plus costaud des aigles et, lui enveloppant toutes les pierres du monde dans un gros, mais alors très gros baluchon, il lui ordonna de les disperser joliment. L’aigle opina de la tête (il ne pouvait plus ouvrir la bouche) et partit. Le baluchon pesait trop lourd et malgré toute sa bonne volonté, il lâcha toutes les pierres au-dessus d’Israël. Dieu ne lui en voulut sans doute pas et les pierres restèrent là.  Puis,  les Juifs, qui sont très têtus de nature, se mirent à  dépierrer le pays et à employer tous ces cailloux pour  embellir les maisons.

On raconte aussi que le Rav Kook* avait l’habitude de dépierrer sur quelques mètres le chemin sur lequel il avançait  lors de cérémonies avec  cortège officiel, obligeant ainsi tous les participants  à se joindre symboliquement à l’effort de reconstruction du pays.

Mais pour être juste, accordons aux Anglais d’avoir eu au moins une bonne idée lors de leur mandat : la promulgation d’une loi obligeant de recouvrir de pierres les façades des bâtiments de Jérusalem.

Les pierres viennent de carrières situées en Judée, en particulier dans la région de Hébron. Ces carrières appartiennent à des familles arabes qui les extraient, les taillent et en font le commerce. Certaines sont couleur crème, d’autres plus jaunes et d’autres enfin sont veinées de rose et leurs noms diffèrent selon leur couleur mais aussi leur taille:

Voici Taltish la pierre courante:pierre taltish

Voici Toubze. la pierre ventrue:

pierre toubze

Even nessoura, la pierre plate, souvent utilisée pour les grands bâtiments:

pierre even nessoura

Et Slaib, la belle pierre rose, la plus belle, qui a servi entre autre à la construction de l’hôtel King David:

pierre rouge mizi yehudi ou slaiib

Et puis il y a les pierres du Kotel devant lequel on prie depuis plus de 2000 ans.

pierres du kotel

Nous, nous l’avons toujours appelé le Kotel Hamaaravi, Mur de l’Ouest:

israel jerusalem le kotel

Il est le seul mur de soutènement du Temple qui ait résisté jusqu’à nos jours. On raconte que lors de la construction du Temple, les habitants de la ville avaient accepté de  se charger eux-mêmes de la construction des murs d’enceinte, mais tous avaient en fait envoyé leurs ouvriers: seuls les pauvres qui habitaient dans le quartier ouest de la ville avaient construit le mur de leurs mains. C’est grâce à leurs mérites que ni les Babyloniens ni les Romains n’ont pu en venir a bout !

Le monde chrétien et le monde arabe  l’ont appelé le Mur des Lamentations, El Makba en arabe. Mais en 192o, les Arabes décidèrent de changer son nom en El Bourak, du nom de la jument de Mahomet, pensant que cela donnerait une certaine légitimité à leur revendication. Pourquoi ce nom, Mur des Lamentations ? Pour se moquer des Juifs qui ne pouvaient y accéder que le jour de Tisha BeAv (où l’on se lamente sur la destruction du Temple), les railler et leur jeter des ordures, ce qui était facile vu que les Juifs s’entassaient pour prier dans une sorte de couloir à ciel ouvert de quatre mètres de large.

Déjà au 4ème siècle, Saint Jérôme avait l’habitude de se moquer des Juifs qui venaient  pleurer le long du mur : « Jusqu’à ce jour, ces locataires hypocrites ont l’interdiction de venir à Jérusalem, car ils sont les meurtriers des prophètes et notamment du dernier d’entre eux, le Fils de Dieu ; à moins qu’ils ne viennent pour pleurer car on leur a donné permission de se lamenter sur les ruines de la ville, moyennant paiement »

Sous la domination turque, les Juifs pourront venir prier selon le bon désir du Pacha et même sous le Mandat Britannique, ils seront tenus à certaines restrictions comme l’interdiction de sonner du shofar

Ce n’est qu’en 1967 que la libération de la ville a pu mettre fin à la domination jordanienne et  que les Israéliens ont pu élargir et créer cette vaste esplanade qui permet de prier et redonne au Mur Occidental son honneur d’antan

« Nous passons la porte des Lions, nous sommes dans la vieille ville, le Mont du Temple est entre nos mains, je répète : Le mont du Temple est entre nos mains ! »

Et je me souviens de ma mère m’appelant pour que je puisse entendre à la radio le Rav Shlomo  Goren souffler dans le shofar :

Vous connaissez certainement cette photo… et les mêmes 40 après:

le kotel, les parachutistes

Voici une chanson que tout le monde connaît ici :

Et voici ce qu’en dit  le refrain :

ש אנשים עם לב של אבן,
יש אבנים עם לב אדם.

« Il  y a des hommes qui ont un cœur de pierre et des  pierres qui ont  un cœur d’homme »

A bientôt,

*Abraham Isaac haCohen Kook né en Lettonie en 1865 et mort à Jérusalem en 1935

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11 réflexions sur “Les pierres

  1. Votre article me fait revenir à Jérusalem, et je vous en remercie. Et puisqu’il est question de pierres, j’aimerais savoir d’où vient cette (belle) tradition qui veut qu’en signe de souvenir on dépose un caillou sur les tombes juives. A quand remonte cette tradition ? Un précepte consigné quelque part invite-t-il à un tel geste ? Un geste que j’ai souvent fait sans savoir d’où il venait. Bonne journée Doña Ana de Jerusalén.

    • A vrai dire, les réponse sont multiples. Certains pensent que c’était tout simplement pour indiquer de façon durable l’emplacement des tombes lorsqu’elles n’étaient qu’un amas de pierre.Pour d’autres le mot אבן pierre est une combinaison des mots אב ,père, et בן , fils,et indique a la fois la continuité des générations mais aussi le respect filial. Et il y aurait encore beaucoup a dire sur le mot אבן, dans un prochain article sans doute…

  2. Bonjour Hannah,
    J’apprends beaucoup avec vous et ce dans un climat si poétique !
    Sur mon blog du Nouvel Obs, parfois mes réponses « tournent autour du pot » car figurez-vous que nous avons une censure automatique. Dès que s’inscrit le mot « Jérusalem », on doit recopier le code le plus illisible qu’il soit.
    Mais je suis quelqu’un de très entêté.
    A bientôt…

  3. Hannah,
    Votre texte m’a remis en mémoire une impression extraordinaire qui m’a prise alors que je visitais le cimetière de la rue Trumpeldor à Tel Aviv. Je vais essayer de l’exprimer. Ce que vous écrivez au sujet du mot « pierre », en hébreu, est fascinant, avec cette combinaison de (père/fils).
    Elie Mel,
    Hannah me pardonnera, je l’espère, cette intrusion sur son blog. Les méthodes de la modération sur le blog du Nouvel Observateur empêchent toute discussion sérieuse, suivie. Dommage, car les responsables de ce blog sont de grande valeur.

  4. Hannah. Votre article sur Jérusalem et les pierres, sur les pierres et la graphie hébraïque va beaucoup m’aider, beaucoup, Doña Hannah ! Je vais arrêter de vous remercier mais je vous remercie encore.

  5. Chère Hannah,
    Mes amis blogueurs apprécient énormément votre blog, vous trouverez des compliments chez moi. Sur FaceBook où j’avais mis un lien, ma cousine de Raanana a dit : « C’est vraiment extraordinaire, tout Israël dans un blog ! » Et c’est une sabra !

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