Ne dites plus: c’est de l’hébreu pour moi! (1)

Le peuple juif, la langue hébraïque et la terre d’Israel ont vécu et vivent encore un long roman d’amour. L’hébreu, c’est l’IVRIT, la langue de l’hébreu IVRI. Le premier d’entre eux, comme vous le savez déjà, fut Abraham, appelé Abraham l’hébreu. Pourquoi ce nom? Les linguistes vous diront que c’était son nom de famille, son ancêtre s’appelait Ever. Mais vous savez bien maintenant que chez nous, on va chercher plus loin: IVRI vient de la racine Ayin, Beit, Resh (עבר) qui veut dire passer, traverser. Pour nous, il est IVRI parce qu’il a traversé le fleuve (l’Euphrate) dans son long voyage vers Canaan,

abraham voyage

aussi parce qu’il est passé du polythéisme au monothéisme et aussi parce qu’il a été le passeur, celui qui transmettait une nouvelle compréhension du monde et du divin.

Sommes nous des Abrahamites? Non, nous ne nous définissons pas ainsi car Ismaël, lui aussi Abrahamite, a transmis une autre conception du monde, Nous nous définissons comme des Ivriim, des passeurs et aussi comme des Israeliim ou Bnei Israël (enfants d’Israel) du non de  Jacob- Israël, petit fils d’Abraham, ou comme des Judéens, Yehudim, de la tribu de Juda(Juifs) Vous voyez, l’hébreu n’exprime pas que des mots mais la quintessence de la personne.

D’où vient la langue hébraïque? On estime qu’une langue mère qui couvrait l’ensemble du Proche -Orient a donné naissance à de nombreuses langues-filles comme le cananéen, l’hébreu, l’araméen, le nabateen, l’arabe  etc. Actuellement, on dira que l’hébreu appartient a la la branche sémitique-nord et l’arabe a la branche sémitique- sud. En fait, il n’y a actuellement que deux langues sémitiques qui survivent au Proche-Orient: L’hébreu et l’arabe. Et l’araméen? L’araméen, ou araméen occidental, est encore parlé dans certains villages chrétiens de Syrie mais comme les villageois sont arabisés de force et que leur nombre diminue d’une manière inquiétante, on peut parler d’une langue agonisante, ne survivant plus que comme langue liturgique dans l’église syriaque. Au Yémen, une langue peu connue survie elle-aussi malgré l’arabisation conquérante, c’est le sud-arabique.

Les traces les plus anciennes d’un texte hébraïque se trouvent dans les tablettes de Tel El Amarna qui datent du 14eme siècle avant l’ère chrétienne:

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En 1887, les archéologues découvraient en Haute-Égypte 350 tablettes gravées sur le site archéologique de Tel El Amarna en Haute Égypte.

Ces tablettes appartenaient aux archives de deux empereurs égyptiens contemporains de l’invasion de Canaan par les Hébreux : Aménophis III et Aménophis IV. Chose curieuse : elles ne sont pas écrites en égyptien antique, mais en cunéiforme et en paleo-hébreu. La plu importante partie du corpus des lettres concerne la correspondance entre Pharaon et ses vassaux, les rois de Gaza, Lakish, Tsidon, Byblos etc…C’est dans ces lettres qu’on parle des Apiru, terme générique indiquant les populations nomades de Moyen Orient (certains les ont assimilés aux Hébreux), le mot voulant aussi dire poussiéreux, ce qu’ils étaient certainement!

Le calendrier de Guezer, trouve dans le région de Beit Shemesh, en 1908, est probablement l’œuvre d’un écolier qui a maladroitement écrit les 8 principaux travaux agricoles de l’année, celle-ci commençant à l’automne, comme notre année hébraïque:

calendrier de gezer

Plus proche de nous, l’inscription du tunnel de Shiloh (Siloe) commémore la rencontre de deux équipes qui creusaient un tunnel allant de la source de Ghihon jusqu’au réservoir de la cite de David. Ce forage fut réalisé sous le règne d’Ézéchias, roi de Juda (717-687 av. l’ère chrétienne) et est racontée dans le livre biblique II Rois, chap.20,20:

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Un peu plus proche encore, divers ostraca nous renseignent à la fois sur la langue employée par leurs auteurs et sur les problèmes auxquels ils font face. Ainsi un ostracon de Lakhish, région centrale d’Israel,  fait état d’une correspondance entre un fonctionnaire nommé Hoshayahou et son seigneur  Yaosh, le commandant de Lakhish ; nous sommes à l’époque du prophète Jérémie:

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Et enfin, divers objets comme la petite grenade en ivoire, identifiée comme provenant du Temple de Jérusalem : Sur son col sont écrits ces mots »Appartenant a la maison de Dieu » :

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Et aussi les émouvants rouleaux d’argent qui contiennent la bénédiction des Cohanim (Nombres 6, 24-26), toujours récitée avec la même ferveur depuis 2700 ans: »Que l’Éternel te bénisse et te garde, que l’Éternel fasse briller sa face sur toi et accorde sa grâce, que l’Éternel porte sur toi son regard et te donne la paix »:

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Et encore des sceaux, des pièces de monnaies allant du règne de Jéroboam Ier (931-910 Avant l’ère chrétienne) la révolte de Bar Kochba au deuxième siècle de l’ère chrétienne:

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Et puis. bien sûr, les nombreux manuscrits de Qumran, rédigés entre le 3eme siècle avant l’ère chrétienne et le 3eme sicle après, textes de morale, textes bibliques, lettres personnelles et meme un texte inséré dans les boîtiers des Tephilin dont les sections correspondent aux prescriptions rabbiniques.

Et les caractères hébraïques tels que nous les connaissons? Je cite ici mon ami Yossi Cohen zal:

« L’ Histoire enseigne que l’écriture naquit très prosaïquement pour tenir des registres de comptes qu’il était impossible de conserver oralement. Mais, selon des traditions les plus anciennes l’imagination qui a trouve une naissance beaucoup plus merveilleuse…Selon une tradition juive,  l’écriture est une des dix choses tirées du néant le vendredi soir au crépuscule ». Suivant cette croyance, l’écriture est une œuvre tout a fait exceptionnelle, offerte a l’homme par Dieu, au tout dernier moment de la creation du monde.« 

C’est pourquoi, notre tradition n’explique pas le passage des caractères anciens, pointus. légèrement cunéiformes par leur abandon progressif dû à l’exil à Babylone (-586 -516) et leur remplacement progressif par des caractères ashourites ou assyriens. Non, bien sur que non! Un midrash nous explique que nos caractères actuels, carrés, ouvragés, étaient les caractères d’origine  tels qu’ils furent gravés sur les premières tables que Moshe devait redescendre du Mont Sinaï, mais qui s’envolèrent en voyant la dépravation du Veau d’Or. Ils furent alors  remplacés par d’autres moins beaux, communs à d’autres langues sémitiques  car nous ne les méritions pas encore! Nous ne les avons mérités qu’au retour d’exil, lorsque Ezra  laissa l’alphabet ancien aux Samaritains.

Ce misdrash et bien d’autres encore nous font toucher du doigt que « les lettres hébraïques ont deux natures distinctes:L’une métaphysique, spirituelle et voilée, l’autre physique, tangible et perceptible, bornée aux limites de l’homme, Tes les deux sont éternelles et existeront a jamais. C’est ce qu’affirme aussi le Baal Chem Tov, fondateur du Hassidisme, dans son ouvrage fondamental le Tanya,  en commentant ce verset: »A tout jamais, Seigneur, Ta parole existera » (Psaume 119,89). Il est dit que les lettres par lesquelles le créateur fit le ciel et la terre doivent demeurer a tout jamais pour continuer l’existence céleste et terrestre. Si ces lettres venaient à disparaître et remontaient à leur source, toute la creation disparaîtrait définitivement. »*

Il faut bien comprendre que si l’écriture a pu changer au long de tous ces siècles, la langue est la même, c’est celle de la Bible telle que nous la connaissons. Bien sur, comme toute langue vivante elle évolue et subit l’influence des autres langues de la région. On s’en rend compte lorsqu’on lit les textes « récents » de la période du Second Temple. Par exemple, le livre d’Esther comporte un certain nombre de mots d’origine persane mais c’est la même langue.

Que va-t-il lui arriver après la période biblique? Va-t-elle suivre les Juifs dans leur exil? Comment va-t-elle se renouveler et s’enrichir? Il est long le chemin jusqu’à Eliezer Ben Yehuda, comment va-t-elle se préserver?
Nous en parlerons dans quelque temps.

A bientôt,

*Joseph Cohen:L’écriture hébraïque: son origine, son évolution et ses secrets, ed. Cosmogone

Joseph Cohen zal  a introduit l’enseignement de l’hébreu dans les lycées publics dans le Sud-Est de la France. Il était docteur en Langues, Histoire et Civilisation de l’Antiquité, lauréat du prix Zalman Chazar pour l’éducation, distinction décernée par la Knesset aux enseignants diffusant la langue et la culture hébraïque en dehors d’Israël.

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3 réflexions sur “Ne dites plus: c’est de l’hébreu pour moi! (1)

  1. Merci Hanna. Le nom de Tel El Amarna m’était familier pour ses peintures et ses bas-reliefs que nous étudiions en histoire de l’art ; mais j’ignorais tout de ces tablettes du XIVe siècle avant l’ère vulgaire. Hanna, au risque de vous agacer avec mes questions, j’aimerais savoir quel est le meilleur livre (et musée ou collection) sur la numismatique juive. Je fouille depuis des années dans la grecque et la celtibère, mais la juive me reste presque inconnue. Il n’y a pourtant pas meilleur moyen de connaître un peuple que son monnayage — le langage y figure. A bientôt et, encore, merci.

  2. Shalom,

    Kol hakavod pour votre site! Je suis passionne par vos articles sur Israel. Je prepare mon alya et votre blog est tres interessant car il m’aide a comprendre la societe israelienne.
    Bonne continuation!
    Pessah sameah

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