Ne dites plus: c’est de l’hébreu pour moi ! (2)

Le monde chrétien ignore en général ce qui s’est passé dans le monde juif depuis la fin de l’époque biblique jusqu’à la date de 70 de l’ère chrétienne.

Après la fin de l’époque biblique, le peuple juif a continué à vivre soit sur sa terre en retournant en Israël grâce à la permission octroyée par l’édit de Cyrus  (livre d’Ezra, chap1, 1-11), soit en Diaspora, essentiellement en Perse, et c’est dans cette diaspora là qu’aura lieu  l’affaire de Pourim relatée dans le livre d’Esther (inclus dans le canon biblique):

Voici l’édit de Cyrus en lettres cunéiformes où il évoque le droit à tout peuple déporté de retourner sur sa terre:

edit cyrus-cylinder3

La langue reste toujours l’hébreu même si elle s’enrichit de mots perses comme pardès, le verger (et qui signifie bien plus encore mais on verra cela une autre fois!), ou comme giszbar*, le trésorier. Elle s’enrichit aussi de mots araméens comme abba, père, ima, mère, devenus papa et maman en hebreu actuel, saba et savta, grand père et grand mère, mais aussi bar,fils comme dans le mot judeo-araméen bar-mitsva. L’araméen, ou araméen d’empire, est devenu avec les siècles la langue incontournable de tout le Moyen Orient. Tous ces petits peuples qui habitent la région ont chacun leur langue mais tous parlent araméen, langue de communication et de commerce.

Et le temps passant, l’hébreu s’enrichit aussi de termes grecs comme prosboul***, estadion (stade)…

Mais l’hébreu reste la langue du peuple juif, n’en déplaise à ses détracteurs qui voudraient bien qu’à partir de  70, au moment de la chute du Temple de Jérusalem, il n’y ait plus de peuple juif sur sa terre et  plus de langue hébraïque vivante. Pourquoi ? Parce que selon la doctrine chrétienne classique le «  Verus Israël », le vrai Israël, est le monde chrétien et les Juifs, dispersés pour leur  punition de par le monde, n’existent que comme argument pédagogique négatif.

Mais il ne faut jamais prendre ses désirs pour la réalité.

Tout d’abord même si l’année 70 est catastrophique, elle voit, en même temps que la destruction du Temple, la formation d’une « université » juive à Yavne, sous la direction de Yohanan Ben Zakai,  qui reprendra le flambeau et dans laquelle enseigneront les grands de l’époque. C’est aussi à Yavne que siégera le Sanhédrin, organe judiciaire du peuple juif, dont l’autorité est reconnue par les Romains. Le peuple juif va survivre à ce bouleversement (ce n’est pas le premier bouleversement qu’il connaît) et survivre entre autre grâce à l’hébreu, facteur d’unité. Qui dit hébreu dit aussi étude le la Thora écrite (le texte biblique) et de la Thora orale (tradition exégétique du texte qui accompagne toute étude depuis toujours).

D’un point de vue politique les Juifs ne renoncent pas à leur indépendance politique : Si Bar Kochba prend les armes, il n’est pas un homme isolé et ses troupes tiendront tète à Rome pendant 3 ans, jusqu’à l’année 135. La réaction de Rome est terrible : Jérusalem est rasée, labourée et semée de sel pour que rien ne repousse et enfin son nom est supprimé. Elle s’appellera dorénavant Aelia Capitolina et le nom du pays sera changé en Palestine. Mais pour nous ? Pour nous, le pays restera toujours Israël et sa capitale Jérusalem.

Têtus les Juifs ? Oui ! Les Juifs se regroupent en Galilée (ils n’ont plus le droit d’habiter à Jérusalem) où ils vont rédiger les enseignements de la Thora orale, ce qui formera la Mishna, pour préserver l’unité du peuple dont une grande partie a été emmenée en esclavage (le prix de l’esclave avait beaucoup chuté ces années-là me disait Madame Neher).

En quelle langue écrivent-ils la Mishna ? En hébreu évidemment !

Au 4eme siècle, la christianisme étant devenu religion d’état, le nom de Jérusalem reparaît mais les Juifs ne peuvent toujours pas s’y installer,  ils se sont installés principalement dans la plaine côtière et dans le Nord du pays. Je vous cite saint Eusèbe, évêque de Césarée : Il y a en Terre Sainte une ville importante avec une population considérable, formée uniquement de Juifs, elle s’appelle Lod et en grec Diocaesarea ».

Les révoltes juives du 4eme siècle et lors de la répression qui s’ensuit, il est question  de massacres de Juifs à Lod, Tibériade et Césarée.

Tibériade est la ville la moins touchée et reste le centre spirituel du Yishuv* et dans cette régions les synagogues se multiplient. La population juive croit et retrouve bientôt son nombre de 2 millions (Renée Neher) qu’elle connaissait avant l’époque romaine : en témoigne le nombre de ruines de maison juives avec leurs inscriptions en hébreu en particulier sur le plateau du Golan et en Galilée.

Voici une synagogue du 4eme siècle, la mosaïque comprend une inscription en hébreu et des dessins racontant l’épopée de Samson, elle se trouve non loin du lac vers le kibbutz Hukuk:

synagogue-tiberiade

Et voici une mosaïque de la synagogue de Hamat Tiberiade, datant du 5eme siècle, remarquez l’arche d’alliance et les deux chandeliers:

arche d'alliance sur mosaique synagogue Tiberiade

Mais le Talmud n’a-t-il pas été écrit en araméen ?

Le Talmud est composé de la Mishna et de commentaires sur la Mishna appelés Guemara. Ces commentaires sont écrits en judéo-araméen.

Le plus ancien est le Talmud Yerushalmi (le Talmud de Jérusalem), rédigé du 3eme au 5eme siècle à Tibériade. Le judéo-araméen est une langue juive, une des premières dont on entend parler bien qu’il y en ait eu d’autres certainement. Les rédacteurs de ce Talmud ont toujours cette même idée qui sera une obsession juive  jusqu’à maintenant: préserver l’unité du peuple. Il importe donc que ses commentaires soient compris par tous ceux qui, en diaspora, ne maîtrisent plus l’hébreu. L’hébreu est bien sûr toujours présent en diaspora dans l’étude du texte biblique, dans les textes des prières et dans la vie culturelle en général (pas seulement religieuse) mais là, il s’agit d’être compris par tous, car les sujets traités couvrent tous les domaines de la vie quotidienne et les décisions ont force de loi.

Le Talmud de Babylone,  terminé vers le 6eme siècle en Babylonie qui devient un très important centre culturel et religieux avec ses prestigieuses universités de Soura et Poumbedita, sera lui aussi rédigé en araméen pour la même raison.

Voici une page du Talmud:

pagetalmud

Et l‘hébreu dans tout ça?

L’hébreu continue son chemin. Entre le 8eme et le 10eme siècle, des linguistes mettent au point le système de voyelles que nous connaissons, appelé système de Tibériade. Cette région de Tiberiade voit en effet se cristalliser cette tradition massorétique, grammaticale et linguistique qui l’emportera sur les usages qui ont vu le jour en Babylonie, ce qui souligne l’importance et le prestige intellectuel d »Israël a la veille des croisades.

Ce système de voyelles universel dans le monde juif était nécessaire pour préserver l’unité de la langue dans toute la diaspora car l’hébreu est une langue à écriture consonantique et rien n’indique comment prononcer le mot.

Chaque mot est bâti sur une racine de trois ou parfois quatre consonnes. Cette racine donne une idée. Selon l’habillage de cette racine on obtient des formes grammaticales différentes ou des idées-filles

Par exemple : la racine Samekh ס, s, Pe פ, p ou f, Resh ר, r  nous donnera les mots suivants:

Livre, histoire, raconter, scribe : c’est la première idée

Compter : deuxième idée

Coiffeur, salon de coiffure : troisième idée

Trois idées –filles pour une même racine ! Et ce n’est pas le fait du hasard. En effet, si on remonte au tout début de l’écriture, les gens « écrivent » pour laisser des traces de ce qu’ils possèdent, c’est-à-dire comptent, font le décompte, et comment le font-ils ? Tout simplement en faisant des entailles, en coupant le bois comme le coiffeur coupe les cheveux (j’espère avec plus de délicatesse !)

Les idées, contenues dans ces trois consonnes, sont là pour nous donner à penser : la même racine aleph א, lettre muette,  lamed ל, l,  et mem מ, m,  nous donnera  אילם   ilem (muet),   אלים alim  (violent) ou  אלמן alman (veuf) : Le muet ne parle pas, on est violent lorsque les coups remplacent le discours et le veuf est celui qui a perdu son alter ego avec qui il pouvait parler.

On peut aussi expliquer un texte en permutant ces consonnes ou en découpant les mots de différentes manières. Nous sommes les descendants du premier Ivri, le transmetteur mais aussi ceux de Shem (SEM en francais) fils de Noah, et en hébreu  shem veut dire le nom ou le mot. Pour nous le mot est bien plus qu’un ensemble de signes, le mot peut faire du bien ou tuer et quand on dit que Dieu avait donné à Adam le pouvoir de nommer les animaux cela ne veut pas dire qu’il avait décidé de leur nom en faisant am stram gram mais que Dieu lui avait donné une place différente et supérieure à  celles des autres êtres vivants de sa création.

A bientôt,

* Ghizbar donnera Gaspar dans les langues européennes, c’est aussi le nom d’un des trois rois mages, celui qui portait un trésor, les deux autres s’appelant Melkior, le roi et Balthazar, en fait, Baal De Azar, ce qui signifie: Baal, maître, De, qui (en araméen), Azar, aide: le maître qui aide c’est à dire le protecteur (Balthazar fut aussi le dernier roi de Babylone)

**yishuv: population juive en Israël avant la creation de l’état. Actuellement un yishuv est un village de pionniers.

***prosboul:
C’est un règlement que Hillel a décrété dans l’interprétation de Dévarim 15, 4 pour ne pas défavoriser les gens généreux qui  seraient abusés par des escrocs à l’approche de l’année de chemita (année de jachère). Il a exclu de l’abolition des dettes, celles qui seraient établies avant l’année sabbatique par un contrat passé devant une Cour rabbinique de justice, le Beit din.  Prosboul veut dire en grec « devant la Cour ». Hillel a prescrit le prosboul car le mauvais  usage de ce verset de la Torah faisait que les gens n’osaient plus aider ni faire de prêts et que la bienfaisance risquait de  s’affaiblir. (trouvé sur le site modia.org)

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6 réflexions sur “Ne dites plus: c’est de l’hébreu pour moi ! (2)

  1. Passionnant. J’aurais beaucoup de questions à vous poser. L’une d’elles me préoccupe. Les lettres sont-elles hiérarchisées. Par exemple, les consonnes sont-elles considérées comme « plus proches de D.ieu », comme les chiffres impairs ? Pourquoi les voyelles sont-elles poussées de côté ? Tout au moins ai-je cette impression. Le « système de Tibériade » (j’ignorais cette expression) fait-il appel à des signes diacritiques ? Je sais qu’il y a quelques mots d’hébreu dans le français, comme tohu-bohu. En connaissez-vous d’autres, des mots courants. Merci.

    • Il y a beaucoup de midrashim sur les lettres, je n’y ai jamais rien lu sur une éventuelle hiérarchie. Parfois dans le texte biblique (sur les rouleaux et pas dans les livres) on trouve des lettres irrégulières:plus petites, plus grandes etc..Il y a bien sûr toujours une raison à cela.L’hébreu ne connaît pas les lettres majuscules. Quand on parle de lettres, on parle en fait de consonnes. L’hébreu a un alphabet de 22 consonnes uniquement (contrairement aux langues occidentales qui comptent consonnes et voyelles dans leur alphabet). Le système de voyelle n’est qu’une aide à la lecture, on l’emploie uniquement dans les petites classes de l’école primaire, dans les livres de poésie, dans les livres de prières et dans le texte de la Bible en format livre, celui qui est utilisé pour l’étude, et non en format rouleau qui est lu a la synagogue. Les rouleaux de la Thora ne contiennent aucune voyelle. Les voyelles ne sont pas poussées de côté, elle se trouvent au dessus ou en dessous de la consonne. Les seules qui peuvent être vues comme étant de côté sont celles qui accompagnent des lettres changeant de forme à la fin d’un mot comme le Khaf final, ך , le Fe final, ף , et le Tsade final, ץ , tout simplement parce que leur « jambe » est trop longue pour accepter les voyelles qui s’écrivent sous la consonne.
      Je n’ai jamais rien lu sur les chiffres impairs, avez-vous une référence que je puisse consulter?
      Les mots en français qui sont d’origine hébraïque sont très peu courants: je connais le sabbat, la cabbale ( ces mots ont pris un sens différent et très péjoratif); un capharnaüm (pourquoi cette référence a Kfar Nahum?), macchabée (pourquoi cette référence aux makabim?), amen et maintenant shoah. Et si d’autres lecteurs de ce blog participaient a cette recherche? Vous êtes tous les bienvenus!

  2. Hannah, je suis tellement ignare concernant la structure de l’hébreu que j’ai honte. Et il m’arrive quelque chose d’étrange : lorsque je parle en français ou en espagnol, des mots hébreux me viennent sans que je le veuille. Je n’en connais que quelques-uns mais ils ne cessent de me revenir. Concernant les chiffres, j’ai trouvé un détail très émouvant au cours d’une lecture (titre ?) : dans les civilisations mésopotamiennes, le chiffre 7 était sacré. Devinez pourquoi ? Parce que 2 oreilles, 2 yeux, 2 narines, 1 bouche = 7 ouvertures sur le visage. C’est étrange, mais intuitivement j’associe consonnes / chiffres impairs / principe masculin, et voyelles / chiffres pairs / principe féminin , une influence peut-être des principes esthétiques exposés par le Bauhaus et par Kandinsky dans ses écrits théoriques. Je vous remercie, Hannah, pour vos articles. Et vive Israël !

  3. Bonjour Hanna,
    je découvre aujourd’hui votre blog grâce à celui d’Olivier. Je sens que je vais y trouver beaucoup d’informations, alors merci d’avance.
    Capharnaüm, peut-être en raison de l’extrême dispersion des pierres dans ce lieu (le village de Nahum, visité l’année dernière).
    À propos de tohu-bohu, il est amusant de savoir que en Lakota le même concept se dit bou-ton’-ton’ : allitérations un peu similaires.

    • Moi qui ne connaissais que techihilaksto (je t’aime), difficile à placer à Jérusalem où les Sioux ne sont pas nombreux, j’accueille avec joie ce nouveau mot qui par son côté un peu boiteux rend bien le « balagan » que devait être le tohu-bohu. Idée à creuser pour Kfar Nahum! Merci pour votre contribution et à bientôt.

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